‹ Joséphine, impératrice et reine, 1804-1809Chapitre 45 sur 104 · SERVICE DE LA CHAMBRE- — LES DAMES · texte numérisé non relu

SERVICE DE LA CHAMBRE- — LES DAMES

et de gages pour le paiement de la Chambre. Elle prend appartement au château où qu'aille l'Impératrice et préside la table de service. Pour ses écritures, elle a un secrétaire à 6 000 francs d'appointements.

En son absence, elle est suppléée dans ses fonctions par la Dame d'atours qui, d'après le règlement, a pour attributions spéciales l'administration et la surveillance des atours de l'Impératrice, matériel et personnel.

Quant aux dames du Palais, elles n'ont que des fonctions de représentation : quatre sont de service ensemble, deux de petit et deux de grand service : les deux dames de grand service se tiennent dans l'Appartement d'honneur pour y recevoir les personnes qui se présentent chez l'Impératrice ; elles sont près d'elle selon sa convenance ou les règles d'étiquette, et l'accompagnent si elle sort ; les deux autres restent chez elles, mais doivent se tenir prêtes à répondre à tout appel; le dimanche, d'obligation, elles viennent à la messe au Palais et elles sont convoquées pour tous les cercles et toutes les occasions où. sans avoir besoin de toute sa cour, l'Impératrice doit au moins être entourée de tout son service. A Paris, les dames de service ne sont point logées ; mais elles le sont dans les résidences. Les dames du Palais ont le pas sisr toutes les dames, même femmes de grands officiers, et, sur la présentation de la Dame d'honneur, elles ont l'honneur de prêter serment aux mains de l'Impératrice.

De même est-il pour les chambellans qui partagent

avec les dames du Palais le service de l'Appartement d'honneur, commandent aux valets de chambre et aux huissiers et veillent aux dispositions intérieures. Ils sont trois seulement de service par trimestre, et, de ces trois, un seul, qui change chaque semaine, est de jour et doit se tenir constamment dans l'Appartement d'honneur. Il a chambre au Palais pour s'y habiller plus que pour y dormir. Le Premier chambellan, qui n'a nulle distinction hormis son titre, son traitement de 30 000 francs et sa clef un peu plus grande, prend le service comme ses collègues, mais en tête de liste. D'ailleurs, cette liste sert peu, l'Impératrice désignant les tours à son gré et, surtout, suivant les convenances des uns et des autres. Les dames du Palais et les chambellans devraient manger à la table tenue par la Dame d'honneur, mais, souvent, il n'est servi que la table du Grand maréchal où s'assoient toutes les personnes des deux maisons. Telle est la Chambre : il n'est point inutile de regarder comme Joséphine en a recruté le personnel, car c'est là une de ses défaillances, c'est là une de ses infériorités comme souveraine, et, sans doute, la responsabilité ici lui incombe entière, surtout au début, et en ce qui touche le choix de ses dames.

Il faut distinguer cinq promotions. Mais la première tout de suite après la proclamation de l'Empire, la plus nombreuse, donne le ton et établit le caractère de la Maison (20 juin 1804 — 1er messidor an XII). Klle est composée de parentes ou d'alliées des Beau-

harnais, des dames qui, au Consulat à vie, ont été nommées pour faire les honneurs du Palais consulaire, de quelques amies de pension d'Hortense, mariées à des grands officiers de l'Empire, puis de certaines femmes* d'ancien régime dont les noms sont connus sans être du premier rang-.

Nul amalgame n'est possible entre des éléments si disparates et si hétérogènes. Les jalousies qu'excitent les origines différentes,, les fortunes inégales, les habitudes de vivre dissemblables, sont déjà un inconvénient. Mais, pour Joséphine, il est encore un plus grand mal : parmi les personnes qu'elle a choisies pour la parenté, les alliances ou les relations qu'elle a eues avec elles — faute immense, car, par là, elle appelle sans cesse à l'esprit le souvenir du temps où elle était Mrae de Beauharnais, souvenir qu'à toute force il lui eût fallu effacer si elle eût prétendu s'établir en souveraine — parmi ces dames, il en est qui sont des plus vives et des plus hardies à la décrier. Elles ne prennent au sérieux ni l'Empire, ni l'Impératrice, ni la fonction qu'elles remplissent. Elles ont naturellement gardé mémoire du passé, sont instruites des aventures, connaissent les points faibles, et le Sacre, le Couronnement, le Pape et l'Empereur n'ont point changé pour elles cette petite Tascher et ne lui ont point donné de prestige. Il est mauvais qu'on sache les origines des dieux et il importe d'épaissir un nuage sur leurs premiers âges.

La pire à ce point de vue est justement la plus élevée en dignité, celle qui assume la direction de la

Maison et qui pourrait seule en rectifier l'esprit : la Dame d'honneur.

C'est pour son nom que Joséphine l'a prise afin de s'établir par une telle parenté en renom de noblesse devant son mari, le public et peut-être elle-même : une la Rochefoucauld, cela sonne, et être cousine d'une la Rochefoucauld, cela montre qu'on est soimême de bonne souche. La parenté, il est vrai, était à feu M. de Beauharnais et non à Mlle Tascher, et la parenté, double ou triple même, n'allait nullement aux la Rochefoucauld, mais à ce qu'était, en son nom, Mrae de la Rochefoucauld : aux Pyvart. Ces Pyvart, qui s'étaient faits de Ghastulé, étaient de noblesse incertaine, puisque le premier de leur nom était au xvne siècle un maître ordinaire des comptes en la Chambre des comptes de Blois, mais ils avaient grandi, s'étaient enrichis surtout, si bien qu'un d'eux, le dernier mâle, après avoir été longtemps capitaine aux Gardes, s'était retiré en 1781 avec le brevet de maréchal de camp et la croix de Saint-Louis. La mère d'Alexandre de Beauharnais était une Pyvart et il y avait, entre les Beauharnais et les Pyvart, deux autres alliances ; mais, du vivant d'Alexandre, nulle relation entre les Pyvart et Joséphine. Joséphine n'avait pu connaître cette cousine lorsqu'elle avait épousé Alexandre-François de la Rochefoucauld, second fils du duc de Liancourt puisque, en ce même mois de juin 1788, où ce mariage fut célébré, elle était partie pour la Martinique. Lorsqu'elle en revint en 1790, comment le rapprochement

se fût-il établi ? N'était-elle pas toujours séparée de son mari? La Révolution court, Alexandre de la Rochefoucauld émigré, « mis hors la loi, a-t-il dit, pour avoir contribué à chercher à sauver le Roi et la Reine ». Mme de la Rochefoucauld, suspecte, est emprisonnée à Port-Libre. Au sortir de prison, peutêtre les deux femmes se rencontrent et la relation s'établit. Mme de la Rochefoucauld n'a point, en effet, quitté la France, où, en 1795, son mari l'a rejointe et tous deux vivent alors à Mello.

La liaison se fait assez intime pour que, par Joséphine, Alexandre de la Rochefoucauld, à peine radié, soit, dès le 11 ventôse an VIII (2 mars 1800), nommé préfet de Seine-et-Marne. L'année suivante (ventôse an IX — mars 1801), il est chargé d'affaires à Dresde, puis ministre (24 vendémiaire an X — 16 octobre 1801). Pour cela Mme de la Rochefoucauld ne s'est point épargnée. Dès qu'elle a su que Joséphine allait à Plombières, elle a senti un besoin immédiat des eaux, et sa cure, outre la santé sans doute, lui a valu une légation.

Pourtant, bien qu'elle soit la chérie cousine et que depuis lors la correspondance soit établie, « elle affiche, paraît-il, toutes les opinions de ce qu'on appelait les aristocrates pendant la Révolution; » et l'on a même dit qu'elle était « de ces personnes qui n'allaient point le soir aux Tuileries et qui, ayant partagé ce palais en deux régions fort différentes, croyaient pouvoir, sans déroger à leurs opinions et à leurs souvenirs, se montrer au rez-de-chaussée, chez

Mrae Bonaparte, le matin, et échapper à l'obligation de reconnaître la puissance qui habitait au premier étage. » Gela n'est point exact : à dater du 5 frimaire an XII (27 novembre 1803), Mme de la Rochefoucauld est présente à tous les cercles et si, comme l'affirme Mme de Rémusat, elle vint faire à Joséphine une scène extrêmement violente sur la mort du duc d'Enghien; si elle dit alors : « Quant à moi, mes sens sont tellement révoltés que si votre Consul entrait dans cette chambre, vous me verriez le fuir comme on fuit un animal venimeux; » ses impressions étaient sans doute fugitives, car, quelques jours après, elle assista au cercle des Tuileries.

Faut-il croire que, pour l'obtenir à la Cour impériale, il fallut tant d'efforts !

Il est vraisemblable que Joséphine désirait sa présence infiniment plus que Napoléon et qu'elle dut, pour avoir l'agrément de celui-ci « multiplier les demandes et les importunités ». Cela ne montre point Mm0 de la Rochefoucauld dans l'attitude du refus, mais, au dehors, elle se posa ainsi et elle fit une légende du prix qu'elle mit à son acceptation. Au taux qu'on prétend s'être vendu, on s'imagine fixer sa valeur : il courut qu'elle ne s'était rendue que contre 400 000 fr. comptant, 100 000 francs de traitement pour elle,! i5 000 francs d'augmentation et 12 000 francs de pension pour son mari. Il en faut rabattre : pourtant outre son traitement de Dame d'honneur (fixé à 40 000 francs) elle eut un supplément de traitement égal ; son mari, nommé commandant de la Légion

d'honneur, le 25 prairial an XII (14 juin 1804), gratifié de 20 000 francs le 20 fructidor (7 septembre), fut promu le 11 nivôse an XIII (1er janvier 1805) à l'Ambassade de Vienne ; là, outre son traitement de 160 000 francs, il reçut chaque année une gratification de 40 000 francs et ses frais d'établissement furent portés de 53 000 à 80 000 francs. Ce M. de ia Rochefoucauld était un agent médiocre, incapable de s'informer et même de rendre compte de ce qui était public dans la capitale où il résidait. Ce n'était donc pas pour ses mérites qu'on le comblait. Ceux de sa femme étaient-ils tels au moins qu'ils répondissent à de telles prodigalités?

Née hors du monde, élevée loin de la Cour où elle ne fut point même présentée après son mariage, M"e Pyvart, épousée, pour son argent de Blois et surtout de Saint-Domingue, par un cadet de grande maison, était une toute petite femme, à ce poin petite que, à table, on lui mettait, comme aux enfants, un cousin sur sa chaise. De corps un peu contrefaite — les bonnes amies disaient bossue; — mais le visage éclairé par de beaux yeux bleus relevés de sourcils noirs, spirituel, méchant même par la lèvre mince, par le nez coupant, ne manquait point d'un agrément dont les peintres ont su tirer bon parti. « Hardie comme* les femmes mal faites qui ont eu quelques succès malgré leur difformité, » faisant elle-même les honneurs de ses défauts physiques, ne reculant point devant les mots et se tenant assez grande dame pour tout dire, elle était la femme la moins préparée par

la nature et l'éducation pour tenir une telle place, bien qu'elle s'entendît à en tirer le meilleur parti. Elle fît en sorte que sa fille, à défaut de devenir reine catholique et légitime des Espagnes fût princesse Aldobrandini Borghèse, belle-sœur de la princesse Pauline, et reçût de l'Empereur une dot de 800 000 francs sans parler d'autres avantages ; elle fit donner à son mari des ambassades qui, outre l'argent qu'elles procuraient, avaient pour elle l'agrément de le tenir éloigné ; mais elle discrédita sa fonction autant qu'elle nuisit à celle qui lui avait procuré son étrange et rapide fortune. Ses mots couraient le faubourg Saint-Germain : cette phrase, quand il lui fallait revêtir le grand habit : « Allons habiller le Magot », et cette autre, un soir qu'elle arrivait en robe ronde chez Cambacérès, très formaliste, comme on sait, sur les toilettes de Cour : « Je demande pardon à Votre Altesse, je sors de chez l'Impératrice. » En 1806, à Mayence, elle passa la mesure : elle s'avisa — ou s'imagina — qu'elle avait connu le Prince Louis de Prusse et le pleura beaucoup plus qu'un parent. Elle trouva de bon goût d'affirmer que les Français seraient immanquablement battus par les Prussiens et, comme cela n'arriva point, elle s'en mit fort en colère et fit retomber en insolence son déplaisir sur Joséphine. L'Empereur songea sérieusement alors à lui demander sa démission ; puis, du temps passa; comme à l'ordinaire, il pardonna ou ne s'en soucia point et, quoique en sourdine, Mrae de la Rochefoucauld continua sa musique. Ce ne fut rien à p/ésent d'affirmé, seulement une allure d'incrédule, un

air vaurien de profiter des choses et des gens sans y croire, avec des sourires d'entente aux ennemis du régime, s'ils se prêtaient à la plaisanterie — ce qu'on trouve, respect gardé, chez des valets engagés tout à l'heure par de nouveaux riches; — mais aussi, des rancunes et des vengeances de bossue si l'opposition se rencontrait, si, de quelque part que ce fût, mais surtout de son monde, s'élevait un blâme, une attaque ou une ironie qu'elle sentît ou crût dirigée contre elle. Impitoyable alors, féroce, sans pitié et colorant ses vengeances en devoir. C'était pourtant là, le devoir, le moindre de ses soucis ; elle n'était à son poste que lorsqu'elle y trouvait intérêt ou qu'il y avait contrainte ; elle ne présidait point la table de service ; elle n'habitait point son appartement ; elle ne faisait que ce qu'elle ne savait pas éviter de faire.

Peut-être y a-t-il pis et doit-on se demander quel rôle elle a joué dans certaines intrigues obscures dont le mieux qu'on peut penser est qu'elles furent intrigues d'argent. La place de secrétaire de la Dame d'honneur, avait été, lors delà création de la Maison, donnée à un nommé Bildebert, dont on a dit du bien. 3\I'ue de la Rochefoucauld remplaça ce Bildebert, le 1er ventôse an XIII (20 février 1805), par un certain Loistron Ballon de Luigny dont le père avait été valet de chambre du Comte d'Artois et qui, lui-même, en avait eu la place en survivance. Ce Luigny, quiavail l'air de s'employer, pour vivre, à de vagues traductions de l'anglais, était resté en correspondance avec son ancien maître par le canal des frères Bourlet, qui

centralisaient les renseignements, et il tenait, dans l'organisation de la contre-police, un rôle important. Ce fut donc un coup de maître de l'introduire dans la Maison de l'Impératrice où il pouvait apprendre et flairer bien des choses et même, à un moment, jouer un rôle décisif. Entre ses mains, tout au moins, étaiton assuré que les aumônes de la Cassette n'iraient qu'à des bien pensants, puisque c'était lui le preneur de renseignements. Elles servirent aussi à ses menus plaisirs et, sur les aumônes, il entretint somptueusement une certaine j\lme de Campestre dont les mémoires sont singulièrement édifiants. Mmo de la Rochefoucauld qui signait les états de dépenses de M. de Luigny, qui recevait Mme de Campestre, qui, avec le prince de Poix, s'était faite la répondante de Luigny, qui lui avait obtenu ce traitement de 3 000 francs, augmenté de 6 000 francs de frais de bureau, était-elle entièrement consciente de l'infamie de son protégé et des dangers qu'elle faisait courir à ses maîtres, c'est trop qu'on puisse le demander.

Au divorce, elle crut faire un coup de partie i>n donnant sa démission : elle se tenait certaine ainsi le n'avoir pas à suivre sa bienfaitrice et d'être nommée dame d'honneur de l'Impératrice nouvelle; mais ce fut mal joué. L'Empereur s'était rendu compte qu'il n'y avait là qu'une apparence de la Rochefoucauld ; il n'avait point oublié les scènes de Mayence; le ton de la dame lui déplaisait autant que son inexactitude et sa tenue. Il accepta simplement la démission, sans même donner à la

Dame d'honneur congédiée ce que recevaient presque de droit les officiers des Maisons supprimées, les Honneurs conservés, c'est-à-dire l'entrée dans la Salle du Trône. Mme de la Rochefoucauld, qui avait entièrement oublié le chemin de Malmaison, dut, pour les obtenir, apprendre la route de Navarre. L'unique voyage qu'elle y fit coïncide avec la décision que Joséphine obtint pour elle de l'Empereur. Ce lut la dernière fois que Mme de la Rochefoucauld la vit vivante; morte, on dit qu'elle la pleura. Etait-ce de regrel de n'en pouvoir plus rien obtenir?

Ce ne sont pas de tels défauts qu'on rencontre chez Mme Lavallette, la Dame d'atours; mais, si Napoléon a compté que, en édictant un règlement sévère et en chargeant la Dame d'atours de le faire observer, il arrêterait la folie de toilette de l'Impératrice, empêcherait les relations compromettantes et inutiles avec les.-marchands, établirait un ordre et une règle dans la dépense, Joséphine, en se réservant le choix de la personne, a mis à néant tous ces beaux projets. Elle l'a prise à dessein humble, pauvre, sans nom, sans usage et dans sa sujétion absolue. C'est cette Emilie de Beauharnais, propre nièce d'Alexandre, qui, abandonnée par un père émigré et par une mère divorcée et remariée à un aomme de couleur, a été recueillie par Joséphine, placée par elle chez Mme Campan ; puis, mariée en deux jours, à un aide de camp de Bonaparte, sur l'inquiétude qu'on a prise que Louis ne fût amoureux

d'elle. Cet aide de camp, fort brave homme et plein d'esprit, d'une intelligence qui se mettait à tout et d'un cœur qui lui donnait peu d'égaux, était de famille parisienne fort ordinaire, des petits marchands, dont on ne sait pas même bien le nom — Ghamans ou diamant. — Eduqué grâce aux charités de l'accoucheur Baudeloque, à la Révolution, il était dans les ordres; à présent capitaine. Nulle fortune. La mariée cul lo 000 francs que lui donna Bonaparte et, durant l'expédition d'Egypte, elle dut aller vivre à Fontainebleau, près de la mère de sa mère, Fanny de Beauharnais. Elle y eut la petite vérole, fut très marquée; ce fut un désespoir. Il lui sembla qu'elle avait fait banqueroute, non à l'homme qu'elle avait épousé, mais à celui qu'elle aimait, pour qui elle s'était gardée et qui, en effet, lorsqu'il revint d'Egypte, la dédaigna. De son enfance, ballottée aux prisons, jetée en cris de désespoir d'une étrange éloquence vers les Jacobins dictateurs, de ses épreuves de jeunesse, de cette misère, de ce mariage subit, de cette mère, de ce père qui, revenu d'émigration, acoquiné à une chanoinesse allemande, s'était refait une famille, Emilie était restée brisée par une mélancolie profonde, maladive et sans issue, « un dégoût de la vie fortement exprimé ».

Par surcroît, depuis ses couches (avril 1802), la pauvre était blessée et c'était un supplice pour elle de se tenir constamment debout comme l'exigeait l'étiquette. Qu'on s'étonne ensuite « de son air de monotonie et de froideur calme, de sa démarche de statue ».

Tout naturellement, elle était disposée à être inquiète; sa mélancolie devait tourner à la persécution — outre les causes morales accessoires, il y avait à son état mental une raison physiologique : son père et sa mère étant cousins germains; — mais il semble bien que Joséphine, Hortense et même cette Stéphanie de Beauharnais qu'une étrange fortune allait faire princesse de Bade, la prenaient en Gendrillon et ne lui ménageaient point les mauvais compliments. Au moins le croyait-elle et dès lors, pour elle, n'étaitce point pareil?

On peut penser qu'Emilie eût désiré être traitée en nièce et que Joséphine eût, au contraire, voulu — en quoi elle avait raison — que Mrae Lavallette ne parût ni rappeler des liens de famille, qui d'ailleurs n'existaient point, ni même s'en souvenir, et qu'elle se renfermât dans sa place; mais, de cette place, d'autre part, l'Impératrice n'entendait point que sa nièce remplit aucune des fonctions. De là, des picoteries continuelles, une sujétion qu'elle lui faisait davantage sentir, des fatigues multipliées qu'elle lui imposait, surtout l'impossibilité de s'acquitter de son devoir, et, malgré cela, vis-à-vis de l'Empereur, une responsabilité qui donnait lieu à desreproches. LaDamed'atours qui, d'après le règlement, avait le choix et la surveillance du personnel, était en réalité constamment bravée par les femmes de garde-robe qui étaient à Joséphine dès le Consulat et qui seules avaient part à sa confiance et à son intimité. C'était devant la Dame d'atours que, à un seul jour fixé par semaine, le|

fournisseurs devaient se présenter; elle devait tenir registre des commandes et des achats et délivrer les mandats : or, il arrivait des marchands à toute heure, il en entrait malgré toutes les consignes et qui pensait au registre de la Dame d'atours?

Il y eut mieux : en janvier 4809, lorsque l'Empereur, lassé de payer les dettes, imposa à Joséphine une intendante des atours qui, sous les ordres directs de la Dame d'atours, devait commander et recevoir les fournitures sans souffrir que le montant des crédits fût dépassé, cette intendante, Mme Hamelin, se mit presque tout de suite d'intelligence avec Joséphine, s'ingénia à grossir les commandes, se remua pour trouver chez des usuriers de l'argent à emprunter et, s'établissant sur un pied d'égalité avec Mmo Lavallelte, engagea avec elle une lutte étrange où la Dame d'atours n'eut le dessus qu'après bataille donnée.

Gomment alors ne point s'expliquer le dégoût qu'éprouvait Mme Lavallette? Rien ne l'avait préparée à la vie de cour, elle y portait des ignorances qui étaient pires que des fautes : chargée d'indiquer aux dames du Palais les costumes qu'il fallait prendre, elle ne savait quand c'était le temps du grand habit ou de la robe ronde, et l'Empereur l'en rabrouait. Même à cela, disait-il, elle n'était point bonne. Qu'y pouvait-elle? Que pouvait-elle pour empêcher les dettes de Joséphine, les familiarités avec les marchands? Et, sans le vouloir, sans le savoir, elle ajoutait au discrédit où se trouvait sa tante, à cette impossibilité où l'on était de prendre au sérieux l'Impéra-

trice entre cette Dame d'honneur qui se moquait d'elle et cette Dame d'atours qu'elle trompait avec ses femmes de chambre.

Les noms, la qualité, la gloire, les actions, les fonctions des maris n'ont point imposé ces deux-là qui sont les premières, mais seulement le caprice ou la volonté de Joséphine ; pour les autres, il en sera de même, et pour certaines, les raisons de les choisir seront moindres encore. Certes, il eût été d'un cœur dur et médiocrement reconnaissant de congédier, à l'Empire, les quatre dames qui, dès le mois de frimaire an XI (novembre 1802), avaient été désignées pour faire, auprès de Mm" Bonaparte, les honneurs du Palais consulaire. À chacune, en ce temps, l'on avait écrit une belle lettre : « La connaissance personnelle que le Premier Consul a de votre caractère et de vos principes lui donne l'assurance que vous vous en acquitterez avec la politesse qui distingue -les dames françaises et la dignité qui convient au Gouvernement. » Il n'avait pas fallu moins pour décider certaines d'entre elles à accepter une place qui, sans doute, étant donnée la splendeur où Bonaparte avait porté le Consulat, ne pouvait manquer d'être honorable, mais qui, pourtant, n'avait ni le relief, ni les agréments, ni les honneurs d'une charge de Cour. On n'avait donc pu penser à offrir une telle mission à des dames ayant tenu le premier rang dans la société ancienne, et l'on s'était trouvé heureux de rencontrer, pour l'accepter, des femmes qui, la plupart, apparie-

naient à la classe de ces financiers, occupant à la cour des Bourbons des offices intermédiaires, entrant parleurs alliances dans la noblesse et, sinon formées à l'étiquette royale, au moins ayant les habitudes d'un monde distingué.

Telle était Mrae Le Gendre de Luçay, qui, de son nom, était Papillon d'Auleroche, la nièce de ce Papillon de la Ferté qui avait été intendant des Menus. Elle tenait à tous les fermiers généraux les plus réputés comme fortune, son mari, petit-fils du fameux Bouret, étant fils du fermier général Le Gendre de Villemorien et elle-même se trouvant très proche parente des Dufort. Les Le Gendre étaient d'origine noble et avaient dans leur famille un titre de comte palatin de 1677; plusieurs de leur nom avaient occupé des charges de gentilhomme ordinaire et avaient obtenu des grades dans l'armée et la marine ; mais le mariage avec Mlle Bouret les avait décidément jetés dans la finance. Leur fortune, des plus considérables, comprenait entre autres terres celle de Valençay, payée 620 000 livres en 1765. Ils y avaient joint la terre de Luçay et le comté de Veuil, ce qui faisait plus de quarante mille arpents, dont quinze mille en bois. M. de Luçay, qui avait été adjoint à son père dans ses deux places d'administrateur des Postes et de fermier général, s'était surtout occupé de l'exploitation de ses bois et jouissait d'une telle influence dans son département qu'il en avait été élu administrateur. Quoique, durant la Révolution, il eût traversé des jours singulièrement mauvais, il

n'avait point émigré et avait conservé ses biens et son action. Le Premier Consul n'avait fait que se conformer aux vœux des populations en le nommant préfet du Cher et l'avait ensuite appelé près de lui comme préfet du Palais. C'était surtout pour ne point se séparer de son mari que Mme de Luçay, malgré la fortune et la situation dont elle jouissait, s'était déterminée à accepter une place près de Mme Bonaparte qu'elle ne connaissait nullement et de qui elle n'avait rien sollicité. Née la même année que l'Empereur, fort agréable de visage et de tournure, Mrae de Luçay avait le meilleur ton et savait son monde. Les quinteux ne trouvaient à lui reprocher « qu'une prévenance excessive » et un peu de manière.

Hors du Palais, elle menait grand train et, dans son hôtel de Paris, rue d'Angoulème-Saint Honoré, comme dans la terre de Saint-Gratien qu'elle acheta après avoir vendu Valençay à M. de Talleyrand — terre alors de cinq cents arpents et comprenant tout l'étang de Montmorency — elle recevait la meilleure société. Aussi, quelque effort qu'elle fît, lorsqu'elle était de service, pour conformer ses heures à celles de l'Impératrice et être prête aux temps marqués, elle avait conservé, de sa vie indépendante et libre, trop d'accoutumance pour ne pas manquer parfois. L'Empereur, auquel elle marquait, en toute occasion, un dévouement que les revers n'ébranlèrent pas, ne lui en tenait point rigueur et il lui confiait, en toute occasion, les commissions les plus flatteuses. En 1807, elle fît fonctions de dame d'honneur près de la

princesse de Wurtemberg qui venait épouser Jérôme et, en 1810, elle fut désignée comme dame d'atours de la nouvelle Impératrice.

Elle avait une fille, Lucie de Luçay, tout à fait jolie en sa petite taille, avec ses admirables yeux noirs, charbonnés et pleins de feu, et ses cils immenses, qui, recherchée à la fois par M. Lepelletier d'Aunay et par M. de Rochambeau, leur préféra Philippe de >égur, alors chef d'escadron et maréchal des logis de l'Empereur, depuis général et gouverneur des Pages. Elle l'épousa, le 25 septembre 1806, sous les auspices de l'Impératrice qui l'agrégea à sa maison comme dame surnuméraire. Elle mourut à vingt-sept ans par suite d'une imprudence, et ce fut un deuil véritable à la Cour où elle tenait par tant de liens et dans la Société où elle n'avait inspiré que des sympathies.

Après Mme de Luçay, celle des dames du Consulat qui avait le plus d'assiette dans le monde était Mmo de Talhouët. Joséphine l'avait rencontrée à Plombières et, s'étant liée avec elle, avait obtenu son acceptation. Son mari, ci-devant officier au régiment du Roi, était d'une maison d'ancienne chevalerie bretonne, connue dès le xme siècle, maintenue en noblesse aux réformations de 1426 et de 1669, mais ruinée, entrée dans la robe au xvne siècle et demandant alors des certificats d'indigence pour des places à Saint-Gyr. Mme de Talhouët était née Baude de la Vieuville, d'une famille qu'il convient de ne pas confondre avec les La Vieuville, marquis et ducs de Ja

Vieuville, quoique ces Baude eussent, en 1746, obtenu, sous ce même nom, la réérection en marquisat de la terre de Ghàteauneuf qu'ils avaient achetée des Beringhem. Son frère qui, par la suite, entra comme chambellan dans la Maison, avait, en 1791, étant lieutenant aux Gardes, épousé M1Ie du Cheylar, veuve du marquis de Lambertye, celle que d'Antraignes, dans sa correspondance, désigne sous le nom de Y Amie et qui joue un singulier rôle dans les conspirations.

Mme de Talhouët avait de belles terres dans la Sarthe où elle fit nommer son mari membre du Conseil général et président du Collège électoral : en l'an XII, il fut membre de la Légion et comte de l'Empire en 1809. Dès 1802, elle avait marié sa fille aînée au général Joseph Lagrange ; elle maria la seconde, en 1809, à M. Lecouteulx de Canteleu, et fit, en 1817, épouser à son fils, ancien officier d'ordonnance de l'Empereur, une des filles de M. Roy, le financier, l'ancien fermier des ducs de Bouillon, devenu, par ses spéculations sur les biens nationaux, un des hommes les plus riches de l'Europe. Tout cela indiquait un esprit peu ordinaire : d'ailleurs, à voir seulement « les yeux noirs et actifs » de Mrae de Talhouët, l'on savait sur quoi compter ; mais si elle était intelligente, si elle se mettait bien et d'une façon même plus jeune que son âge, elle était dans le monde « d'une de ces hauteurs d'argent » qui, en ce temps encore, faisaient peu d'impression et ne donnaient point un rang.

Ensuite, il eût fallu placer Mme de Lauriston, dont

le mari avait fait partie de la Maison militaire dès qu'elle avait été formée. Il avait été de la même promotion que Napoléon et, retiré chef de brigade en l'an IV, il était rentré aide de camp du Consul en l'an VIII. C'était le petit-neveu de Law, le fils d'un Law, comte de Tancarville, qui, du service de la Compagnie des Indes, était venu au service du Roi et était mort maréchal de camp. Mraa de Lauriston, née Leduc, était la fille d'un maréchal de camp de l'artillerie et la sœur de cette comtesse de la Bouère qui a joué son rôle dans les guerres de la Vendée. Chacun s'accordait à la trouver charmante, non seulement de figure, mais d'âme ; chacun rendait hommage à sa conduite exemplaire et Napoléon avait pour elle une considération et une estime dont il s'est plu sans cesse à lui donner des marques, quelques griefs qu'il put avoir contre « son bel aide de camp ». On en a des preuves sensibles par la lettre qu'il lui écrivit de Finckenstein le 5 avril 1807, par la pension de 48 000 francs qu'il lui octroya en décembre 1813, pour tout le temps que son mari serait prisonnier de guerre. Comme l'a dit d'elle un témoin dont l'indulgence n'est pointl'ordinaire défaut: « elle a bien sur sa figure le calme de sa conscience et la beauté sied à merveille en elle à la vertu. »

La dernière, par l'âge, par la qualité de son mari, les services qu'il avait rendus et ceux qu'il pourrait rendre, était sans doute Mme Rémusat, Mlle Claire Gravier de Vergennes. Pour que Joséphine pensât à ce ménage, il fallut ce concours d'étranges circons-

tances qui, durant la Révolution, mit en présence, dans la maison Ghanorier, à Croissy, la vicomtesse de Beauharnais et Mlles de Vergennes. Quand Joséphine parla du mari pour en faire un préfet du Palais, Je Premier Consul opposa la plus vive résistance. « Quels services a-t-il rendus? demanda-t-il. Qu'a-t-il fait pour être auprès du chef de l'Etat? » D'une famille bourgeoise qui se relevait en noblesse par quelque charge d'échevin de Marseille et par quelques alliances, il avait, sept à huit ans, exercé, à la Chambre des Comptes, aides et linances de Provence, une charge d'avocat général qu'il avait eue par son premier mariage avec M"e de Saqui-Sanes dont le père en était revêtu. Son frère, négociant de Marseille, émigré à Smyrne durant la Révolution presque entière, avait été, en 1797, un des obscurs députés royalistes dont le Dix-huit Fructidor avait invalidé les pouvoirs. Pour MUe de Vergennes, qu'il avait épousée en 1796, si elle portait un nom célèbre dans la diplomatie européenne, elle ne descendait point directement du ministre des Affaires étrangères de Louis XVI, elle était la petite-fille d'un frère que le ministre avait fait ambassadeur en Suisse. Ces Gravier, fils d'un maître à la Chambre des comptes de Dijon et petits-fils d'un trésorier de France au bureau des finances de la même ville, devaient leur fortune à leur double alliance avec ces Chavignard qui, usurpant le nom de Chauvigny et présentés comme tels à la Cour, eurent des aventures qu'a racontées Saint-Simon et finirent par percer sous leur troisième nom de Chavigny.

Les Rémusat n'étaient guère préparés à occuper une place de cour; mais ils étaient fort pauvres ; Monsieur quémandait un emploi; Madame, dont le père avait été décapité, n'avait pas un sol ; Joséphine, qui étail tenace, les imposa et fit de la femme sa favorite. Le ménage n'eut point à se plaindre. 25 000 francs de traitement à Monsieur comme préfel du Palais, 12 000 francs à Madame pour accompagner Mme Bonaparte, c'est le fixe : dès la première année (an XI), 6 000 francs de gratification comme chargé du Théâtre- Français, 50 000 francs de gratification extraordinaire, le 17 prairial (6 juin) ; 30 000 francs lors du voyage de Belgique et, à Bruxelles, un cadeau de 5 000 francs de dentelles, — total: 122 000 francs; en l'an XII, le traitement de Monsieur porté à 30 000 francs, une gratification de 42 000 francs sur le chapitre Théâtres ; une gratification extraordinaire de 10 000 francs le 28 brumaire, une autre de 200 000 francs le 28 messidor (c'est du 12 au 26 brumaire que Mrae Rémusat a fait, à Pont-de-Briques, ce séjour qui a donné lieu à tant de commentaires) ; — donc en l'an XII tout près de 300 000 francs. Même fortune en l'an XIII, l'an XIV et 1806 ; à partir de novembre 1807, un traitement supplémentaire de 5 000 francs par mois, 60 000 francs par an. « Nulle générosité ! » a dit de Napoléon Mme de Rémusat : que Jui fallait-il !

Pour de l'esprit, certes, elle en avait, et elle était fort instruite, mais aussi pédante : il n'y a qu'à ouvrir son Essai sur l'éducation des femmes . Elle avait

trop fréquenté les débris de la société de la Chevrette, les avant-dernières amantes de Jean-Jacques et les dernières amantes de Saint-Lambert, pour n'être pas entichée de gens de lettres et n'avoir point le goût d'écrire ; mais, d'abord, elle s'attacha au sérieux et, par Joséphine, qu'elle mena, se fit une fortune. Puis, de la femme, elle voulut passer au mari, réussit moins ; dirigea alors le Théâtre-Français, reçut des pièces, morigéna la troupe tragique et la troupe comique et, après 1807, s'exerça sur tout ce qui chantait, dansait et musiquait. Elle donna dans le grave et eut pour cela Guizot, Villemain presque enfant, Leclerc qui lui dédiait son Éloge de Montaigne, même Chateaubriand qui, chapitre oublié dans les Mémoires cT outre-tombe, ne dédaigna point de la prier de parler de ses dettes à l'Empereur — qui les paya. De 1807 à 1809, elte exerça une véritable influence ; mais cette influence qu'elle devait en partie à Talleyrand — car c'était lui qui l'avait recommandée à l'Empereur pour tenir un de ces salons où se réunissaient gens du monde et gens de lettres et où l'on pût les écouter, — elle la perdit par Talleyrand. Si liée avec lui qu'elle ne pouvait rien lui refuser, elle ménagea, lors de la campagne d'Espagne, son rapprochement de Fouché, fut de la conspiration, ou, du moins, la connut. Napoléon, au retour, après la grande scène avec le prince de Bénévent, sans couper entièrement les vivres aux Rémusat, les réduisit d'abord à 36 000 francs de supplément de traitement, puis (1810) à 24 000, et, «'il aarda le mari comme premier chambellan, il ne

iû

mit point la femme de la Maison de la nouvelle Impératrice et la laissa chez Joséphine. Dès lors, elle se déchaîna et, étant toute à Talleyrand, fut mêlée de si près à ses intrigues que, dans la crise finale, il lui distribua un rôle des plus importants, qu'elle joua au mieux et dont elle se crut fort mal payée par la préfecture de la Haute-Garonne. C'est cette femme qui écrivait du pamphlet de Chateaubriand, De Buonaparte et des Boiwbons : « Je mettrais mon nom à chacune des pages de ce livre pour attester qu'il est un tableau fidèle de tout ce dont j'étais témoin. »

A la voir, en vérité, rien de cette noirceur d'âme et de cette profondeur de génie : une femme petite, un peu ronde, avec des yeux très vifs, grands et brillants, un nez remuant et flaireur, peu de traits, mais infiniment d'agrément et même de gaieté dans la physionomie. N'est-elle point ainsi d'elle-même, et l'image que d'ailleurs elle a donnée d'elle depuis la publication de ses mémoires, n'est-ce point un reflet de celle de son grand ami, de son directeur, de l'homme qui, à partir d'une certaine époque, a exercé sur elle une influence entière? Ses lettres sont d'une aimable femme, un peu tracassière et pédante ; ses mémoires, Talleyrand y a applaudi, s'il ne les a point dictés.

Il est, comme on le voir, aes différences entre ces quatre dames, mais aucune n'est du premier rang, aucune, avant la Révolution, n'eût eu chance d'arriver aux charges de la Maison de la Reine ; mais, ayant continué leur service à la proclamation de l'Empire,

elles se trouvent, par leur ancienneté, les premières de la liste et donnent, en quelque façon, l'air de la compagnie.

Dans ce qui vient ensuite, l'on trouve d'abord une femme qui, comme Mme de la Rochefoucauld et Mme Lavallette, se trouve parente de Joséphine, mais cette fois directement, par les Tascher : ce pourquoi elle n'est traitée ni de cousine, ni de nièce : c'est Mme Savary, qui est née Faudoas-Barbazan, et dont la mère, née Buttet, créole de Saint-Domingue, avait été d'abord la vicomtesse des Gars. La parenté vient des Buttet, singulièrement riches jadis. Mlle de Faudoas, élevée avec Hortense chez Mme Gampan, n'a point voulu, comme avait fait sa mère, se sacrifier à un grand nom, et elle a choisi pour son mari ce Savary, ancien aide de camp de Desaix, devenu, après Marengo, l'aide de camp du Premier Consul. Savary, quoiqu'il eût fait tous ses grades depuis 1790, était de ces familles nobles, vouées au militaire, qui ont fait la monarchie et construit la France, et son père, retiré capitaine de cavalerie, chevalier de Saint-Louis, major de place à Sedan, valait les des Gars et les Faudoas. Jolie à miracle, musicienne qu'on citait, élégante autant par ses ajustements que par la façon dont elle les portait, Mme Savary eut cet honneur de partager la disgrâce que certains chroniqueurs ont infligée à son mari, parce qu'il fut et resta le serviteur fidèle, dévoué et incorruptible de son bienfaiteur. Elle rendit beaucoup de services à plusieurs qui se réclamaient alors de sa parenté et qui, lorsqu'elle fut mal*

heureuse à son tour, lui fermèrent leur porte, niais elle n'en tint pas la tête moins haute et n'en demeura pas moins une grande dame d'esprit, de cœur et d'allure.

Mme Savary, à la fois parente de l'Impératrice et femme d'un des serviteurs les plus dévoués du nouveau régime, est ici bien en sa place ; et de même est-il de Mmc Ney et de Mme Lannes. Toutes deux sont femmes de grands officiers de l'Empire, toutes deux sont merveilleusement jolies et, sinon de naissance, au moins d'éducation, égales à leurs fonctions. Mme Ney, née Auguié, d'une famille qui était toute de la domesticité de la Reine — car sa mère et ses deux tantes, les demoiselles Genêt, étaient femmes de chambre de Marie-Antoinette — a été élevée avec Hortense chez Mme Campan, et doit son mariage à M'"e Bonaparte. Mme Lannes est d'origine pareille, puisque, avant la Révolution, son père M. Guéhéneuc, d'une ancienne famille noble de Bretagne, avait été valet de chambre du Roi. Mme Ney est une jolie femme brune, un peu maigre, mais avec des yeux noirs superbes, une physionomie douce et spirituelle, des extrémités charmantes ; Mme Lannes, plus belle encore, a un visage virginal, des traits d'une régularité parfaite, un teint d'une blancheur idéale: toutes deux sont faites à souhait pour parer une cour. Mme Ney, très fière de son rang, décidée à le soutenir par une immense dépense, mène un des plus grands trains de l'Empire et a facilement raison du million de revenu que Ney tire de ses charges et de ses dota-

tions. Son hôtel de la rue de Lille lui a coûté onze cent raille francs d'achat et d'ameublement, et c'est partout le même luxe. Voyage-t-elle, va-t-elle aux eaux, il lui faut sa maison entière, ses meubles, son lit, son argenterie faite exprès et le train d'une princesse, qu'elle est. Pourtant, malgré ses talents de cantatrice, car sa façon passe l'amateur, et « elle déchiffre à première vue les passages les plus ardus », malgré ses succès comme actrice de société, assez timide, surtout devant l'Empereur, pour qu'on le remarque et qu'on en induise qu'elle manque d'usage. Elle aime le monde pour lui et pour elle, mais est restée à ce point familiale que, lorsqu'elle reçoit, le fond de sa société est composé de sa famille et, par là, comme sa parenté ne s'est point comme elle élevée aux dignités, a surtout visé et obtenu des recettes générales, le ton y est resté bourgeois. Cela frappe même les étrangers et n'est point pour lui faire médiocre honneur. Mme Lannes tient un moindre élat, ou plutôt, à Paris, en son hôtel de la rue de Varennes, elle n'en tient point, toutes les splendeurs étant réservées pour sa terre de Maisons. A Paris, elle vit en personne privée, pour son mari, ses enfants, ses parents, quelques vieux amis. Ce n'est point qu'elle ne sache au mieux le monde et la Cour; elle a fait son apprentissage en Portugal où elle a singulièrement réussi, mais cela l'ennuie et elle se plaît mieux chez elle.

Après ces trois, dont la nomination est toute juste et naturelle et qui prennent dans la Maison lee places

qui leur appartiennent, on pourrait s'étonner de rencontrer la femme d'un fonctionnaire, fort honnête sans doute et fort versé en son métier qui est l'Enregistrement, mais l'Enregistrement mène-t-il à des places de Cour ? Mme Duchatel, née Papin, eut sans doute, pour y être imposée, des titres différents, car quoiqu'elle fût fort élégante de toilette et fort jolie femme, ni sa naissance, ni les services de son mari ne l'eussent désignée, et certes l'Impératrice ne l'eût point élue.

C'est là tout ce qu'on rencontre pourtant du régime nouveau, tout ce que Joséphine a prélevé sur les trente grands-officiers de l'Empire ; tout le reste s'attache ou se rattache à l'ancien régime, quelquefois dans les premiers rangs, mais point pourtant dans cette fleur qu'on nommait la noblesse de Cour.

Certes, les Colbert y touchent par leurs services et leurs alliances et Mme Auguste de Colbert a bien des titres à faire partie de la Maison souveraine : par son père, le général de Canclaux, sénateur, commandant en chef, à deux reprises, des armées républicaines en Vendée, ambassadeur du Directoire à Madrid et à Naples, par son mari, soldat intrépide, l'un des cavaliers illustres de l'armée, elle a ses grandes entrées dans le monde nouveau, où elle porte la splendeur d'un nom rendu dix fois glorieux par la suite d'hommes illustres qui l'ont fait noble. Seule presque, elle représente ensemble le passé et le présent et, dans son écusson, ce sera une joie aux yeux de voir la guivre d'azur rehaussée encore du franc quartier des comtes

militaires. De plus, elle est « une des personnes les plus excellentes du château ». Douce, simple, très aimable, elle n'a nulle morgue, nulle vanité, elle adore son mari et, en même temps qu'une parfaite égalité d'humeur, elle porte en tout une dignité de conduite qui lui assure l'estime et la sympathie des plus difficiles.

Près d'elle, on peut nommer Mme Octave de Ségur : née d'Aguesseau et la dernière de son nom, elle tient au nouveau régime par son père, rallié dès la première heure, président du tribunal de la Seine, puis ministre à Copenhague et sénateur, et par son beau-père, l'ancien ambassadeur de Louis XVI en Russie et à Berlin, conseiller d'Etat au Consulat et, à l'Empire, grand-maître des cérémonies. Son mari, qui avait débuté dans les lettres d'une manière aimable, avait été, en 1801, nommé sous-préfet de Soissons. En 1805, il disparut, poussé, disent certains, par des chagrins domestiques, cédant plutôt, semble-t-il, à une mélancolie maladive. Il s'engagea, sous un nom supposé, dans un régiment où, quelques années plus lard, son frère Philippe le reconnut par hasard. Il se laissa faire sous-lieutenant, capitaine, chef d'escadron, fut fait prisonnier en 1812, resta en Russie jusqu'à la paix et, revenu en France, tourmenté des mêmes inquiétudes, se noya en 1818.

Mme Octave de Ségur était donc une sorte de veuve ; elle jouissait de sa liberté, mais n'en avait pas moins bonne réputation, quoiqu'elle fût peu aimée des autres femmes. Fort jolie avec ses yeux de velours,

s'entendant au mieux à grouper autour d'elle les hommes les plus aimables, elle exerçait sur sa société intime une influence directe qui explique les hostilités qu'elle souleva. On lui prêtait une aversion absolue pour la contrainte et quelquefois des impolitesses: surtout, elle avait un beau nom, une très jolie voix dont elle usait à ravir, beaucoup d'agrément dans le visage et une cour. C'est plus qu'il ne faut.

Si bonne que fût la naissance de Mme Octave deSégur, on pouvait s'étonner de la sous-prélecture du mari ; mais les liens qu'elle avait avec l'Empire lui donnaient encore une raison d'être à la Cour : pour Mme de Serrant, il ne s'en trouvait aucune. Née, comme elle était, KL-nud de Vaudreuil, cousine du fameux comte de Yuielreuil, l'ami des Princes, elle avait été mariée d'abord à M. de Valady, capitaine aux Gardes, qui, en 1702. fut élu à la Convention et qui, l'année suivante, fut guillotiné comme Girondin ; puis, en émigration, sans doute en 1795, elle épousa M. Antoine Walsh de Serrant, jadis colonel en France d'un régiment irlandais de son nom et maréchal de camp. M. Walsh, laid, maussade, singulièrement intéressé, avait vingt-six ans de plus qu'elle et était veuf d'une Choiseul-lJeaupré. A peine le calme un peu revenu en France, il y renvoya sa femme qui, se trouvant fort dénuée, fut recueillie par Mme Lefebvre, dont le mari, au temps qu'il était sergeot aux Gardes, avait eu Valady pour capitaine. Mmc de Serrant, grâce à celte protection, commença à arranger ses affaires et celles de son mari, dont elle obtint la radiation. L'Empire

arriva : un matin, ce mari l'amena chez Joséphine et quel fut son étonnement lorsqu'elle s'entendit remercier de bonne foi par l'Impératrice d'avoir demandé à entrer dans sa Maison : elle était loin d'y penser ; mais, dans sa timidité naturelle, elle garda le silence; elle voulut écrire, on l'en empêcha, et elle se trouva dame du Palais. Elle y fit d'ailleurs bonne figure, s'attacha sincèrement à l'Empereur qui, malgré qu'il eût plaisir à sa société, ne lui donna point le siège de sénateur que souhaitait si ardemment M. de Serrant, pas même la Légion, tout au plus la présidence du collège électoral du Finistère. Mais, d'abord, elle n'eut point à vivre avec son mari, puis elle trouva à la Cour des distractions qui la consolèrent d'abord et ne manquèrent point de l'embarrasser plus tard. Elle eut d'autres embarras : dans un besoin pressant d'argent, elle s'adressa à l'Empereur, et les 100 000 francs qui figurent à son nom dans l'état des dettes remboursables n'ont jamais été réclamés.

Sur la recommandation de H. Lecouteulx et sans prendre d'autres renseignements, Joséphine fit nommer une Mme de Barberot de Vellexon de Vaudev, qui était fille de l'illustre général d'Arçon, mort sénateur. M. de Vaudey, ancien capitaine de cavalerie, s'était rallié au début du Consulat et avait pris parti dans les Hussards Bonaparte. Gela paraissait convenable : mais on avait compté sans la dame, fort jolie, intelligente, audacieuse, et aussi dépourvue de scrupules que d'esprit de conduite. On fut obligé de la congédier violemment le 7 brumaire an X LU

(29 octobre 1804), après des aventures dont il est inutile de répéter ici le récit.

La seule vraie grande dame de cette première fournée, la plus illustre par la naissance etparles alliances, la plus inattendue aussi en cette cour, est une Belge, Allemande d'origine : la comtesse d'Arberg de Vallengin, née comtesse de Stolberg-Gedern. Les Stolberg, qui sont dynastes du Harz, comtes féodaux, titrés princes, qui font leurs preuves depuis le début du xne siècle, ont eu alliance avec toutes les maisons régnantes d'Allemagne. Des deux sœurs de la comtesse d'Arberg, l'une a épousé le prétendant Charles- Edouard et est connue sous le nom de comtesse d'Albany, l'autre a épousé le duc de Berwick Elle-même, par son mariage, est apparentée à ce qui est le plus grand aux Pays-Bas ; elle a reçu de Vienne la Croix étoilée et, de 1784 à 1792, elle a été dame du Palais de la Gouvernante, l'archiduchesse Marie-Chrisline. Ruinée par l'invasion française, restée avec un mari impotent et quatre enfants, ellea connu à Bruxelles, lors du voyage du Consulat, IUme Bonaparte qui, depuis les campagnes d'Italie, est en relations suivies et en correspondance avec la comtesse d'Albany. Pour obtenir Mme d'Arberg à sa cour, la nouvelle Impératrice lui fait des conditions toutes spéciales. Seule des dames du Palais, elle a logement et bouche au château et dans toutes les résidences. Elle garde près d'elle sa fille aînée, âgée de vingt-cinq ans, qui reçoit le titre de dame surnuméraire avec 6 000 francs d'ap' pointements. Son fils est nommé chambellan de l'Em-

pereur et, après avoir été employé aux missions les plus confidentielles, il est préposé à l'administration du département des Bouches-du-Weser. Lorsque sa fille aînée a été mariée par l'Empereur au général sénateur comte Klein, la seconde lui succède aux Tuileries et est encore mariée, par les mêmes soins et avec une pareille dot, au général Mouton, comte de Lobau. Et c'est bien fait : car Mme d'Arberg, qui a été belle admirablement, qui est grande, bien faite, d'une noble tournure, « qui a de la distinction jusque dans les plis de son manteau de Cour », est en même temps une des femmes les meilleures qu'on puisse rencontrer et est adorée de toute la Maison. Elle y tient en réalité une place bien plus importante que Mme de la Rochefoucaud et Mme Lavallette réunies. Seule, elle est au courant de la noblesse ancienne des Pays-Bas et de l'Allemagne ; seule, elle sait les cours et les usages qu'on y suit ; seule, elle peut donner une instruction et glisser un avis. Par sa continuelle présence, car, presque toujours, même en voyage, elle suit l'Impératrice, elle se trouve le guide indispensable, au moins en ce qui touche l'étiquette et les formes à suivre. Sans doute, l'Empereur souhaiterait que son influence s'étendît au delà et que Mme d'Arberg s'érigeât en Mentor, mais elle a trop de tact et d'esprit pour ne pas sentir que, sur certains sujets, elle userait sans nul profit son influence et qu'il est des défauts de Joséphine qui, tenant à sa nature même, ne peuvent être redressés. Sans afficher de prétentions, sans se mettre en vue, inconnue des his-

toriens, dédaignée des chroniqueurs, Mma d'Arberg est pourtant la seule des dames du Palais qui, pour le ton •à établir, pour les façons à faire prévaloir, pour les avis utiles à donner et pour l'espèce de discipline à maintenir chez l'Impératrice, ait joué un rôle, exercé une action et donné une direction. Est-elle présente, tout va régulièrement ; s'absente-l-elle, tout se détraque C'est elle qui souffle Joséphine, et pour tout ce qui est de ce service, Joséphine l'écoute fort bien. On le sait au Palais ; et les insurgées ou les irrégulières craignent son regard, sa politesse et ce qui la peut suivre.

Elle est en sa place ; et c'est pourquoi elle y fait si bien : dès qu'on a renoncé à faire à l'Impératrice un entourage uniquement impérial, dès qu'on prétend se conformer à ce qui est d'usage dans les autres cours d'Europe, c'est à des femmes sachant les cours qu'il faut s'adresser, et Mme d'Arberg est en réalité, suivant cette nouvelle forme, non seulement le meilleur choix qu'on puisse faire, mais le seul qui s'explique et se justifie.

Napoléon estima sans doute qu'il avait eu tort de laisser les nominations à la disposition de Joséphine, car les quatre promotions qu'il fit ensuite, de l'an XIII à 1806, furent presque entièrement de son style; mais, de son côté, réussit-il mieux et parvint-il plutôt que sa femme à opérer dans sa cour une fusion analogue à celle qu'il rêvait dans le pays? Sans doute, il éleva le niveau, il eut des noms plus illustres, mais

il en eut aussi qui n'étaient que de bourgeoisie ,n de petite noblesse, et c'est que lui aussi prit des femmes de sa connaissance personnelle, des femmes qui, à coup sûr, étaient d'éducation excellente et de manières distinguées, mais qui n'avaient été ni élevées, ni préparées pour la Cour, qui n'étaient point de naissance à y figurer et dont les maris n'avaient point un tel rang dans la hiérarchie impériale qu'ils les imposassent. Il les prit par souvenir, par reconnaissance, par sentiment de cœur, comme Joséphine avait pris les siennes par vanité, mais le résultat fut presque identique.

Il faut mettre à part la promotion du 5 thermidor an XIII (24 juillet 1805), réservée aux dames du Piémont et de la Ligurie. Mme Perron de Saint-Martin, née Argentero de Berbeggio, femme de l'ancien grandmaître de la garde-robe du roi de Sardaigne ; Mme de Solaro de Villanova, née Goconito de Montiglione; Mme de Brignole-Sale, née Pieri ; Mme Gentile ; Mme de Lascaris-Vintimiglia-Castellar, née Caron de Saint- Thomas ; enfin Mmes de Rempli et de Fatigliano- Novello, qui n'acceptèrent point. Ces Italiennes ne venaient passer à Paris que les deux mois de leur service et s'y montraient silencieuses et dépaysées : jne seule faisait exception et, seule des dames du Palais, a joué à la Cour un rôle politique : c'est Mme de Brignole.

Par son mariage, Anne Pieri était entrée dans une famille qui a tenu le plus grand état à Gènes et qui y -a nombre de fois été revêtue du dogat. Les Bri-

gnole étaient alliés à ce qui est le plus grand en Italie : même une Brignole, mariée d'abord au prince de Monaco, a, en 1798, épousé le prince de Condé, dont elle avait longtemps été la maîtresse. Avant de se fixer à Paris, Mme de Brignole dirigeait les affaires de son pays, faisait et défaisait les gouvernements, prenait part à toutes les intrigues et mettait de ses protégés dans toutes les places. On l'appelait la Reine Annette. Elle ne se contentait point de la Ligurie, qui eût été trop petite pour son génie et, aussi bien vue au Vatican qu'aux Tuileries, dès 1801, lors de la négociation du Concordat, elle s'était entremise pour l'échange des lettres de Monsignor Spina avec Rome. Elle avait quarante ans lorsqu'elle fit son entrée au Château et, quoiqu'elle eût été galante, elle n'avait alors conservé qu'une ancienne liaison avec M. de Serra, qu'on appelait le Mirabeau de la Ligurie et qu'elle parvint à faire nommer à un poste diplomatique ; les bagatelles d'amour l'inquiétèrent peu ; elle ne vécut, ne respira que pour l'intrigue et la politique ; elle se glissa chez Talleyrand, dont elle devint bientôt l'amie à tout faire, l'espèce de confidente, la complice toute prête ; mais, en même temps, elle garda les dehors, ne se compromit point comme lui, se maintint dans la faveur de Napoléon. Elle n'était point si sotte que d'oublier l'avancement de sa famille : un de ses fils était près du Pape, monsignor, évêque, en passe d'avoir le chapeau ; elle mit l'autre près de l'Empereur, le fit maître des requêtes au Conseil d'Etat, puis préfet du département de Montenotte, ce qui la maintenait, elle, en

autorité sur les Génois ; mais ce fils, qu'elle maria à une Negroni, ne prêtait point au grand. Elle se distingua mieux par les établissemente qu'elle procura à ses filles, faisant épouser à l'une le comte Charles Marescalchi, fils du Marescalchi qui tenait à Paris le portefeuille des Relations extérieures du royaume d'Italie ; faisant épouser à l'autre ce Dalberg, neveu du Prince primat, ancien ministre de Bade à Paris qui, lors de l'arrangement anticipé de la succession de son oncle, reçut de Napoléon, avec le titre de duc français, une dotation de 200 000 francs de rente. Talleyrand n'avait point nui à ces mariages et Mme de Brignole s'en montra reconnaissante, car dans ce groupe de femmes qui entourait le prince de Bénévent et qui, plus qu'on ne se l'est imaginé, a contribué à sa victoire définitive et au renversement de l'Empire, celle-ci a tenu une des premières places et joué un des rôles principaux.

Sans cette figure, qui mériterait une longue et patiente étude, la promotion d'Italie serait si terne qu'il n'y aurait rien à en dire. Il n'en est point ainsi des promotions françaises, faites le 12 pluviôse an XIII (1er février 1805), le 1er vendémiaire an XIV (septembre 1805) et le 10 février 1806.

La promotion du 12 pluviôse comprend cinq noms : M™9 Devaux, de Montalivel, de Turenne, de Bouille et de Marescot. Sur Mrae Devaux, sur les motifs qui l'ont fait choisir, nul renseignement. Son beau-père, Moisson-Devaux, d'une famille bourgeoise de Gaen, a été, à la Révolution, député aux Cinq-Cents et est

mort maire de Baveux. Elle-même est née Duperrier-Dumourier et est parente du fameux général. « Elle n'avait aucune fortune, ni une position marquée dans le monde d'alors ni le précédent » ; mais, sans doute, a-t-elle formé des relations anciennes avec Joséphine, car son mari, qui a servi jusqu'au grade de chef d'escadrons, fut, par la suite, nommé intendant de la Maison de la reine Hortense, place qui n'eût point été donnée à un indifférent. Il y a là un mystère que n'a point révélé sa fille, mariée à un écuyer de l'Empereur, M. Michau de Montaran, laquelle pourtant ne s'est point fait faute d'écrire, comme de peindre et de musiquer. « Il y avait une raison personnelle », a dit quelqu'un, mais quelle ? Quelle encore pour une pension de 6 000 francs qui lui fut accordée en 1810 lorsqu'elle cessa d'être employée dans les Maisons impériales?

Pour Mme deMonlalivet, c'était cette belle M"e Lauberie de Saint-Germain dont Napoléon, comme il l'a dit lui-même, avait, à Valence, « aimé les vertus et admiré la beauté ». Il avait môme désiré alors l'épouser, mais Mlle de Saint-Germain, qui était « d'une grandeur extraordinaire » et qui n'eût pu, pour cette raison seule, s'apparier au lieutenant Bonaparte, avait d'ailleurs une inclination pour son cousin, M. Bachasson de Montalivet, qu'elle épousa en 17^7. Le Premier Consul, qui avait aussi fort connu et apprécié M. de Montalivet, se souvint de lui dès qu'il prit le pouvoir, lui confia d'abord la préfecture de la Manche, puis celle de Seine-et-Oise, puis la direction générale des Ponts et chaussées, en attendant le ministère d. l'In-

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érifuir. M"'e de Monfalivel n'avait point sollicité la place de dame du Palais et elle ne l'accepta point sans poser ses conditions : « Votre Majesté, dit-elle à l'Empereur, connaît mes. convictions sur la mission de- la femme en ce monde : la faveur enviée par iow gu'Elle a îa bonté de me destiner deviendrait un mal heur pour moi si je devais renoncer à soigner mon mari quand il a la goutte et à nourrir mes enfants quand la Providence m'en accorde. Aussi, demanderai-je respectueusement à Votre Majesté, qui ne me veut que du bien, si mon service auprès de l'Impératrice pourra se concilier avec des soins auxquels il me serait impossible de renoncer? S'il en était ainsi, Votre Majesté aurait deux fois des droits à ma reconnaissance. » L'Empereur, en écoutant, avait commencé par froncer le sourcil ; mais, s'inclinant bientôt d'un air gracieux devant son interlocutrice : « Ah ! vous me faites des conditions, madame Montalivet, je n'y suis pas accoutumé. N'importe. Je m'y soumets. Soyez donc dame du Palais : tout sera arrangé de manière que vous restiez épouse et mère comme vous l'entendez. » Il en fut ainsi : Mme de Montalivet ne fit de service que quand elle le voulut, et l'Empereur, loin de lui garder rancune, saisit toutes les occasions de lui marquer son estime.

C'étaient aussi d'anciennes connaissances de Napoléon, les Marescot. Il avait eu à Brienne un Marescot pour condisciple; il en rencontra un autre à l'Ecole militaire, qui, comme lui, servit dans l'artillerie. Tout naturellement, lorsque, devant Toulon, il rencontra un troisième Marescot, i'rère de son camarade d ècoie

ef officier du Génie déjà fort avancé, il se lia avec iu\, et bien que, de Toulon, Marescot fût allé à l'Armée du Nord, puis qu'il eût commandé dans les Pyrénées, puis qu'il eût. été chargé de la défense de Landau et de Kehl et du commandement supérieur de Mayence, que, par suite, il n'eût plus eu l'occasion de rencontrer Napoléon, celui-ci l'avait si peu oublié que, tout de suite après le Dix-huit brumaire, il le fit inspecteur général du Génie, « comme avaient été les maréchaux de Vauban et d'Asfeld », puis grand-officier de l'Empire et grand-aigle de la Légion. M. de Marescot, qui était d'une bonne famille de l'Orléanais, prétendant à la même origine que les Marescotti de Bologne et descendant en fait de Jean Marescot, bourgeois d'Orléans, anobli en mai 1436, avait épousé Mlled'Arlis de Thiésac, d'une famille anciennement alliée aux Tascher. C'était une femme bonne, « essentielle même », fort estimée dans le monde et par ses amis, mais vivant retirée et ne sortant point d'un très petit cercle. Au reste, elle ne parut que deux ans à peine aux Tuileries. En 1808, Marescot, chargé d'une mission d'inspection en Espagne, se trouva de passage au corps Dupont lors de l'affaire de Baylen : par une aberration incroyable, il consentit, lui grandofficier de l'Empire, n'ayant aucun commandement actif, à assister le négociateur envoyé au général Castaîïos et à signer, comme témoin, a-t-il dit, la capitulation d'Andujar. Dès que l'Empereur l'apprit, il écrivit à Mme de la Rochefoucauld : « Le général Marescot s'étant déshonoré en attachant son nom a

«ne infâme capitulation, ce qui m'a contraint à lui ôter toutes ses charges et emplois, dans cette situation de choses, il est impossible que Mme Marescot continue à être dame du Palais, quelque innocente que soit cette dame et quelque mérite qu'elle ait d'ailleurs. Je désire donc que vous lui fassiez deman- 'W sa démission en portant dans cette démarche tous les adoucissements qu'il vous sera possible. » Cette lettre est en date du 6 septembre. Dix jours après, Mrae de Marescot, qui s'était retirée à son château de Challay (Loir-et-Cher), envoyait sa démission qui, transmise à l'Empereur à Erfurt, revint avec cette simple annotation : Accepté. Erfurt, le 1er oct. 1808. N. Les deux autres dames de cette promotion n'étaient, semble-t-il, recommandées que par leur nom et leur qualité, et n'étaient point personnellement connues de Napoléon. L'une, Mrae de Turenne, née de Brignac, appartenait, par son mariage, à l'une des familles les plus anciennes et les mieux alliées qui fussent en France : les Turenne, marquis d'Aynac et de Montmurat, barons de Felzins, comtes de Gramat, faisaient preuve de descendre d'Hector, bâtard de Turenne, vivant en 1399, fils de Raymond, comte de Beaufort et vicomte de Turenne, et, dès lors, des vicomtes du Bas-Limousin, vicomtes de Turenne par la grâce de Dieu. M1Ie de Brignac de Montarnaud, dernière de son nom, était d'une famille connue dès le xme siècle comme ancienne en noblesse, et de plus elle était fort riche. Elle épousa, en 1799, M. deTurenne qui, durant la Révolution, engagé dans la compagnie

franche des dragons de Toulouse, avait pris part aux campagnes des Pyrénées-Orientales et qui n'aspirait à présent qu'à rentrer dans l'armée. Il prit parti en effet dans cette sorte de Garde d'honneur que l'Empereur prétendit former au début de la campagne de l'an XIV, et, plus heureux que la plupart des volontaires, il obtint de rejoindre la Grande Armée le 15 octobre 1805. En 1806, il fut nommé capitaine officier d'ordonnance de l'Empereur, qu'il ne quitta plus qu'à Waterloo, donnant en toute occasion les preuves d'un dévouement très rare et d'une exemplaire bravoure. Mrae de Turenne était fort agréable de physionomie, mais avait, pour sa taille, le buste si long que les mauvaises langues prétendaient qu'elle n'avait point de jambes. C'était exagéré.

Encore bien plus inattendue à la Cour impériale était Mme de Bouille, née Walsh de Serrant, belle-fille du général mis en accusation après l'affaire de Varennes, femme de ce Louis de Bouille, l'un des émigrés les plus militants, aide de camp du roi de Suède en 1791, plus tard colonel propriétaire du régiment des Uhlans-Britanniques. Rentré en France en 1802, M. de Bouille, comme bien d'autres, n'avait point tardé à s'ennuyer de n'être rien et de n'avoir part à rien. L'oncle de sa femme, M. de Serrant, désireux " que l'exemple qu'il avait donné trouvât des imitateurs, l'engagea fort à rentrer au service et à demander pour sa femme une place de Cour. M. de Bouille fut d'autant plus tenté qu'il avait plus de chances de réussir : outre l'illustration de sa famille, qui fai-

sait ses preuves depuis 1155, son père, chevalier des Ordres du Roi et le seul officier général qui, en 1791, eût été capable de commander une armée, il pouvait invoquer sa mère, Mlle Bègue, fille d'un major des troupes de la Martinique, d'une famille établie dans la colonie depuis 1716 et qui y avait eu des alliances avec toute la famille maternelle de Joséphine. Il se détermina à faire sa demande le 18 brumaire an Xllt (9 novembre 1804), eut tout de suite une audience de Joséphine qui, à sa bienveillance accoutumée, « ajouta même quelque chose de plus personnel en rappelant à M. de Bouille sa parenté avec sa mère ». Quatre mois après, M™ de Bouille fut nommée dame du Palais et M. de Bouille, engagé lui aussi dans les Gardes d'honneur formés lors de la campagne d'Autriche, en reçut le commandement en second. Ce corps, comme on sait, ne prit point part à la guerre, mais, le 13 février 1806, M. de Bouille fut employé comme chef d'escadron à l'état-major de l'Armée de Naples. Presque tout de suite il fut, par Joseph, proposé pour la Légion d'honneur et, en 1810, il était général de brigade. Il se retira pour cause de santé en 1812 : ce pourquoi les Bourbons le firent lieutenant général.

On dit que Mme de Bouille fut fort étonnée de sa nomination et que, quelques instants avant de l'avoir reçue, elle se défendait de manière probante d'avoir rien demandé. En effet, c'était son mari qui s'en était chargé. Plus tard elle s adoucit et accepta fort bien le secours d'une pension de 2 000 francs

dut lui être payée jusqu'à la paix avec l'Angleterre.

Tout à la fin de l'an XIII (septembre 1805) — car ses appointements ne coururent que du 1er vendémiaire an XIV (23 septembre), — Mme de Ganisy fut nommée dame du Palais. Quoique mariée depuis six ans, à peine si elle en avait vingt : née le 1er février 1775, fille de cette marquise de Canisy, néeLoménie, que Napoléon tout enfant avait pu voir passer en sa gloire devant les fenêtres de l'Ecole de Brienne, elle était restée orpheline après l'extermination des Brienne, et l'on sait quel rôle étrange joua près d'elle alors le Père Patrault et comme, dit-on, Napoléon fut forcé d'intervenir pour faire rendre Mlle de Canisy à sa famille : elle n'en fut point plus heureuse, car, à peine nubile, à quatorze ans, elle fut épousée par son oncle, singulièrement plus vieux qu'elle et qui, après lui avoir fait deux enfanls, la négligea beaucoup. Il était, depuis le 1er février 1805 (12 pluviôse an XIII), l'un des écuyers ordinaires de l'Empereur, et tout naturellement sa femme dut le suivre à la Cour. « Grande, bien faite, avec des yeux et des cheveux fort noirs, de jolies dents, un nez aquilin et régulier, le teint un peu brun et animé, elle avait dans sa beauté quelque chose d'imposant, même d'un peu altier. » C'était une Muse, dit une femme qui l'a connue. Elle fit à la Cour de grandes passions et s'attacha si fort M. de Caulaincourt, le grand-écuyer, que cette liaison, à la chute de l'Empire, s'acheva par un mariage

Enfin, la dernière promotion faite sous le règne de Joséphine, le 10 février 1806, comprit quatre nom? . Chevreuse, Maret, Mortemart et Montmorency.

Mme Maret, M"0 Lejéas, avait alors vingt-cinq ans Gomme son mari, elle sortait de la bourgeoisie dijonnaise, mais d'une bourgeoisie riche, lettrée et où l'éducation était excellente. Extrêmement belle et d'une beauté qui était jolie et rare, avec une taille remarquable mais non démesurée, des traits d'une tinesse extrême, « parfaitement agréable en ses manières », elle savait en même temps tirer tout le parti qu'il fallait de sa beauté et, comme son mari était un des mieux dotés de l'Empire, elle en profitait pour se mettre à miracle. On a dit qu'elle dépensait 50 000 francs par an pour sa toilette : ce qui est sûr, c'est que sa note annuelle, chez Leroy seul, ne va guère au-dessous de 10 000 francs. En même temps, excellente mère, parfaitement dévouée à son mari et honnête femme au point d'avoir résisté en face et très nettement aux déclarations de l'Empereur. Elle avait quantité d'amies fort dévouées qui louent grandement et justement en elle tout ce qui mérite d'être loué : sa beauté, sa grâce, son élégance, son caractère, la sûreté de ses relations et en même temps sa simplicité et son air de bonne compagnie lorsqu'on la surprenait dans des occupations bourgeoises et terre à terre. Elles louent ses talents, la justesse de son esprit, la fierté de son cœur. Et c'est bien fait et l'on n'en saurait trop dire : aussi bien, c'est la note discordante qui fait le mieux valoir l'harmonie.

On sait que Maret, probe, honnête, fidèle à son maître, patriote éprouvé, incapable de se prêter aux Intrigues ni même de les cacher, fut, surtout après qu'il eut reçu le portefeuille des Relations extérieures, .a cible de Talleyrand. En toute occasion, à propos de tout et de rien, Talleyrand le poursuivit d'épigrammes où quelquefois on trouve de l'esprit, plus souvent une rancune mal déguisée et, parfois, de la simple grossièreté. Comme de juste, cette haine contre le mari, il létendit à la femme et le petit cercle d'adoratrices qui se pressait autour de lui renchérit et a trouvé ses échos Comme on ne pouvait accuser Mme Maret d'être laide ni sotte, comme on ne pouvait guère entacher sa conduite ni ditïamer son élégance, on l'accusa d'être ambitieuse, surtout d'être hautaine et d'avoir impatiemment supporté que les dames de compagnie du Consulat prissent le pas sur elle. L'on ajoute que « quand l'Empereur accorda le titre de comtesse à toutes les dames du Palais, Mme Maret fut comme humiliée de cette parité; elle s'entêta à ne point porter ce titre et demeura simplement Mme Maret jusqu'au moment où son mari obtint le titre de duc de Bassano ». Il y a là une erreur manifeste et volontaire : toutes les dames du Palais ne reçurent point ensemble le titre de comtesse; il ne se trouve à l'Almanach de 1809 que neuf dames du Palais" sur vingt-sept qui soient titrées : trois sont duchesses, cinq comtesses, une baronne, et la plupart, toutes peut-on dire, n'ont de titre qu'à cause de leur mar* Ce ne fut que le 3 mai 1809 que Muret reçut

le titre de comte qu'il échangea, le 15 août de la même année, contre celui de duc. Ce ne fut donc point la faute de M0*6 Maret, si elle ne prit point, dès le 27 novembre 1808, comme le fit Mme Rémusat, ur titre qu'elle n'avait encore nul droit de porter.

On a dit encore que Mme Maret ne fut nommée qu'à la demande de la princesse Caroline, comme si son mari n'avait point rendu assez de services et n'était point assez éminent en dignité pour la pousser, si elle le désirait, à une telle place. On a ajouté encore qu'elle fut fort aise d'être promue en aussi bonne compagnie ; en vérité, elle n'était point si sotte que de croire gagner de la noblesse en se frottant aux gens qui en ont.

Sans doute, les compagnes que l'Empereur donna à Mme Maret en avaient plus que qui que ce fût à la nouvelle cour, et c'était, il faut l'avouer, un étonnement de les y voir, comme une conquête marquée par Napoléon ; mais, à y regarder d'un peu près, tout avait son explication.

M"" de Montmorency, la femme de Anne-Charles- François duc de Montmorency, premier baron chrétien, premier baron de France, chef des nom et armes de sa maison, vingt-sixième descendant de Bouchard Ier, Mme de Montmorency est née Goyon-Matignon, de la branche de Gacé. A son retour d'émigration, elle a trouvé vendue la majeure partie des grands biens qu'elle avait rcueillis dans la succession de son père et qui lui assuraient 200 000 livres de rentes. Eliminée de la liste des émigrés, elle a obtenu, en l'an IX et l'an X, la levée du séquestre, mais n'a recouvré

qu'environ 2 000 livres de rente ; en Fan XII, l'Empereur lui a rendu 400 hectares de bois dans le département de la Manche, mais ses créanciers s'en sont emparés et les ont fait vendre. Par un décret du 9 avril 1806, postérieur de deux mois à sa nomination, elle est rétablie en environ 1600 hectares de forêts dans les départements de l'Orne et de la Manche ; c'est peu sans doute pour payer deux millions et demi de dettes, mais grâce à des arrangements, elle s'en tire pour 600 000 livres, non sans un terrible procès qu'elle soutient contre l'un de ses créanciers, M. de Girac, ancien évêque de Rennes. M. de Montmorency, de son côté, a été rétabli en des forêts dont le produit lui permet d'établir, en 1809, un majorât de 80 000 livres de revenu et il reçoit, cette même année, de l'Empereur, une donation de 80 000 livres de rente sur le Grand Livre. Grâce à une nouvelle faveur de l'Empereur, la mère de Mme de Montmorency, Mm9 de Goyon- Matignon, née Breteuil, recouvre presque entière la fortune de sa mère, Mlle Parât de Montgeron. Enfin, le baron de Breteuil, son grand-père, a, depuis l'an XIII où il est revenu d'émigration, reçu de l'Empereur, d'abord une gratification de 6 000 francs, puis un brevet de pension de 13 000 francs. L'Empereur lui a racheté la nue propriété fort contestable de l'hôtel Breteuil à Paris ; il lui a racheté la pleine propriété du pavillon Breteuil à Saint-Gloud qu'il vient de lui rendre en même temps que des biens et des terres considérables. Gela vaut Quelques égards : de plus,

l'Empereur souffre que Mme de Montmorency se constitue près de lui l'avocate, presque toujours heureuse, de ses parents émigrés et plus ou moins proscrits. Il l'écoute, il la fait parler ; il tire d'elle des renseignements qui lui épargnent des injustices et des fautes, et chacun s'en trouve bien.

Aussi bien, Mraa de Montmorency, qui avait trentedeux ans à peine, qui, sans être très jolie, avait une tournure admirable et unique, de laquelle on disait que, « en la voyant marcher, danser, courir, on ne l'eût point voulue autrement, ni plus belle ni plus jolie, » raffolait de monde et d'élégance. Jadis son luxe faisait le bruit de Paris : elle avait été élevée à tel dessein et certains gardaient souvenir de son mariage comme du spectacle le plus élégant qu'on eût jamais vu: tous les hommes en habit violet brodé d'argent, toutes les dames en robe de même couleur et garniture; mais, le luxe péri, elle n'avait pas moins aimé le monde. Pour y aller, sous le Consulat, elle étaii réduite à laver et à repasser son unique robe de mousseline et, bravement, lorsqu'elle dépassait minuit et que le cabriolet qu'elle avait par moitié avec son beau-frère Thibault de Montmorency cessait de lui appartenir, elle mettait un capuchon et des galoches et regagnait pédestrement son logis. Et, ainsi faite, elle n'eût été de rien, n'eût point pris sa part des splendeurs, des divertissements de la Cour! Chacun dit « qu'elle y fut très bien, sans hauteur, sans bassesse, paraissant s'y plaire et n'affectant point de s'y trouver par contrainte. Elle s'y amusait beaucoup;

l'a peut-être regrettée. Car son nom lui donnait là des avantages qu'il aura partout. L'Empereur disait souvent qu'il n'estimait que la noblesse historique; mais aussi celle-là, il la distinguait beaucoup. »

De même que de Mme de Montmorency, se louaiton fort à la Cour de sa belle-sœur, Eléonore de Mortemart, laquelle était Montmorency en son nom. Son mari, il est vrai, n'était que cadet, marquis, non duc, mais d'assez bonne race pour être prisé. Aussi lui avait-on fait les mêmes avantages : restitution des biens non vendus, une dotation de 91 400 francs de revenu, la place de gouverneur de Rambouillet à 15 000 francs, et, à toute occasion où Mme de Mortemart demandait des grâces, un empressement à les lui accorder: rentrées d'émigrés, restitution de biens ou rappel d'exilés, et c'était l'Empereur même qui en faisait part : « Ne doutez pas, lui écrivait-il, de l'intérêt que je vous porte et de mon intention de vous en donner des preuves dans toutes les circonstances. »

Tout autre se montra Mrae de Ghevreuse et, sur celle-ci, il faut s'étendre, car il s'est formé une légende de ses aventures : à en croire des gens, c'est ici une des plus touchantes victimes de la tyrannie napoléonienne et l'on invoque son souvenir en certains salons lorsque l'on prétend s'attendrir. Il est vrai qu'on ne se tient point obligé d'être instruit des faits : M. le duc de la Rochefoucauld a bien écrit : « Napoléon l'avait forcée d'accepter une place de dame du Palais de l'Impératrice Marie-Louise. Sa résistance

avait été un modèle de fermeté et d'esprit, mais il fallut céder ! »

Mme de Chevreuse, qui de tous ses prénoms affectionnait celui d'Hermesinde, était née Narbonne- Pelet. fille de ce Narbonne qu'on appelait Fritzlar, non pour la gloire d'avoir défendu durant trois jours ce petit poste, mais parce qu'un soir, au coucher, il avait plu à feu le roi Louis XV de le distinguer ainsi d'autres Narbonne pour les honneurs du bougeoir. Elle avait vingt et un ans en 1806, et, depuis quatre années, elle était mariée au jeune d'Albert de Luynes, de deux ans seulement plus âgé qu'elle, personnage à ce point insignifiant et subjugué qu'il n'a laissé de trace que dans sa généalogie. On l'appelait M. de Chevreuse, car, malgré la révolution, les d'Albert s'étaient maintenus en l'usage de faire porter, à défaut du titre, le nom alterné par leur fils aîné. Son père, M. le duc de Luynes, député aux Etats Généraux par la Noblesse de Touraine, avait pourtant été de la minorité de son ordre, s'était au premier jour rallié au Tiers, avait voté toutes les lois constitutionnelles, y compris l'abolition de la noblesse, et il s'était si bien distingué, avait donné de si bonnes preuves de son civisme — argent comptant — qu'il avait traversé toute la Révolution sans être même inquiété. Dès le 49 ventôse an VIII (10 mars 1800), De Luynes, ex-constituant, avait été nommé membre du Conseil général de la Seine; l'année suivante, maire du IXe arrondissement; en l'an XI, sénateur, et, à l'Empire, commandant de la Légion. Même,

quoi qu'il eût payé pour être tenu bon patriote, la Révolution n'avait point nui à sa fortune, car il avait profité d'une loi révolutionnaire pour acquitter ses dettes en assignats et racheter de même des droits utiles. Sauf en affaires où on le disait fort avisé, il était en tout d'une rare platitude et il ne comptait pour rien dans sa maison où sa femme était tout. C'était d'ailleurs, Mme de Luynes, une figure originale et dont on n'eût point en cent ans trouvé la pareille. Si M. de Luynes avait été constituant, c'était à sa femme qu'il fallait en demander le pourquoi : car, elle, toute Montmorency-Laval qu'elle était née, avait été de tout temps l'amie de Talleyrand et, pour préparer l'autel où officierait le ci-devant évêqued'Autun, elle s'était faite une des traîneuses de brouettes du Champ de Mars. Qu'on ne croie point à mal : elle avait bien trop à faire entre le jeu, la chasse et l'imprimerie, ses trois passions. Pour ne point perdre de temps, et n'avoir que sa jupe à enlever, elle jouait, bottée et culottée de peau, et c'était d'un singulier effet à des moments. A Dampierre, elle avait son imprimerie et elle y était si familière que, en maniant le composteur, elle singeait jusqu'au dandinement qui était alors de genre dans le métier. Elle a composé ainsi des gros livres : imprimés par G. E. J. Montmorency Albert-Luijnes, et c'est Les aventures de Robinson et des Recueils de poésies détachées à l'usage de quelques amis habitant la campar/ne ; riea d'elle et bien peu de chose où l'on s'intéresse, qui date même et où l'on sente le temps : c'est un sporfe

d'un nouveau genre, le sport du labeur. Mais ce sport la lasse vite et, dès la Révolution un peu apaisée, les étrangers revenant, elle rouvre, rue Saint-Dominique, les salons de l'hôtel de Luynes et recommence sa partie : partie de quoi? de tout. Elle n'est pas une joueuse, elle est la joueuse, et tout lui est bon. Ses salons, « c'est un grand café où tout le monde ai'tlue et se trouve avec plaisir, » une succursale mondaine du Cercle des étrangers et de Frascati : les tables de creps et de biribi y sont à demeure et, pour avoir des pontes, on se rend moins difficile sur la qualité qu'on ne le serait dans un cercle ouvert. La police le tolère, parce qu'elle y a des yeux et des oreilles et que, tout Paris, toute l'Europe y passant, c'est un écoutoir fort commode.

Dans ce milieu, Mme de Chevreuse : elle est rousse, maigre avec des traits irréguliers tout de chiffon, et l'audace de ces laides pires que jolies, que fouette la consomptive passion de remuer et de chercher ce qu'elles croient le plaisir : il semble qu'à force de s'agiter, elles imaginent dépister la mort. Vive en imaginations plaisantes, amusante à voir avec sa taille longue, souple, très mince et sa frimousse cabossée qui pétille de malice, Mme de Chevreuse se permet tout et la galerie qu'elle amuse lui passe presque tout. Son costume, lui seul, esta part : comme elle veut à tout prix un second enfant, elle s'est vouée au blanc et à un blanc si personnel, si préparé, si joliment approprié à son vœu et surtout à sa personne, que la Vierge n'y semble en vérité pour rien du tout, si la maternité

peut en tirer quelque chance. De ses excentricités, l'on ferait un recueil : la voici qui, costumée en paysanne, débarque chez un vieux bourgeois du Marais, commerçant retiré, se donne pour une parente de province cherchant condition, enjôle le bonhomme ei raffole ensuite par un brusque départ; la voici, renouvelant la même scène chez la Genlis à l'Arsenal, avec tous les Jarni, les f allions et les Parguienne du répertoire ; la voici, habillant en seigneur un vieux pauvre de Saint-Roch et le présentant un soir de grande réception comme un illustre Danois ; la vcici qui, sur un pari, s'en va seule, à onze heures du soir, en toilette audacieusement décolletée, courir les galeries du Palais-Royal; mais là, elle rencontre scn frère qui la reprend si vertement qu'elle a, sur l'instant, une grande crise de larmes. Elle fut de ces femmes, comme il s'en montre presque à chaque époque qui, si on les regarde, n'ont nulle beauté, qui, si on les écoute, n'ont point d'esprit, qui, si elles chantent, n'ont point de voix, qui, lorsque, sur le tard, elles se mêlent d'écrire, n'ont pas même l'originalité du souvenir, mais qui font la mode. Pourquoi? c'est trop demander; pour l'ordinaire, elles tiennent le sceptre, parce qu'elles ont eu l'audace de le prendre.

Rousse « comme une carotte » et ayant tout d'une rousse, en un temps où c'était déshonneur de l'être naturellement et où même c'était fini de se faire telle par teinture ou perruque, Mrae de Chevreuse avait mis à l'essai tous les coiffeurs de Paris : enfin l'illustre

LES DAMES DU PALAIS Xi <

Dupïan lui fit des cheveux à son goût, mais, de celiC perruque qu'elle portait sur sa tête chaque jour rasée, comment dissimuler la fâcheuse raie qui en décelait le mystère ? Elle imagina alors une coiffure qui massait les cheveux sur le front : aussitôt, toutes les jeunes têtes du faubourg Saint-Germain dont l'hôtel de Luynes était « la métropole », se trouvèrent ainsi accommodées. On portait au château des manches étroites sur la taille courte ; Mme de Ghevreuse se fît la taille longue et décréta les manches amples : tout le Faubourg les eut ainsi. Gela était peu de chose, et, si elle ne se fût mêlée que de donner des lois aux couturières, l'Empereur et le Roi n'en eût pris nul souci ; mais, avec le goût qu'elle avait pris de se faire remarquer, la haine qu'elle affichait contre tout ce qui était nouveau régime, Mme de Ghevreuse, au milieu de ses courtisans et de ses adorateurs « dont quelques-uns étaient peu dignes d'elle »,se plaisait non seulement à tourner en moquerie ce qui se passait aux Tuileries, mais à répandre les pires nouvelles, à mettre en doute les victoires, à inventer des désastres, à rabaisser avec son âpreté perfide de femme malade, l'honneur de l'armée. Or cela n'était point indifférent. A côté des salles de jeu, il y avait, à l'hôtel de Luynes, les salles de flirt; qui ne venait point pour l'un venait pour l'autre, et ce n'était point seulement quiconque tenait au Faubourg ou aspirait à en être cru, mais même des grands officiers de l'Empire et des généraux du premier rang. Le bruit que menait M."1" de Ghevreuse s'entendait si loin que Horteuse,

peu habituée à telles enquêtes, écrit à Mme Camoan pour avoir une consultation sur ce que sont les Luynes et d'où ils viennent L'Empereur ne s'en tient pas là. De Vienne où il est, il s'inquiète de cette campagne de paroles qu'on mène à Paris, sous une impulsion anglaise, avec la complicité des financiers et des nobles, pour compromettre le crédit et, si l'on peut, faire sauter la Banque. C'est Mme de Chevreuse que toutes les lettres désignent comme la plus passionnée, puis MmM d'Avaux et Récamier, MM. de Duras, de Lasalle et de Montrond. Il n'est point homme à tolérer ce syndicat de trahison et il pense un instant à faire un sérieux exemple sur la famille de Luynes. « Qu'elle prenne garde, dit-il. Je lui ferai voir la dirïérence que je mets eutre une généalogie d'épée et une généalogie de valets. Si elle m'échauffe la bile, je ferai reviser la confiscation des biens du maréchal d'Ancre qui a été odieusement assassiné et, si on le réhabilite, il ne manquera pas d'héritiers pour venir réclamer ses dépouilles à la famille de Luynes qui n'a été enrichie que par cet odieux attentat. » Gela eût été bien gros, eût semblé révolutionnaire — quoique M. de Luynes en mourût de peur — mais un ordre d'exil à quarante lieues de Paris, n'avait rien, vu le temps de guerre et les nécessités de défense nationale, qui sentît le despotisme et, de Schœnbrûnn, cet ordre allait être expédié lorsque Talleyrand, averti, s'interposa. Il parla d'étourderies , de légèretés sans conséquence» obtint que l'ordre fût révoqué, que Mme de G ha-

vreuse fût nommée dame du Palais et donnât, pour l'avenir, ce gage de sa bonne conduite. Restait à la décider elle-même, mais, sans doute, on convint de l'effrayer sur les conséquences d'un refus. Il faut bien préciser ce point : la place a été sollicitée par les Luynes, non imposée par l'Empereur : « Ce n'est pas moi, a dit Napoléon, qui ait été chercher cette dame pour la faire dame du Palais : c'est Talleyrand qui me l'a demandé de la part de la duchesse de Luynes. »

Nommée, Mme de Chevreuse se résigna à paraître, mais elle le fit toujours de mauvaise grâce. « On n'avait pour elle que des politesses, elle y opposait une sorte de froideur hautaine comme pour affirmer qu'elle n'était là que par contrainte. » « Je l'ai vue, a dit un témoin, étant de service chez l'Impératrice ; elle n'y était pas inconvenante, mais si j'avais été l'Impératrice, jamais je ne me serais exposée à de pareils traits de la part de Mme de Chevreuse. »

Ce n'était point que Joséphine lui ménageât pourtant les marques de faveur les plus désirables et les plus enviées. Elle allait si loin en ce genre que les femmes des grands officiers avaient à bon droit raison d'être jaiouses et que c'était presque aux princesses que Mme de Chevreuse se trouvait égalée. A la fête donnée par Bessières, au nom de la Garde, à la Ville de Paris et à l'Impératrice, le 19 décembre 4807, qui Joséphine choisit-elle pour faire vis-à-vis, dans le quadrille d'honneur, à S. A. I. la Grande Duchesse de Berg, conduite par le prince Borghèse? Mrae de

Chevreuse, et c'est le duc d'Arenberg qu'elle désigne pour lui donner la main. Gela suffit à montrer la faveur.

L'Empereur aussi H cajolait plus que toutes les autres, mais c'était parfois à faux, un peu en souslieutenant ; il prenait cela pour de la galanterie. Sincèrement, cette résistance l'intéressait et il eût voulu la vaincre, faire encore cette conquête et, lorsque Mme de Chevreuse se déridait, qu'elle daignait s'amuser des fêtes, se plaire aux pompes de la Cour, y paraître en parure et en gaîté. « Allons, disait-il en riant, j'ai surmonté son aversion. » Mais, le lendemain, nouvelle lubie : tantôt, refus d'accompagner l'Impératrice à l'Opéra parce qu'elle a fait vœu de n'y point aller tant qu'elle n'aura point un autre enfant ; tantôt, à la chasse au Bois de Boulogne, où l'Empereur lui envoie les honneurs, refus de prendre le pied renvoyé à l'Impératrice. Chaque jour, des insolences nouvelles qui, soigneusement reportées par elle à sa cour de l'hôtel de Luynes, en reviennent à l'Empereur grossies et arrangées. A la fin il lui dit : « Madame, dans vos maximes et dans vos doctrines féodales, vous vous prétendez les seigneurs de vos terres ; eh bien ! moi, d'après vos principes, je me dis le seigneur de la France et Paris est mon village. Or, je n'y souffre personne qui puisse m'y déplaire. Je vous juge d'après vos propres lois, sortez et n'y rentrez jamais. » Pourtant, il pardonna encore; il ne comprenait pas, s'obstinait, cherchait à cette hostilité des origines bizarres et lointaines, imaginait que

c'était une lutte de famille, le père de Mme de Chevreuse, successeur de M. de Marbeuf, ayant été rappelé de Corse sur la demande des Etats dont Charles Bonaparte avait été le député à Versailles : « J'ai toujours cru, disait-il, que la haine que me portait Mme de Chevreuse se rattachait à cette vieille inimitié. » En vérité, cela n'allait ni si loin ni si haut. Mme de Chevreuse, habituée à voir sa famille et tout son monde à ses pieds, convaincue qu'elle était intangible, ayant pris cette posture de la femme d'opposition dont on cite les épigrammes, encouragée à tout oser par sa longue impunité, s'amusait à ce jeu rare, inédit et loisible à elle seule, de faire la dompteuse et d'entrer dans la cage de la bête féroce pour lui tirer la queue 'et lui frolter les oreilles. Cela eût pu durer longtemps encore, sans Mma de la Rochefoucauld ; mais celle-ci saisit avec empressement l'occasion qu'elle trouva de se venger des offenses continuelles de Mm* de Chevreuse « «ontre qui elle avait une jalousie excitée depuis longtemps et longtemps contenue ».

Lorsque, de Bayonne, le roi et la reine d'Espagne vinrent à Fontainebleau, l'Empereur détacha pour les recevoir une partie de la Maison d'honneur : quatre dames, quatre chambellans, un préfet du Palais et un lieutenant des chasses. Mm* de Chevreuse, dont c'était le tour, fut désignée en même temps que Mm" de la Rochefoucauld, de Luçay et Duchatel. La Dame d'honneur, selon son devoir, l'avertit en lui indiquant le jour d'arrivée de Leurs Majestés Catho-

liques. Mme de Chevreuse, qui était à Dampierre et ne se souciait pas d'en bouger, répondit sèchement qu'elle était malade et Mme de la Rochefoucauld en fit son rapport à l'Empereur. La chose eût encore passé si M"" de Chevreuse, très fière de son haut fait, ne l'eût répandu dans son inonde en ajoutant « qu'elle n'était point faite pour être geôlière ». Mma de la Rochefoucauld ne laissa point perdre le propos et le redit à l'Empereur. Talleyrand, absent, ne pouvait parer le coup ; Luynes, qu'on eût ménagé, était mort et, comme sénateur, avait été enterré au Panthéon ; Mme de Chevreuse reçut avis que sa nomination était retirée et qu'elle eût à fixer son séjour à sa terre de Luynes, près Tours ; puis, Luynes paraissant peu habitable, où elle voudrait, mais à quarante lieues de Paris : ce fut alors une crise de désespoir dont retentit la rive gauche entière : quitter Paris, quitter Dampierre, ne plus étonner la Cour de ses insolences et la Ville de ses excentricités, cela se pouvait-il supporter? N'était-ce pas d'une tyrannie sans exemple qu'un Corse seul pouvait inventer? Douze ans auparavant, les femmes qui partaient pour l'échafaud versaient moins de larmes, poussaient moins de cris et l'on s'apitoyait moins sur elles. Il fallut se décider pourtant, et Mrae de Luynes accompagna sa belle-fille. Elles furent à Caen, puis à Montpellier, puis en Touraine, puis à Grenoble et, de chaque station, c'étaient des sollicitations pour revenir ; mais l'Empereur s'était montré assez patient pour avoir le droit d'être inflexible : « Il fallait, a-t-il dit, un exemple sévère qui

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