‹ JoubertChapitre 24 sur 104 · SUR LA MORT DE MADAME DE STAËL · texte numérisé non relu

SUR LA MORT DE MADAME DE STAËL

(Même lettre.)

... Elle est bien pénible pour moi, cette vie. Mes affaiblissements secrets augmentent tous les jouis. Je les déguise au dehors et je me les déguise à moi-même tant'que je puis ; mais je les sen<, et ils m'accablent au dedans. Heureusement, le cœur vit toujours, mais il ne vit guère tout entier que pour vous, et peutêtre aussi pour Mme de Staël, que je n'ai jamais vue, que j'ai mille fois évitée, qui me paraissait un être fatal et funeste, dont la mort me paraît un bien, et m'attriste cependant, quand je vois l'indifférence avec laquelle ses amis mêmes ont vu descendre au tombeau cette femme encore si vivante et qu'on avait si longtemps fêtée ! Je me suis informé de toutes parts : il n'y a pas eu d'exprimé un seul véritable regret ; son quartier même l'a maudite, je ne sais pourquoi. Benjamin Constant a vu pendant deux heures M. Frisell, le jour de sa mort, sans lui en parler. Quand celui-ci lui en a fait des reproches, quelques jours après, il lui a répondu : « Je croyais que vous le saviez. » Le jour des louanges a été déplacé pour elle ; elle en avait reçu dans sa vie, il n'y en a point eu au delà, Cette infortune d'une telle célébrité m'a navré véritablement ; et quand j'ai vu que personne ne voulait penser à cette pauvre femme, je me suis mis à y penser tout seul, et à regretter, avec une amertume inconsolable, le mauvais emploi qu'elle a fait de tant d'esprit, de tant de force et de tant de bonté. Elle est morte comme vous le savez, madame, de La Roche on délia Rocca, et cet incident, qui égayé un peu

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ma tristesse, n'a pas occupé la malignité! Sans les journaux, la fin d'une vie qui a été si tumultueuse n'aurait pas l'ait le moindre bruit...

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Paris. 21 juillet 1818.

Je suis mort au monde ; mais je ne le suis pas pour vous, quoique depuis six mois et vingt et un jours bien comptés je ne vous aie donné aucun signe de vie.

Si vous me demandez pourquoi, pendant tout ce temps-là, je me suis tenu si obstinément enfermé dans mon espèce de tombeau, sans vouloir en ouvrir la porte à personne, pas même à vous ; comment il est possible que j'y sois demeuré sourd à vos aimables invitations de venir m'y rendre visite, muet sur mes regrets et inébranlable à mes propres inclinations, je vous dirai que c'est là un secret dont on ne fait pas aisément la confidence. qu'on se dissimule à soi-même tant qu'on peut, et auquel on ne pense pas volontiers ; en vous l'avouant aujourd'hui, je fais le plus pénible effort où un honnête homme puisse être porté par une. amitié sans bornes et une confiance sans réserve.

Apprenez donc ce que personne au monde ne sait eue re, mais ce qui sera bientôt sensible aux regards les moins clairvoyants ; c'est qu'au fond de moi-même je suis devenu imbécile, ennuyé de ce que j'entends, ennuyeux dans ce que je dis. indifférent à presque tout ce que je vois, ne comprenant presque plus rien ni aux livres, ni aux hommes, ni à nies propres pensées : enfin je suis différent de moi-même. Le souvenir de moi vaul mieux que ma présence, et je n'ose plus me montrer à ceux dont je veux être aimé. Jugez si je suis payé pour vous fuir !

Ce n'est pas qu'en y réfléchissant longtemps, et en me tâtant avec une extrême attention, je ne retrouve en moi, de temps en

temps, le même cœur, le même esprit, le même fonds de feu et de tendresse; mais tout cela est si enfoncé, si nébuleux, si engourdi, que je puis seul être assuré de mon identité parfaite. Je me supporte donc; mais il me serait impossible de ne pas succomber à l'humiliation et à la peine d'être insupportable à autrui, surtout à vous, ne fût-ce qu'un quart d'heure, quelques minutes, un instant.

On dit que c'est un temps de crise, et que cette crise passera ; mais il y a dix mois qu'elle dure, et je suis descendu où je suis par des décadences insensibles et continues : on ne revient guère de ce qui s'est opéré si lentement.

Les grandes chaleurs' et les souvenirs de la Sainte-Madeleine m'ont ranimé un moment. Je me sers de cette espèce de demiretour pour vous offrir les hommages et les souvenirs d'une ombre. Ma chambre sera parée de tubéreuses au retour de la servante qui va porter ma lettre à la poste ; et si M. de Fontanes est fidèle à la promesse qu'il m'a faite de venir prendre mes commissions, il vous portera dimanche un petit livre qui m'est bien cher, parce qu'il me fait souvenir de vous depuis six mois que je vous le garde. Ce sont mes étrennes de cette année ; recevezles, quoique tardives. C'est ce qu'après beaucoup de recherches j'ai cru trouver de plus digne de vous, ce qui est, en ce moment, le plus précieux, à mon goût, parmi mes livres, ce que j'aurais le plus de plaisir à garder, et ce qui, par cette raison, m'est le plus agréable à vous offrir.

Aimez-moi toujours un peu, puisque vous avez daigné m'aimer autrefois, et ne dédaignez pas mon oisive et inutile fidélité.

P.-S. — H ne faut pas cependant que je vous expose à vous attendre à quelque merveilleuse rareté. Mon petit livre est tout bonnement un petit Pétrarque, dont tous les sonnets, rangés dans leur ordre chronologique, font imaginer, presque jour par jour, l'histoire entière dé sa vie et de ses amours.

La traduction française est en regard, de même dimension que le texte. Cette traduction n'est pas fort bonne, mais elle est du bon temps, puisqu'elle est dédiée à M. de Montausier.

La rehure est couleur de bois d'oranger et me rappelle vos petits meubles que j'aimais tant. La couverture est ornée d'un double W très délicatement tracé, qui semble multiplié par ses petites branches, et qui, par ce caractère, paraît à la fois l'em-

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blême et le chiffre le plus convenable de votre nom. Les signets sont des rubans du plus beau blond, ainsi que les revers de la reliure, et les dorures un peu passées. Enfin tout annonce que, dans son origine, ce livret fut destiné à la plus piquante iW* blondes. J'ai dans la tête qu'on le relia pour vous, qu'il vous a appartenu, qu'il fut volé ou que vous le perdîtes, et je vous le rends.

Je me suis dit, dans mes conjectures, qu'il vous fut donné il y a longtemps ; que, par conséquent, celui qui le donna put vous aimer dès sa jeunesse ; et c'est un bonheur que je lui envie. Je me dis que, s'il vit encore, il vous aime toujours ; et ce bonheurlà, je ne l'envierai jamais à personne, car je le partage avec tout ce qui vous connaît.

J'ai dit. Amusez-vous beaucoup et portez-vous bien.

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