‹ Joubert; textes choisis et commentésChapitre 48 sur 112 · Génies gras, ne méprisez pas les maigres · texte numérisé non relu

Génies gras, ne méprisez pas les maigres

5. — Il y a une faiblesse de corps qui procède de la force de l'esprit, et une faiblesse d'esprit qui vient de la force du corps.

6. — Il est des esprits légers, mais qui n'ont pas de légères ()[)inions ; leurs doctrines et leurs vertus les rendent graves, ((uand il le faut. Il y a, au contraire, des esprits sérieux et sombres qui ont des doctrines très futiles, et alors tout est perdu.

7. — Il y a des hommes (jui n'out tout leur esprit que lorsqu'ils sont de bonne liumcur, et d'autres que lorsqu'ils sont tristes.

8. — On n'est jamais médiocre quand on a beaucoup de bon sens et beaucoup de bons sentiments.

9. — Se mêler des petits objets comme des grands, être propre et prêt aux uns comme aux autres, n'est pas faiblesse et petitesse, mais capacité et suffisance.

10. — Ceux qui ont refusé à leur esprit des pensées graves tombent dans les idées sombres.

11. — Les esprits pénétrants dépassent les préliminaires : ils ne s'arrêtent pas sur le bord des questions et n'y arrêtent personne.

12. — H est des têtes qui n'ont point de fenêtres et que le jour ne peut frapper d'en haut. Rien n'y vient du côté du ciel.

13. — H y a dans certains esprits un noyau d'erreur qui attire et assimile toi^t à lui-même.

14. — L'esprit dur est un marteau qui ne sait que briser. La dureté d'esprit n'est pas quelquefois moins funeste et moins odieuse que la dureté de cœur.

15. — n est des esprits semblables à ces miroirs convexes ou concaves, qui représentent les objets tels qu'ils les reçoivent, mais qui ne les reçoivent jamais tels qu'ils sont.

16. — H y a des esprits-machines qui digèrent ce qu'ils apprennent, comme le canard de Vaucanson digérait les ahments : digestion mécanique et qui ne nourrit pas.

17. — H est des esprits méditatifs et difficiles qui sont distraits dans leurs travaux par des perspectives immenses et les lointains du ~6 xaXdv ou du beau céleste, dont ils voudraient mettre partout quelque image ou quelque rayon, parce qu'ils l'ont toujours devant la vue, même alors qu'ils n'ont rien devant les yeux ; esprits amis de la lumière, qui, lorsqu'il leur vient une idée à mettre en œuvre, la considèrent longuement et attendent qu'elle reluise, comme le prescrivait Buffon, quand il définis-

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sait lo génie l'aptitude à la patience ; esprits qui ont éprouvai que la plus aride matière et les mots même les plus ternes renferment en leur sein le principe et Tamorce de quelque éclat, comme ces noisettes des fées, où Ton trouvait clés diamants, quand on en brisait l'enveloppe, et qu'on avait des mains heureuses ; esprits qui sont persuadés que ce beau dont ils sont épris, le beau élémentaire et pur, est répandu dans tous les points que peut atteindre la pensée, comme le feu dans tous les corps ; esprits attentifs et perçants qui voient ce feu dans les cailloux de toute la littérature, et ne peuvent se détacher de ceux qui tombent en leurs mains qu'après avoir cherché longtemps la veine qui le recelait, et l'en avoir fait soudainement jaillir ; esprits qui ont aussi leurs systèmes, et qui prétendent, par exemple, que voir en beau et embellir, c'est voir et montrer chaque chose telle qu'elle est réellement dans les recoins de son essence, et non pas telle qu'elle existe aux regards des inattentifs, qui ne considèrent que les surfaces ; esprits qui se contentent peu, à cause d'une perspicacité qui leur fait voir trop clairement et les modèles qu'il faut suivre et ceux que l'on doit é^'^ter; esprits actifs, quoique songeurs, qui ne peuvent se reposer que sur des vérités solides, ni être heureux que par le beau, ou du moins par ces agi-éments divers qui en sont des parcelles menues et de légères étincelles ; esprits bien moins amoureux de gloire que de perfection, qui paraissent oisifs et qui sont les plus occupés, mais qui, parce que leiu- art est long et que la vie est toujours couri;e, si quelque hasard fortuné ne met à leur disposition un sujet oii se trouve en surabondance l'élément dont ils ont besoin et l'espace qu'il faut à leurs idées, vivent peu connus sur la terre et y meurent sans monument, n'ayant obtenu en partage, parmi les esprits excellents, qu'une fécondité interne et qui n'eut que peu de confidents.

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ARTICLE lY

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