‹ Joubert; textes choisis et commentésChapitre 104 sur 112 · I. — Écrivains d' V antiquité · texte numérisé non relu

I. — Écrivains d' V antiquité

1 . — Esprit de flamme par sa nature, et non pas seulement éclairé, mais lumineux; Platon brille de sa propre lumière. C'est de la splendeur de sa pensée que son langage se colore. L'éclat en lui naît du sublime.

2. — Dans Platon, l'esprit de poésie anime les langueui-s de la dialectique.

3. — Platon se perd dans le vide ; mais on voit le jeu de ses ailes ; on en entend le bruit.

4. — Aristote redressa toutes les règles et ajouta, dans toutes les sciences, aux vérités connues, des vérités nouvelles. Son livre est un océan de doctrines, et comme l'encyclopédie de l'antiquité. C'est de lui que le savoir a découlé comme d'une source dans les siècles qui l'ont suivi. Si tous les livres disparaissaient, et que ses écrits fussent conservés par hasard, l'esprit humain ne soufîrirait aucune perte irréparable, excepté ceUo de Platon.

5. — Xénophon écrivait avec une plume de cygne, Platon avec une plume d"or, et Thucydide avec un style d'airain.

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6. — Homère écrivait poiir être chanté, Sophocle pour être déclamé, Hérodote pour être récité, et Xénophon pour être lu. De ces difîérentes destinations de leurs ouvrages devait naître une multitude de différences dans leur style.

7. — Il semble qu'Ennius écrivit tard, Salluste rarement, Tacite difficilement, Pline le Jeune de bonne heure et souvent, Thucydide tard et rarement.

8. — Cicéron est, dans la pliilosopliie, une espèce de lune. Sa doctrine a une lumière fort douce, mais d'emprunt, lumière toute grecque, que le romain a adoucie et affaiblie.

9. — Il y a mille manières d'apprêter et d'assaisonner la parole ; Cicéron les aimait toutes.

10. — On trouve, dans Catulle, deux choses dont la réunion est ce qu'il y a de pire au monde : la mignardise et la grossièreté.

11. — Horace contente l'esprit, mais il ne rend pas le goût heureux. Virgile satisfait autant le goût que la réflexion. Le souvenir de ses vers est aussi déhcieux que leur lecture.

12. — Ce sont les symétries du style de Sénèque qui le font citer.

13. — Otez sa bile à Juvénal, et à Virgile sa sagesse : vous M, aurez deux mauvais auteurs. ''

14. — Plutarque, dans ses Morales, est l'Hérodote de la philosophie.

15. — Dans les narrations de Tacite, il y a un intérêt de récit qui ne permet pas de peu lire, et une profondeur, une grandeur d'expression, qui ne permettent pas de lire beaucoup. L'esprit, comme partagé entre la curiosité qui l'entraîne et l'attention qui le retient, éprouve quelque fatigue : l'écrivain s'empare, en effet, du lecteur jusqu'à le violenter.

IL — Écrivains religieux.

1 . — Saint Thomas et saint Augustin sont l'Aristote et le Platon de la théologie. Mais saint Thomas est plus Aristote que saint Augustin n'est Platon.

2. — Nicole est un Pascal sans style. Ce n'est pas ce qu'il dit, mais ce qu'il pense, qui est sublime ; il ne l'est pas par l'élévation naturelle de son esprit, mais par celle de ses doctrines. On ne doit pas y chercher la forme, mais la matière, qui est exquise. n faut le lire avec un désir de pratique.

3. — Dans le style de Bossuet, la franchise et la bonhomie gauloises se font sentir avec grandeur. H est pompeux et sublime, populaire et presque naïf.

4. — Fénelon sait prier, mais il ne sait pas instruire. C'est un philosophe presque divin et un théologien presque ignorant.

5. — Les pensées de Fénelon sont traînantes, mais aussi elles sont coulantes.

6. — Tout est pratique dans les idées du judicieux Bourdaloue.

7. — Le plan des sermons de Massillon est mesquin; mais les bas-reliefs en sont superbes.

8. — Massillon gazouille du ciel je ne sais quoi qui est ravissant.

IIL — Métaph^jsiciens.

1 . — Tout est tellement plein dans le système de Descartes que la pensée même ne peut s'y faire jour et y trouver place. On est toujours tenté de crier comme au parterre : de l'air 1 de l'air ! on étoufîe, on est moulu !

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2. — Locke a raisonné avec une sorte de rigueur plus adroite que sincère et ingénue. Il a abusé de la simplicité et de la bonne foi des scolastiqucs. C'est un philosophe sournois. Leibnitz est plus franc, plus sincère, plus éclairé. Parmi les hommes qui ont quelque gTandem", il passe Locke de toute la tête.

3. — Ce Malebranche est bien hardi à se moquer des hardiesses ! Les siennes ont plus d'excès que toutes celles qu'il reprend. Il y a pourtant en lui des choses admirables ; mais ce n'est pas ce qu'on a cité.

4. — Condillac parle beaucoup de la pensée, et la connaît assez bien ; mais il n'a pas entrevu l'âme. C'est le Saunderson de la métaphysique.

5. — On est perpétuellement tenté de dire à Kant :« Dégagez l'inconnue » ; on ne la voit jamais.

6. — Saint-Martin a la tête dans le ciel, mais dans un ciel nébuleux et noir, d'où s'échappent quelques éclairs qui ne laissent voir que des nuées. Il s'élève aux choses divines avec des ailes de chauve-somis.

rV. — Prosateurs, plir.osophes, puhUcistes.

1. — En France, la traduction d'Amyot est devenue un ouvrage original, dont on aime à citer le texte.

2. — Balzac ne sait pas rire; mais il est beau quand il est sérieux.

3. — Il sort perpétuellement de l'esprit de Montesquieu des étincelles qui éblouissent, qui réjouissent, qui échauffent même, mais qui éclairent peu. C'est un esprit plein de prestiges ; il en aveugle ses lecteurs. On apprend plus à être roi dans une page du Prince que dans les quatre volumes de TEspril des lois.

4. — La phrase vive de Montesquieu a été longtemps méditée ; ses mots, légers comme des ailes, portent des réflexions

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graves. H y a en lui des élans, comme pour sortir d'une profondeur.

5. — Voltaire conservera toute sa vie, dans le monde et dans les affaires, une très forte impression de l'esprit de ses premiers maîtres. Impétueux comme un poète, et poli comme un courtisan, il savait être insinuant et rusé comme un jésuite. Personne n'a observé plus soigneusement, mais avec plus d'art et de mesure, la fameuse maxime dont il s'est tant moqué : Se faire tout à tous. Il avait le besoin de plaire, plus encore que celui de dominer, et trouvait plus de plaisir à mettre en jeu ses séductions que sa force. H mit surtout un grand soin à ménager les gens de lettres, et ne traita jamais en ennemis que les esprits qu'il n'avait pu gagner.

6. — Voltaire est quelquefois triste; il est ému; mais il n'est jamais sérieux. Ses grâces mêmes sont effrontées. Il y a en lui du cadédis.

7. — Voltaire connut la clarté et se joua dans la lumière, mais pour l'éparpiller et en briser tous les rayons, comme un méchant. C'est un farfadet, que ses évolutions font quelquefois paraître un génie gTave.

8. — Voltaire avait le jugement droit, l'imagination riche, l'esprit agile, le goût vif, et le sens moral détruit.

9. — Voltaire, dans ses écrits, n'est jamais seul avec luimême. Gazetier perpétuel, il entretenait chaque jour le public des événements de la veille. Son humem* lui a plus servi pour écrire que sa raison ou son savoir. Quelque haine ou quelque mépris lui a fait faire tous ses ouvi'ages. Ses tragédies mêmes ne sont que la satire de quelque opinion.

10. — Voltaire est l'esprit le plus débauché, et, ce qu'il y a de pire, c'est qu'on se débauche avec lui. La sagesse, en contraignant son humeur, lui aurait incontestablement ôté la moitié de son esprit. Sa verve avait besoin de hcence pour circuler en hberté. Et cependant jamais homme n'eut l'âme moins

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indépendante. Ti'iste condition, alternative déplorable, de n'être, en observant les bienséances, qu'un écrivain élégant et utile, ou d'être, en ne respectant rien, un auteur charmant et funeste ! Ceux qui le lisent tous les jours s'imposent à eux-mêmes, et d'une invincible manière, la nécessité de l'aimer. Mais ceux qui, ne le lisant plus, observent de haut les influences que son esprit a répandues, se font un acte d'équité, une obligation rigoureuse et un devoir de le haïr.

11. — Il est impossible que Voltaire contente, et impossible qu'il ne plaise pas.

12. — Voltaire a, comme le singe, les mouvements charmants et les traits hideux. On voit toujours en lui, au bout d'une habile main, un laid visage.

13. — Voltaire entre souvent dans la poésie, mais il en sort aussitôt ; cet esprit impatient et remuant ne saurait s'y fixer, même pour un instant. Ses vers passent devant l'attention rapidement, et ne peuvent s'y arrêter, par l'impulsion de vitesse que l'esprit du poète leur imprima en les jetant sur le papier.

14. — J.-J. Rousseau avait l'esprit voluptueux. Dans ses écrits, l'âme est toujours mêlée avec le corps, et ne s'en sépare jamais. Aucun homme n'a fait mieux sentir que lui l'impression de la chair qui touche l'esprit, et les délices de leur hymen.

15. — J.-J. Eousseau donna, si je puis ainsi m'exprimer, des entrailles à tous les mots, et y répandit un tel charme, de si pénétrantes douceurs, de si puissantes énergies, que ses écrits font éprouver aux âmes quelque chose d'assez semblable à ces voluptés défendues qui nous ôtent le goût et enivrent notre raison.

16. — Donner de l'importance, du sérieux, de la hauteur et de la dignité aux passions, voilà ce que J.-J. Rousseau a tenté. Lisez ses livi'es : la basse envie y parle avec orgueil; l'orgueil s'y donne hardiment pour une vertu; la paresse y prend l'attitude d'une occupation philosopliique, et la grossière

gourmandise y est fière de ses appétits. Il n'y a point d'écrivain plus propre à rendre le pauvre superbe. On apprend avec lui à être mécontent de tout, hors de soi-même. Il était son Pygmalion.

17. ^ L'esprit de Jean- Jacques habite le monde moral, mais non l'autre qui est au-dessus.

18. — Une piété irréligieuse, une sévérité corruptrice, im dogmatisme qui détruit toute autorité : voilà le caractère de la philosophie de Rousseau.

19. — La vie sans actions, toute en affections et eu pensées demi-sensuelles ; fainéantise à prétention ; voluptueuse lâcheté ; inutile et paresseuse activité, qui engTaisse l'âme sans la rendre meilleure, qui donne h la conscience un orgueil bête, et à l'esprit l'attitude ridicule d'un bourgeois de Xeuchâtel se croyant roi ; le bailli suisse de Gessner dans sa \neille tour en ruine ; la morgue sur la nullité ; l'emphase du plus voluptueux coquin, qui s'est fait sa philosoplùe, et qui l'expose éloquemment ; enfin le gueux se chauSant au soleil et méprisant délicieusement le genre humain : tel est J.-J. Rousseau.

20. — Je parle aux âmes tendi'es, aux âmes ardentes, aux âmes élevées, aux âmes nées avec un de ces caractères distinctes de la rehgion, et je leiu' dis : « Il n'y a que J.-J. Rousseau qui puisse vous détacher de la religion, et il n'y a que la religion qui puisse vous guérir de J.-J. Rousseau. »

21. — Buffon a du génie pour l'ensemble, et de l'esprit pour les détails. Mais il y a en lui une emphase cachée, un compas toujours trop ouvert.

22. — Diderot est moins funeste que J.-J. Rousseau. La plus pernicieuse des folies est celle qui ressemble à la sagesse.

23. — n n'y a pas, dans les écrits de Rivarol, une grande fermeté de pensées, mais il y a une grande fermeté de diction. Son goût et son imagination, en le retenant dans les limites de

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