La poésie n'est utile qu'aux plaisirs de notre âme
3. — Rien de ce qui ne transporte pas n'est poésie. La lyre est, en quelque manière, un instrument ailé.
4. — La haute poésie est chaste et pieuse par essence, disons même, par position ; car sa place naturelle la tient élevée au-dessus de la terre et la rend voisine du ciel. De là, comme les esprits immortels, elle voit les âmes, les pensées et peu les corps.
5- — Quiconque n'a Jamais été pieux ne deviendra jamais poète. L'exemple de Voltaire même ne dément pas cette assertion. Il fut enfant, et ce qui prouve qu'il avait été dominé par les impressions religieuses, c'est qu'il passa sa vie à les rappeler, à les décrier et à les combattre.
6. — Les poètes ont cent fois plus de bon sens que les philosophes. En cherchant le beau, ils rencontrent plus de
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vérités que les philosophes n'en trouvent en cherchant le vrai.
7. — Les autres écrivains placent leurs pensées devant notre attention; les poètes gravent les leurs dans notre souvenir. Us ont un langage souverainement ami de la mémoire, moins encore par son mécanisme que par sa spiritualité. H sort des figures de leurs mots, et des images des choses qu'ils ont touchées,
8. — Les beaux vers sont ceux qui s'exhalent comme des sons ou des parfums.
9. — Tous les vers excellents sont comme des impromptus faits à loisir. On peut dire de ceux qui ne sont pas nés comme d'eux-mêmes, et sortis tout à coup des flancs d'une paisible rêverie : Prolem sine maire creatam. Ils ont tous quelque chose d'imparfait et de non achevé.
10. — H y a des vers qui, par leur caractère, semblent appartenir au règne minéral : ils ont de la ductilité et de l'éclat ; d'autres, au règne végétal : ils ont de la sève ; d'autres, enfin, au règne animal ou animé, et ils ont de la vie. Les plus beaux sont ceux qui ont de l'âme, ils appartiennent aux trois règnes, mais à la muse encore plus.
11. — Les vers ne s'estiment ni au nombre ni au poids, mais au titre.
12- — Les belles poésies épiques, dramatiques, lyriques ne sont autre chose que les songes d'un sage éveillé.
13. — Dans l'ode, il faut laisser au poète, pour repos et pour délassement, le plaisir de parler de lui.
14. — Quelquefois l'âme, en partant d'un sentiment, franchit tout, poiu" en atteindre un autre dont elle éprouve le besoin. Les strophes de l'ode en offi*ent de fréquents exemples. Il n'y en a pas moins entre elles un indissoluble Hen ; elles sont unies des nœuds de la nécessité, nœuds éternels, célestes et ravissants.
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15. — Dans le style poétique, chaque mot retentit comme le son d'une lyre bien montée, et laisse toujours après lui un grand nombre d'ondulations.
16. — On ne peut trouver de poésie nulle part quand on n'en porte pas en soi.
17. — Les mots s'iEuminent quand le doigt du poète y fait passer son phosphore.
18. — Les mots des poètes conservent du sens, même lorsqu'ils sont détachés des autres, et plaisent isolés comme de beaux sons. On dirait des paroles lumineuses, de l'or, des perles, des diamants et des fleurs.
19. — H faut que les mots, pour être poétiques, soient chauds du souffle de l'âme, ou humides de son haleine.
20. — Comme ce nectar de l'abeille qui change en miel la poussière des fleurs, ou comme cette liqueur qui convertit le plomb en or, le poète a un souffle qui enfle les mots, les rend légers et les colore. H sait en quoi consiste le charme des paroles, et par quel art on bâtit avec elles des édifices enchantés.