SUR LA FORME DONNÉE PAR L'AUTEUR A SON OUVRAGE
Le CHEVALIER. — Trouvcz bon, messieurs, qu'avant de poursuivre nos entretiens je vous présente le procès-verbal des séances précédentes.
Le SÉNATEUR. — Qu'est-ce donc que vous voulez dire, monsieur le chevalier?
Le cueaalier. — Le plaisir que je prends à nos conversations m'a fait naître l'idée de les écrire. Tout ce que nous disons ici se grave profondément dans ma mémoire. Vous savez que cette faculté est très forte chez moi : c'est un mérite assez léger pour qu'il me soit permis de m'en parer; d'ailleurs je ne donne point aux idées le temps de s'échapper. Chaque soir avant de me coucher, et dans le moment où elles me sont encore très présentes, j'arrête sur le papier les traits principaux, et pour ainsi dire la trame de la conversation; le lendemain je me mets au travail de bonne heure et j'achève le tissu, m'appliquant surtout à suivre le fd du discours et la filiation des idées. Vous savez d'ailleurs que je ne manque pas de temps, car il s'en faut que nous puissions nous réunir exactement tous les jours; je regarde môme comme une chose impossible que trois personnes indépendantes puissent, pendant deux ou trois semaines seulement, faire chaque jour la même chose, à la même heure. Elles auront beau s'accorder, se promettre, se donner parole expressément, et toute affaire cessante, toujours il y aura de temps à autre quelque empêchement insurmontable, et souvent ce ne sera qu'une bagatelle. Les hommes ne peuvent être réunis pour un but quelconque sans une loi ou une règle qui les prive de leur volonté : il faut être religieux ou soldat. J'ai donc eu plus de temps qu'il ne fallait, et je crois que peu d'idées essentielles me sont échappées. Vous ne me refuserez pas d'ailleurs le plaisir d'entendre la lecture de mon ouvrage : et vous comprendrez, à la largeur des marges, que j'ai compté sur de nombreuses corrections. Je me suis promis une véritable jouissance dans ce travail commun; mais je vous avoue qu'en m'imposant cette tâche pénible, j'ai pensé aux autres plus qu'à moi. Je connais beaucoup d'hommes dans le monde, beaucoup de jeunes
gens surtout, extrêmement dégoûtés des doctrines modernes. D'autres flottent et ne demandent qu'à se fixer. Je voudrais leur communiquer ces mêmes idées qui ont occupé nos soirées, persuadé que je serais utile à quelques-uns et agréable au moins à beaucoup d'autres. Tout homme est une espèce de foi pour un autre, et rien ne l'enchante, lorsqu'il est pénétré d'une croyance et à mesure qu'il en est pénétré, comme de la trouver chez l'homme qu'il estime. S'il vous semblait même que ma plume, aidée par une mémoire heureuse et par une revision sévère, eût rendu fidèlement nos conversations, en vérité je pourrais fort bien faire la folie de les porter chez l'imprimeur.
Le comte. — Je puis me tromper, mais je ne crois pas qu'un tel ouvrage réussît.
Le chevalier. — Pourquoi donc, je vous en prie? Vous me disiez cependant, il y a peu de temps : quune conversation valait mieux quun livre.
Le comte. — Elle vaut mieux sans doute pour s'instruire, puisqu'elle admet l'interruption, l'interrogation et l'explication; mais il ne s'ensuit pas qu'elle soit faite pour être imprimée.
Le chevalier. — Ne confondons pas les termes : ceux de conversation, de dialogue el d'cntJ'etienne sont pas synonymes. La conversation divague de sa nature : elle n'a jamais de but antérieur; elle dépend des circonstances; elle admet un nombre illimité d'interlocuteurs. Je conviendrai donc si vous voulez qu'elle ne serait pas faite pour être imprimée, quand même la chose serait possible, à cause d'un certain pêlemêle de pensées, fruit des transitions les plus bizarres, qui nous mènent souvent à parler, dans le même quart d'heure, de l'existence de Dieu et de l'opéracomique.
Mais Ventretien est beaucoup plus sage; il suppose
un sujet, et si ce sujet est grave, il me semble que l'entretien est subordonné aux règles de l'art dramatique, qui n'admettent point un quatrième interlocuteur. Cette règle est dans la nature. Si nous avions ici un quatrième, il nous gênerait.
Quant au dialorfue, ce mot ne représente qu'une fiction; car il suppose une conversation qui n"a jamais existé. C'est une œuvre purement artificielle : ainsi on peut en écrire autant qu'on voudra; c'est une composition comme une autre, qui part toute formée, comme Minerve, du cerveau de l'écrivain; et les dialogues des morts, qui ont illustré plus d'une plume, sont aussi réels, et même aussi probables, que ceux des vivants publiés par d'autres auteurs. Ce genre nous est donc absolument étranger.
Depuis que vous m'avez jeté l'un et l'autre dans les lectures sérieuses, j'ai lu les Tusculanes de Cicéron, traduites en français par le président Bouhier et par l'abbé d'Olivet. Voilà encore une œuvre de pure imagination, et qui né donne pas seulement l'idée d'un entretien réel. Cicéron introduit un auditeur qu'il désigne tout simplement par la lettre A : il se fait faire une question par cet auditeur imaginaire, et lui répond tout d'une haleine par une dissertation régulière : ce genre ne peut être le nôtre. Nous ne sommes point des lettres majuscules; nous sommes des êtres très réels, très palpables : nous parlons pour nous instruire et pour nous consoler. 11 n'y a entre nous aucune subordination ; et malgré la supériorité d'âge et de lumières, vous m'accordez une égalité que je ne demande point. Je persiste donc à croire que si nos entretiens étaient publiés fidèlement, c'est-à-dire avec toute cette exactitude qui est possible.... Vous riez, monsieur le sénateur?
Le sénateur. — Je ris, en effet, parce qu'il me semble que, sans vous en apercevoir, vous argu-
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mentez puissamment contre voire projet. Comment pourriez-vous convenir plus clairement des inconvénients qu'il entraînerait qu'en nous entraînant nousmêmes dans une conversation sur les conversations? Ne voudriez-vous pas aussi l'écrire, par hasard?
Le chevalier. — Je n'y manquerais pas, je vous assure, si je publiais le livre; et je suis persuadé que personne ne s'en fûcherait. Quant aux autres digressions inévitables dans tout entretien réel, j'y vois plus d'avantages que d'inconvénients, pourvu qu'elles naissent du sujet et sans aucune violence. 11 me semble que toutes les vérités ne peuvent se tenir debout par leurs propres forces : il en est qui ont besoin d'être, pour ainsi dire, flanquées par d'autres vérités, et de là vient cette maxime très vraie que j'ai lue je ne sais où : Que pour savoir bien une chose, il fallait en savoir un peu mille. Je crois donc que cette facilité que donne la conversation, d'assurer sa route en élayant une proposition par d'autres lorsqu'elle en a besoin ; que cette facilité, dis-je, transportée dans un livre, pourrait avoir son prix et mettre de l'art dans la négligence.
Le sénateur. — Ecoutez, monsieur le chevalier, je le mets sur votre conscience, et je crois que notre ami en fait autant. Je crains peu, au reste, que la responsabilité puisse jamais vous ôter le sommeil, le livre ne pouvant faire beaucoup de mal, ce me semble.
LES cahiers de JOSEPH DE MAISTRE SOUVENIRS QUI S'Y ASSOCIENT
Le COMTE. — Vous voyez d'ici ces volumes immenses couchés sur mon bureau. C'est là que depuis plus de trente ans j'écris tout ce que mes lectures me présentent de plus frappant. Quelquefois je me borne à de simples indications; d'autres fois je transcris mot
à mot des morceaux essentiels; souvent je les accompagne de quelques notes, et souvent aussi j'y place ces pensées du moment, ces illuminalions soudaines qui s'éteignent sans fruit si l'éclair n'est fixé par l'écriture. Porté par le tourbillon révolutionnaire en diverses contrées de l'Europe, jamais ces recueils ne m'ont abandonné; et maintenant vous ne sauriez croire avec quel plaisir je parcours cette immense collection. Chaque passage réveille dans moi une foule d'idées intéressantes et de souvenirs mélancoliques mille fois plus doux que tout ce qu'on est convenu d'appeler j)lais/rs. Je vois des pages datées de Genève, de Rome, de Venise, de Lausanne. Je ne puis rencontrer les noms de ces villes sans me rappeler ceux des excellenls amis que j'y ai laissés, et qui jadis consolèrent mon exil. Quelques-uns n'existent plus, mais leur mémoire m'est sacrée. Souvent je tombe sur des feuilles écrites sous ma dictée par un enfant bien-aimé que la tempête a séparé de moi. Seul dans ce cabinet solitaire, je lui tends les bras, et je crois l'entendre qui m'appelle à son tour. Une certaine date me rappelle ce moment où, sur les bords d'un fleuve étonné de se voir pris par les glaces, je mangeai avec un évêque français un dîner que nous avions préparé nous-mêmes. Ce jour-là j'étais gai, j'avais la force de rire doucement avec l'excellent homme qui m'attend aujourd'hui dans un meilleur monde; mais la nuit précédente, je l'avais passée à l'ancre sur une barque découverte, au milieu d'une nuit profonde, sans feu ni lumière, assis sur des coffres avec toute ma famille, sans pouvoir nous coucher ni même nous appuyer un instant, n'entendant que les cris sinistres de quelques bateliers qui ne cessaient de nous menacer, et ne pouvant étendre sur ces têtes chéries qu'une misérable natte pour les préserver d'une neige fondue qui tombait sans relâche...
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