‹ Joseph Dombey, naturalisteChapitre 1 sur 1 · SOCIÉTÉ DE PHARMACIE DE PARIS · texte numérisé non relu

SOCIÉTÉ DE PHARMACIE DE PARIS

Et pius est patriæ fada referre , labor ,

( Ovid. Trist. 2. )

Une de nos plus jolies villes de la France centrale, moins importante par l’étendue de sa population que par l’excellence des produits de son territoire, et dont la célébrité est désormais impérissable, parce qu’elle a donné naissance à un grand poète, Mâcon vient d’inscrire sur l’une de ses rues le nom d’un naturaliste dont elle s’honore aussi d’avoir été le berceau. Ce nom est celui de Joseph Dombey, d’un savant un peu ignoré aujourd’hui, bien qu’il ait droit à une assez large part dans notre gloire scientifique, bien qu’il figure dignement parmi ces hommes résolus qui , emportés par leur zèle pour la science , sacrifient à cette noble passion leur repos, leur fortune, leur vie, et

à la mémoire desquels la science à son tour doit de solennels témoignages de sympathie et de gratitude.

Joseph Dombey, né à Mâcon le 22 février 1742, était fils d’un confiseur. Son père, en raison des succès que l’enfant avait obtenus dans ses premières études, voulut le diriger vers une profession plus scientifique et le destina d’abord à la pharmacie. Plus tard, entraîné par l’exemple et les conseils de Commerson , son compatriote et son parent, le jeune homme se détermina à étudier la médecine. Il alla à Montpellier, où les avis de Gouan, l’ami de Linnée, et de son collaborateur Cusson ne tardèrent pas à tourner ses idées vers la botanique. Il poursuivit néanmoins ses études médicales , et après avoir été reçu docteur, en 1768, il revint immédiatement dans sa famille.

Dombey n’avait pas les qualités indispensables pour exercer la médecine pratique dans une ville de province, ou plutôt il en avait d’autres qui l’appelaient à figurer sur un théâtre plus vaste et plus glorieux. Vif , ardent, aimant le plaisir presque autant que la science ; généreux, imprévoyant, d’une nature aventureuse, il aimait naturellement les voyages, et, cette curiosité, ce besoin de connaître sur lesquels se fonde le goût de l’histoire naturelle, ne devaient pas le laisser longtemps languir dans le repos au sein de sa ville natale. Confiant et désintéressé, il aimait la dépense, mais il savait aussi, dans l’occasion, vivre frugalement et s’imposer des privations sévères. Son commerce était doux et facile, mais ferme et brave en même temps, il avait la fierté de l’homme qui se respecte et qui a la conscience de sa valeur.

Il faisait de fréquentes excursions en Suisse, en Savoie, dans les Pyrénées, sur le littoral méditerranéen, et il en rapportait toujours de nombreux échantillons de plantes peu connues. Aussi , lorsqu’il vint à Paris pour la première fois, en 1772, put-il offrir à Bernard de Jussieu un très-bel herbier des Pyrénées, qui lui valut l’amitié du savant professeur. Il se lia en même tempsavecLemonnier, avec Thouin, avec ClaudeRichard, et même avec Jean-Jacques Rousseau, alors voué exclusivement à l’étude de la botanique, et qui apprécia dès l’abord le caractère de franchise et d’honnêteté du jeune Bourguignon.

En 1775, le contrôleur général Turgot ayant désiré envoyer

au Pérou un botaniste, dans la pensée de naturaliser en France quelques plantes des contrées tropicales, Dombey lui fut désigné par Jussieu et par Condorcet, comme réunissant toutes les qualités nécessaires pour une pareille mission. Il parcourait alors la Suisse où il avait été faire la connaissance de Haller, après avoir visité les Ardennes, les Vosges et la Forêt-Noire. C’est dans une de ces courses qu’il rencontra Gilibert, qui avait voulu faire le même pèlerinage avant départir pour la Pologne, où il venait d’être appelé par le roi Stanislas.

Gilib rt a consigné dans une intéressante notice les détails de cette entrevue. Ils ne se connaissaient ni l’un ni l’autre, mais ils se devinèrent simultanément et furent bientôt liés en nommant le botaniste Gouan, leur ami commun. Les mêmes goûts, la même ardeur scientifique allaient conduire les deux jeunes gens à deux points opposés du globe. Réussiraient-ils dans leurs vues , se retrouveraient-ils un jour ? c’est l’espoir qu’ils emportèrent en se séparant, et, à cette occasion, Gilibert se livre à quelques réflexions aussi justes que touchantes :

« L’étude de l’histoire naturelle, dit-il, produit rarement chez » ceux qui s’y livrent ces jalousies trop fréquentes parmi les » hommes qui cultivent d’autres branches de nos connaissances. >* Les naturalistes ont formé de tout temps comme une société » fondée sur le sentiment d’une véritable amitié; soit que le » besoin des communications scientifiques les rapproche, soit » que l’étude des objets naturels adoucisse les mauvais pen- » chants, on les a rarement vus se haïr ou se craindre et presque » tous se sont aimés avec tendresse. Aussi, en embrassant Dom- » bey, ne fis-je que me livrer aux épanchements spontanés de » mon cœur. Quel intérêt ne devait pas m’inspirer un jeune » homme doux, honnête, plein d’énergie , qui allait exposer sa » vie pour la science dans un voyage si périlleux! Peut-être ma «position lui inspira -t- elle les mêmes sentiments; aussi » notre séparation nous causa-t-elle autant de tristesse que notre » entrevue nous avait donné de joie, et nous quittâmes-nous en >* versant tous deux des larmes sincères . >»

On eut quelque peine à retrouver Dombey dans les Alpes ; Thouin lui avait écrit dans diflerentes villes ; une de ses lettres lui parvint enfin à Saint-Claude, dans le Jura, et quelques jours

après, le jeune savant se présentait chez Turgot qui lui remit sa commission. Toutefois, il fallait obtenir l'assentiment du gouvernement espagnol et la négociation dura près d’un an. Dombey profita de ces délais pour se préparer au voyage, pour en arrêter le plan, et aussi pour acquérir des notions étendues sur les autres parties de l’histoire naturelle qui lui étaient moins familières. Enfin, il partit, et, au commencement de novembre 1776, il arrivait à Madrid.

Là, de nouvelles difficultés l’arrêtèrent encore. M. de Galvez, ministre des Indes, s’associant à la pensée de Turgot, voulut réunir à Dombey deux naturalistes espagnols. Son choix tomba sur deux hommes que ce voyage a rendus justement célèbres: Ruiz et Pavon, tous deux élèves d’Ortéga, et il leur adjoignit deux dessinateurs. Ces dispositions entraînèrent de nouveaux délais. On ne s’embarqua qu’à la fin d’octobre 1777, et le 7 avril suivant on arrivait au port de Callao.

On peut comprendre l’émotion , l’enthousiasme de Dombey, à la vue de ces rives étranges, de cette nature si nouvelle pour ses yeux, à l’aspect des Cordillères si supérieures aux cimes les pi us élevées de nos Alpes, et de ce royaume des Incas dont la destinée avait tant occupé la vieille Europe. Dès le lendemain , il arrivait à Lima et se préparait avec une joie de naturaliste, c’est tout dire, à entreprendre ses explorations. Mais, pour cette contrée, les premiers jours de notre printemps sont déjà la fin de l’été. La végétation était aride, desséchée, il fallut recueillir les graines, non sur les arbres et sur les plantes, mais sur le sable où le vent et les fourmis les avait amassées. Dombey commença à faire dessiner quelques genres, puis, avec ses compagnons, il remonta les côtes dans la direction de Quito, à travers des dangers imprévus et de toute nature. Une bande de nègres fugitifs étant venue leur barrer le passage, chacun de nos savants dut bravement payer de sa personne. Après un véritable combat, un nègre resta mort et trois autres furent faits prisonniers. C’était un premier épisode de leurs courses aventureuses, un premier témoignage de leur courage et de leur résolution.

Dombey recueillit, en même temps qu’un grand nombre de plantes nouvelles, plusieurs objets de curiosité, entre autres

des vases trouvés dans d’anciens tombeaux et un habillement complet des Incas. Cependant une circonstance commença à l’inquiéter. Il ne savait pas dessiner et les dessinateurs de l’expédition lui refusèrent les copies des plantes qu’il avait découvertes. 11 lui fallut donc se contenter de recueillir des échantillons en grand nombre. De retour à Lima et sachant qu’un vaisseau allait partir pour Cadix, il prépara deux herbiers, l’un pour la France et l’autre pour le roi d’Espagne. Il joignit au premier les objets curieux qu’il avait achetés, un paquet de graines de Chenopodiutn quinoa , dont les feuilles servent au Pérou à la nourriture du peuple , et 38 livres de platine, alors nouvellement découvert et destiné au jardin du roi.

Au printemps suivant, il alla faire l’analyse des eaux minérales deCeucliin, puis, traversant les Cordillères, il suivit les affluents du fleuve des Amazones, il s’établit quelque temps à Tarma et plus tard à Huanuco , où s’arrêtent les possessions espagnoles. Au delà de cette limite se trouvent de vastes forêts où croît abondamment le quinquina. Il voulut reconnaître l’étendue de ces richesses et s’assurer de l’identité des espèces de cet arbre avec celles du district de Loxa. Ce projet devint l’objet d’une nouvelle expédition pour laquelle, outre ses compagnons, il fallut s’adjoindre des domestiques, des guides du pays et des mules chargées de provisions. A peine entrés dans ces forêts épaisses et presque impénétrables, ils apprirent qu’un parti de sauvages, au nombre de 200, se disposait à les attaquer. Il fallut s’enfuir à travers mille dangers et regagner précipitamment Huanuco. Peu de jours après, Dombey revenait à Lima pour chercher des secours et surtout de l’argent, car il en fallait beaucoup pour protéger ses collections et subvenir à tous ses frais.

Notre jeune savant n’avait jamais songé à tirer le moindre parti pour sa propre fortune de la mission qu’il avait reçue. Ses appointements n’étaient que de mille écus, tandis que ceux de chacun de ses compagnons étaient de 10,000 livres. Il avait dépensé tout ce qu’il possédait et même contracté quelques dettes , au moment de son départ, pour se pourvoir de livres et d’instruments. Plus tard son traitement fut doublé etM. Necker lui fit donner une gratification assez forte, mais ces diverses ex-

pétillions avaient été très-dispendieuses, ainsi que remballage de ses premiers envois. Cependant, il avait suffi à tout, et il avait même prêté 8,000 livres à ses compagnons de voyage. Il faut donc expliquer d’où lui venaient toutes ses ressources.

A côté des soins constants qu’il donnait à ses recherches , son activité infatigable lui laissait encore quelques loisirs, et lui permettait d’exercer la médecine d’une manière assez fructueuse. A Lima , où l’or est abondant et le luxe excessif, le jeu est le principal emploi de la vie. Les Péruviens s’y livrent avec entraînement, mais avec une certaine indifférence pour le gain. Dombey, naturaliste éminent pour quelques gens éclairés, médecin habile pour les familles riches, mais surtout pour les indigents, était recherché dans le monde comme un homme aimable, spirituel et d’un commerce charmant. Il était libéral , beau joueur et heureux au jeu. Il s’était fait d’ailleurs de nombreux amis qui lui prêtèrent des sommes considérables qu’il ne devait rembourser qu’à son retour en France. Hâtons-nous d’ajouter qu’il en usait avec discrétion, et que loin de faire des économies , il abandonnait volontiers aux malheureux tout ce qui dépassait ses besoins personnels.

Après avoir emballé soigneusement ses riches collections, Dombey retourna à Huanuco, pour y rejoindre ses compagnons. Les circonstances politiques étaient graves. Une sorte de révolution se préparait sous l’influence de l’indien Tapac-Maro qui, se disant le descendant des Incas, avait entraîné à la révolte une partie des provinces, et s’était mis à la tète d’un parti formidable. Cette guerre qui avait déjà fait répandre beaucoup de sang, faisait craindre que le Pérou ne finît par échapper à la domination espagnole.

En arrivant dans la ville d’Huanuco, il la trouva plongée dans la stupeur et dans une profonde détresse. O11 manquait de vivres, d’argent, et l’ennemi était aux portes. Dombey se présente au conseil de la ville ; il lui offre une somme de mille piastres et vingt charges de grains. Il propose en outre de lever deux régiments à ses frais et de se mettre à leur tête pour marcher contre les rebelles. On l’écoute avec surprise, avec admiration 5 excités par tant de générosité et de dévouement, les habitants et l’armée reprennent courage. On refuse les offres

du naturaliste; le conseil se charge des frais nécessaires, les troupes font leur devoir et le pays est délivré d’une guerre qui avait déjà coûté plus de cent mille hommes. Dombey, ne voulant pas reprendre ses dons, abandonne à l’hôpital de Saint- Jean-de-Dieu les mille piastres qu’il avait offertes.

Cet acte éclatant devint la source de la jalousie du vice-roi , qui, dans cette circonstance, n’avait pris aucune mesure pour arrêter le cours des événements. La révolte une fois apaisée, Dombey se servit de son influence pour modérer l’animosité des vainqueurs, et il y réussit.

A son départ il fut accompagné des bénédictions du peuple et remercié officiellement par les autorités du pays. Revenu à Lima, il apprend que le vaisseau chargé de ses envois a été pris par les Anglais, et que les collections, ainsi que les objets d’art, ont été achetés à Lisbonne pour le compte du gouvernement espagnol. On s’était contenté d’envoyer à Paris les doubles des plantes sèches et des graines. Dombey, indigné d’un pareil procédé, n’hésite pas à s’en plaindre au vice-roi. Celui-ci lui répond que le roi d’Espagne a trouvé fort étrange que l’herbier qui lui était destiné fût moins considérable que celui destiné à laFrance. — «Le ministre deFrancè, répliqua Dombey, aurait » pu également se plaindre de ce que les Espagnols ne lui ont » pas envoyé une copie de nos dessins et un double des éclian- » tillons que nous avons recueillis. — Mais, monsieur, les » Espagnols ne doivent rien à la France. — Et que dois- je à » l’Espagne, monseigneur? Vous pouvez répondre que puis- » qu’on exige , je n’enverrai plus rien. » Le ministre, loin d’être blessé de ce langage, comprit la juste susceptibilité du naturaliste et obtint facilement de Dombey qu’il continuerait ses recherches et ses envois.

Cependant les fatigues et l’ardeur du climat avaient altéré sa santé. Il désirait revenir en France, mais il ne voulait pas quitter l’Amérique sans avoir visité le Chili , qui , situé dans des conditions climatériques assez analogues à celles de l’Europe centrale, devait contenir beaucoup de plantes propres à l’acclimatation. Il laissa à Lima les caisses qu’il destinait à la France, et se prépara à partir. Mais l’argent lui manquait pour cette nouvelle entreprise. Des amis dévoués lui offrirent des se-

cours, des recommandations et lui prêtèrent 50,000 livres. Il arriva à la Conception au commencement de 1782.

Une maladie épidémique ravageait alors cette ville. Chacun fuyait ou s’isolait, et les malades manquaient de secours. Dombey oublia un moment le principal objet de son voyage et se souvint qu’il était médecin. Il se jette résolument au milieu du foyer de la contagion , il se dévoue avec courage, il porte partout des conseils et des soins. Il distribue à ses frais des aliments, des remèdes, des garde-malades. Peu à peu la confiance renaît , l’espoir se ranime et l’épidémie finit par s’arrêter. Dombey, regardé comme un sauveur, reçoit des remercîments publics au nom du pays , on lui offre la place de médecin de la ville, avec 10,000 livres de traitement. L’évêque de la Conception lui propose d’épouser une jeune personne , riche et belle, que son mérite a subjugué. Dombey refuse tout, «parce qu’il veut aller offrir lui-même à sa patrie les collections qu’il a acquises au prix de tant d efforts. » Il part pour Santiago, après avoir rempli vingt caisses de plantes, de minéraux et de coquillages , auxquels il a joint un grand nombre de dessins et de curiosités.

A Santiago, le gouvernement espagnol, instruit des connaissances variées qui le distinguent, le charge de rechercher des mines de mercure, celles de Huanca-Velica ayant été envahies par des éboulements et celles d’Almaden commençant à s’épuiser. Il va dans les Cordilières explorer la mine de Coquimbo , abandonnée depuis cinquante ans. Il la fait fouiller, il en lève le plan , il indique les moyens de l’exploiter avec avantage* il en découvre une autre de deux lieues d’étendue , ainsi qu’une nouvelle mine d’or, et il adresse sur ce sujet un mémoire à la cour d’Espagne. Il fait, toujours à ses frais, l’analyse des eaux minérales de Caxatumbo. Ces excursions lui avaient coûté 15,000 livres dont on lui offrit le remboursement; Dombey, toujours grand et libéral , ne voulut rien recevoir. «Je n’ai de comptes à » rendre, répondit-il avec dignité, qu’au gouvernement qui » m’a envoyé près de vous. »>

De retour à Lima, il se préparait à revenir en Europe. Mais l’éclat de ses talents avait excité l’envie , on l’avait calomnié sourdement , on avait même osé l’accuser d’intelligence avec les

Anglais. Lorsqu’il alla prendre congé du visiteur général , celuici le reçut avec hauteur et lui fit des insinuations injurieuses. — « Si j’étais un simple voyageur, lui dit Dombey avec calme, je » ne souffrirais pas de pareilles insultes. — Et que feriez-vous , » monsieur? — Je vous aurais déjà percé le cœur... Mais comme » c’est au roi de France, que je vais instruire de vos procédés , » à m’obtenir justice , je dois rester tranquille. <> A ces mots il sortit, mais le visiteur général le fit rappeler et s’empressa de lui faire des excuses , en présence de tous ses compagnons.

A peine eut-il mis en ordre et emballé avec soin toutes ses collections qu’il tomba gravement malade , au point de perdre un moment l’espérance de revoir sa patrie. Toutefois, grâce à son excellente constitution, il se rétablit et s’embarqua aussitôt, emportant avec lui soixante-douze caisses énormes dont l’emballage seul avait coûté 18,000 francs (1). Après une navigation des plus périlleuses et une relâche de quatre mois à Rio-Janeiro , il arriva à Cadix en février 1785. Deux épisodes de cette longue traversée ajouteront encore à l’idée de sa grandeur d’âme et de son désintéressement.

Aux environs du cap Horn, le navire le Péruvien , qu’il montait , avait éprouvé de graves avaries ; l’équipage était excédé de fatigues et transi de froid. On avait perdu trente-deux hommes, et il y avait à bord soixante-treize malades. Il fallait pourtant réparer le vaisseau au-dessous de la ligne de flottaison. Les plongeurs hésitaient ; Dombey offre 1,500 livres au premier qui se jettera à la mer; douze hommes se présentent, le radoub s’exécute, et le navire est remis à flot. — A Rio-Janeiro, le vice-roi, instruit par la renommée de ses talents et de son courage , l’accueille avec de grands honneurs et lui offre unemagnifique collection d’oiseaux, d’insectes et de papillons du Brésil. Notre naturaliste accepte le présent, et donne 1,000 livres de gratification à l’employé chargé de le lui remettre. La science n’est pas souvent représentée par de pareils grands seigneurs.

De cruels chagrins l’attendaient à son retour en Europe. Ses compagnons étaient restés au Pérou , mais les collections espagnoles accompagnaient les siennes. Les deux vaisseaux chargés de toutes ces richesses furent séparés par la tempête. Les caisses que portait le Péruvien appartenaient toutes à la France, et

Dornbey espérait qu’elles seraient affranchies de toute visite à la douane espagnole. Il n’en fut rien : on ouvrit les caisses, on les fouilla sans précautions et la plupart des objets qu’elles renfermaient furent endommagés. Pour réparer les pertes des collections destinées à l’Espagne , on demanda à Dornbey la moitié des siennes (2). Il s’y refusa. On écrivit à Paris, et des motifs sérieux ne permettant pas de résister, il fallut céder à cette exigence. Mais les persécutions ne devaient pas s’arrêter là. On prit une copie des descriptions et des notes qu’il avait jointes à son herbier; on le priva des échantillons qui lui appartenaient personnellement et même des plantes qu’il avait dédiées à ses amis. Il fut surveillé , traité sans aucun ménagement *, on tenta même de l’empoisonner, et un homme, que l’on prit sans doute pour lui, fut assassiné à sa porte. On ne consentit à le laisser partir, avec sa demi-collection , qu’après qu’il se fut engagé sur l’honneur à ne rien publier avant le retour de ses compagnons de voyage. Enfin, lassé de tant de vexations, il s’embarqua secrètement pour le Havre et arriva à Paris.

Buffon , étonné de tant de zèle , touché de tant d’infortunes , lui fit accorder une indemnité de 20,000 écus et une pension de 6,000 livres (3). Dornbey paya toutes ses dettes et divisa sa pension en trois parts : l’une fut destinée à sa famille, la seconde à ses amis malheureux et il garda la troisièmepour lui-mêmeet pour les indigents. Buffon voulait aussi qu’il publiât immédiatement ses découvertes, mais Dornbey s’y refusa, regardant sa promesse comme sacrée, bien qu’elle lui eût été arrachée par la violence. Le découragement , d’ailleurs, s’était emparé de lui. Ses caisses étant arrivées au jardin du roi, Lhéritier fut chargé de décrire et de faire graver les plantes nouvelles. Le ministère espagnol , informé de ce projet, fit de vives réclamations. Lhéritier, qui habitait Versailles , ayant appris que l’ordre était donné de lui retirer l’herbier de Dornbey, s’empressa de venir à Paris. Aidé de sa femme , de Broussonnet et de Bedouté , on passa la nuit à emballer l’herbier en toute hâte , et dès le matin Lhéritier partait en poste avec son trésor pour Calais et l’Angleterre. Cet ardent botaniste passa quinze mois à Londres, entouré de copistes , de dessinateurs , de graveurs ; Redouté alla le seconder, et ils réussirent, sinon à terminer la Flore du Pérou, du moins à

mettre en ordre les manuscrits et à faire graver les pianciies principales. Lorsque Lhéritier revint en France, la révolution avait éclaté , il avait perdu sa fortune, son modeste emploi, et l’ouvrage resta inachevé.

Buff'on était mort en 1788. Ruiz et Pavou , de retour en Europe la même année , commencèrent la publication de leur voyage. Quoique Dombey eût les droits les plus évidents à en être reconnu comme l’un des collaborateurs, son nom ne parut point sur le titre de l’ouvrage. Abreuvé d’amertumes, il cessa tout à coup de s’occuper de science ; il rompit toute communication avec les savants; il distribua ses livres et ses collections à ses amis; il sembla éprendre en dégoût sa passion jusque-là favorite. Malgré les sollicitations de Jussieu et de Daubenton, il refusa de se présenter à l’Académie à la place de Gueltard , qui venait de mourir* il n’écouta pas davantage les propositions de l’ambassadeur de Russie, qui lui offrait, au nom de l’impératrice, 100,000 francs des doubles qui lui restaient. Enfin , il repoussa les offres de M. de Galvez, qui voulait l’indemniser largement de ses peines et de ses sacrifices. « Singulier homme, »> avait dit Louis XYI, qui refuse des largesses si bien méritées, » quand je suis accablé de demandes par tant de gens à qui » je ne dois rien! » Il n’avait plus d’autre désir que celui de se retirer dans une solitude du Jura, chez un ancien cultivateur qu’il avait connu dans sa jeunesse. Toutefois, après un voyage dans les Alpes dauphinoises, il finit par se fixer à Lyon (1786), près de quelques amis chez lesquels il vivait en misanthrope. Il y avait, en effet, plus d’un motif de misanthropie dans cette suite de malheurs et d’injustices, après une vie toute d’études, de travaux et d’abnégation. Enfermé dans cette ville pendant le siège de 1793, il y trouva pourtant plus d’une fois l’occasion d’exercer ses talents, son zèle et ses instincts de générosité. Après cette affreuse crise, il désira quitter la France et retourner en Amérique. Sur la proposition du représentant Grégoire, on l’envoya présenter aux Etats-Unis l’étalon des nouvelles mesures, et on le chargea de diverses recherches relatives à la science, au commerce et à la géographip.

A la fin de la même année, il partit du Havre. Environ un mois après , une tempête le forçait de débarquer à la Pointe-à-

Pitre. La Guadeloupe était alors en proie à toute l’effervescence révolutionnaire. Le gouverneur fit appeler Dombey, qui ne jugea pas à propos de se rendre à ses ordres et se disposait à partir pour Philadelphie. Pendant la nuit il fut arrêté et mis en prison. Les habitants en armes vinrent demander sa mise en liberté. 11 fut relâché, et son premier soin fut de s’opposer à tout acte de violence. Un accident le fit tomber dans la rivière Salée; on le sauva, mais l’émotion , la fatigue et les suites de sa chute lui occasionnèrent une grave maladie. A peine revenu à la santé, il alla de lui -même chez le gouverneur qui, rendant justice à ses bonnes intentions, mais craignant de nouveaux troubles, lui enjoignit de partir. Le navire à peine sorti de la rade fut attaqué et pris par les Anglais. Dombey, quoique déguisé en marin espagnol, fut reconnu. On le conduisit dans les prisons de Montserrat, où le chagrin , la misère et les mauvais traitements ne tardèrent pas à le faire périr. La nouvelle de ce cruel événement ne parvint en France que six mois après (octobre 1794).

Si ce rapide récit reproduit fidèlement les agitations de cette noble vie, s’il fait connaître tout ce que le caractère du naturaliste français avait d’élevé , de généreux et d’énergique, il ne suffit pas pour faire apprécier tous les services qu’il rendit à la science. Son herbier, déposé au Muséum , contenait deux mille plantes des contrées équinoxales, parmi lesquelles figurent plus de soixante genres nouveaux. Il est accompagné d’un manuscrit contenant l’histoire des plantes du Pérou et du Chili , leur description et leurs usages. On doit à ce naturaliste un grand nombre de plantes du plus haut intérêt, parmi lesquelles il nous suffira de nommer : le datura suaveolens ( floripundio), aux larges campanules blanches, pendantes et parfumées; l’aristotelia maqui , aux baies rouges, rafraîchissantes et alimentaires ; la salvia formosa ou splendens, à la tige élevée, aux belles fleurs écarlates; la verbena triphylla , verveine à odeur de citron, charmant arbrisseau, complètement naturalisé en France; plusieurs espèces de solanum , à’ amaryllis, le phy salis prostrala , le bégonia octopetala , et une foule d’autres plantes ou arbrisseaux qui font aujourd’hui l’ornement des plus beaux jardins de l’Europe (4).

La minéralogie lui doit la découverte du cuivre muriaté ou sable vert du Pérou, ainsi que de l’euclase, silicate double d’alumine etdeglucine qu’il rapporta du Brésil. L’Ecole des mines et le Muséum possèdent un grand nombre d’échantillons précieux qu’il rapporta, notamment des cristaux de quartz hyalin prismé , une très-belle émeraude primitive du Pérou, plusieurs morceaux d’or et d’argent natifs, de beaux spécimens de platine, de mines de mercure, et des ossements fossiles d’un animal gigantesque incrustés d’argent.

La galerie de zoologie a reçu de lui la moufïete du Chili , plusieurs espèces d’oiseaux du genre Tangara, quelques poissons nouveaux (5) , mais surtout les magnifiques papillons du Brésil, les plus beaux peut-être de la riche collection du Muséum (6). Enfin , le cabinet des antiques de la Bibliothèque impériale possède les vases trouvés dans les tombeaux des Incas et plusieurs morceaux d’antiquité ou d’archéologie provenant des anciens Péruviens.

C’est à Dombey que l’on doit la découverte du nitrate de soude ou salpêtre natif du Pérou, ainsi que la curieuse observation de la phosphorescence de la mer, que Lalande inséra dans le Journal de Physique ( t. XV ). C’est le seul document imprimé qui émane directement de lui. Ses manuscrits, que possède aujourd’hui le Muséum , mis en ordre par Lhéritier, mais non publiés, seraient pourtant très-dignes de voir le jour. Ils montreraient la part considérable qu’il a prise à la Flore du Pérou , dont les descriptions sont très-souvent littéralement copiées sur les siennes, et que Dombey eût certainement revendiquées à juste droit, si sa mort n’eût pas précédé la publication de l’ouvrage de Ruiz et Pavon.

Dombey mourut a l’âge de cinquante-deux ans, après avoir parcouru une noble et utile carrière. La science lui doit de remarquables découvertes; il a enrichi notre sol de nombreuses productions rapportées d’un autre hémisphère, il a fait respecter et bénir le nom français dans les contrées lointaines \ et pourtant sa renommée eut peu de retentissement, parce que les malheurs de l’époque et sa mort prématurée ne lui permirent pas de publier lui-même le résumé de ses travaux. Ce fut un digne cmule des Commerson, des Poivre, des Sonncrat,

des Dolomieu, des Labillardière, des Dumont-d’Urville, des Jacquemont , savants infatigables qui , dédaigneux d'une fausse gloire, affrontèrent tous les dangers dans Tunique intérêt de la science, parce qu’au-dessus des vaines satisfactions de l’égoïsme ils placèrent l’amour de la vérité , l’étude des choses naturelles, et leur saint enthousiasme pour les splendides merveilles de la création.

Un autre motif, messieurs, m’a porté à rappeler le nom de Joseph Dombey à votre mémoire : c’est qu’il nous appartient par la première direction donnée à ses études , voie modeste qui pour lui allait devenir une brillante carrière. C’est aux sciences médicales et pharmaceutiques, en effet, que l’histoire naturelle, à presque toutes les époques, a dû ses plus heureux, ses plus larges développements. Les diverses connaissances que l’enseignement de la médecine désigne sous le nom de sciences accessoires , et qui composent le fond principal des études pharmaceutiques, éveillent souvent chez les jeunes élèves des goûts et des aptitudes qui les attachent tout d’abord et pour la vie, comme par une vocation irrésistible, à la culture des sciences physiques ou naturelles. Il est vrai que dans toute autre classe de la société, dans toute autre profession libérale ils ne trouveraient pas les mêmes occasions de poursuivre ces études si pleines de charme et qui tiennent un si haut rang dans l’ensemble des connaissances modernes. A ne les considérer qu’à ce point de vue, la médecine et la pharmacie ont rendu et rendent encore à la science d’inappréciables services. C’est parmi elles que se recrutent journellement les chimistes, les physiciens, les naturalistes, c’est-à-dire les hommes qui en avancent la marche, qui en propagent le goût et l’étude, ainsi que ces voyageurs intrépides qui parcourent incessamment toutes les* contrées du globe pour recueillir, pour échanger de toutes parts les productions de la nature, afin d’enrichir le commerce les arts, l’industrie, et activer ainsi les progrès incessants du bien-être général et de la civilisation (7).

(i) Les caisses étaient doubles. Quand elles étaient fermées, on découpait des peaux de bœufs en bandes larges et longues, on les faisait tremper dans de l’eau , puis on les étendait avec force sur les caisses et on les clouait. Le cuir, en se desséchant, les resserrail encore et les maintenait plus solidement que ne l’eussent fait les meilleures cordes.

(a) Nous avons sous les yeux la lettre qu’il écrivait à ce sujet de Cadix (3i mai 1786) à M le comte d’Angiviller, intendant du jardin du roi. On y lit les phrases suivantes :

« Depuis le i,r déc. 1784, je voyage à mes frais... Quant au surplus * de mes dépenses, j’ai eu soin d’emprunter en mon nom .• la France » ne doit rien et n'est pas responsable. Je me trouverai toujours assez » récompensé, monsieur, par vos bontés, par celles de l’Académie et » par le témoignage de ma conscience. Me voilà rassuré. *

Cette lettre se termine par ces mots : ■ Je suis assuré que l’on ne sera » pas fâché de ma persistance à refuser la promesse que l’on me de- » mande. Au surplus, j’airne mieux être malheureux en taisant mon de- » voir que d’acquérir de la fortune en me rendant coupable d’une » basse complaisance *>

(3) Cette pension fut réduite à 3, 000 livres à 1 époque de la révo

lution.

(4) On remarque encore parmi les belles plantes dont il a enrichi notre Flore, les espèces suivantes: Poa peruviana, Jacq. — Alstrocmeria salsilla, L. — simarillis tubijlora , maculata et chilensis, Lhér. — Illecebrum frutescens. Lhér., porrigens , Jacq. — Salvia scabiosœ folia. H. P.

— Hemitomus fruticosus , Lhér. — Solarium corymbosum, Wild. S. reclinatum, Lhér. S. pinnatijidum, Lmk. — Cestrum parqui , Lhér. — Tourrctia lappacea, Wild. — Convolvulus liermanniœ , Lhér. — Lobelia tupa, L.

— Buplithalmum sericeum , Lhér. — Encelia canescens, Lmk. — Siegesbeekia Jlosculosa , Lhér. — Spilantus albus , Lhér. — Allionia incarnata, Lhér. — Palava mal\>œfolia , Cav. — Malope parvijlora, Lhér. — Malva scoparia , Lhér. — Sida paniculata , L. S. ricino'ides , jatropho'ides , ptero sperma, nudijlora et eistijlora, Lhér. — Tetragonia cristallina , Lhér. — OEnothera rosea , !.. — Celastms octogonus, Lhér. — Bégonia octopetala , Lhér., etc.

(5) Entre autres un gastrobranche , auquel Lacépède donna le nom de Dombey.

(6) Entre autres celui qui a été nommé par Fabricius ; papilio Inertes , et une autre espèce voisine de celle qu’on a nommée papillon hècube ; plusieurs charançons non moins remarquables, comme le curculio imperialis de Fabricius, le curculio Jastuosus et le sompluosus qu’Olivier a décrits.

Cavanilles a donné le nom de Dombeya à un genre de la famille des malvacées. Lhéritier a vainement voulu donner le même nom à une plante que Dombey avait dédiée à Tourret, sous le nom de Turretiay mais à laquelle ce dernier nom est définitivement resté.

(7) Mouton-Fonteniile, qui avait beaucoup connu Dombey, en fait le portrait suivant : « Dombey joignait à une taille élevée et bien prise » une physionomie douce, un organe agréable, des yeux noirs dont on » avait peine à soutenir l’éclat, une grande douceur et une activité ex- » traordinaire de corps et d’esprit... Il était véridique et d'une grande » modestie, il redoutait la louange, et, souvent arrêté dans sa carrière, » il sut tout supporter sans jamais se plaindre. »

J’ai puisé les principaux faits de cette étude : i° dans la notice historique de Deleuze, insérée dans les Annales du Muséum , t. IV, p. 1 36 ; o.° dans celle de Gilibert ( Mémoires de la Société de santé de Lyon , an VI, p. 453); 3° dans la notice de Mouton-Fonteniile. Lyon, 1810 ;

4° dans la correspondance de Dombey avec Thouin, Jussieu, etc. déposée au Muséum d'histoire naturelle; 6° dans plusieurs lettres autographes de Dombey qui sont en ma possession, ou qui m’ont été eonfiéespar quelques amis.

Je suis heureux d’ajouter que, pour cette notice comme pour plusieurs autres, j’ai trouvé de précieux secours dans le cabinet, mais surtout dans la complaisance et dans l’érudition de M. Lemercier, sous-bibliothécaire au Muséum.

PARIS. - IMPRIMÉ PAR E. THUNOT ET Ce, Rue Racine 26, près de l’Odéon.

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