Joshua Reynolds
Nul artiste, en Angleterre, n'occupe dans l'estime de ses compatriotes un rang égal à celui où l'opinion britannique a placé sir Joshua Reynolds : non, pas même Gainsborough, son contemporain, comme lui portraitiste de l'aristocratie, et de plus que lui, grand paysagiste, en outre bien autrement genuine ; ni Turner non plus, véritable créateur, pourtant, celui-là, et, en ses aquarelles surtout, l'un des plus admirables peintres de la lumière, — cette universelle joie des êtres et des choses, — que le monde ait jamais vus et sans doute verra jamais.
Rien, avec la même clarté que la cause déterminante de sa vocation, ne caractérise exactement le genre de génie qui fut celui du peintre le plus célèbre de l'ancienne école anglaise, — le plus célèbre, disons-nous, mais, à nos yeux du moins, non le plus illustre.
Le père de sir Joshua, le Rev. Samuel Reynolds, était clergyman et dirigeait l'école libre de grammaire à Plympton St. Mary, à quatre milles de Plymouth , dans le Devonshire. Quoique d'église , il n'était pas exempt de quelque superstitieuse confiance dans le destin, car, s'il en faut croire un des biographes de l'artiste, Edmond Malone, il aurait donné à son dixième enfant (il en eut douze) le nom biblique, mais point très commun, de Joshua (Josué), dans le singulier espoir que la conformité d'un prénom rare attirerait sur celui-ci la bienveillante sollicitude de quelque personnage baptisé sous l'invocation du même
patron '. On peut conclure de l'anecdote que le revenu de l'école répondait insuffisamment aux lourdes charges d'une si nombreuse famille, sans que celle-ci cependant fût vraiment malheureuse.
Le jeune Joshua était né le 16 juillet 1723, quatre mois avant la mort de sir Godfrey Kneller, élève habile de Ferdinand Bol et qui avait été le portraitiste favori de la société anglaise pendant la première partie du xvme siècle. Bien qu'il reçût l'enseignement paternel, comme il témoignait d'un fort médiocre enthousiasme pour les lettres latines et grecques, il déçut le premier vœu de ses parents : leur désir qu'il fût médecin. On a conservé des feuilles de devoirs où l'écolier traçait des croquis enfantins. L'un d'eux est une copie maladroite d'une fenêtre à meneaux. Le père, ne soupçonnant pas que l'original fût une planche d'un traité de perspective (Jesnifs Perspective), ni par suite que la copie fût un effort sérieux, avait, à côté, écrit de sa main, dans sa sainte indignation d'ancien bon élève de Balliol Collège : « Joshua a dessiné ceci, en classe, en un jour d'absolue paresse. » — Un autre croquis montre l'intérieur d'une bibliothèque. Celui-ci n'est pas annoté; non apparemment que le Rev. Samuel Reynolds ne l'ait pas vu, mais sans doute l'effort renouvelé commence à l'intéresser; il se tait, regarde curieusement. — En effet, voici un dernier croquis représentant un perchoir, et cette fois, flatté dans son amour-propre de père, le respectable clergyman écrit : « Dessiné non d'après un autre dessin, mais d'après nature. »
Dans le même temps qu'il illustrait de la sorte ses cahiers d'écolier, Joshua lisait et étudiait avec ardeur le traité de peinture de Jonathan Richardson, un portraitiste également, — les peintres d'alors ne pratiquaient pas d'autre art que le portrait, — artiste d'un talent honnête, au témoignage d'Horace Walpole, mais de qui Ton peut redire, après le D1' Johnson, qu'il « est moins connu par ses tableaux que par ses livres », au moins par leurs titres, ajouterons-nous aujourd'hui -. De l'accord de
1. Northcote a réfuté E. Malone d'après le témoignage même de Reynolds. Celui-ci avait un oncle portant ce prénom de Joshua, et qui fut son parrain. Mais, habitant Exeter, et ne pouvant assister à la cérémonie du baptême, cet oncle fut représenté par M. Aldcvin. — Par méprise, le registre de l'église de Plympton porte le prénom de Joseph, à la date du 3o juillet 1723; l'erreur fut rectifiée sur une autre page, après la mort de l'artiste (17(12).
2. J. Richardson ( 1 665- 1 745) a publié : An Essay on the ivhole art of Criticism in relation to Painting, en 1719; An Argument in behalf of tlic science of a connaisseur, la même année; An Account of some Statues, Bas-reliefs in Italy, etc.,
SIR JOSHUA REYNOLDS KNT, Président of the Royal Academy. — D'après la gravure de J. K. Sherwi
tous les biographes, il résulte que la lecture de ce traité décida de la vocation de Reynolds. Quand nous pénétrerons plus avant dans la vie et dans l'œuvre de l'artiste, le fait nous sera confirmé par la tendance constante de son esprit à s'éclairer au contact des maîtres qui l'ont précédé, plutôt qu'à celui de la nature. Evidemment le meilleur du génie de Reynolds réside dans son cerveau, dérive d'une vive intelligence servie par une volonté résolue. ïl le sentait bien lui-même quand, plus tard, au sommet de sa renommée, il disait au peintre Northcote que s'il avait, conformément au désir de sa famille, opté pour la carrière médicale, « il aurait apporté à devenir le plus grand médecin de son temps une résolution égale à celle qu'il avait déployée pour en être le premier peintre ». En un mot, dans la pensée de Reynolds, le génie n'était, sous un autre nom, autre chose que l'intelligence très développée ; il croyait que le travail incessant et bien dirigé est le générateur de toutes les belles œuvres. Il en jugeait sans doute d'après lui-même. Encore faut-il ajouter que cette opinion est justifiée seulement dans le cas où l'intelligence et le travail agissent concurremment avec les aptitudes innées du sens spécial d'où procède chacune des formes d'art : la vue en peinture, l'ouïe en musique.
Dans la formation du talent de Reynolds d'autres éléments vinrent s'ajouter à ceux que nous connaissons déjà, c'est-à-dire à l'étude de la Perspective des Jésuites, — qu'il poursuivit jusqu'à ce qu'il l'eût achevée, de telle sorte, avec une si patiente persistance, qu'elle le mit de fort bonne heure et pour la vie en possession de cette science, — et à la lecture du traité de Richardson qui, protestant énergiquement contre la nullité de la peinture anglaise à cette date, invoquait l'avènement d'un art national. (On sait que ce généreux appel, qui échauffait sans doute l'imagination ambitieuse de l'enfant, ne resta pas sans réponse.)
Joshua Reynolds, en outre de ces études purement théoriques, s'exerçait l'esprit à la composition et la main au dessin en copiant, peut-
en 1722; Explanatory Notes and Remarks on M Mon' s « Paradise Lost », en 1734, son livre de prédilection, dont il infligeait l'audition, souvent renouvelée, à ses amis. Dans tous ses travaux littéraires il était largement assisté par son fils, ce qui fournit à Hogarth un sujet de caricature, et lui attira une vive épigramme de Mathieu Prior un jour qu'il le consultait sur le titre à donner à l'un de ses ouvrages : « Appelez-le Mémoires de J. Richardson et de son fils Jonathan avec un mot ou deux sur la peinture », répondit le poète du Chant séculaire, des Odes, de Contes en vers assez légers et des poèmes philosophiques de Salomon et à' Aima.
JOHN HllNTER,
Chirurgien,- professeur d'anatomieji l'Académie. — D'après la gravure de William Sharp.
être même en calquant les planches gravées d'une édition du Plut arque de Dryden, puis celles du Livre des Emblèmes de Gat. Il n'avait pas treize ans, en IJ35, quand, à l'instigation d'un de ses camarades, le jeune Richard Edgcumbe — d'une grande famille du comté, les Mount Edgcumbe, qui vivaient en d'amicales relations avec le directeur de l'école de Plympton, — il peignit son premier portrait, celui d'un digne clergyman, du nom de Thomas Smart, tutor de Maker Church ; il le représenta, — probablement à l'insu du modèle, — en chaire et prêchant. Le dessin terminé, les deux enfants, en se promenant au bord de la Plymouth, trouvèrent et ramassèrent un vieux morceau de toile à voile qu'ils convertirent en toile à peindre. Tel fut dans le portrait le début du futur président de la Royal Academy. L'œuvre existe encore; elle a été, en outre, sauvée de l'oubli par une mezzo-tinte de S. W. Reynolds ( 1 774- 1 835), l'habile artiste qui a gravé un grand nombre de peintures de son célèbre homonyme, dont il n'était d'ailleurs parent à aucun degré.
Qu'est-ce qui détermina le Rev. Samuel Reynolds, non seulement à ne point contrarier, mais à favoriser la vocation de son fils Joshua? Il n'est pas impossible que la réputation de Thomas Hudson (1 701- 1779), le portraitiste préféré de la Gentry de ce temps, y ait concouru. Hudson, en effet, était du Devonshire. Ses succès y étaient connus. On savait qu'il avait frayé sa voie sans aucune aide ou à peu près, et rapidement gagné beaucoup d'argent. Quand Joshua, sans prétendre à de telles faveurs de la fortune, suivrait dans une certaine mesure les traces du grand homme, et parviendrait à un talent suffisant pour léguer à leur postérité les traits des Squires du Devon et des Aldermen de Plymouth ? Eh bien, était-ce là vraiment, au jugement d'un père sur les aptitudes de son fils, se flatter d'une ambition excessive? Non, sans doute. En tout cas, la perspective méritait qu'on l'envisageât, l'idée, qu'on l'étudiât et qu'on s'enquît des moyens de la réaliser.
En conséquence, M. Reynolds s'informa et apprit bientôt que Hudson demandait 120 livres à ses élèves. Cent vingt livres, grand Dieu! Où donc un pauvre ecclésiastique avec dix enfants eût-il trouvé pareille somme (3, 000 francs, valeur du temps) ?
Cependant les choses s'arrangèrent le mieux du monde. Par l'entremise d'un ami commun, un M. CutclirTe, attorney de Bideford, dont le