LES ÉCUYERS
s'avisât alors de planter des épingles dans le plastron de son grenadier, un froncement de sourcil, un regard posé sur les rieurs, et c'était assez. Pourtant Ordener en souffrit et cela devait être, quoique Joséphine eût pour lui beaucoup de bontés, mais elle était rieuse.
Les écuyers cavalcadours avaient été choisis, sauf une exception, parmi les hommes de famille ancienne qui avaient pris parti dans les armées de la République ou qui, se trouvant dans le militaire à l'époque de la Révolution, y avaient suivi leur fortune. Le seul à part, qui du reste ne fit que passer dans la Maison où il ne resta qu'un trimestre, était un nommé Jacques Leroy qui, au Dix-huit brumaire, était aide de camp du général de Harville et dont la nomination s'explique à ce titre. Après une carrière accidentée, il entra dans l'état-major des places et se distingua en 1815 à la défense de Langres. Près de lui, c'est M. de Fouler, page de la petite écurie en 1786, qui resta, fit toutes les campagnes, y avait déjà gagné le commandement du 11e cuirassiers, y gagnera le grade de général de division, le titre de comte et une dotation de 30 000 francs. M. deBonardi de Saint-Sulpice, qui remplaça Leroy, était d'ancienne noblesse de Provence, entré au service comme officier en 1777, colonel à la Révolution et général de brigade en 1803. La place près de l'Impératrice ne lui convint du reste pas; il passa en pareille qualité près de l'Empereur sept mois plus tard (19 juin 1805), et neuf ans après, il était général
de division, gouverneur de Fontainebleau et comte de l'Empire, avec 30 000 francs de dotation.
Avant même que M. de Saint-Sulpice eût quitté, le 5 mars 1805, avaient été nommés MM. de Corbir-eau et d'Audenarde. Le colonel de Gorbineau, fils d'un inspecteur général des Haras, avait débuté, en 1788, dans les Gendarmes de la Reine; rentré en 1791 comme sous-lieutenant de dragons, il n'avait point manqué une campagne, étant à la fois, semble-t-il, dans toutes les armées où l'on se battait, et se multipliant pour la gloire. Il y avait alors, servant en même temps, trois Gorbineau, trois frères de valeur égale et de pareille intrépidité, « trois bras de carnation étendus en forme de prestation de serment », comme il se lit dans les armoiries de l'un d'eux, et leurs exploits, rejaillissantdel'un sur l'autre, faisaient à leur nom une auréole dont un seul homme n'eût pu l'entourer. Celui-ci fut tué à Eylau, en portant un ordre de l'Empereur; son frère cadet, major aux Chasseurs à cheval de la Garde, eut la cuisse emportée à Wagram; son frère aîné, fait commandant de la Légion de simple légionnaire, après les batailles d'Ocana et d'Alcala-la-Real, aide de camp de l'Empereur, général de division, fut un des grands cavaliers de l'Empire.
M. d'Audenarde, « mon belé-cuyer », comme disait l'Impératrice, venait de Belgique. Fils de M. de Lalaing, vicomte d'Audenarde, chambellan de Marie- Thérèse et grand-maître des cuisines de la Cour de Bruxelles, petit-fils de M. de Lalaing, créé comte de
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Lalahig, en 1719, par l'empereur Charles VI, il avait, à vingt ans, pris du service dans l'armée autrichienne, et, ayant donné sa démission après la paix de Lunéville, il était rentré en 1804 dans l'armée française comme capitaine d'infanterie. Grâce à sa nomination dans la Maison de l'Impératrice, il put, en 1805, repasser dans la cavalerie. Il était général de brigade en 1812 et, à la Restauration, il fut sous-lieutenant aux Gardes du corps, où il eut des démêlés très vifs. La Monarchie de Juillet le fit pair de France et le second Empire sénateur. Il avait épousé la fille d'une amie de Joséphine, MUe Dupuy, de l'Ile de France, dont le père fut sénateur et la mère dame de la princesse Joseph. C'était une personne fort intéressante et qui joua un rôle vers ses quarante ans.
Enfin, à la place qu'avait occupée Bonardi de Saint-Sulpice fut nommé, le 20 juin 180o, le commandant de Berckheim, d'une illustre famille d'Alsace, qui a même origine et mêmes armoiries que les d'Andlau et eut comme eux, en Empire, le rang de dynaste. M. de Berckheim, entré au service en 1789, à l'âge de quatorze ans, comme sous-lieutenant au régiment de la Marck, sera colonel en 1807, général de brigade en 1810, général de division en 1813 et commandera en chef, en 1814, la levée en masse et l'insurrection du Bas-Rhin.
Ces écuyers-là, on le comprend, n'ont guère le loisir de faire les jolis cœurs dans le Salon de service et de trotter à la portière de la voiture impériale ; c'est d'un autre uniforme qu'ils se parent et, pour
que le Premier écuyer lui-même ne regarde point un commandement militaire, fût-ce des dépôts de la Garde, comme autrement urgent que son service près de la souveraine, il faut un ordre sévère et réitéré de l'Empereur.
De là, au bout de quelques années d'expérience, la nécessité sentie par Napoléon de donner à l'Impératrice des écuyers qui ne soient point employés activement à l'armée, qui soient des officiers civils et qui exercent, au défaut du Premier écuyer, une surveillance sur le personnel des écuries : par décret rendu à Schœnbrunn le 7 juin 1809, « le sieur Honoré Monaco » est nommé écuyer de l'Impératrice. Ce Monaco était le fils aîné du ci-devant prince de Monaco, duc de Valentinois, marquis des Baux, et il devait, à la Restauration, succéder à ces titres et à bien d'autres. Il avait passé dans la Maison militaire comme officier d'ordonnance, puis dans l'état-major de Murât comme aide de camp ; il n'y avait point brillé; il brilla moins encore dans les écuries de l'Impératrice après le divorce, et l'enquête que mena Gaulaincourtà son sujet, en 1811, amena des résultats fâcheux pour sa renommée.
Sans M. de Monaco, les écuries marchaient pourtant à merveille, et, dès 1803, elles avaient été organisées sur un pied de souverain, avec leur autonomie et leur comptabilité spéciales, quoique rattachées pour ordre aux écuries du Premier Consul, puis de VEmpereur. Elles étaient dirigées par un écuyer,
Vigogne, fils de l'écuyer du Premier Consul, qui avait sous ses ordres un piqueur, Guérin, deux souspiqueurs, quatre cochers, deux postillons et quatorze palefreniers; à l'Empire, on ajouta un sous-piqueur, quatre cochers, huit postillons et vingt palefreniers *' ou garçons d'attelage : cela monta, en appointements et gages, à 69 300 francs; naturellement, le nombre des employés s'accrut chaque année, mais l'augmentation ne fut point si sensible qu'en un budget d'Étal puisque, en 1809, le total n'allait qu'à 92 000 francs, dont 14 000 francs pour appointements.
Les hommes portaient la livrée du Premier Consul ou de l'Empereur : habit vert, veste écarlate et culotte de drap vert, avec plus ou moins de galons, selon les grades et selon la petite ou grande livrée. Comme il n'y avait pas de postillons à la d'Aumont chez l'Empereur, on avait dû régler un habit pour ceux de l'Impératrice et on l'avait fait plus élégant et plus alerte que la livrée : c'était une veste de drap vert avec col, parements et ceinture en velours vert, simple galon d'or aux coutures, double galon aux revers, sous les boutons et au bas, et épaulettes en torsades d'or; ce gilet s'échancrait haut sur un second gilet écarlate, galonné d'or, lequel s'échancrait luimême sur un gilet de taffetas rose, bleu céleste et blanc, à liséré d'or; la toque était en cuir, garnie de Velours noir et parée d'une houppe d'or en torsades; les bottes en retroussis, avec éperons plaqués à long collet, étaient chaussées sur des culottes de peau de daim de forme spéciale; c'était une tenue d'une jolie
élégance, la seule dans la Maison impériale où Ton rencontrât une trace des influences anglaises.
Le nombre des chevaux avait crû, du Consulat à l'Empire, dans la même proportion que celui des hommes : une trentaine en 1803, cinquante en 1804, cent en 1805. Ces chevaux coûtaient, en moyenne, 1 518 francs pièce ; une paire, exceptionnelle, de chevaux entiers, Le Monarque, et L'Impérial, fut payée 4 224 francs. Les voitures (douze en 1804, quatorze en 1806 à l'entretien ordinaire) étaient des couleurs les plus variées : il en était de bleu, de bleu de ciel, de jaune et noir, de bleu et or, de jaune et rouge ; il en était à fond de paillon et à fond bleu et or ; presque point à fond vert; — encore celles-ci, à chiffres, non à armoiries, et servant à la suite. Ces voitures étaient d'un bon prix : les berlines de voyage 9 408 francs, les calèches à la d'Aumont 6 000, les berlines de ville 6 600 ; certaines plus cher, jusqu'à 8 000. Les voitures de grand gala sortaient des écuries de l'Empereur : l'Impératrice n'en avait point sous ses remises.
Régulièrement, l'Impératrice devait atteler à huit chevaux ; mais les petits jours, elle n'en avait que six à sa voiture, avec piqueur piquant devant elle, le couteau de chasse au côté, l'écuyer, l'officier commandant l'escorte et le page de service courant aux portières ; trois valets de pied au moins sur le siège de derrière. Pour les berlines, un postillon montait les chevaux de la seconde volée, les quatre autres chevaux étaient menés du siège par le cocher ; à huit
chevaux, il n'y avait de même qu'un postillon, le cocher menant les six chevaux du siège. A la d'Aumont, à six chevaux, l'un des postillons menait la seconde volée ; l'autre, monté sur un des chevaux de timon, menait à l'allemande la première volée ; à la campagne et pour la chasse, il arrivait, semble-t-il, qu'on ne mît que quatre chevaux à la d'Aumont, mais c'était incorrect et marquait l'incognito.
Au total, la dépense des écuries de l'Impératrice atteignait, les premières années, à 550 000 francs. Le train monté, elle descendit et se fixa aux environs de 420 000 francs.
Ce système d'écuries particulières, détachées et presque indépendantes, était contraire aux règles générales de la Maison : tout service entraînant comptabilité devait en effet ressortir à chacun des grands officiers, sous le contrôle de l'Intendant général, et seul, le Service d'honneur, avec la Cassette et les fonds de Toilette administrés par le Secrétaire des dépenses, devait être personnel à la souveraine. Aussi, après le second mariage, non seulement il n'y eut plus d'écuries particulières pour l'Impératrice, mais les écuyers et les chambellans détachés près d'elle furent, en titre, écuyers et chambellans de l'Empereur. L'Impératrice ne conserva en titre que ses dames, son premier aumônier, son chevalier d'honneur et son premier écuyer.
La Maison de Joséphine, telle qu'elle fut constituée en 1804, telle qu'elle s'accrut jusqu'en 1809, fut donc
une chose à part, qui eut son caractère propre, qui ne rappela que par les titres qu'on y prit la Maison de la Reine, qui n'eut avec la Maison formée plus Lard pour Marie-Louise que quelques points communs dssez rares. Cette Maison représente Joséphine, par ticipe d'elle plus que de l'Empereur même : elle n'est point d'institution monarchique ; elle n'est point .l'institution démocratique ; elle est d'institution familiale et mondaine. C'est moins une cour qu'un salon : un salon qui se recrute peu à peu, où, d'abord, on est obligé de faire effort pour attirer le monde, où, la mode aidant, le niveau s'élève parce que des gens ont intérêt à s'y montrer et où, après un temps, l'on se trouve comme embarrassé des premiers habitués. A quantité de détails, on sent l'improvisation première ; à d'autres, on reconnaît les alluvions successives. Joséphine n'a point la main assez ferme pour fondre, comme fait l'Empereur, en une masse d'apparence compacte, ces éléments hétérogènes. Elle les a reçus, les a accueillis, leur a fait jolie mine, s'est amusée à les entretenir, a joué à la dame de château, s'est efforcée de plaire à tous, de ne choquer personne, de rendre des services, de faire des amitiés ; mais jamais elle n'est parvenue à se faire respecter, à s'établir en son rang, à s'affirmer l'Impératrice; elle est restée ce qu'elle s'était faite si parfaitement : la femme du Premier Consul. Là elle avait su monter, là elle avait su se tenir, là elle avait merveilleusement réussi à se faire bien voir. Par quel prodige d'habileté et de tact, étant données son éducation, la vie qu'elle avait