‹ JoubertChapitre 65 sur 104 · Il faut du ciel à la morale, comme de l'air à un · texte numérisé non relu

Il faut du ciel à la morale, comme de l'air à un

tableau.

15. — Il y a des gens qui n'ont de la morale qu'en pièce ; c'est nue étoffe dont ils ne se font jamais d'habit.

16. — Sans modèle, et sans un modèle idéal, nul* ne peut bien faire.

17. — Une conscience à soi, une morale à soi, une religion à soi ! Ces choses, par leur nature, ne peuvent point être privées.

18. — Chacun ne peut voir qu'à sa lampe; mais il peut marcher ou agir à la lumière d'autrui.

19. — Une maxime est l'expression exacte et noble d'une vérité importante et incontestable. Les bonnes maximes sont les germes de tout bien ; fortement imprimées dans la mémoire, elles nourrissent la volonté.

20. — Il ne faut jamais offrir à l'attention et faire entrer dans la mémoire des hommes de mauvaises maximes bien exprimées.

21 . — Les idées claires servent à parler ; mais c'est presque toujours par quelques idées confuses que nous agissons ; ce sont elles qui mènent la vie.

22. — La raison peut nous avertir de ce qu'il faut éviter; le cœur seul dit ce qu'il faut faire. Dieu est dans notre conscience, mais non dans nos tâtonnements (1). Quand nous raisonnons, nous marchons seuls et sans lui.

23^ — La règle doit être droite comme un fil, et non pas comme une barre de fer. Le cordeau indique la ligne, même, lorsqu'il fléchit ; l'inflexion ne le fausse pas. Toute règle bien faite est souple et droite ; les esprits durs la font de fer.

24. — Le but n'est pas toujours placé pour être atteint, mais pour servir de point de mire. Tel le précepte de l'amour des ennemis.

25. — On ne doit placer la règle suprême ni en soi, ni autour de soi, mais au-dessus de soi.

26. — Il faut, quand on agit, se conformer aux règles, et, quand on juge, avoir égard aux exceptions.

27. — Dans les temps où l'on n'a pas de règles, les gens de bien même valent moins. La vie alors est un pont sans parapets, d'où les emportés se précipitent dans le vice quand ils le veulent, et les gens ivres sans le vouloir. On est, dans les bons temps, meilleur que soi-même, et pire dans les temps mauvais.

28. — Nos qualités ne sont qu'un ordre sans lumière, une régularité sans règle, une droiture sans cordeau, un équilibre sans aplomb, une harmonie dont rien ne nous bat la mesure, un

(1) Ne faudrait -il pas lire : raisonnements?

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instinct de ce qu'il faut être et non pas de ce qu'il faut faire. Sans le devoir et son idée, point de solidité dans la vertu.

29. — Notre nature se compose de sa faiblesse et de ses forces, de son étendue et de ses limites. Il nous faut des doctrines convenables à notre faiblesse, sinon nous ne pouvons les supporter, les retenir, les conserver; convenables à notre force, sinon nous ne pouvons les admettre ou nous en contenter.

30. — Nous avons beau faire, nous a' aurons jamais en propre que la pénétration dont le ciel nous a doués. Tout le reste n'est qu'une apparence trompeuse, un mensonge qui cache notre nullité. Mais par le cœur et par les actions nous pouvons devenir tous les jours meilleurs.

31. — Etre meilleurs ou pires dépend de nous ; tout le reste dépend de Dieu.

32. — Sans le devoir, la vie est molle et désossée, elle ne peut plus se tenir.

33. — H ne faut pas regarder lé devoir en face, mais l'écouter et lui obéir les yeux baissés. H y a de l'impudence à laisser sans voiles, à ses propres yeux, ce qui est sacré.

34. — Heureux ceux qui ont une lyre dans le cœur, et dans l'esprit une musique qu'exécutent leurs actions ! Leur vie entière aura été une harmonie conforme aux nômes éternels.

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