Où vont nos idées? Elles vont dans la mémoire de Dieu
13. — Dieu, en les créant, parle aux âmes et aux natures, et leur donne des instructions dont elles oublient le sens, mais dont l'impression demeure. De cette parole et de ce rayon ainsi déposés, il nous reste, dans les plus grands obscurcissements de l'âme et dans les plus grandes inattentions de l'esprit, une espèce de bourdonnement et de crépuscule qui ne cessent jamais, et nous troublent tôt ou tard dans nos dissipations extérieures.
14. - - Dieu mettra-t-il les belles pensées au rang des belles actions? Ceux qui les ont cherchées, qui s'y plaisent et s'y attachent, auront-ils une récompense? Le philosophe et le politique seront-ils payés de leurs plans, comme l'homme de
bien sera payé de ses bonnes œuvres? Et les travaux utiles ont-ils un mérite, aux yeux de Dieu, comme les bonnes mœurs? Peut-être bien ; mais le premier prix n'est pas assuré comme le second et ne sera pas le même ; Dieu n'en a pas mis dans nos âmes l'espérance et la certitude ; d'autres motifs nous déterminent. Pourtant, je me représente fort bien Bossuet, Fénelon, Platon, portant leurs ouvrages devant Dieu, même Pascal et La Bruyère, même Vauvenargues et La Fontaine, car leurs œuvres peignent leur âme et peuvent leur être comptées dans le ciel. Mais il me semble que J.-J. Rousseau et Montesquieu n'auraient osé y présenter les leurs : ils n'y ont mis que leur esprit, leur humeur et leurs efforts. Quant à Voltaire, les siennes le peignent aussi, et elles lui seront comptées, je pense, mais à sa charge.
15. — Dieu a égard aux siècles. Il pardonne aux uns leurs grossièretés, aux autres leurs raffinements. Mal connu par ceux-là, méconnu par ceux-ci, il met à notre décharge, dans ses balances équitables, les superstitions et les incrédulités des époques où nous vivons. Nous vivons dans un temps malade : il le voit. Notre intelligence est blessée : il nous pardonnera, si nous lui donnons tout entier ce qui peut nous rester de sain.
16. — Il faut aller au ciel; là sont dans leurs types toutes les choses, toutes les vérités, tous les plaisirs, dont nous n'avons ici-bas que les ombres. Telle est la suprême beauté de ce monde, que bien nommer ce qui s'y trouve, ou même le désigner avec exactitude, suffirait pour former un beau style et pour faire un beau livre.