ARTICLE PRELIMINAIRE
l'auteur peint par lui-même
J'ai donné mes fleurs et mon fruit : je ne suis plus qu'un tronc retentissant ; mais quiconque s'assied à mon ombre et m'entend devient plus sage.
Je ressemble en beaucoup de choses au papillon : comme lui j'aime la lumière ; comme lui j'y brûle ma vie ; comme lui j'ai besoin, pour déployer mes ailes, que dans la société il fasse beau autour de moi, et que mon esprit s'y sente environné et comme pénétré d'une douce température, celle de l'indulgence ; j'ai l'esprit et le caractère frileux.
J'ai de la peine à quitter Paris, parce qu'il faut me séparer de mes amis, et de la peine à quitter la campagne, parce qu'il faut me séparer de moi.
J'ai la tête fort aimante et le cœur têtu. Tout ce que j'admire m'est cher, et tout ce qui m'est cher ne peut me devenir indifférent.
Philanthropie et repentir est ma devise.
Quand mes amis sont borgnes, je les regarde de profil.
Je ne veux ni d'un esprit sans lumière, ni d'un esprit sans b'andeau. Il faut savoir bravement s'aveugler pour le bonheur de la vie.
Au lieu de me plaindre de ce que la rose a des épines, je me félicite de ce que l'épine est surmontée de roses et de ce que le buisson porte des fleurs.
Les tournures propres à la confidence me sont familières, mais non pas celles qui sont propres à la familiarité.
Je n'ai jamais appris à parler mal, a injurier et à maudire.
Quand je ramasse des coquillages et que j'y#trouve des perles, j'extrais les perles et je jette les coquillages.
S'il fallait choisir, j'aimerais mieux la mollesse qui laisse aux hommes le temps de devenir meilleurs, que la sévérité qui les rend pires, et la précipitation qui n'attend pas le repentir.
J'aime encore mieux ceux qui rendent le vice aimable que ceux qui dégradent la vertu.
Quand je casse les vitres, je veux qu'on soit tenté de me les payer.
Je n'appelle pas raison cette raison brutale qui écrase de son poids ce qui est saint et ce qui est sacré ; cette raison maligne qui se réjouit des erreurs quand elle peut les découvrir ; cette raison insensible et dédaigneuse qui insulte à la crédulité.
La bonté d'autrui me fait autant de plaisir que la mienne.
Mes découvertes, et chacun a les siennes, m'ont ramené aux préjugés.
Mon âme habite un lieu par où les passions ont passé : je les ai toutes connues.
98 ■ JOUBEKT. — C1IAP. V
Le chemin de la vérité ! j'y ai fait un long détour ; aussi le pays où vous vous égarez m'est bien connu.
La révolution a chassé mon esprit du monde réel en me le rendant trop horrible.
Je suis propre à semer, mais non pas à bâtir et à fonder.
Le ciel n'a mis dans mon intelligence que des rayons, et ne m'a donné pour éloquence que de beaux mots. Je n'ai de force que pour m'élever, et pour vertu qu'une certaine incorruptibilité.
Je suis, comme Montaigne, impropre au discours continu.
J'ai souvent touché du bout des lèvres la coupe où était l'abondance ; mais c'est une eau qui m'a toujours fui.
Je suis comme une harpe éolienne, qui rend quelques beaux sons, mais qui n'exécute aucun air. Aucun vent constant n'a soufflé sur moi.
Comme Dédale, je me forge des ailes ; je les compose peu à peu, en y attachant une plume chaque jour.
Mon esprit aime à voyager dans des espaces ouverts, et à se jouer dans des flots de lumière, où il n'aperçoit rien, mais où il est pénétré de joie et de clarté. Et que suis-je?... qu'un atome dans un rayon !
Mes effluvions sont les rêves d'une ombre.
Je ressemble au peuplier, cet arbre qui a toujours l'air jeune, même quand il est vieux.
Je rends grâce au ciel de ce qu'il a fait de mon esprit une chose légère, et qui est propre à s'élever en haut.
Mme Victorine de Châtenay disait de moi que j'avais l'air d'une âme qui a rencontré par hasard un corps, et qui s'en tire connue elle peut. Je ne puis disconvenir que ce mot ne soit juste.
J'aime, comme l'alouette, à me promener loin et au-dessus de mon nid.
Dans mes habitations, je veux qu'il se mêle toujours beaucoup de ciel et peu de terre. Mon nid sera d'oiseau, car mes pensées et mes paroles ont des ailes.
Oh ! qu'il est difficile d'être à la fois ingénieux et sensé ! J'ai été privé longtemps des idées qui convenaient à mon esprit, ou du langage qui convenait à ces idées. Longtemps j'ai supporté les tourments d'une fécondité qui ne peut pas se faire jour.
Je n'aime la philosophie, et surtout la métaphysique, ni quadrupède ni bipède ; je la veux ailée et chantante.
Vous allez à la vérité par la poésie, et j'arrive à la poésie par la vérité.
On peut avoir du tact de bonne heure et du goût fort tard ; c'est ce qui m'est arrivé.
Ah ! si je pouvais m'exprimer par la musique, par la danse, par la peinture, comme je m'exprime par la parole, combien j'aurais d'idées que je n'ai pas, et combien de sentiments qui me seront toujours inconnus !
J'ai fort étroite cette partie de la tête destinée à recevoir les choses qui ne sont pas claires.
Quand je luis... je me consume.
Je ne puis faire bien qu'avec lenteur et avec une extrême fatigue. Derrière ma faiblesse il y a de la force ; la faiblesse est dans l'instrument. Derrière la force de beaucoup de gens, il y a de la faiblesse. Elle est dans le cœur, dans la raison, dans le trop peu de franche bonne volonté.
J'ai trop de cervelle pour ma tête ; elle ne peut pas jouer à l'aise dans son étui.
J'ai beaucoup de formes d'idées, mais trop peu de formes de phrases.
En toutes choses, il me semble que les idées intermédiaires me manquent, ou m'ennuient trop.
J'ai voulu me passer des mots et les ai dédaignés: les mots se vengent par la difficulté.
S'il est un homme tourmenté par la maudite ambition de mettre tout un livre dans une page, toute une page dans une phrase, et cette phrase dans un mot, c'est moi.
De certaines parties naissent naturellement trop finies eh moi pour que je puisse me dispenser de finir de même tout ce qui doit les accompagner. Je sais trop ce que je vais dire, avant d'écrire.
On dira que je parle avec subtilité. C'est quelquefois le seul moyen de pénétration que l'esprit ait en son pouvoir, soit par la nature de la vérité où il veut atteindre, soit par celle des opinions ou des ignorances au travers desquelles il est réduit à s'ouvrir péniblement une issue.
J'aime à voir deux vérités à la fois. Toute bonne comparaison donne à l'esprit cet avantage.
J'ai toujours une image à rendre, une image et une pensée, deux choses pour une et double travail pour moi.
Ce n'est pas ma phrase que je polis, mais mon idée. Je m'arrête jusqu'à ce que la goutte de lumière dont j'ai besoin soit formée et tombe de ma plume.
Je voudrais monnayer la sagesse, c'est-à-dire la frapper en maximes, en proverbes, en sentences faciles à retenir et à transmettre. Que ne puis-je décrier et bannir du langage des hommes, comme une monnaie altérée, les mots dont ils abusent et qui les trompent !
Je voudrais faire passer le sens exquis dans le sens commun, ou rendre commun le sens exquis.
J'avais besoin de l'âge pour apprendre ce que je voulais savoir, et j'aurais besoin de la jeunesse pour bien dire ce que je sais.
Le ciel n'avait donné de la force à mon esprit que pour un temps, et ce temps est passé.
Les hommes sont comptables de leurs actions ; mais moi, c'est de mes pensées que j'aurai à rendre compte. Elles ne servent pas seulement de fondement à mon ouvrage, mais à ma vie.
Mes idées ! c'est la maison pour les loger qui me coûte à bâtir.
Le ver à soie file ses coques, et je file les miennes ; mais on ne les dévidera pas. Comme il plaira à Dieu !