‹ Joubert; textes choisis et commentésChapitre 59 sur 112 · ARTICLE V · texte numérisé non relu

ARTICLE V

qu'est-ce que la pudeur?

J'ai cà peindre un objet charmant, mais qui se refuse sans cesse à la couleur de tous les styles et souffre peu d'être nommé. Je l'envisage ici de haut, et on le saisit avec peine, même quand on le considère dans soi-même ou auprès de soi. Mon entreprise est donc pénible ; elle est impossible peut-être. Je demande au moins qu'on me suive avec persévérance dans le dédale et les détours oi^i mon chemin m'a engagé. Je désire qu'on m'abandonne à la pente qui me conduit. Enfin, je réclame pour moi ce que j'ai moi-même donné à mon sujet et à mon style, une espérance patiente et une longue attention.

La pudeur est on ne sait quelle peur attachée à notre sensibihté, qui fait que Fâme, comme la fleur qui est son image, se replie et se recèle en elle-même, tant qu'elle est déhcate et tendre, à la moindre apparence de ce qui pourrait la blesser par des impressions trop vives ou des clartés prématurées. De là cette confusion qui, s'élevant à la présence du désordre, trouble et mêle nos pensées, et les rend comme insaisissables à ses atteintes. De là ce tact mis en avant de toutes nos perceptions, cet instinct qui s'oppose à tout ce qui n'est pas permis, cette immobile fuite, cet aveugle discernement, et cet indicateur muet de ce qui doit être évité ou ne doit pas être connu. De là catte timidité qui rend circonspects tous nos sens, et qui préserve la jeunesse de hasarder son innocence, de

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