INSTABILITÉ DE LA VIE- — IDENTITÉ DES CADUCS
toul ce qui était réel et malpropre pour y substituer ce qui n'était que nominal et de pure décoration », s'est affranchi — et, par suite, a affranchi sa femme — d'une portion de l'esclavage auquel étaient soumis le roi et la reine de France ; il a fait deux parts de son existence : l'une, extérieure, qui a pour théâtre Y Appartement d'honneur ; l'autre, réservée et intime, qui s'écoule dans Y Appartement intérieur; mais, pour l'Impératrice, cette division est plus apparente que réelle; l'une des deux vies empiète constamment sur l'autre ; l'étiquette pénètre dans l'Appartement intérieur, elle y est différente, mais n'en est pas moins tyrannique. Ici comme là, pour la disposition et l'appropriation des lieux, les architectes ont été les maîtres ; c'est la même décoration, c'est la même froideur, la même absence d'intimité, la même suppression de la personnalité. Dans l'auberge royale, ce sont les chambres où l'on se tient à certaines heures et où l'on dort, comme les autres les chambres où l'on reçoit, mais, des unes aux autres, il n'y a que la différence de quelques meubles et la banalité s'y accroît de la richesse des objets, de leur air de parade, du peu d'utilité dont ils semblent pour la vie, au point qu'on dirait un décor praticable seulement pour des êtres d'imagination et de rêve.
Où qu'elle se transporte, l'Impératrice trouve donc — ou, tant bien que mal, on lui aménage — un Appartement d'honneur et un Appartement intérieur. L'Appartement d'honneur se compose essentiellement : d'une antichambre, d'un premier salon, d'un
second salon et du salon de l'Impératrice. Et, aux mêmes places, devant des meubles pareils, dans une hiérarchie identique, les mêmes comparses remplissent, dans les mêmes costumes, les mêmes rôles, avec la même indifférence et la même régularité.
À la porte de l'antichambre à banquettes de velours d'Ulrecht — et plus tard de tapis de la Savonnerie — se tient, hallebarde en main, le portier d'appartement : en grande livrée, il porte sur son habit de drap vert, à collet et parements de velours ponceau, décoré de brandebourgs, degalons et d'épaulettes d'or, un large baudrier tout brodé d'or, où pend une épée à dragonne d'or; il est coiffé d'un chapeau bordé et gansé d'or, où est piqué un plumet blanc ; il est culotté de ras de castor l'hiver, de nankin ou de basin l'été. C'est un beau costume qui ne coûte pas moins de 1 646 fr. 23 ; aux jours ordinaires, avec galon plus étroit, ne couvrant pas les tailles, brandebourgs plus simples, chapeau presque uni, l'on est quitte de la petite livrée avec 498 fr. 50.
Bel homme, gardant envers tous les mortels qui léfilent devant lui sa sereine hauteur et sa dédaigneuse attitude, le portier d'appartement s'émeut seulement et frappe de la hallebarbe au passage de Leurs Majestés, des princes et princesses, et des grands dignitaires. Lesgens délivrée se dressent alors pour formerla haie et, si c'est l'Impératrice ou une princesse impériale, ils roulent un tapis au-devant de ses pas. Très nombreuse, cette livrée comporteune hiérarchie et présente