‹ Joséphine de Beauharnais, 1763-1796 (volume 3)Chapitre 30 sur 30 · JOSÉPHINE DE DEAL'HARNAIS · texte numérisé non relu

JOSÉPHINE DE DEAL'HARNAIS

tact qui la guide doit être subordonné à la compréhension vive et rapide des êtres, à l'intelligence immédiate des situations. Elle saisit les mondaines, les sociales, les banales, ce qui est d'extérieur, oii il lui suffit de la grâce, du charme, de la mémoire ; mais elle ne va pas au profond : il lui manque pour elle-même l'esprit de conduite ; il lui manque, en ce qui louche les autres, celle notion brusque, immédiate, révélatrice, prise au premier choc et qui est sans doute la part la plus exquise et la plus rare du lad intime. Elle ne reçoit pas celte sorte de coup qui, à jamais, met l'esprit et le cœur en ouverture ou en défiance, celle plaisance ou déplaisance instinctive contre qui l'on a toujours tort de se défendre, car elle ne trompe point. S'aimant elle-même comme elle fait, elle ne sent point qui doit la servir ou la desservir. Quand elle se met en lutte, c'est qu'elle a un motif, alors que l'impression devrait suffire. Puis, bien qu'elle soit rusée, tenace et secrète, et qu'elle soit capable de se montrer telle, ce n'est qu'après un temps où, faute d'esprit de conduite, elle a laissé prendre des armes contre elle, qu'elle reconnaît la ligne à suivre. Ainsi, cette chance inattendue pour elle, celte rencontre de Bonaparte qui réalisera pour elle tout ce qu'elle a jamais pu rêver, elle n'en sentira point tout de suile l'inlérèl. Avant de comprendre quelle est sa fortune, il lui faudra des mois, des années, cinq ans entiers ! Pour s'éviter une corvée, elle risquera beaucoup ; pour satisfaire un caprice, elle compromellra tout. jMême après qu'elle aura compris ce que Bonaparle lui apporte, compren-

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dra-t-elle jamais ce qu'il. est? Non, cela passe son intelligence. Elle tiendra à saposition, elle s'y attachera, elle s'y cramponnera ; mais à la position bien plus qu'à l'homme.

De fait, elle a cherché, au moins depuis son retour d'Amérique, une position ; elle n'a rien ménagé pour la tî'ouver ; Bonaparte la lui donne ; mais, est-on bien convaincu, jusqu'en 1800, que Joséphine n'a point envié M™* Tallien d'avoir mis la main sur Ouvrard? Aux idées de patrie, de gloire, de> grandeur nationale, elle est fermée : elle voit elle-même, elle voit ses amusements, ses fantaisies, sa toilette, ses bijoux, ses bibelots; c'est là le principal, l'unique but, et un financier paraît plus sûr, plus inépuisable qu'un général. Beauharnais lui aussi commandait une armée... Entre les deux faisait-elle la différence et n'est-il pas naturel alors qu'elle ait ces craintes et qu'elle prenne ces précautions?

Qu'on se reporte à ces temps ; qu'on y vive en esprit : roi, cour, nobles, juges, armée, tout un organisme social bouleversé, supprimé, anéanti ; un autre qui s'y substitue, qui dure six mois; un autre, deux ans ; un autre, quatre ans. A chaque fois, ce qu'on nomme la gloire, ce qu'on appelle les services, ce qu'on croit la poj)ularité, paragraphes pour l'acte d'accusation. Exil, guillotine, déportation, fusillades, on change de supplice, mais toujours la misère ou la mort. L'argent reste. Joséphine a trop souffert de la misère et elle a de trop près vu la mort. Elle veut vivre et jouir de la vie, et si son idéal n'est pas bien

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élevé, s'il est dépourvu de ce qui, en d'autres temps, en paraîtrait le principal, à qui donc la faute, sinon à ceux qui, détruisant à dessein ce qui fait le généreux et le noble de la vie, ce qui larend socialement utile et agréable, ont dépouillé l'instinct de vivre et de jouir de tout ce qui en voile aux yeux la laideur et la bassesse? Pour qui n'est ni une héroïne, ni une sainte, Targent seul demeure et Joséphine n'est ni l'une ni l'autre : elle est seulement une femme.

Et de cette femme, faut-il voiler les qualités et ne les voit-on pas développées dès ce temps telles qu'elle les montrera plus tard? Obligeante, serviable, gracieuse, elle sollicite pour les autres, elle s'entremet, elle se donne des peines, elle risque sa tète — inconsciemment, cela est vrai, mais pas moins! Elle porte, en sa nature morale, la souplesse séduisante qu'elle a dans son corps. Elle n'a point de haines ; il semble même qu'elle n'ait point d'envie. Elle rend le bien quand elle le peut, pour le mal qu'on lui a certes fait. Elle sait pardonner, et quelle faculté de pardon ne lui faut-il pas, puisque, aux Carmes, elle se réconcilie avec Alexandre et que, avant, elle a cherché aie servir! Qui donc de ces hommes qui l'ont fait jeter en prison, qui de ceux qui l'ont dénoncée, qui des Comités révolutionnaires, qui du Comité de Sûreté générale a été persécuté par elle, lorsqu'elle fut puissante? Amar, Louis (du Bas-Rhin), Dubarrau, Lavicomterie, Jagot, Elle Lacoste, qui ont signé son ordre d'arrestation, leur en a-t-elle demandé compte? Quel compte à Yadier, si vainement imploré, Yadier qui a

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mis son nom sur la liste des morts? A-t-elle à David, lorsqu'il la peignit laipératrice recevant du Héros moderne l'imposition de la couronne sacrée, rappelé d'un mot que son nom à lui était au pied de l'ordre de mort d'Alexandre ? Et à Tallien, à Real, à quiconque a été bon pour elle aux jours oi!i elle avait besoin d'appui, comme elle paye sa dette ! Elle est donc reconnaissante, etce n'est une vertu ni médiocre, ni banale ; elle est reconnaissante, lorsque le souvenir seul des bienfaits reçus pourrait sembler une humiliation dans la position où elle s'élève, serait tenue telle par une ùme vulgaire. C'est que Joséphine est née Dame, elle est wwQDame, et elle restera telle : elle l'est par le tact, elle Test par l'absence de vanité, elle l'est par la reconnaissance, elle l'est par toute sa personne et dans tous ses actes ; elle le demeure aux Carmes, elle le reste au Luxembourg et à la rue Chantereine ; elle le sera aux Tuileries et à Malmaison. Cela, qui est si rare, lui est donné, et cela vaut bien mieux sans doute et doit autrement servir sa mémoire que si elle n'eût point trouvé d'amants, etque, sèche, envieuse et méchante, elle eût traversé la vie dans une ombrageuse et inutile chasteté — dont personne ne lui eût su gré et qui n'eût été, comme il arrive, qu'une hypocrisie ou un regret.

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