‹ Journal d'Eugénie de GuérinChapitre 5 sur 6 · IL ÉTAIT LA GLOIRE ET LA JOIE DE MON CŒUR · texte numérisé non relu

IL ÉTAIT LA GLOIRE ET LA JOIE DE MON CŒUR

On ! QUE C'EST UN DOUX NOM ET PLEIN DE DILECTION Ql'E LE NOM DE FRÈRE '

Vendredi, 19 juillet, à 11 heures 1/2, date éternelle !

E 21 juillet 1839. — Non, mon ami, la mort ne nous séparera pas, ne t'ôtera pas de ma pensée : la mort ne sépare que le corps ; l'âme, au lieu d'être là, est au ciel, et ce changement de demeure note rien à ses affections. Bien loin de là, j'espère; on aime mieux au ciel où tout se divinise. O mon ami, Maurice, Maurice, es-tu loin de moi, m'entends-tu ? Qu'est-ce que les lieux où tu es mainte* nnnt? Qu'est-ce que Dieu si beau, si puissant, si bon, qui te rend heureux par sa vue ineffable en te dévoilant l'éternité ? Tu vois ce que j'attends, tu possèdes ce que j'espère, tu .sais ce que je crois Mystères de l'autre que vous êtes profonds, que vous êtes terribles, que quelquefois vouï

lyj JOURNAL D'EUGÉNIE DE GUÉRIN

doux! oui, bien doux, quand je pense que le ciel est le lieu du bonheur. Pauvre ami, tu n'en as eu guère ici-bas, de bonheur , ta vie si courte n'a pas eu le temps du repos. O Dieu! soutenez-moi, établissez mon cœur dans la foi. Hélas ! je n'ai pas assez de cet appui. Que nous t'avons gardé et caressé et baisé, ta femme et nous tes sœurs, mort dans ton lit, la tête appuyée sur un oreiller comme si tu dormais ! Puis nous t'avons suivi dans le cimetière, dans la tombe, ton dernier lit, prié et pleuré, et nous voici, moi t'écrivant comme dans une absence, comme quand tu étais à Paris. Mon ami, est-il vrai, ne te reverrons-nous plus nulle part sur la terre? Oh ! moi je ne veux pas te quitter; quelque chose de doux de toi me fait présence, me calme, fait que je ne pleure pas. Quelquefois larmes à torrents, puis l'âme sèche. Est-ce que je ne te regretterais pas? Toute ma vie sera de deuil, le cœur veuf, sans intime union. J'aime beaucoup Marie et le frère qui me reste, mais ce n'est pas avec notre sympathie. Reçu une lettre de ton ami d'Aurevilly pour toi Déchirante lettre arrivée sur ton cercueil. Que cela m'a fait sentir ton absence '. Il faut que je quitte ceci, ma tête n'y tient pas, parfois je me sens des ébranlements de cerveau. Que n'ai-je des larmes ! J'y noierais tout

Le 22. — Sainte Madeleine aujourd'hui, celle à qui il a été beaucoup pardonné parce qu'elle a beaucoup aimé. Que cette pensée, qui m est venue pendant la messe que nous avons entendue pour toi, m'a consolée sur ton âme! Oh! cette âme aura été pardonnée, mon Dieu, je me souviens de tout un temps de foi et d'amour qui n'aura pas été perdu devant vous.

Où l'éternité réside On retrouve jusqu'au passé.

Le passé de la vertu surtout, qui doit couvrir les faiblesses, les erreurs présentes. Oh! que ce monde, cet autre monde où tu es m'occupe Mon ami, tu m'élèves en haut, mon âme se détache de plus en plus de la terre , la mort, je crois, me ferait plaisir.

Eh! que ferions-nous de l'éternité en ce monde? Visites de ma tante Fontenilles, d'Elisa, de M. Limer, d'Hippolyte, de Thérèse, tout monde, hélas ! qui devait venir en joie de noces, et qui sont là pour un enterrement Ainsi changent les choses. Ainsi Dieu le veut Bonsoir, mon ami. Oh ! que nous avons prié ce matin sur ta tombe, ta femme, ton père et tes sœurs !

Des visites, toujours des visites. Oh ! qu'il est triste de voir des vivants, d'entrer en conversation, de revoir le cours ordinaire des choses, quand tout est changé au cœur ! Mon pauvre ami. quel vide tu me fais ! Partout ta place sans t'y voir... Ces jeunes filles, ces jeunes gens, nos parents, nos voisins, qui remplissent en ce moment le salon, qui sont autour de toi

mort, t'entoureraient vivant et joyeux, car tu te plaisais avec eux, et leur jeune gaîté t'égayait.

Lettre touchante de l'abbé de Rivières, qui te pleure en ami; pareille lettre de sa mère pour moi. Expression la plus tendre de regret, douleur de mère mêlée à la mienne. Oh! elle savait que tu étais le fils de mon cœur.

Au retour de...

Sans date. — Je ne sais ce que j'allais dire hier à cet endroit interrompu. Toujours larmes et regrets. Cela ne passe pas, au contraire : les douleurs profondes sont comme la mer, avancent, creusent toujours davantage. Huit soirs ce soir que tu reposes là-bas, à Andillac, dans ton lit de terre. O Dieu, mon Dieu 1 consolez-moi ! Faites-moi voir et espérer au-delà de la tombe, plus haut que n'est tombé ce corps. Le ciel, le ciel ! oh ! que mon âme monte au ciel !

Aujourd'hui grande venue de lettres que je n'ai pas lues. Que lire làdedans? Des mots qui ne disent rien. Toute consolation humaine est vide. Que j'éprouve cruellement la vérité de ces paroles de Y Imitation ! Ta berceuse est venue, la pauvre femme, toute larmes, et portant gâteaux et figues que tu aurais mangés. Quel chagrin m'ont donné ces figues! Le plus petit plaisir que je te vois venir me semble immense. Et le ciel si beau, et les cigales, le bruit des champs, la cadence des fléaux sur l'aire, tout cela qui te charmerait me désole. Dans tout je vois la mort. Cette femme, cette berceuse qui t'a veillé et tenu un an malade sur ses genoux, m'a porté plus de douleur que n'eût fait un drap mortuaire. Déchirante apparition du passé : berceau et tombe. Je passerais la nuit ici avec toi sur ce papier ; mais l'âme veut prier, l'âme te fera plus de bien que le cœur.

Chaque fois que je pose la plume ici, une lame me passe au cœur. Je ne sais si je continuerai d'écrire. A quoi sert ce Journal? Pour qui ? hélas! Et cependant je l'aime, comme on aime une boîte funèbre, un reliquaire où se trouve un cœur mort, tout embaumé de sainteté et d'amour. Ainsi ce papier où je te conserve, ami tant aimé, où je te garde un parlant souvenir, où je te retrouverai dans ma vieillesse... si je vieillis. Oh oui ! viendront les jours où je n'aurai de vie que dans le passé, le passé avec toi, près de toi jeune, intelligent, aimable, sensibilisant tout ce qui t'approchai: que je te vois, tel que tu nous as quittés. Maintenant je ne sais ce qu'est ma vie, si je vis. Tout est changé au dedans, au dehors O moi) Dieu ! que ces lettres sont déchirantes, ces lettres du bon marquis et de ton ami surtout. Oh! celles-ci, qu'elles m'ont lait pleurer! 11 va la-dedans tant de larmes pour mes larmes ! Cet intime ami me touche comme ferait te voir. Mon cher Maurice, tout ce que tu as aime m'est cher, nie semble une por-

tion de toi-même. Frère et sœur nous serons avec M. d'Aurevilly ; il se dit mon frère.

Lu les Confessions de saint Augustin à l'endroit de la mort de son ami. Trouvé un charme de vérité, une saillante expression de douleur à cette lecture qui m'a fait du bien. Les saints savent toujours mêler quelque chose de consolant à leurs larmes.

Le 28. — Rien n'est poignant comme le retour des mêmes personnes dans des jours tout différents, revoir en deuil qui vous avait porté la joie. Sa tante, la tante de Caroline, celle qui, il y a deux ans, nous amenait ta fiancée, est arrivée, est ici où tu n'es pas...

Le 4 août. — A pareil jour vint au monde un frère que je devais bien aimer, bien pleurer, hélas ! ce qui va souvent ensemble. J'ai vu son cercueil dans la même chambre, à la même place où, toute petite, je me souviens d'avoir vu son berceau, quand on m'amena de Gaillac où j'étais, pour son baptême. Ce baptême fut pompeux, plein de fête, plus qu'aucun autre de nous, marqué de distinction. Je jouai beaucoup et je repartis le lendemain, aimant fort ce petit enfant qui venait de naître. J'avais cinq ans. Deux ans après je revins, lui portant une robe que je lui avais faite. Je lui mis sa robe et le menai par la main le long de la garenne du nord, où il fit quelques pas tout seul, les premiers, ce que j'allai annoncer en grande joie à ma mère : « Maurice, Maurice a marché seuil » Souvenir qui me vient tout mouillé de larmes.

Le 6. — Journée de prières et de pieuse consolation : pèlerinage de ton ami, le saint abbé de Rivières, à Andillac, où il a dit la messe, où il est venu prier avec tes sœurs près de la tombe. Oh ! que cela m'a touchée; que j'ai béni dans mon cœur ce pieux ami agenouillé sur tes restes, dont l'âme, par-delà ce monde, soulageait la tienne souffrante, si elle souffre I Maurice, je te crois au ciel. Oh! j'ai cette confiance, que tes sentiments religieux me donnent, que la miséricorde de Dieu m'inspire. Dieu si bon, si compatissant, si aimant, si Père, n'aurait- il pas eu pitié et tendresse pour un fils revenu à lui? Oh! il y a trois ans qui m'a 111 igent ; je voudrais les effacer de mes larmes. Mon Dieu, tant de supplications ont été faites ! Mon Dieu, vous les avez entendues, vous les aurez exaucées. O mon âme, pourquoi es-tu triste et pourquoi me troubles-tu °

Le 13. — Besoin d'écrire, besoin de penser, besoin d'être seule, non pas seule, avec Dieu et toi. Je me trouve isolée au milieu de tous. O solitude vivante, que tu seras longue!

Le 17. — Commence à lire les Saints désirs de la mort, lecture de mon

goût. Mon unie vit dans un cercueil. Oh! oui. enterrée, ensevelie en toi,

mon ami ; de même que je vivais en ta vie, je suis morte en ta mort. Morte

illt bonheur, à toute espérance ici-bas. J'avais tout mis en toi, comme

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une mère en son fils: j'étais moins sœur que mère. Te souviens-tu que je me comparais à Monique pleurant son Augustin, quand nous parlions de mes afflictions pour ton Ame, cette chère âme dans l'erreur? Que j'ai demandé à Dieu son salut, prie, supplié! Un saint piètre médit : c Votre frère reviendra. » Oh ! il est revenu, et puis m'a quittée pour le ciel, pour le ciel, j'espère II y a eu des signes évidents de grâce, de miséricorde dans cette mort. Mon Dieu, j'ai plus à vous bénir qu'à me plaindre. Vous en avez fait un élu parles souffrances qui rachètent, par l'acceptation et résignation qui méritent, parla foi qui sanctifie. Oh! oui, cette foi lui était revenue vive et profonde ; cela s'est vu dans des actes religieux, des prières, des lectures, et dans ce baiser à la croix fait avec tant d'âme et d'amour un peu avant de mourir ! Oh ! moi qui le voyais faire, qui le regardais tant dans ses dernières actions, j'ai dit, mon Dieu, j'ai dit qu'il s'en allait en paradis. Ainsi unissent ceux qui s'en vont dans la vie meilleure.

Maurice, mon ami, qu'est-ce que le ciel, ce lieu des amis? Jamais ne me donneras-tu signe de là? Ne t'entendrai-je pas, comme on dit que quelquefois on entend les morts? Oh ! si tu le pouvais, s'il existe quelque communication entre ce monde et l'autre, reviens ! Je n'aurai pas peur un soir de voir une apparition, quelque chose de toi à moi qui étions si unis. Toi au ciel et moi sur la terre, oh ! que la mort nous sépare! J'écris ceci à la chambrette, cette chambrette tant aimée où nous avons tant causé ensemble, rien que nous deux. Voilà ta place et là la mienne. Ici était ton portefeuille si plein de secrets de cœur et d'intelligence, si plein de toi et de choses qui ont décidé de ta vie. Je le crois, je crois que les événements ont influé sur ton existence. Si tu étais demeuré ici. tu ne serais pas mort. Mort! terrible et unique pensée de ta sœur.

Le 20. — Il ier allée à Cahuzac entendre la messe pour toi en union de celle que le prince de Hohenlohe offrait en Allemagne pour demander à Dieu ta guérison, hélas ! demandée trop tard. Quinze jours après ta mort, la réponse est venue m'apporter douleurs au lieu d'espérance. Que de regrets de n'avoir pas pensé plus tôt à ce moyen de salut, qui en a sauvé tant d'autres ! C'est sur des faits bien établis que j'avais eu recours au saint thaumaturge, et je croyais tant au miracle! Mon Dieu, j'y crois encoi\ crois en pleurant. Maurice, un torrent de tristesse ma passé sur l'âme aujourd'hui. Chaque jour agrandit ta perte, agrandit mon cœur pour les regrets. Seule dans le bois avec mon père, nous nous sommes assis à l'ombre, parlant de toi. Je regardais l'endroit où tu vins t'asseoir il v a deux ans, le premier jour, je crois, où tu fis quelques pas dehors. Oh! quel souvenir de maladie et de guérison ! Je suis triste à la mort. Je voudrais te voir Je prie Dieu à tout moment de me faire des âmes, est-il si loin de nous, le ciel du temps de celui de l'éternité

profondeur, ô mystères de l'autre vie qui nous sépare ! Moi qui étais si en peine sur lui, qui cherchais tant à tout savoir, où qu'il soit maintenant, c'est fini. Je le suis dans les trois demeures, je m'arrête aux délices, je passe aux souffrances, aux gouffres de feu. Mon Dieu, mon Dieu, non! Que mon frère ne soit pas là, qu'il n'y soit pas ! Il n'y est pas; son âme, l'âme de Maurice parmi les réprouvés... Horrible crainte, non! Mais au purgatoire où l'on souffre, où s'expient les faiblesses du cœur, les doutes de l'âme, les demi-volontés au mal. Peut-être mon frère est là qui souffre et nous appelle dans les gémissements comme il faisait dans les souffrances du corps : « Soulagez-moi, vous qui m'aimez. »Oui, mon ami, par la prière. Je vais prier; je l'ai tant fait et le ferai toujours. Des prières, oh! des prières pour les morts, c'est la rosée du purgatoire.

Sophie m'a écrit, cette Sophie, amie de Marie, qui m'aime en elle et vient me consoler. Mais rien d'humain ne console. Je voudrais aller en Afrique porter ma vie à quelqu'un, m'employer au salut des Arabes dans l'établissement de M1" Vialar. Mes jours ne me sembleraient pas vides, inutiles comme ils sont. Cette idée de cloître qui s'en était allée, qui s'était retirée devant toi, me revient.

Le rosier, le petit rosier des Coques, a fleuri. Que de tristesses, de craintes, de souvenirs épanouis avec ces fleurs, renfermés dans ce vase donné par Marie, emporté dans notre voyage, avec nous dans la voiture de Tours à Bordeaux, de là ici ! Ce rosier te faisait plaisir ; tu te plaisais à le voir, à penser d'où il venait. Je voyais cela et comme étaient jolis ces petits boutons et cette petite verdure.

Le 22. — Mis au doigt la bague antique que tu avais prise et mise ici il y a deux ans, cette bague qui nous avait tant de fois fait rire quand je te disais : « Et la bague? » Oh! qu'elle m'est triste à voir et que je l'aime ! Mon ami, tout m'est relique de toi.

La mort nous revêtira de toute chose. Consolante parole que je viens de méditer, qui me revêt le cœur d'espérance, ce pauvre cœur dépouillé.

Comme j'aime ses lettres, ces lettres qui ne viennent pas ! Mon Dieu, recevez ce que j'en souffre et toutes les douleurs de cette affection. Voilà que cette âme m'attriste, que son salut m'inquiète, que je souffrirais le martyre pour lui mériter le ciel. Exaucez, mon Dieu, mes prières : éclairez, attirez, touchez cette âme si faite pour vous connaître et vous servir! Oh ! quelle douleur de voir s'égarer de si belles intelligences, de si nobles créatures, des êtres formés avec tant de faveur, où Dieu semble avoir mis toutes ses complaisances comme en des fils bien-aimés, les mieux faits à son image 1 Ah ! qu'ils sont à plaindre ! que mon âme souvent les pleure avec Jésus venu pour les sauver! Je voudrais le salut de tous, que tous profitent de la rédemption qui s'étend à tout le genre humain. Mais le

cœur a ses élus, et pour ceux-là on a cent fois plus de désirs et de crainte. Cela n'est pas défendu. Jésus, n'aviez-vous pas votre Jean bien-aimé, dont les apôtres disaient que, par amour, vous feriez qu'il ne mourrait pas? Faites qu'ils vivent toujours, ceux que j'aime, qu'ils vivent de la vie éternelle! Oh! c'est pour cela, pas pour ici que je les aime. A peine, hélas! si l'on s'y voit. Je n'ai fait que l'apercevoir; mais l'âme reste dans l'âme.

Le 25. — Tristesse et communion; pleuré en Dieu; écrit à ton ami; lu Pascal, l'étonnant penseur. J'ai recueilli cette pensée sur l'amour de Dieu, qu'on aime sans le connaître : Le cœur a ses raisons que la raison ne comprend pas. Bien souvent j'ai senti cela.

Le 26. — Quelques gouttes de pluie sur la terre ardente. Peut-être orage ce soir, ramassé par ces vapeurs. Qu'il tonne, qu'il passe des torrents d'eau et de vent! je voudrais du bruit, des secousses, tout ce qui n est pas ce calme affaissant. — Si j'écrivais sa vie, cette vie si jeune, si riche, si rare, si rattachée à tant d'événements, à tant d'intérêts, à tant de cœurs ! peu de vies semblables.

Le 27. — Je ne sais, sans mon père, j'irais peut-être joindre les sœurs de Saint-Joseph, à Alger Au moins ma vie serait utile. Qu'en faire à présent? Je l'avais mise en toi, pauvre frère ! Tu me disais de ne pas te quitter. En effet, je suis bien demeurée près de toi pour te voir mourir. Un ccce homo, l'homme de douleur, tous les autres derrière celui-là Souffrances de Jésus, saints désirs de la mort, uniques pensées et méditations. Ecrit à Louise comme à Marie ; il fait bon écrire à celle-là. Et lui, pourquoi ne pas écrire, ton frère? Serait-il mort aussi? Mon Dieu, que le silence m'effraye à présent : pardonnez-moi tout ce qui me fait peur. L'âme qui vous est unie, qu'a-t-elle à craindre ? Ne vous aimerais-je pas, mon Dieu, unique et véritable et éternel amour? Il me semble que je vous aime, comme disait le timide Pierre, mais pas comme Jean, qui s'endormait sur votre cœur. Divin repos qui me manque! Que vais-je chercher dans les créatures? Me faire un oreiller d'une poitrine humaine, hélas ! j'ai vu comme la mort nous l'ôte. Plutôt m'appuyer, Jésus, sur votre couronne d'épines.

Le 28. — Saint Augustin aujourd'hui, ce saint qui pleurait si tendrement son ami et d'avoir aimé Dieu si tard. Que je n'aie pas ces deux regrets : oh ! que je n'aie pas cette douleur à deux tranchants, qui me fendrait l'Ame à la mort! Mourir sans amour, c'est mourir en enfer. Amour divin, seul véritable. Les autres ne sont que des ombres.

Accablement, poids de douleurs ; essayons de soulever ce mont de tristesse. Que faire? Oh! que l'âme est ignorante! Il faut s'attacher à Dieu, à celui qui soulève et le vaisseau et la mer. Pauvre nacelle, que je suis sur un océan de larmes '.

Recueillir chaque jour une pensée. Voici celle d'aujourd'hui : « C'est une chose horrible de sentir continuellement s'écouler ce qu'on possède et qu'on puisse s'y attacher, sans avoir envie de chercher s'il n'y a point quelque chose de permanent. » — Beaucoup lu, soigné de petits oiseaux qu'on a apportés, sans goût, par pitié, toutes mes affections mortes : toutes, hormis celle que la mort m'a prise.

Le 29. — L'homme est un roseau pensant.

Le 30. — Qu'il faisait bon ce matin dans la vigne, cette vigne aux raisinschasselas que tu aimais ! En m'y voyant, en mettant le pied où tu l'avais mis, la tristesse m'a rempli l'âme. Te me suis assise à l'ombre d'un cerisier, et là, pensant au passé, j'ai pleuré. Tout était vert, frais, doré de soleil, admirable à voir. Ces approches d'automne sont belles, la température adoucie, le ciel plus nuage, des teintes de deuil qui commencent. Tout cela, je l'aime, je m'en savoure l'œil, m'en pénètre jusqu'au cœur, qui tourne aux larmes. Vu seule, c'est si triste! Toi, tu vois le ciel ! Oh ! je ne te plains pas. L'âme doit goûter d'ineffables ravissements,

Se plongeant dans l'extase où fut l'aveugle-né Quand le jour apparut à son œil étonné.

Le 31. — Quelle différence de ce que je dis à ce que je dirais s'il vivaitl Mon Dieu, tout est changé en moi et hors de moi : la mort étend quelque chose de noir sur toutes choses. — Ecrit à Misy sur la mort de son oncle Jules de Roquefeuil, disparu tout jeune de ce monde. De tous côtés, des tombes s'ouvrent.

« Cet étrange secret dans lequel Dieu s'est retiré, impénétrable à la vue de l'homme, est une grande leçon pour nous portera la solitude loin de la vue des hommes. »

« L'homme est ainsi fait qu'à force de lui dire qu'il est un sot, il le croit; et à force de se le dire à soi-même, on le croit... ~>>

« ... Dieu a créé l'homme avec deux amours : l'un pour Dieu, l'autre pour soi-même... Le péché étant arrivé, l'homme a perdu le premier de ces amours, et l'amour pour soi-même étant resté seul dans cette grande âme capable d'un amour infini, cet amour-propre s'est étendu et débordé dans le vide que l'amour de Dieu a laissé (1). »

Il pleut ; cette pluie, qui reverdit prés et bois, tombe sur la terre qui te couvre et dissout tes restes au cimetière, là-bas, à Andillac. Qu'on est heureux de penser qu'il y a dans l'homme quelque chose que n'atteint pas la destruction !

« Il est des créatures que vous retirez de ce monde pour de légères fai-

(1) Pascal, Pensées : Lettres sur la mort de son père.

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blesses; c'est par amour et pour leur sauver de nouvelles chutes.?/ — Si on ne savait que cette pensée est de Shakespeare, on la croirait de Fénclon. Oh ! je sais à qui je l'applique.

Le 5 septembre. — Une lettre de Marie, la triste Marie, qui récite tous les jours l'office des morts. Ainsi le cœur de la femme : même en se tournant vers Dieu, il regarde ses affections.

Le 9. — Le découragement me prend pour tout dans la vie. Je ne continuerai pas d'écrire. A quoi bon ce mémorandum? Pourquoi? puisque ce ne peut être pour lui ! Quand il vivait, j'avais en lui mou soutien ; j'avais mon plaisir dans la pensée de lui faire plaisir. — Cela ôté, que reste-t-il à ces distractions humaines, lectures, pensées, poésie ? rien que leur valeur, qui n'est rien.

Ecrit à Marie, autre poésie vivante encore. Je lui dis : « Croyez une vous êtes aimée du coeur le plus mort. »

Le 25. — Encore à Marie.

Le 30. — A mon frère de Paris, le frère de celui de la tombe.

Plus d'écriture ici, plus de pensées; l'illusion n'est plus possible; à chaque mot, à chaque ligne, je vois qu'il ne me lira pas. Mon Dieu, j'avais tant l'habitude de lui tout dire ; je l'aimais tant! « Le plus grand malheur de la vie, c'est d'en rompre les relations. » Oh ! que j'éprouve la vérité do ces mots, qui m'avaient frappée dans un livre aux Coques.

J'ai besoin du Ciel.

Ce n'est pas pour rien que nous nous serons rencontrés dans la vie. Jo tâcherai, mon Dieu, de les tourner vers vous.

Je voudrais que le ciel fut tout tendu de noir,

Et qu'un bois de cyprès vînt à couvrir la terre;

Que le jour ne fût plus qu'un soir.

Une gazelle errante S'abrite en cette tour, Et l'hirondelle y chante, Y chante nuit et jour.

Le 3 octobre. — Ecrit à Paris. Oh 1 quel jour anniversaire de mon départ, l'an dernier! — Dirai-je ici tous les souvenirs qui me viennent, larmes, regrets, passé perdu, sitôt changé en deuil? — Mon cœur est plein, il veut pleurer. — Maurice, Maurice, n'est-ce pas vrai, les pressentiments? Quand je pense à ceux qui me tourmentaient dans la route et à Paris et le jour de la noce, et qui se sont accomplis I Je rêvais mort; je ne voyais que draperies mortuaires dans ce salon où l'on dansait, où je dansais dans ma tristesse, car jo voulais écarter ces pensées.

N'est-ce pas temps perdu que de rappeler ces choses, mon Dieu ! Je suis seule devant vous : je pourrais mieux faire que de m'affliger. N'êtes-vous pas là pour mon espérance, pour ma consolation, pour me faire voir un monde meilleur où est mon frère?

Le 4. — Je voulais envoyer à son ami deux grenades du grenadier dort il a travaillé le pied quelques jours avant sa mort. Ce fut son dernier mouvement sur la terre.

Le 6. — A l'heure qu'il est, midi, premier dimanche d'octobre, j'étais à Paris, j'étais dans ses bras, place Notre-Dame-des-Victoires. Un an passé, mon Dieu ! — Que je fus frappée de sa maigreur, de sa toux, moi qui l'avais rêvé mort dans la route ! — Nous allâmes ensemble à Saint-Sulpice, à la messe à une heure. Aujourd'hui à Lentin, dans la pluie, les poignants souvenirs et la solitude... Mais, mon âme, apaise-toi avec ton Dieu que tu as reçu dans cette petite église. C'est ton frère, ton ami, le bien-aimé souverain que tu ne verras pas mourir, qui ne te manquera jamais ni en cette vie ni en l'autre. Consolons-nous dans cette espérance, et qu'en Dieu on retrouve tout ce qu'on a perdu. Si je pouvais m'en aller en haut ; si je trouvais dans ma poitrine ce souffle qui vient le dernier, ce souffle des mourants qui porte l'âme au ciel, oh I je n'aurais pas beaucoup de regrets à la vie. Mais la vie c'est une épreuve, et la mienne est-elle assez longue ; ai-je assez souffert? Quand on se porte au Calvaire, on voit ce que coûte le ciel. Oh! bien des larmes, des déchirements, des épines, du fiel et du vinaigre. Ai-je goûté de tout cela? Mon Dieu, ôtez-moi la plainte, soutenez-moi dans le silence et la résignation au pied de la Croix, avec Marie et les femmes qui vous aimèrent.

Le 19. — Trois mois aujourd'hui de cette mort, de cette séparation. Oh! la douloureuse date, que néanmoins je veux écrire chaque fois qu'elle reviendra. Il y a pour moi une si attachante tristesse dans ce retour du 19, que je ne puis le voir sans le marquer dans ma vie, puisque je note ma vie. Eh ! qu'y mettrais-je maintenant, si je n'y mettais mes larmes, mes souvenirs, mes regrets de ce que j'ai le plus aimé? C'est tout ce qui vous viendra, ô vous qui voulez que je continue ces cahiers, mon tous les jours au Cayla. J'allais cesser de le faire, il y avait trop d'amertume à lui parler dans la tombe ; mais puisque vous êtes là, frère vivant, et avez plaisir de m'entendre, je continue ma causerie intime ; je rattache à vous ce qui restait là, tombé brisé par la mort, /écrirai pour vous comme j'écrivais pour lui. Vous êtes mon frère d'adoption, mon frère de cœur. 11 y a là-dedans illusion et réalité, consolation et tristesse : Maurice partout. C'est donc aujourd'hui, 19 octobre, que je date pour vous et que je marque ce jour comme une époque dans ma vie, ma vie d'isolement, de solitude, d'inconnue qui s'en va vers quelqu'un du monde, vers vous à Paris, comme à

peu près, je vous l'ai dit, je crois si Eustoquie, de son désert de Bethléem, eût écrit à quelque élégant chevalier romain. Le contraste est piquant mais ne m'étonne pas. Quelqu'un, une femme, me disait qu'à ma place elle serait bien embarrassée pour vous écrire. Moi, je ne comprends pas pourquoi je le serais. Rien ne me gêne avec vous. En vérité, pas plus qu'avec Maurice, vous m'êtes lui au cœur et à l'intelligence. C'est à ce point de vue que se met notre intimité.

Le 20. — La belle matinée d'automne! Un air transparent, un lever du jour radieusement calme, des nuages en monceaux, du nord au midi, des nuages d'un éclat, d'une couleur molle et vive, du coton d'or sur un ciel bleu. C'était beau, c'était beau! Je regrettais d'être seule à le voir. J';ii pensé à notre peintre et ami, M. Augier, lui qui sent si bien et prend sitôt le beau dans son âme d'artiste. Et puis Maurice et puis vous, je vous aurais voulu voir tous sous mon ciel du Cayla ; mais devons-nous nous rencontrer jamais plus sur la terre !

En allant au Pausadou, j'ai voulu prendre une fleur très jolie. Je l'ai laissée pour le retour, et j'ai passé par un autre chemin. Adieu, ma fleur. Quand j'y reviendrais, où serait-elle? Une autre fois, je ne laisserai pas mes fleurs en chemin. Que de fois cependant cela n'arrive-t-il pas dans la vie?

Dimanche aujourd'hui. Revu à Andillac cette tombe toute verdoyante d'herbe. Comme c'est venu vite, ces plantes ! Comme la vie se hâte sur la mort, et que c'est triste à notre vue ! Que ce serait désolant, sans la foi qui nous dit que nous devons renaître, sortir de ces cimetières où nous semblons disparus !

Le 21. — Tonnerre, orage, tempête au dehors, mais calme au dedans, ce calme d'une mer morte, qui a sa souffrance aussi bien que l'agitation. Le repos n'est bon qu'en Dieu, ce repos des âmes saintes qui, avant la mort, sont sorties de la vie. Heureux dégagement ! Je meurs d'envie de tout ce qui est céleste : c'est qu'ici-bas tout est vil et porte un poids de terre.

Lu quelques pages d'un voyage en Espagne. Singulier peuple de brigands et de moines. Les moines sont tombés, que reste-t-il maintenant? Nous le voyons, des égorgeurs : Don Carlos à Bourges, l'héritier de Ferdinand le Catholique mis hors du trône et du rovaume, prisonnier en France. Cette lecture m'intéresse. C'est l'élégant journal d'un vovageur aimable, qui cause en courant, et peint, avec le bon ton et la grâce d'esprit d'un homme du monde, tout ce qu'il rencontre. Les lourdes descriptions m'assomment. J'aime aussi M. de Custine, qui m'amuse, quoiqu'il soit parfois un peu long; mais c'est comme la longueur d'un bal. Puis il vient si peu de livres au Cayla, que, pour peu qu'ils puissent plaire, ils plaisent beaucoup.

Le 22. — Une lettre de Marie, de Marie ma sœur, qui m'a quittée pour quelques jours avec Erembert. Me voici seule avec mon père. Que notre famille est réduite, et je tremble en pensant que le cercle peut encore se rétrécir!

Lu quelques passages des Saints Désirs de la Mort, livre pieusement spirituel que j'aime, lecture qui porte au ciel. J'en ai besoin pour mon âme qui tombe, qui s'affaisse sous le poids de la vie. On peut se distraire dans le monde, mais les choses seules de la foi soutiennent. Que je plains les âmes tristes qui ne savent pas cela, ou ne le veulent pas croire ! J'en ai tant parlé à Maurice; j'en parle à tout ce que j'aime, des choses de l'éternité; car, voyez-vous, je n'aime pas pour ce monde, ce n'est pas la peine : c'est le ciel le lieu de l'amour.

Le 24. — Lecture, ni écriture, ni prière ne peuvent empêcher les larmes aujourd'hui. Mon pauvre Maurice ! Je me suis mise à penser à tout ce qu'il a souffert, physiquement et dans l'âme, les derniers temps de sa vie. Que cette vue est déchirante ! Mon Dieu, ne l'aurez-vous pas soutenu?

Le 27. — Nulle envie d'écrire depuis deux jours. Si je reprends la plume aujourd'hui, c'est qu'en ouvrant mon portefeuille vert, j'ai vu ce cahier et j'y mets, que mon père vient de me remettre, un paquet de lettres de son cher Maurice, et de ses cheveux, pour les renfermer, ces précieux restes, avec les autres que j'ai. O enterrement ! Ecrirai-je ce que je sens, ce que je pense, ce que je souffre ? Je n'écris pas : je ne parlerais que du ciel et d'une tombe, de ces choses qui ne doivent se dire qu'à Dieu.

Le ier novembre. — Quel anniversaire ! J'étais à Paris, assise seule dans le salon devant une table, pensant, comme à présent, à cette fête des Saints. Il vint, Maurice, me trouver, causer un peu d'âme et de cœur, et me donna un cahier de papier avec un « Je veux que tu m'écrives là ton tous les jours à Paris ». Oh! pauvre ami ! je l'ai bien écrit, mais il ne l'a pas lu! (1) Il a été enlevé si subitement, si rapidement, avant d'avoir le temps de rien faire, ce jeune homme né pour tant de choses, ce semblait. Mais Dieu en a disposé autrement que nous ne pensions. 11 est de belles âmes dont nous ne devons voir ici que les apparences, et dont l'entière réalisation s'achève ailleurs, dans l'autre vie. Ce monde n'est qu'un lieu de transition, comme les saints l'ont cru, comme l'âme qui pressent le quelque autre part le croit aussi, Et, quel bonheur que tout ne soit pas ici ! Impossible, impossible! Si nous finissions à la tombe, le bon Dieu serait méchant ; oui, méchant, de créer pour quelques jours des créatures malheureuses : horrible à penser. Rien que les larmes font croire à l'immortalité Maurice a fini son temps de souffrance, j'espère, et aujourd'hui je le vois à tout moment parmi les

(1) Ce cahier a échappé aussi à nos recherches.

journal d'Eugénie dp. guérin 1^1

bienheureux ; je mu dis qu'il doit y être, qu'il plaint ceux qu'il voit sur la terre, qu'il me désire où il est, comme il me désirait à Paris. Ali ! mon Dieu, ceci me rappelle que nous étions ensemble à pareil jour, l'an dernier; que j'avais un frère, un ami que je ne puis plus ni voir ni entendre. Plus de rapports après tant d'intimité! C'est en ceci que la mort est désolante. Pour le retrouver, cet être aimé et tant uni au cœur, il faut plonger dans la tombe et dans l'éternité. Qui n'a pas Dieu avec soi en cet effroi, que devenir? Que devenez-vous, vous, ami tant atterré par sa mort, quand votre douleur se tourne vers l'autre monde? Oh ! la foi ne vous manque pas, sans doute: mais avez-vous une foi consolante, la foi pieuse? Pensant que trop que vous ne l'avez pas, je me prends à vous plaindre amèrement. Les sollicitudes que j'avais à cet égard pour son âme de frère, se sont toutes portées sur la vôtre, presque aussi chère Je ne puis pas dire à quel degré je l'aimais, ni auquel je l'aime : c'est quelque chose qui monte vers L'infini, vers Dieu. Là je m'arrête; à cette pensée s'attache un million de pen mortes et vives, mais surtout mortes, mon mémorandum, commencé pour lui, continué pour vous au même jour, daté de quelque joie l'an dernier et maintenant tout de larmes. Mon pauvre Maurice, j'ai été délaissée en une terre oh il y a larmes continuelles et continuelles angoisses. Le jour des Morts !

Voila les feuilles sans sève Qui tombent sur le gazon; Voilà le vent qui s\ Et gémit dans le Talion.

C'est la saison où tout ton Aux coups redoublés des vents Un vent qui vient de la tombe Moissonne aussi les vivants.

Il y a peu d'années nous disions cela ; nous récitions ces vers, Maurice et moi, errant sur des feuilles sèches, le jour des Morts. Mon Dieu, le \ tombé lui aussi, lui si jeune, le dernier né de la famille, que je comptais bien laisser en ce monde, entouré d'enfants qui m'auraient pleurée comme leur mère! Au lieu de cela, c'est moi qui pleure ; c'est moi qui rois une tombe, où est renfermé tout ce que j'ai eu d'espérance, de bonheur en affection humaine. Oh! que cela déprend de tout- | porte lame

affligée loin de cette vie. vers le lieu où n'est pas la mort. Prié, pleuré, écrit, rien autre chose aujourd'hui. O terrible fête des morts !

Le 3 novembre. — Je vous ai écrit hier, ami de Maurice, tout triste que j'étais. Il n'y a qu'à vous que je puisse parler dans les larmes, comme je

l'ai fait dans ma lettre. A Marie, cela ferait mal, à d'autres sans intérêt, et puis la douleur ne se laisse voir qu'aux intimes.

Le 5. — Posé mon front sur les mains de mon père posées sur ses genoux. Oh ! le doux oreiller ! Tout mon cœur s'était porté à ma tête dans ce repos pour en jouir. Mon père est bon, d'une bonté tendre, ardente et pour ainsi dire amoureuse, comme on dit de la bonté divine dont les pères tiennent, et il se fait aimer avec abandon. Je ne lui cache que ce qui pourrait le peiner. Les lettres de Marie, les vôtres, je lui fais tout voir. J'hésite pourtant encore à lui montrer mes cahiers, à cause de ce fond de vie quelquefois triste qui s'y trouve.

Une visite, un curé du voisinage qui m'a fait plaisir. La vue d'un prêtre, quand il est bon, est bonne aux affligés, et celui-ci est de ceux à qui les saints tireraient leur chapeau. Il nous a parlé de sa petite église, de sa petite paroisse, de ses petites croix, et, de l'un à l'autre, nous a menés à une heure de conversation que j'ai trouvée courte. En trouve-t-on autant dans le monde? Plus d'une fois, dans un salon, il m'est arrivé de bâiller dans mon mouchoir. Ce n'est pas tant l'esprit ni ce qu'on dit qui attache, qu'une certaine façon de dire.

Le facteur ! des lettres ! Oh ! sait-on ce que c'est que des lettres à la campagne? Ces chers absents qui vous reviennent en cœur et en âme. Que ne peut-on écrire au ciel !

Le 6. — Un enfant est venu m'apporter un oiseau mort qu'il avait pris sous une pierre. Pauvre oiseau ! Je suis à penser comme cette jolie petite vie d'indépendance, de chants, tout aérienne, a été atteinte comme une autre, est tombée sous ce trébuchet de la mort où tout tombe.

Je n'ai pas écrit hier et n'écrirai pas de suite. Que feriez-vous de trois cent soixante-six de mes jours presque uniformes, à voir, un an durant, passer des flots pareils ? La diversion fait l'intérêt des yeux et de l'esprit, car nous ne nous plaisons qu'en curiosité Où il n'y a pas de nouveau, on s'ennuie. 11 y a eu tels jours d'immobilité où j'ai souhaité la foudre. Que serait donc pour vous mon calme perpétuel? car, excepté ce qui me vient du cœur ou monte à la tête, rien ne fait mouvement dans ma vie.

Dans ce moment, je rentre d'une petite promenade au soleil, et rien ne bougeautour de moi, que quelques mouches qui bourdonnentà l'airchaud. Seule au grand monastère désert. Ce profond et complet isolement nie fait vivre une heure comme ont vécu des années les ermites, hommes et femmes, ces âmes retirées du monde. Sans soins matériels, sans parole qu'intérieure, sans sentiments que d'intelligence, sans vie que celle de l'âme : il y a dans ce dégagement une liberté pleine de jouissances, un bonheur inconnu, que je crois bien que pour faire durer on puisse aller cachet" à cent lieues du désert. Aussi en était-il qui quittaient la cour pour

cela, comme saint Arsène et tant d'autres qui, ayant goûté des deux, ne voulurent pas retourner au monde. C'est que le monde ne contente pas l'âme ; il l'amuse et ne la fait pas vivre : c'est ce qu'on sent pour peu qu'on avance en âge, quand le cœur se déprend des illusions comme il s'y était pris de lui-même. On se trouve tout étonné et triste près du vide que font les plaisirs en se retirant. Que devenir alors? La foi l'enseigne, le chrétien lésait. Mon pauvre Maurice ! que de fois je lui parlais ainsi, lui demandant s'il le trouvait vrai, et il ne me disait pas non. Je ne hais pas le monde néanmoins ; je sais y vivre et m'en passer, et je plains ceux qui sont ou ses esclaves ou ses fidèles, ses malheureux ou ses fous.

Voilà certes ce que je ne pensais pas écrire en revenant du soleil ; mais voilà où la solitude me mène, à l'aimer et à en parler, et cela avec vous, ami du monde. 11 faut bien que vous vous soyez fait mon frère. A un frère on dit tout ce qui vient en pensée. Je ne sais si vous vous plairez aux miennes. J'ai parfois douté si je n'ennuyais pas Maurice; mais écartant bientôt le doute (que pour rien je ne puis souffrir), j'écrivais en pleine foi lettres et cahiers qu'il aimait. Je l'ai su, bien su, ce qui lui venait de son amitié pour moi. Cher ami ! que je pense à lui aujourd'hui ; que ce matin dans la prière je me sentais portée vers l'autre vie où il est, où il m'attend comme il m'attendait à Paris ! Eh ! que nous verrons là d'autres merveilles que dans ces villes sur la boue ! Depuis cette mort, je n'estime rien la terre; Dieu m'en avait tant appris le prix; mais le comprendre, le peu qu'est ce monde, il faut que le cœur ait sa leçon, et le mien l'a eue! Maintenant je vais m'occuper d'autre chose que d'écrire ici. Avec ou sans plaisir, tant que l'âme est ici, tant qu'on a charge de vie, il faut en remplir les obligations.

Le 8. — Louise, Marie des Coques me sont arrivées ce soir par lettre : aimable rencontre des plus aimables femmes et amies que je connaisse. Ressemblant beaucoup l'une à l'autre. Marie plus développée dans le monde. Causé longuement à leur sujet avec mon père et des affections du cœur. Je l'ai consulté à cette occasion et sur un chapitre de Y Imitation qui m'avait troublée. Il m'a calmée et fait voir que je prenais les choses dans un sens trop exclusif, que ma lecture pieuse s'appliquait aux personnes des cloîtres et non à celles qui sont dans le monde. Grâce à mon père, je puis donc garder sans crainte toutes mes affections ; car. après des élans de cœur, je me retire effrayée, craignant d'aimer trop. Si le cœur s'employait ici, il n'y en aurait pas pour le ciel. Je veux porter ce qui aime dans l'autre vie

Le 10. — Caroline nous a écrit après un assez long silence, assez long pour me donner le temps de croire à un oubli. J'en avais de la peine : >e voudrais un avenir sinon d'amitié, du moins de bienveillance avec celte

ieune femme, cette femme de mon frère. Ce titre l'attache tant à mon cœur! Je serais sensiblement affectée si je la voyais se détacher entièrement. Sa lettre est bonne, marquée d'intérêt; j'en suis contente. Pauvre chère veuve, que je voudrais pouvoir l'embrasser en ce moment! Je la regarde comme une sœur qui se trompe. Il ne faut pas lui en vouloir, elle ne croit pas se tromper.

Demain matin, après l'aurore, je m'achemine chez des parents à deux lieues d'ici. Journée perdue pour écrire et pour ma vie d'habitude ; mais je reviendrai peut-être avec quelque chose de neuf, comme font les touristes, qui ont tous vu de l'extraordinaire où qu'ils aillent.

Le 12. — 11 fut un temps où je décrivais avec charme les moindres petites choses. Quatre pas dehors, une course au soleil à travers champs ou dans les bois, me laissait beaucoup à dire. Est-ce parce que je disais à Lui, et que le cœur fournit abondamment ? Je ne sais, mais n'ayant plus le plaisir de lui faire plaisir, ce que je vois n'offre pas l'intérêt que j'y trouvais jadis. Cependant rien au dehors n'est changé, c'est donc moi au dedans. Tout me devient d'une même couleur triste, toutes mes pensées tournent à la mort. Ni envie ni pouvoir d'écrire. Qu'écrirai-je d'ailleurs qui vous fût bon, à vous à qui je voudrais tant de bien, à qui il est difficile d'en faire?

Trouvé dans un livre une feuille de rose flétrie, qui sait depuis quand? Je me le demande en revenant sur les printemps passés, sur les jours et les lieux où cette rose a fleuri ; mais rien ne revient de ces choses perdues. Ce n'est pas un malheur d'être une fleur sans date. Tout ce qui prend mystère a du charme. Cette feuille dans ce livre m'intéresse plus qu'elle n'eût pu faire sur sa rose et son rosier. J'en ai quitté de lire. Pour peu qu'on ait l'âme réfléchissante, il y a de quoi s'arrêter à chaque instant et se mettre en pensée sur ce qui se présente dans la vie.

Le front sur une fleur, je pensais à la tombe.

La pensée de la mort, de Dieu et de ceux que j'aime ne me quitte pas.

Le 14. — Revenue encore à ma solitude complète. Mon père est allé chercher quelques livres dans une bibliothèque voisine. Je ne sais ce qu'il apportera. J'ai demandé Nolre-Dtimc de Paris, que jusqu'ici je n'avais pas voulu lire. Pourquoi le lirai-je à présent? C'est que je me sens le cœur assez mort pour que rien ne lui puisse nuire; qu'on dit qu'il y a des beautés là dedans que j'ai envie de connaître, et qu'un homme de Dieu qui a du crédit sur moi m'a dit que je pouvais faire cette lecture, et que le mal est annulé par la façon de le voir. Le diable même, quand il déplaît, que peut-il? Le rencontrer n'est pas le prendre. Peut-être soi ait-il mieux de rester dans l'ignorance de tout livre et de toute chose; mais je ne me

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soucie pas non plus de savoir. Ce n'est pas pour m'instruire, c'est pour m'élever que je lis ; tout m'est échelle pour le ciel, même ce petit cahier que j'attache à une pensée céleste. Dieu la connaît. Quand Dieu ne verrait pas tout, je lui ferais tout voir. Je ne saurais nie passer de l'approbation divine en ma vie et mes affections, mais peu m'enquiers de celle des hommes, encore moins des femmes.

Le 15. — Mon Dieu, mon Dieu, quel jour! le jour de son mariage. A pareille heure, un an passé, nous étions à l'Abbaye-aux-Bois, lui, vous, moi, moi à côté de lui. Je viens d'une église aussi, et d'auprès de lui sur sa tombe.

Le 16. — Plus rien mis hier après ces lignes. 11 est des sentiments qui dépassent toute expression Dieu sait dans quel abîme j'étais plonge accablée des souvenances de noces. C'était lui et sa belle fiancée agenouillés devant l'autel, le Père Buquet les bénissant et leur parlant d'avenir, la foule assistante, le chant de l'orgue, celle quête pour les pauvres où j'avais quelque embarras, la signature à la sacristie, tant de témoins de ce brillant contrat avec la mort. — La rencontre dehors d'un char funèbre , le déjeuner à côté de vous où vous nie disiez : « Que votre frère est beau ! * où nous parlâmes tant de sa vie; — la soirée, le bal où je dansai pour la première et dernière fois. Je dois à Maurice des choses uniques. Le plaisir de lui voir l'air content, d'être à sa fête, et au fond de cette joie des g< ments de cœur, et cette horrible vision des cercueils autour du salon, — posés sur ces tabourets longs et drapés à franges d'argent. Oh ! que je fus glacée au sortir de leur chambre, en toilette avec des Qeurs pour le bal, que cela me vînt! J'en fermai les yeux. Journée, soirée si diversement mémorables, date de tant de douleurs, je n'en puis ôter mon Ame. Je m'enfonce en toutes ces choses, et quand je songe à tout ce que j'avais mis de bonheur dans un être qui n'est plus maintenant qu'en souvenir, j'en éprouve une inénarrable tristesse, et j'en apprends à ne faire fond sur aucune vie ni sur rien. Il y a un cercueil entre le monde et moi ; c'est fini du peu qui m'y pouvait plaire. J'ai des liens de cœur, plus aucun de bonheur, de fête. Maurice et moi nous nous tenions intérieurement par des rubans roses. Tout m'était riant en lui, tout me plaisait, jusqu'aux pei mon Dieu ! mon Dieu! avoir perdu celai que voulez-vous que j'aime à présent?

Le 17. — Belle journée radieuse, chaleureuse, un plein air Je soleil. Cela ravive, fait du bien, tant à sentir qu'à jouir, qu'à admirer, Quoiqu'à présent je m'informe beaucoup, moins de l'état du ciel qu'hélas I il v .1 quelques mois, du temps du malade, je vois avec plaisir un beau jour, la seule jolie chose à voir à la campagne en novembre.

Ah ! hier au soir, belle surprise aussi de votl e lettre. Je ne l'atteudai

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sitôt, ni presque si aimable, quoique ce ne soit pas surprenant ; mais toute distinction qui me touche me surprend toujours un peu. Je ne sais à quoj cela tient. Puis, j'ai trouvé dans cette lettre des choses qui m'ont affligée, de ces chagrins chrétiens de l'âme pour une pauvre âme de frère, pour quelqu'un qui dit : Je ne prie pas. Dieu sait là-dessus ce que je pense, ce que je souffre. J'ai l'intérêt de la vie future de ceux que j'aime, et qui n'y croient pas, tant en croyance et tant à coeur, que pour le leur procurer, je souffrirais avec joie le martyre. Ceci n'est pas une exagération, mais bien pris dans toute la raison et le sentiment de la foi. — Erembert, Marie qui arrivent !

Le 28. — Laissé enfermé depuis quinze jours. Que de choses dans cette lacune qui ne seront nulle part, pas même ici !... Repris pour noter une lettre de Marie, ma belle amie, qui tremble de me croire malade. Hélas! non, je ne souffre pas dans mon corps. Oh! que je trouve inutile d'écrire !

Le 10 décembre. — Enfin pourrai-je écrire ? Que de fois j'ai pris la plume depuis huit jours, et la plume m'est tombée des doigts sans rien faire ! Il y a eu tant de tristesse dans mon âme, tant de secousses dans mon être ! O Dieu ! je semblais toucher à ma fin, à une sorte d'anéantissement moral. Que cet état est terrible ! Rien n'apaise, rien ne soutient : travail, repos, livres, hommes, tout est à dégoût. On voudrait mourir. Dans cette lutte, l'âme sans foi serait perdue, oh ! perdue, si Dieu ne se montre ; mais il ne manque pas, mais quelque chose d'inattendu vient d'en haut.

J'ai trouvé dans les paroles d'un prêtre (encore un ami de Maurice !) un secours inespéré, un apaisement, un calme, un baume religieux qui me fait sentir la foi dans ce qu'elle a de plus doux et de plus fort, la puissance de consolation. De moi-même souvent je ne puis pas y atteindre. Ce sont des efforts qui me fatiguent, me brisent. Nous sommes trop petits pour les choses du ciel. Le besoin d'un médiateur se fait sentir en nous-mêmes. Entre Dieu et l'homme, Jésus-Christ. Entre Jésus-Christ et nous, le prêtre, celui qui met l'Evangile à la portée d'un chacun. Aux uns il faut les menaces, aux autres les espérances : à moi, il me faut l'amour, l'amour de Dieu, l'unique véritable. Dès qu'on me remet là, dès que j'y suis en plein, je cesse de souffrir de souffrances désespérées. Que béni soit le saint prêtre, l'ami du frère qui a consolé la sœur! C'est parce qu'il a connu Maurice que je suis allée le trouver, que j'ai pensé qu'il me connaîtrait plutôt qu'un autre. Je ne me suis pas trompée ; en effet, il m'a comprise. Il a connaissance du cœur et des agonies de l'âme et des tristesses jusqu'à la mort, et il vous soutient, cet ange ..

Qui m'eût dit, il y a dix ans, quand ils étaient au collège, que cet enfant saurait nies douleurs, que je les lui confierais, qu'il les apaiserait par de?

paroles comme je n'en ai pas entendu, paroles divines que j'irai de temps en temps écouter quoique ce soit un peu loin d'ici? Quand je souffrirai trop, je ferai ce pèlerinage. Frère de cœur, vous me voyez toute ici jusqu'à l'intime, au fond de l'être, comme voyait Maurice. Peut-être ne lirez-vous ceci qu'après ma mort, etalors vous trouverezmoins incomprenahle, moins étrange pour vous, ce qui se passait en cette pauvre anachorète pendant sa vie, ce qu'elle vous contait de son âme

Le 13. — Avant de sortir d'ici, de ma chambre, je veux dire à ce cher mémorandum que vous me priez de continuer, que je viens de lire une de vos lettres, lettre de frère et d'ami, toute franche d'affection et d'épanchement, où ces mots surtout m'ont touchée :Je veux que vous aye\ le fil de mon âme, je veux que vous puissiez vous dire ma sœur de prédestination autant que d'adoption volontaire et réfléchie. . Je me saisis de cela, et j'en forme de vous à moi, de ce fil de votre âme, un nœud qui ne se détachera pas. Prié pour Paula. Pauvre âme de jeune fille, où est-elle? Cette mort qui vous l'a prise, où l'aura-t-elle portée? Il est plusieurs demeures dans l'autre monde, et moi je tremble pour ceux qui partent, qui meurent dans la jeunesse si passionnée, si fautive Je ne connaissais pas Paula, mais un mot de vous me fait craindre ; et puis, qui sait comment elle vous était liée, cette enfant qui vous était attachée plus qu'âme vivante? Mais laissons-la, aussi bien est-il de ne penser pas à mal sur personne.

Le 14. — Lettre à Marie pour ce que vous me demandez d'elle. Ni lu ni rien fait qu'écrire. La pensée renaît et coule, source arrêtée par un cercueil, mais le flot a passé dessus. Je reprendrai ici mon cours, tantôt rent, tantôt filet d'eau, suivant ce qui vient à l'âme. La nuit me sort d'ici et de ma chambrette, où j'ai passé tout un jour en calme et en solitude. C'est singulier comme je l'aime, cet à part de tout.

Le 15. — En revenant de la messe (il est dimanche), j'ai fait chemin avec une femme qui me contait ses souffrances. Pauvre meunière ! entourée de huit enfants, toute dévorée d'affections, et qui néanmoins en pleure une, pleure toujours sa mère qui lui manque. « Je la cherche partout, me disaitelle, et la nuit j'en rêve et je sens qu'elle me caresse.» Il y a dans cette douleur etdans cette façon de sentir une tendresse infinie, une expression du cœur de la femme qui plaît tant au naturel, ce qui ne se voit peut-être pas si bien dans le monde que dans ces pauvres femmes des champs, [ci telles qu'on est; ailleurs, comme on se fait sous les façonneries de l'éducation, des coutumes, de la vanité Tout est superficiel dans le moud vérité , et dans peu de temps j'ai vu bien des coméd: don. On me

l'avait dit, mais je n'aurais pas cru Paris ce qu'il est. car c'est à Paris seulement qu'on voit la société en grand, en corps. Nous n'en avons en province que des bouts de doigts, des fragments, qui ne peuvent donner des

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idées complètes. Ma pauvremeunière m'a fait voir entièrement ce qu'il y a pour moi de plus doux, un cœur de femme dans sa sensibilité naturelle.

Le 16. — Marie, Marie, vous m'écrivez trop de choses, vous m'avez trop remuée Personne n'a eu comme cette femme tant d'influence sur ma vie, depuis deux ans que date notre liaison. Tout ce qui la remue m'agite.

Le 19 — Depuis deux jours au silence ; mais le retour de cette date de mort ne se passe pas sans parole, sans le mémento du trépassé. Comme la meunière, je puis dire que toujours j'y pense et le cherche, et que je souffre de cette affection qui me manque. Cette nuit j'ai achevé un cantique pour lui, que j'ai mis sur le compte de sainte Thérèse pour un frère qu'elle avait. Vous verrez cela, vous, à qui va de moi tout ce qui allaitai Maurice. Ah ! faut-il que tout passe par son cercueil maintenant! Cette pensée, vous le dirai-je? m'assombrit tellement l'âme qu'aucune chose ne me fait plaisir, que ce cahier même que j'aurais écrit toute jubilante pour lui et que j'aime à faire pour vous, je le fais avec peine et tristement, comme qui bâtit sur un cimetière.

Ecrit ceci aux splendeurs du soleil, sous le ciel le plus gai, le plus bleu, le plus printanier en décembre. Par cela je pense à celui de Paris, ce gris de fer que vous voyez, qui vous déplaît et vous fait tant de mal à l'âme. C'est bien fort pour un homme fort comme vous, pour un être fort comme l'homme, d'être abattu par un peu d'air. Ce temps si démoralisant, ditesvous : n'y a-t-il pas moyen d'échapper à ces influences d'atmosphère ou de les écarter du moins? Trop grande question pour être traitée au Cayla, où, pour se préserver du temps, on pense à l'éternité comme les pauvres ermites. Je ne saurais vous dire l'influence heureuse qu'ont sur moi les hautes pensées de la foi. Bienheureuse d'avoir cette assistance bénigne! car souvent aussi un peu d'air me fait mal.

Deux visites : je les note parce que c'est rare à présent dans notre désert, et qu'il s'y trouvait un homme admirablement laid, un Pélisson, un visage marqueté, gravé, tout difforme et dont l'âme efface les traits. Au premier ird il choque, au second il plaît, au troisième il attire. Que l'intelligence fait plaisir et relève cette face de chair de l'homme !

Le 20. — Lettre de Caroline avec un dessin de Maurice mort, pas ressemblant du tout. Sa mémoire l'a mal servie, la pauvre veuve, ou plutôt je crois que son crayon n'est pas capable de rendre son souvenir, de saisir d'une prise assez forte cette grande image dans son âme. Que n'ai-je aussi un crayon! Je ne ferais pas mieux peut-être, mais du moins j'essayerais. Celle qui dessina son ami sur un mur. cette femme qui inventa, dit-on. la peinture, n'avait sans doute d'autre talent que son amour. Que de lois je

vois une ombre que je voudrais fixer quelque part! Quoi! tout entier perdu! Je vous écrirai demain.

Le 22. — De la mort à la vie, de l'un à l'autre frère. J'écrivais une poésie funéraire. Du temps que la feuille sèche, n'ayant pas de poudre, je passe ici, j'y viens marquer un jour des plus doucement calmes que j'aie passés de longtemps. Oh ! le grand bien que la paix au dehors, au dedans! La paix, ce grand vœu du pauvre Maurice dans ses derniers jours troublés. « O paix, le cher objet de mon cœur ! O Dieu, qui êtes ma paix, qui nous mettez en paix avec nous-mêmes, avec tout le monde, qui par ce moyen pacifiez le ciel et la terre! Quand sera-ce, mon Dieu, quand sera-ce que, par la tranquillité de ma conscience, par une douce confiance en votre faveur, par un entier acquiescement ou plutôt un attachement, une complaisance pour vos éternelles volontés dans tous les événements de la vie, je posséderai cette paix qui est en vous, qui vient de vous, et que vous êtes vous-même ? »

J'ai toujours trouvé cette exclamation, cette prière fort belle Oh! ces choses religieuses, j'y suis toujours. Ce sont les seules que je crois et presque que j'aime. Hors cela, tout m'attriste toujours à la mort. Un coup d'œil au ciel me ranime, me rattache à ce qui se délaisse en moi.

Oh ! laissez-moi ma foi pieuse

Et l'espérance radieuse.

Le 24. — Ecrit sans fin hier, aujourd'hui : maintenant rentrons, toi, mon cahier, dans ton portefeuille, toi, mon Ame, en toi-même ou plutôt en Dieu, aux doux mystères du Sauveur. C'est la veille de Noël. J'entends les cloches de tous nos clochers qui sonnent nadalet, chant joyeux que quinze jours avant la fête on entend dans l'air du pays, le soir, à trois heures et à neuf.

Le 28. — C'est étonnant le beau ciel que nous avons cet hiver ! J'en jouis en me promenant, en respirant au soleil un air qui fait ouvrir les fleurs. Les amandiers bourgeonnent, mon lilas de la terrasse est tout couvert de boutons. Tant de printemps fait bien plaisir en hiver; mais tout en m'v plaisant, j'y trouve une tristesse, un regret de n'avoir pas eu cette douceur de temps l'an dernier pour notre pauvre malade. Peut-être il aurait vécu davantage, se serait guéri dans cette douce chaleur, car l'air fait la L'air de Paris l'a tué. je le crois, je le savais et je ne pouvais pas le tirer de là. C'a été une de mes plus profondes souffrances de ce passé dont j'ai tant souffert Pauvre frère, tout m'est pente pont tomber à lui. tout m'v ramène ■/, je voulais parler du sohil, niais le voilà bien éclipsé de noir. Ainsi tout tourne au deuil quoi que je touche, même une tombe. C'est ce qui nie le rend si différent de tout ce qui me va au

cœur; il prend quelque chose des reliques. Vous êtes à part en moi. Quand je considère notre liaison et ce qui l'a amenée, tant d'événements, tant de choses pour me sortir du désert, et notre rencontre en Babylone, dans ce Paris dont j'étais si loin, quand je m'y vois si étrangère et sitôt connue, sitôt comprise et sœur de vous, homme du monde, de vous prenant sœur à vos antipodes, trouvant amie de choix, lien de vie dans la vie la plus opposée à la vôtre : oh ! je dis qu'il y a merveilleuse chose en cela, mystère de providence dans cet attachement qui ne ressemble à aucun. Je tiens à vous par quelque chose du ciel, par prédestination, comme vous avez dit. Dieu sait pourquoi et dans quel dessein il nous a unis d'amitié. Oh ! que je veux votre bonheur, à commencer par celui du ciel. Je doute d'y pouvoir grand'chose, car je vous crois difficile en bonheur. Et que peut être pour vous une pauvre femme mi-sortie de ce monde, mi-morte, qui ne sent plus rien que par le côté religieux ? Vous ne l'êtes pas, mon ami. Cette différence qui m'afflige pourrait bien vous ennuyer, dans nos rapports, et alors les voilà changés, délaissés. Peut-être je vous juge mal.

Trouvé dans le bois une fleur que j'ai prise et mise ici en souvenir du printemps de décembre. C'est une marguerite des bois, qui plaisait à ma mère et que j'aime pour cela Nos affections naissent l'une de l'autre.

Le 31 décembre. — Ce dernier jour de l'an ne se passera pas comme un autre : il est trop plein, trop solennel et touchant comme tout ce qui prend fin, trop près de l'éternité pour ne pas m'affecter l'âme, oh! bien profondément. Quel jour, en effet, quelle année, qui me laisse, en s'en allant, tant d'événements, tant de séparations, tant de pertes, tant de larmes et un cercueil sur le cœur! Un de moins parmi nous, un vide dans le cercle de famille, dans celui de mes affections. Voilà ce que le temps nous fait voir. Ainsi finit tine année! Hélas ! hélas ! la vie s'avance comme l'eau, comme ce ruisseau que j'entends couler sous ma fenêtre, qui s'élargit à mesure que ses bords tombent Que de bords tombés dans mes jours étendus ! Ma première perte fut ma mère, dont la mort me vint entre l'enfance et la jeunesse, et mit ainsi des larmes entre les deux âges. De vive et rieuse que j'étais, je devins pensive, recueillie, ma vie changea tout à coup, ce fut une fleur renversée dans un cercueil. De cette époque date un développement dans la foi, un élan religieux, un amour de Dieu qui me ravissait pardelà toutes choses et qui m'a laissé ce qui me soutient à présent, un espoir en Dieu qui m'a consolée de bonne heure. Puis je vis mourir un cousin, un ami tendrement aimé, le charme de mon enfance, qui me prenait sur ses genoux, m'enseignaità lire sans me faire pleurer, me disait des contes. Plus grande, je m'en fis un frère aîné; je lui confiai Maurice quand il s'en fut à Paris. Mon cousin était garde du corps. Il est dit que j'aurai toujours des frères à Paris et que toujours ils y mourront. Celui-ci s'en alla au cime-

tière de Versailles en 1829, Je n'étais plus enfant, je m'enfonçai dans les tombes : deux ou trois ans durant je ne pensai qu'à la mort et presque à mourir. Mon pauvre Victor auquel ressemblait Maurice ! Oh ! j'avais bien craint qu'ils se ressembleraient jusqu'au bout Tous deux si jeunes, tous deux morts, tous deux tués à Paris ! Mon Dieu ! ce sont terribles choses et poignants souvenirs que ces morts l'une sur l'autre Voilà de quoi je me souviens aujourd'hui en foule. Je ne vois que des trépassés : ma mère, Victor, Philibert de l'Ile-de-France, Marie de Bretagne, Lili d'Albi, Laure de Boisset, toutes affections plus ou moins près du cœur, et maintenant celle qui les couvrait toutes, le cœur du cœur, Maurice, mort aussi ! Quels passagers rapides nous sommes, mon Dieu 1 Oh ! que ce monde est court ! La terre n'est qu'un pas de transition. Ils m'attendent là-haut. C est dans ces funérailles queje finis ma journée, ma dernière écriture, mes dernières pensées que je vous laisse comme je les laissais à pareil jour et moment, l'an dernier, à ce pauvre frère Je lui écrivais de Nevers, encore assez près de Paris et de lui. Oh ! que la mort nous sépare! Que lui adresser où il est, que des prières? C'est à cela que je vais penser. La prière, c'est la rosée en purgatoire. Si sa pauvre âme y souffrait ! Bonsoir à tous qui le remplacez sur la terre. Je ne puis vous rien dire de plus en amitié. Je vous le dis devant Dieu et devant lui, qu'il me semble voir à mon côté, souriant à cette adoption de son frère.

Le 1" janvier 1840. — Que m'arrivera-t-il, ô mon Dieu, cette année? Je n'en sais rien, et, quand je le pourrais, je ne voudrais pas soulever le rideau de l'avenir. Ce qui s'y cache serait peut-être trop effrayant : pour soutenir la vue des choses futures, il faut être saint ou prophète Je regarde comme un bienfait de la providence de ne voir pas plus loin qu unjour, que l'instant qu'on touche. Si nous n'étions pas ainsi bornés par le présent, où ne s'en irait pas l'âme en appréhensions, en douleurs tant pour soi que pour ce qu'on aime? Que ne fait point sentir et souffrir le seul pressentiment, cette ombre de l'avenir, quand elle nous passe sur l'âme! Dans ce moment, je suis sans crainte, sans émotion pour personne ; mon année se commence en confiance pour ceux que j'aime. Mon père est bien portant, Erembert se relève, Marie a toujours ses joues de pomme vermeille, et l'autre Marie, l'amie de mes larmes, la femme de douleurs, se soutient avec plus de forces. De tout cela, grâces à Dieu, que je prie de bénir et conserver ceux que j'aime. Les chrétiens vont chercher leurs étrennes au ciel, et je me tourne pour vous de ce côté, tandis que vous allez dans le monde, dans les beaux salons de Paris, offrir dragées et complimen: j'étais là, peut-être j'aurais les miennes; peut-être aurai-je une pensée, un souvenir de ce frère à qui Maurice m'a laissée pour sœur Que le ciel est beau, ce ciel d'hiver!

Une lettre de Louise, douce étrenne de cœur, mais rien ne me fait plus grand plaisir, rien de ce qui me vient ne peut me consoler de ce qui me manque. En embrassant mon père ce matin, ce pauvre père qui, pour la première fois, à la première année, n'embrassait pas tous ses enfants, j étais bien triste. J'ai cru voir Jacob quand il lui manqua Joseph.

Ici mes premières pensées écrites, ma première date de 1840, qui se lie par un crêpe à 1839 et à vous.

Le 2 — Je me sauve ici de l'ennui des lettres de premier de l'an que j'ai à faire L'ennuyeuse coutume de se faire des compliments tout un jour, d'en envoyer au loin! Mon paresseux d'esprit, qui aime mieux rêvailler que travailler, ne s'empresse guère à ces compositions louangeuses. Au demeurant, on le fait parce qu'il faut le faire, mais en raccourci, avec seulement quelques mots d'époque, de vœux au commencement ou à la fin. Le monde, ceux du inonde sont habiles en cela, en parler flatteur et joli ; non pas moi, je ne me sens aucune facilité de parole dorée, brillante, de ce clinquant de bouche qui se voit dans le monde. Dans le désert on n'apprend qu'à penser Je disais à Maurice, quand il me parlait de Paris, que je n'en comprendrais pas la langue. Et cependant il y en a que j'ai entendus. Certaines âmes de tous les lieux se comprennent. Cela me fait croire ce qu'on dit des saints, qui communiquent avec les anges, quoique de nature différente L'un monte, l'autre s'incline, et ainsi se fait la rencontre, ainsi le Fils de Dieu est descendu parmi nous. Voilà qui me rappelle ce passage de l'abbé Gerbert dans un de ses livres que j'aime : On dirait que la création repose sur un plan incliné, de telle sorte que tous les êtres se penchent vers ceux qui sont au-dessous d'eux pour les aimer et en être aimés. Maurice m'avait fait remarquer cette pensée que nous trouvions charmante. Cher ami, qui sait s'il ne se penche pas vers moi maintenant, vers vous, vers ceux qu'il aimait, pour les attirer à ce haut rang où il est, pour nous soulever de terre au ciel! N'est-il pas croyable que ceux qui nous devancent dans les splendeurs de la vie nous prennent en pitié et nous envoient par amour quelque attrait vers l'autre monde, quelque lueur de foi, quelque éclat de lumière qui n'avait pas lui dans l'âme? Si je demeurais près d'un roi et que vous fussiez en prison, assurément je vous enverrais tout ce que je pourrais de la cour. Ainsi dans l'ordre céleste, où nos affections nous suivent, sans doute, et se divinisent et participent de l'amour de Dieu pour les hommes.

Le 4. — Du monde au salon que je laisse pour venir un moment devant Dieu et ici me reposer. Oh ! quelle lassitude aujourd'hui dans l'âme, mais je ne me lasse pas de la porter ici. Ce m'est comme une église où l'on entre avec calme. Des lettres! des lettres, et pas une qui aille au portefeuille vert OÙ vont celles que j'aime, celles qui sont miennes par l'intime.

JOURNAL D'EUGÉKIE Dr GUEBIM 173

Marie ne peut pas tarder. Je l'ai tant pressée pour l'affaire de M"* de Vaux. Quand je dois obliger, j'aime de le faire vite. Deux lettres sont donc parties, pour vous, pour les Coques, du temps... — Il faut que je sorte d'ici.

Le 6. — . . Du temps qu'il semblait que je demeurais pour vous au silence. Je reprends mon fil coupé d'hier, qui se liait à cette boîte aux lettres d'Andillac qui vous a gardé en quarantaine de deux jours la dernière que je vous ai adressée. Dans ce temps, vous l'auriez eue à ce Port- Mahon où vous sont débarqués sans doute d'autres souvenirs moins pressés d'arriver que les miens Que cette boîte d'Andillac sait peu ce qu'elle renferme ! Elle est placée près de l'église, à côté du cimetière, et je trouve qu'il est bien là, ce reposoir du cœur ou d'affaires humaines, de tant de choses qui ne prennent cours qu'après s'être arrêtées près de Dieu. Ce peut avoir de très heureux effets, et telle main portant de mauvais papiers se retirera la pensée de ce lieu pieux. Qui oserait faire le mal à la porte d'une église, pour peu qu'il ait de foi? Cette boîte au mur béni pourrait donc en retenir plusieurs de mal intentionnés en écriture, comme c'est assez commun, même dans nos campagnes où le savoir écrire est venu. Du petit au grand, le choix moral en toutes choses aurait plus de portée qu'on ne pense. Quant à moi, lorsque je jette là mes chères correspondances, je sens qu'il me faut pouvoir dire : «• A la garde de Dieu ! » J'écris à beaucoup de monde, ayant, je ne sais comment, des relations très étendues. Il s'est élevé autour de nous une plantation de cousines, jeunes filles toutes aimantes et causantes, toutes liées à nous de cœur et d'esprit, de sorte qu'il me faut répondre à toutes ces causeries. Puis Louise, la voix du cœur, Marie que Dieu m'a donnée, Félicité qui m'aime, qui avait pris soin de Maurice, Caroline, ma sœur, la femme de Maurice, et d'autres encore, sans fin ; et dans tout ceia, parmi tant de lettres, il y en a trois qui les effacent, deux de femmes et une grosse écriture qui se fait fine pour moi.

Le 7. — Lettre de Marie, mort de Mgr l'archevêque de Paris. — Notes du soir d'une journée bien pleine. Les événements se succèdent dans la vie avec une rapidité qui permet à peine de les saisir. — Ainsi je le vois dans mon désert, où si peu de chose passe en comparaison du monde.

Le g. — Que m'arrivera-t-il aujourd'hui ? Un bonheur, quelque chos Marie, ses étrennes qu'elle m'annonce, une boîte mvstérieuse que m'apporte la diligence. Il me tarde de la tenir et de l'ouvrir et de voir ce que m'envoie mon amie Elle me dit après quelques mots intimes à cette 1 sion : « Vous comprendrez quand vous aurez vu la boite. ;, Ce vous . ii/ïi/(//vpic met l'esprit en cherche. Qu'est-ce que ce peut-être? I ivres, musique, objet de toilette ? De toilette, non ; Marie sait mieux ce qu'il me faut, et que j'aurai plus de plaisir aux moindres choses du cœur qu'à toutes les parures du monde J'ai assez de mes robes de Paris, tandis que l'àmo

n'a jamais trop de vêture. J'aimerais des livres, quelque chose où je m'envelopperais la pensée toute transie au froid de ce monde, quand je sors de mes prières, de mes pieuses méditations. Cela ne peut pas durer tout le jour, et je souffre n'ayant nulle lecture où me réfugier. Notre-Dame de Paris que j'avais demandée ne m'est pas venue. On m'a porté la Cité de Dieu, de saint Augustin, ouvrage trop savant pour moi. Ce n'est pas que partout on ne puisse glaner quelque chose, mais sur ces hauteurs de théologie n'est pas mon fait. J'aime d'errer en plaine ou en pente douce de quelque auteur parlant à l'âme, à ma portée, comme, par exemple, M. Sainte-Beuve, dont je faisais mes délices l'hiver dernier à Paris et dont s'amusait fort votre gravité railleuse. C'était vous pourtant ou quelqu'un de vous qui étiez cause que je lisais cette Volupté, parce que Maurice m'avait dit ce que c'était ce qui avait converti votre frère et jeté dans son séminaire. Le singulier livre, pensai-je, pour produire de tels effets! II faut le voir, et ma curiosité n'a pas été mécontente. Il y a des détails charmants, de délicieuses miniatures, des vérités de cœur.

La terrasse et le château du Cayla.

Dixième cahier — 9 janvier- 19 juillet 1840

E 9 janvier [1840]. — La fin de mon dernier cahier a coupé net M. Sainte-Beuve ; je reprends par vous et pour vous causerie et écriture, ce journal de sœur qui se continue au continuateur de Maurice, avec mes croyances, mes convictions, mes réflexions, qui en sont la conséquence, ma manière d'être et de sentir, ce de moi avons et que vous ne voudriez pas autre, comme vous venez de me le dire, et comme je viens de le lire au soleil dans le bois de Sept-Fonts, à la place où j'allais m'asseoir avec Maurice C'est là aussi que j'ai lu souvent de ses lettres, comme je viens de lire la vôtre, seule devant Dieu. Suivant la lecture et l'état de ces pauvres frères, je le prie ou bénis, et m'en retourne, repliant dans ma poche et en mon cœur cette bien-aimée écriture. La vôtre aujourd'hui ne m'a pas fait trop de mal , vous paraissez moins abattu que de coutume, et ce mot : Je suis quelquefois religieux par raison, m'a fait plaisir. Espérons ! la foi au cœur peut venir, la croyance par sentiment, vous l'aurez peut-être. C'est un effet de la grâce, et on la demande pour vous ; à deux cents lieues de Pans, dans un désert, il est une âme qui demande à Dieu le salut d'une âme Les affections qui nous tombent du ciel et y remontent sont bien fortes. C'est la charité qui soulèverait le monde pour un élu. Vous me comprendrez Maurice m'occupait une grande partie du cœur ; lui ôté, Dieu s'avance dans cette place restée vide,

et bientôt tout sera envahi, et tout en moi porté là-dessus, comme l'arche sur les eaux, tout ce qui s'est sauvé du déluge.

Le 10. ■ — Presque résolue de ne pas écrire, jour de privations; mais la vue de ce papier blanc me tente la main qui se laisse aller doucement làdessus, et y marque une pose rare dans le calme. Lu la vie de saint Paul ermite, qui, après cent ans de solitude, demandait ce qui se passait dans le monde. Quelque jour, mais pas si tard apparemment, je pourrai faire la même question ; car je ne pense plus sortir d'ici, du fond de ce Cayla où Dieu m'a mise, où je me trouve bien, où je ne désire rien, où tout ce qu'il me faut m'arrive comme à Paul par le corbeau merveilleux, par quelque moyen inattendu et de providence. N'est-ce pas vrai tant pour la vie du cœur que pour l'autre? J'ai toujours eu besoin d'amitié, et il m'en est venu comme du ciel de rares, d'introuvables, qu'on ne peut ni faire ni imaginer, et tout d'abord dans mon frère, ce cher Maurice que j'ai perdu. Louise datait d'avant. Celle-ci est pour moi d'un différent goût: fruit d'une autre saison Je l'ai rencontrée à dix-sept ans. Son charme est à part, comme l'âge où nous nous sommes liées ; quoi qu'il soit survenu de triste, nous nous voyons à travers des fleurs. Rayssac, charmant paysage où je vois en bas la jeunesse; à cela, Paris, les Coques contrastent en noir, et dans l'éloignement, sous la même vue, le Cayla avec une tombe. Tout pour moi maintenant finit là et s'y rattache Voilà pourquoi je ne voudrais plus m'éloigner d'ici, pour toujours garder et regarder cette chère tombe. Mon regard cependant ne demeure pas tout là; il monte au ciel, où est le meilleur de ce que je pleure, au ciel qu'on voit de partout, où de partout je pourrai voir où est Maurice. Ainsi, si Dieu m'appelait ailleurs, j'irais; cette raison de cimetière ne m empêcherait pas d'un devoir de charité, ou d'amitié, ou de vocation, où qu'il fût. Le chrétien est-il d'aucun lieu?

Le 11. — O Marie, Marie ! quelle femme avec sa tendresse, sa vive et si délicate et si entendue façon d'amitié! Je la retrouve avec ses charmes dans la boîte tant attendue, toute pleine d'objets choisis par clic pour moi. Que j'aime surtout la statuette de la Vierge, cette céleste envoyée m'apportant tant de pensées du ciel !

Le 19. — Hier, je vous ai écrit une longue et bien franche lettre, véritablement comme à lui-même, en parler de ma façon, comme il vient. Je ne saurais pas me changer, il y paraîtrait, n'ayant jamais dissimulé nulle chose. Et pourquoi, quand on n'a risque ni de déplaire, ni de se compromettre? Je vous envoie mes pensées, ma vie en sûreté : confiance la plus grande qu'une femme puisse donner, qui met bien haut dans son estime celui en qui elle croit

Six mois, six mois aujourd'hui de cette mort, de cette séparation! Mon Dieu, que le temps est rapide ! il me semble que c'est d'hier. D'où vient

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cela, que tint d'événements, d'autres choses, soit douloureuses on non, qui touchent à ce cher ami, me semblent dans un lointain infini : tels son dernier départ d'ici, mon arrivée à Paris, son mariage, et que sa mort soit toujours là récente, présente? Je le vois : il y a six mois, et c'est comme s'il n'y avait rien du tout, tant on y touche par l'Ame ! il n'y a ni temps ni espace pour l'Ame, cela fait bien voir que nous sommes esprits Oh ! tant mieux, tant mieux de n'être pas bornés parce temps si court et si triste! de n'être pas tout en ce corps de si peu de chose! Convenons-en, 1 nous ouvre de belles perspectives. Mais quelle douleur de penser qu'il y en a qui ne feront que les apercevoir, sans y atteindre parla possession, par la jouissance en l'autre vie, hélas! comme il adviendra à ces pauvres chrétiens de nom, hommes sans œuvres, sans pratique de foi ! C'est martyre d'avoir des amis de la sorte.

Le 21 janvier. — Pauvre Louis XVI ! J'étais enfant que je vénérais ce martyr, j'aimais cette victime dont j'entendais tant parler dans ma famille aux approches du 21 janvier. On nous menait au service funèbre à l'église, et je regardais fort le haut catafalque, trône lugubre du bon roi. Mon neinent m'impressionnait de douleur et d'indignation ; je sortais pleurant cette mort et haïssant les méchants qui l'avaient faite Que d'heures j'ai passées cherchant par quels moyens j'aurais pu sauver Louis XVI et la reine, et toute la malheureuse famille, si j'avais vécu de leur temps! Tout calculé, cherché, combiné, rien de bon ne se présentait guère, et je laissais ces prisonniers fort à regret. Le beau petit dauphin surtout me faisait compassion, le pauvre enfant, entre des murs, ne pouvant plus jouer en liberté Celui-là, je l'emportais, je le cachais ici au Cavla, et Dieu sait le bonheur de courir avec un prince dans nos champs! Que de rêves au sujet de la triste famille !

Il y a deux sortes d'hommes qui m'inspirent répulsion : les régicides et les impies. Pour si débordé que soit un jeune homme, je l'estime toujours quoique peu, s'il est réservé sur la religion. J'ai vu avec une profonde satisfaction que, dans la correspondance de Ma lise Allen ave -s. il

ne se trouvait pas une plaisanterie incrédule. Oh! que cela m'a conso que d'espoir j'ai mis en ce bon côté restant ! Je ne me suis pas trompée du moins pour Georges ; quant à Malise, je ne sais, l'avenir nous l'apprendra. C'est encore un fameux pécheur, une sorte d'Augustin, que Dieu a à conquérir sur le monde.

1 e 22. — Il y a des jours où l'âme se retourne plus que de coutume \ le passé, OÙ elle revoit à tout moment ce qu'elle a perdu. Ces visions lui plaisent; quoique tristes, on les conserve, on v demeure, on vit i l'ombre de ce qu'on a aimé. Tout aujourd'hui je vois passer et 1 cette chère ligure pâle ; cette belle tète pose en moi dans tout. oses,

souriante, éloquente, souffrante, mourante; surtout je me suis arrêtée, je ne sais pourquoi, à le voir chez l'abbé Legrand, vicaire de la paroisse, quand nous allâmes lui parler pour les arrangements du mariage. Je me trouve dans ce salonnct, décoré de croix, de saintes gravures, de beaux meubles et de beaux livres d'un goût pieusement exquis ; là, tout éclatante de paroles et d'air affairé ; Maurice dans le plein calme du visage et de la voix, sur un fauteuil, laissant tomber parfois quelques mots; l'abbé causant avec distinction, tout surpris de plaisir quand, par hasard, je lui nomme l'abbé de Rivières, un de nos voisins, qu'il a connu à Saint-Sulpice. Je revois cela, et quand, abordant la question religieuse sur ce qui nous amenait, l'abbé toucha avec un tact parfait les préparations chrétiennes, Maurice répondit en homme qui comprend et qui croit. J'en fus touchée, l'abbé de même, peut-être avec surprise. Je remarquai tout, tout m'est resté. Je ferais tableau du jeune prêtre et du fiancé chrétien en ce moment. Maurice était parfait. Frère bien-aimé !

Le 23, — Pourquoi des larmes montent-elles ce matin? Pourquoi ce retombement dans la douleur et l'angoisse? Demandez au malade pourquoi son mal lui revient ! il n'y a que suspension aux souffrances : si j'étais près d'une église, je m'en irais les y apaiser, me perdre, m'absorber dans la communion. Dans cet acte de foi et d'amour est tout mon soutien, toute ma vie, même celle du corps peut-être. Dieu me prend en lui ; et que ne peut l'amour tout-puissant sur une âme qu'il possède ! La consoler d'abord, de ce qu'elle souffre en aimant!

Le 24. — Ces paroles sont bien mystiques, incompréhensibles peut-être à qui n'a pas le sens pieux d'un sacrement ineffable, d'un mystère d'amour divin, la plus étonnante chose de Dieu pour les hommes. Galimatias spirituel pour le monde, tout ce qu'on en pourrait dire ; mais ceci n'est pas pour le monde, et les solitaires peuvent mettre sur leur papier ce qu'ils veulent. C'est l'imprimerie cachée de mon âme qui se fait sur ce cahier, j'y trace tous ses caractères. Quelquefois je dis : <? A quoi sert? A qui serviront ces pages? Ce n'était de prix que pour lui, Maurice, qui retrouvait là sa sœur. Que me fait de me retrouver? » Mais si j'y trouve une distraction innocente, si je m'y fais une pause dans les fatigues du jour, si j'y mets pour les y mettre les bouquets de mon désert, ce que je cueille en solitude, mes rencontres et mes pensées, ce que Dieu me donne pour m'instruire ou pour m'affermir : oh ! il n'y a pas de mal sans doute. Et si quelque héritier de ma cellule trouve cela et trouve une bonne pensée, et qu'il la goûte et devienne meilleur, quand ce ne serait qu'un instant, j'aurai fait du bien. Je veux le faire. Sans doute, je crains de perdre le temps, ce prix de Vitefnité ; mais est-ce le perdre de l'employer pour son âme et pour une autre? Qu'ai-je à faire d'ailleurs qu'à coudre ou à filer? Si mes doigts étaient

utiles au ménage, je ne les mettrais pas ici, je n'ai jamais donné le devoir au plaisir. Mais puisque ma bonne sœur veut bien prendre sur elle ces soins matériels, qu'elle m'en décharge avec autant d'amitié que d'intelligence, puisqu'elle est Marthe, je puis bien être Marie. Oh ! le doux rôle de mon goût! Quand quelquefois tout s'agite et bruit en la maison, et que j'entends cela du calme de ma chambrette, le contraste me fait délices ; dans mon haut reclusoir, je sens quelque chose des stylites sur leur colonne. Mais, discoureuse que je suis ! me voilà bien loin de mon premier mot, de mon idée sainte. Oh! les courants de l'âme, qui les suivra? On les remonte. Je retrouverai celui-ci quelque autre fois.

Le 25. — C'est bien fait pour l'écrire ! une lettre de ma chère Marie, sur mon chevet, à mon réveil ce matin. Aurore d'un beau jour, tant en moi qu'au dehors ; soleil au ciel et dans mon âme : Dieu soit béni de ces douces lueurs qui ravivent parmi les angoisses! Je sais bien que c'est à recommencer, mais on s'est reposé un moment et on marche avec plus de force ensuite. La vie est longue, il faut de temps en temps quelques cordiaux pour la course : il m'en vient du ciel, il m'en vient de la terre, je les prends tous, tous me sont bons, c'est Dieu qui les donne, qui donne la vie et la rosée! Les lectures pieuses, la prière, la méditation fortifient; les paroles d'amitié aussi soutiennent. J'en ai besoin : nous avons un côté du cœur qui s'appuie sur ce qu'on aime ; l'amitié, c'est quelque chose qui se tient bras à bras. Comme Marie me donne le sien tendrement, et que je me trouve bien là ! Ainsi nous irons jusqu'à la mort : Dieu nous a unies.

Le 26. — 11 y a deux ans, ici, à la même place, dans la même chambre d'où il venait de sortir, je pleurais. Jamais sien départ ne m'avait tant brisé l'âme, c'était comme un pressentiment que ce serait le dernier. Lui aussi s'en fut plus affligé, plus retenu que de coutume. Ces six mois avec nous, étant malade et tant aimé, l'avaient fort rattaché ici. Cinq ans sans nous voir lui avaient fait perdre peut-être un peu de vue notre tendresse ; l'ayant retrouvé, il y avait remis toute la sienne; il avait si bien renoué tous les liens de famille, en nous quittant, que la mort seule aurait pu les rompre. Il m'en avait donné l'assurance. Ses erreurs étaient passées, ses illusions de cœur évanouies; par besoin, par goût primitif, il se ralliait à des sentiments de bon ordre. Je savais tout, je suivais ses pas; du cercle de feu des passions (bien court pour lui), je l'ai vu passer dans celui de la vie chrétienne. Belle âme, âme de Maurice ! Dieu l'avait retirée du monde pour la retirer au ciel. Hélas ! que tout cela me revient, que j'en suis suivie, entourée, aujourd'hui, triste anniversaire de notre séparation ! De ce jour nos rapports intimes ont été brisés ou dehors : il s'en allait...

S'il fût resté ici, si ce fatal hiver se lût passé au C.ivla. le pauvre jeune homme ne serait pas mort. L'air de Paris lui était mauvais évidemment,

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il retombait malade en arrivant; puis tant de choses qui ont tourné à malheur! Il s'est fait un enchaînement de circonstances, d'événements, qui l'ont conduit au cimetière, et cela sans qu'on ait su comment l'éviter. O fatalité! si je croyais à la fatalité. Mais non, c'est Dieu qui nous mène, Dieu tout bon, quoique la nature gémisse, quoiqu'on soit tous malheureux, sans qu'on sache pourquoi. Comprenons-nous le mystère de rien? Celui des souffrances me fait croire à quelque chose à expier et à quelque chose à gagner. Je le vois dans Jésus-Christ, l'homme de douleurs. Il fallait que le Fils de l'homme souffrît. Nous ne savons que cela dans les peines et calamités de la vie. La raison des choses est en Dieu. C'est le secret du gouvernement que le souverain se réserve. Se soumettre à ce qui advient, c'est unir notre volonté à la sienne, c'est la diviniser, c'est la porter aussi haut que l'homme puisse atteindre. Aussi je trouve dans l'acte de résignation chrétienne, qui peut sembler une acceptation passive, une sorte d'affaissement sous la nécessité ; j'y trouve, dis-je, le mouvement le plus sublime de l'âme. Il est tout de foi, il porte tout à coup de la terre au ciel. Si tous les affligés croyaient en Dieu, non d'une croyance du monde, mais d'une croyance de catéchisme, on ne verrait pas tant de suicides. Oh! le suicide, qu'il me fait frémir !

Le 27. — Trois douces heures à écrire à Marie. Note du cœur. Je marque toutes ses lettres et les miennes pour retrouver les jours où nous avons causé, qui font époque. Je n'en ai pas de plus chères que ces épanchements d'amitié. Tout, hormis ce qui me touche à l'intime, passe en ma vie sans sensations. Tout m'est indifférent de ce qui est affaires, cours du monde, nouvelles; quoi qu'il se passe sur la terre, je n'en suis plus. Ici ma présence, mon âme au ciel. Ce petit cahier est la seule chose pour laquelle je me détourne un peu de mes pensées d'habitude. Et encore est-ce pour les y reposer.

Aujourd'hui il se marie à Gaillac une de nos cousines qui nous voulait à sa noce ; mais c'est fait de noces ! Je ne saurais même dire combien cette invitation, cette vue de fêtes m'a attristée.

Le 28. — Saint François de Sales, celui que Rousseau appelait le plus aimable des saints, m'a fort occupée aujourd'hui. C'est sa fête que j'aime particulièrement, que je fais en mon cœur en lisant cette belle vie, en pensant aux choses qu'elle a faites, conversions, écrits, lutte de vingt ans contre la colère, douceur divine dans cette fougue, au point d'être comparé au Sauveur du monde, ineffables traits de charité, dires charmants tels que ce mot : « 77 vaut mieux taire une vérité que de la dire de mauvaise grâce, // tendresse de cœur débordante, compassion maternelle pour lis pécheurs, enfin, mille choses célestes, mille perles qui couronnent le front de ce bienheureux, m'y attirent l'âme, me le font aimer, vénérer, invoquer

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d'une façon particulière. Le cœur au ciel a ses élus aussi, et ceux-là du moins ne font pas souffrir pour leur bonheur ! Il faut tout dire : à mes prédilections spirituelles pour ce saint il s'en joint une un peu humaine, les de M .. sont alliés aux de Sales, Marie est parente de saint François, de sorte que l'amitié et la sainteté me font relique et s'enchâssent ineffablement au cœur l'une dans l'autre.

Le i" février. — Du monde pendant deux jours ; cela passé, je remonte à ma solitude avec trois lettres d'amies et un regret de départ. Parmi ces visites se trouvait le confesseur de Maurice, ce bon M. Fieuzet, qui vient de temps en temps prier sur cette tombe et voir où nous en sommes en tristesse. C'est l'âme de prêtre la plus saintement tendre, qui porte sur le fond le plus doux l'austérité de son ministère, Evangile imprimé sur velours. Je fus bien consolée de le voir au lit de mort de Maurice. De quoi vais-je me souvenir? Oh! qu'un tel prêtre, qu'un saint prêtre m'assiste aussi dans mon agonie! Ainsi nus cahiers s'emplissent de tristesse, de choses lugubres, de vues de mort : ma vie s'en va toute maintenant sur ce fond noir avec un peu de sérénité de ciel par-dessus.

Le 3. — On me presse d'aller à Gaillac. Non, je ne puis m'ôter d'ici ; ma vie se plaît toute petite au plus petit endroit possible, là où j'ai mes chers vivants et mes morts.

Le 4. — J'aurais bien une lettre à écrire, mais j'aime mieux tourner ma plume ici ; ici par goût, ailleurs par convenance, et la convenance est bien froide. Le cœur ne s'y plaît pas, il s'en détourne, s'en retire tant qu'il peut. Hormis les devoirs, je le laisse. La lettre, je la ferai ; c'est peu de chose d'ailleurs, et ce n'est pas grand effort de surmonter un court ennui. Il en est de si longs qu'il faut tenir jusqu'au bout. Les uns accoutument aux au Les petits combats mènent aux grands et v forment. Ces contre-goûts sont bons comme une amertume, ils font agir la volonté pour les prendre et fortifient ensuite. Si tout nous venait en douceur et plaisance, que serait-ce de nousà la fin, au choc terrible de la mort? Il est bon de prévoir cela. De là vient que les solitaires, tous les saints, ces hommes qui entendent si bien l'âme, se vouent au sacrifice, se privent volontairement, se font mourir tous les jours rien qu'en cette vue qu'il faut mourir. Ils sortent aussi bien doucement de ce monde. On m'a parlé d'une jeune fille, religieuse à Albi. qui s'est mise à pleurer de joie quand elle a entendu les médecins dire entre eux qu'il n'y avait plus d'espérance.

Je ne sais pourquoi, du temps du choléra, je me faisais aussi comme un bonheur de mourir, j'enviais toutes les agonies. Cela m'impressionnait au point d'en parlera mon confesseur. Ltait-ce langueur de jeum lt-ce

désir du Ciel ? le ne sais. Ce qui est sur. c'est que ( té ou à peu ;

Je me trouve vis-à-vi> de la mort dans des Sentiments de soumission, quel-

quefois de crainte, rarement de désir. Le temps nous change. Ce n'est pas en cela seul que je m'aperçois de l'âge. Quand j'aurai des cheveux blancs, ;e serai tout autre encore. O métamorphoses humaines, s'enlaidir, vieillir! Pour se consoler de cela, on a besoin de croire à la résurrection ! Comme la foi sert à tout ! Oui, cette pensée de la résurrection pour tant de femmes qui se font un amour de leur corps, un bonheur de leur beauté, leur serait bonne à la fin de leurs charmes, et il peut se faire que plus d'une belle chrétienne s'en serve, de celles à qui vient grand chagrin du visage. Celle-là, par exemple, qui disait : « Ce n'est rien de mourir, mais de mourir défigurée ! » C'était l'insupportable pour elle. Pauvre femme ! J'en ris beaucoup alors; à présent j'en ai compassion, je souffre de voir qu'on ne porte pas son âme plus haut que son corps. Qui sait? Si j'étais jolie, peut-être ferais-je de même.

Le 5. — Quelle lecture, quelle amitié, quelle mort, quel rapprochement ! quelle impression j'en ai dans l'âme ! Je veux parler des derniers moments d'Etienne de La Boëtie que j'ai rencontrés au fond d'un livre de Montaigne. Sachant que ces deux hommes s'aimaient beaucoup, j'ai été touchée de savoir comment s'était faite leur séparation, et j'en ai le cœur dans les larmes. C'est si douloureux de voir mourir, surtout quand cette mort vous en rappelle une autre ! Que de traits saillants m'ont frappée dans cette vie sitôt faite, dans cette âme s'en allant jeune de ce monde, et si belle, si élevée, si chrétienne, si exquise de douceur et d'amitié! Oh! vraiment, j'ai trouvé Maurice aux beaux endroits, et vous et lui dans l'étroite union et si profonde de ces deux amis. Mais vous manquiez aux derniers moments du vôtre. Que j'ai eu regret à cela, et que la distance vous eût séparés à ces derniers jours ! Je veux vous dire comme ils se sont passés, car cela manque aux détails que je vous ai donnés de sa mort, tout comme à l'intérêt que vous portez à cette fin de vie.

Mais d'abord je veux laisser ic' mémoire de ce qui se fait aujourd'hui sur cette tombe. Elle était nue encore, simplement gazonnée; et, pour la couvrir comme il lui convient et nous la conserver à jamais, on y place une blanche pierre de marbre en obélisque surmonté d'une croix. La pauvre veuve a fait cet envoi, ce triste et dernier don d'amour, et mis elle-même l'inscription. Je n'ai rien vu encore. Oh ! j'y serai assez à temps ! Tous les dimanches n'irons-nous pas prier là tous, autour de notre pauvre Maurice ? Et vous, son frère aussi, ne viendrez-vous jamais vous y mettre à genoux? Que je voudrais vous voir prier pour lui ! « Ce sont les meilleurs offices que les chrétiens puissent faire les uns pour les autres », disait cet Etienne de La Boëtie mourant à son ami Montaigne. Je ne doute pas que si Maurice pouvait se faire entendre, il ne vous dît de même. C'était, lui aussi, une âme croyante de son fond, une âme des anciens temps, sur laquelle le temps

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qui court avait pu passer par malheur, mais rien que passer. Vous le verrez parla suite.

Le ii. — Demeuré plusieurs jours sans écrire. Il m'en coûte de commencer ce douloureux récit, de parler de cette mort, quoique j'y pense sans cesse. Il est des souvenirs qui déchirent l'âme en sortant plus qu'en demeurant, ce me semble. Même la douleur se fait quelque chose de doux et dépose avec le temps au fond du cœur comme un limon sur lequel elle s'endort. Peu après cette mort, j'en parlais sans trop de peine ; à présent, quand on revient sur ce sujet, que nous y tombons par entretien en famille, une souffrance me prend l'âme.

Cette nuit, il a fallu faire garder ce mausolée, à cause de quelques paysans d'Andillac qui ne voulaient pas le laisser mettre. Ils trouvent que cela choque l'égalité de la mort et ont fait opposition violente, ayant l'autorité. Pauvre peuple souverain ! c'est ce qu'il faut en souffrir, c'est ce qu'il sait faire. Au temps passé, tous se seraient signés devant cette croix qu'ils parlent d'abattre aujourd'hui, au temps lumineux où nous sommes. Malheureux temps, où se perd le respect des choses saintes, où les plus petits s'enorgueillissent jusqu'à se révolter contre la triste élévation d'une tombe ! Le paysan dont l'esprit en est là ne vaut plus rien : fruit des lectures, en partie. Aussi, qu'il vaut bien mieux un chapelet qu'un livre dans la poche d'un laboureur !

Ce fut le 8 juillet, vingt jours après le départ de Paris, vers six heures du soir, que nous fûmes en vue du Cayla, terre d'attente, lieu de repos de notre pauvre malade. Sa pensée n'allait que là sur la terre, depuis longtemps. Je ne lui ai jamais vu de plus ardent désir, et toujours plus vif à mesure que nous approchions. On aurait dit qu'il avait hâte d'arriver pour être à temps d'y mourir. Avait-il pressenti sa fin? Dans les premiers transports de sa joie, à la vue du Cayla, il serra la main d'Erembert. qui se trouvait près de lui. Il nous fit signe à tous comme d'une découverte, à moi qui n'eus jamais moins d'émotion, de plaisir ! Je voyais tout tristement dans ce triste retour, jusqu'à ma sœur, jusqu'à mon père, qui nous vinrent joindre à quelque peu de distance. Affligeante rencontre ! Mon père fut consterné: Marie pleura en voyant Maurice. Il était si changé, si défait, si pâle. :-: branlant sur ce cheval assis à l'anglaise, qu'il ne semblait pas animé. C'était effrayant. Le voyage l'avait tué. Sans la pensée d'arriver qui le soutenait, je doute qu'il l'eût achevé. Vous en savez quelque chose, et ce qu'il a dû souffrir, pauvre cher martyr! Mais je neveux parler que d'ici. Lui embi son père et sa sœur sans se montrer trop ému. Il semblait dans une sorte d'extase dès la première vue du château; l'ébranlement qu'il en eut fut unique, et dut épuiser toute sa faculté de sensation; je ne lui ai plus vu l'air vivement touché de rien depuis cela. Cependant il salua affectueusement

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les moissonneurs qui coupaient nos blés, tendit la main à quelques-uns, et à tous les domestiques qui nous vinrent entourer.

Arrivés au salon : « Ah ! dit-il, qu'on est bien ici! » en s'asseyant sur le canapé, et il se mit à embrasser mon père, qu'il n'avait pu atteindre que du bout des lèvres à cheval. Nous étions tous à le regarder content. C'était encore une joie de famille. Sa femme sortit pour quelque déballement , je pris sa place auprès de lui, et le baisant au front, ce que je n'avais fait depuis longtemps : « Dis, mon ami, comme je te trouve bien! Ici tu vas guérir vite. — Je l'espère .. je suis che\ moi. — Que ta femme aussi se regarde comme chez elle ; fais-le-lui comprendre, qu'elle est de la famille, et d'agir comme dans sa maison. — Sans doute, sans doute. » Je ne me souviens plus des autres choses que nous dîmes dans ces moments de seul à seul. Caroline descendit, on annonça le souper que Maurice trouva exquis. 11 mangea de tout avec appétit. « Ah ! dit-il à Marie, que ta cuisine est bonne!... »

— Mon Dieu, que ce passé me tient au cœur! Ma vie n'est que là. Je n'ai d'avenir que par la foi, de liens que ceux qui se rattachent à Maurice, et de lui au ciel.

La première de la famille j'ai vu le mausolée ce matin. Cela s'est ainsi rencontré; mais, lui et moi, ne nous sommes-nous pas toujours rencontrés tout d'abord et mis à part? Cela se continue, et le tête-à-tête, hélas ! sur un cimetière ! J'étais seule à genoux sur cette tombe, vis-à-vis de la blanche pierre où j'ai lu son nom et sa mort : Maurice. 19 juillet.

Mais revenons à sa vie, à ce qu'il m'en est resté de derniers et précieux souvenirs. Oh ! que n'ai-je écrit alors à mesure qu'il nous parlait et s'en allait! Que n'ai-je fait un journal d'agonie, inestimable recueil dont celui-ci n'est que l'ombre! Se rappeler n'est pas voir; les plus vivants détails sont morts, quoique le cœur les conserve. Mais pensais-je à rien de lui qu'à lui? Pensais-je même qu'il dût finir? lit je le craignais cependant. Je ne me comprends plus quand je reviens à ces souvenirs.

Nous espérions beaucoup du climat, de l'air natal, de la chaude température de notre Midi Le second jour de notre arrivée, il fit froid ; le malade s'en ressentit et eut des frissons. Ses bouts de doigts, son nez glacés, me firent craindre ; je vis bien qu'il n'y avait pas tout le mieux que nous espérions, qu'il ne guérirait pas si vite, puisque les accès revenaient. 11 n'y eut pas de chaleur ensuite, et le médecin nous rassura. Ces médecins sont souvent trompés ou trompeurs. Nous décidâmes le malade à ne pas sortir de sa chambre le lendemain, attribuant le froid qu'il avait eu à quelque fraîcheur du salon. Comme il se laissait toujours faire, il se résigna, qm contrarié, à ce qu'on voulut ; mais il s'ennuyait tant là-haut, et il fit tant de chaleur bientôt, que je l'engageai moi-même à redescendre. <<■ Oh! oui,

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me dit-il , ici je suis loin de partout. Il y a plu* de vie là-bas avec tous, et puis la terrasse, je pourrai m'y promener. Descendons. » Cette terrasse surtout L'attirait pour y jouir du dehors, de l'air, du soleil, de cette belle nature qu'il aimait tant. Je crois que ce lut ce jour-là qu'il arracha des herbes autour du grenadier et piocha quelques pieds de belles-de-nuit ; aidé de sa femme, il tendit un fil de fer le long du mur sur un jasmin et des treilles. Cela parut l'amuser. « Ainsi chaque jour j'essayerai un peu m> s forces-», fit-il en rentrant. 11 n'y revint plus. La fai.blesse survint, les moindres mouvements le fatiguaient. 11 ne quittait son fauteuil que par nécessité ou pour faire quelques pas à la prière de sa femme, qui essayait de tout pour le tirer de son atonie. Elle chantait, faisait de la musique, et le tout souvent sans effet. Du moins je ne me suis pas uperçue qu'il en eût quelque impression. Il demeurait le même à toutes choses, la tête penchée sur le côté du fauteuil, les yeux fermés.

Cependant il avait des mieux passagers, des espèces de soubresauts vers la vie. Ce fut dans un de ces moments qu'il se mit lui-même au piano et joua un air, pauvre air que j'aurai toujours dans le cœur! Ce piano s'en est allé à Toulouse. Je l'ai vu partir avec le regret qu'y avait gravé Maurice J'aurais voulu y noter ces mots : « Ici Un jeune malade a chanté son dernier air. » Peut-être quelque main en passant sur ce clavier se serait arrêtée pour la prière. Chère âme de trépassé, je voudrais de partout lui tirer des secours ! Ce sont les meilleurs offices que les chrétiens puissent se faire. Je reviens à. ce mot de foi de l'ami de Montaigne, qui revient si bien à mon cœur.

Je veux vous dire aussi comme ce cher frère m'a lais | de consola-

tion dans ses sentiments chrétiens. Ceci ne date pas de ses derniers jours seulement; il avait fait ses pâques à Paris. Au commencement du Carême, il m'écrivait : « L'abbé Buquet est venu mevoir; demain, il revu ni en pour causer avec moi comme tu l'entendais. u Cher ami: oui, j'avais entendu cela pour son bonheur, et lui l'avait fait pour le mien, non en cédant par complaisance, mais en faisant par conviction : il était incapable du semblant d'un acte de foi. Je l'ai vu seul à Tours, dans sa chambre, lisant les prières de la messe un dimanche. Depuis quelque temps il se plaisait aux lectures de piété, et je me suis applaudie de lui avoir 1 ! linte Thérèse et Ivnelon, qui lui ont fait tant de bien. Dieu ne cessait de m'inspirerpour lui. Ainsi j'eus la pensée d'emporter pour la route un bon petit livre, pieux et charmant à lire, traduit de l'italien, le Père Quadrupam, qui lui fit grand plaisir. De temps en temps il m'en demandait quelqi: « Lis-moi un peu du Ouadrupani.» 11 écoutait avec attention, puis faisait signe quand c'était assez, se recueillait là-dessus, fermait les veux et n là à se pénétrer de ces douces et confortantes paroles saintes. Ainsi, cha-

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que jour, au Cayla, nous lui avons lu quelques sermons de Bossuet et des passages de l'Imitation. A cela il voulut joindre quelques lectures de distraction, et nous commençâmes les Puritains de Scott, n'ayant rien de nouveau dans notre bibliothèque. Il en parcourut un volume avec quelque air d'intérêt, et puis laissa cela. Il était bientôt las de tout, nous ne savions que trouver pour lui faire plaisir. Les visites lui apportaient peu de distractions ; il ne causait qu'avec son médecin, homme d'esprit, qui par cela plaisait au malade et soutenait son attention. J'ai remarqué ces influences morales, et qu'au plus fort abattement, cette nature intelligente se relevait à tout contact de rapport. — Ainsi, la veille ou l'avant-veille de sa mort, n'en pouvant plus, il se prit à rire vivement à votre feuilleton si plaisamment spirituel : Il faut que jeunesse se passe, dont il fut charmé. Il en voulut deux fois la lecture : « Ecris cela à d'Aurevilly, me dit-il, et que depuis longtemps je n'avais ri comme je viens de le faire. » Hélas! et il n'a plus ri ! Vous lui avez donné le dernier plaisir d'intelligence qu'il ait eu. Tout lui était jouissance de ce qui lui venait de vous. L'amitié a été le plus doux et le plus fort de ses sentiments, celui qu'il a senti le plus à fond, dont il aimait le plus à parler, et qu'il a pris, je puis dire, avec lui, dans la tombe Oh ! oui, il vous a aimé jusqu'à la fin Je ne sais à quelle occasion, parlant de vous étant seuls, je lui dis : « Es-tu content, mon ami, que j'écrive à ton ami? — Si je suis content ! » me fit-il avec le cœur dans la voix. Ce jour-là même, en le quittant, je vous envoyai son bulletin de santé

Nous le trouvions bien faible ; cependant j'espérais toujours. J'avais écrit au prince de Hohenlohe J'attendais un miracle. La toux s'était apaisée, l'appétit se soutenait, la veille fatale, il dîna encore avec nous; hélas! dernier dîné de famille ! On servit des figues dont il eut envie, et que sur sa consultation j'eus la cruauté de lui interdire; mais d'autres ayant approuvé, il en mangea une qui ne lui fit ni bien ni mal, et je fus sauvée sans préjudice de l'amertume de l'avoir privé de quelque chose. Je veux tout dire, tout conserver de ses derniers moments, bien fâchée de ne pas me souvenir davantage. Un mot qu'il dit à mon père m'est resté. Ce pauvre père revenait de Gaillac avec 1'an.lente chaleur, lui rapportant des remèdes. Dès que Maurice le vit : « Il faut convenir, dit-il en lui tendant la main, que vous aime^ bien vos enfants. » Oh! en effet, mon père l'aimait bien ! Peu après, le pauvre malade se levant avec peine de son fauteuil pour passer dans la chambre à côté : « Je suis bien bas, » parlant comme à luimême. Je l'entendis, cet arrêt de mort, de sa bouche, sans lui rien répondre, sans trop y croire peut-être; mais j'en fus frappée. Le soir, on le porta avec son fauteuil dans sa chambre. Du temps qu'il se mettait au lit, je disais avec Erembert : « Il est bien faible, ce soir; mais la poitrine est plus libre,

la toux disparaît. Si nous pouvons aller au mois d'octobre, il sera sauvé. * C'était le 18 juillet, à dix heures du soir !

La nuit fut mauvaise. J'entendis sa femme lui parler, se lever souvent. Tout s'entendait de ma chambre, j'écoutais tout. Dès qu'il fut possible, j'entrai le matin pour le voir, et son regard me frappa. C'était quelque chose de fixe : « Qu'est-ce que cela augure? dis-je au docteur qui vint bientôt. — C'est que Maurice est plus malade. — Ah! mon Dieu! » Erembert alla avertir mon père, qui accourut. Bientôt il sortit, et s'étant concerté avec le médecin, celui-ci annonça qu'il fallait penser aux derniers sacrements. M. le curé fut mandé, ainsi que ma sœur, qui se trouvait à l'église. Je ne sais si j'aurai tout présent. Mon père pria M. Facieu, le médecin, de préparer Caroline à la terrible nouvelle. Il la prit à part. J'allai la joindre bientôt et la trouvai tout en larmes; j'entendis : «r Je le savais. » Elle savait qu'il devait mourir! « Depuis trois mois je me préparc au sacrifice. » Aussi ce coup de mort ne l'effraya pas, mais je la vis désolée.

« Ma pauvre sœur, lui dis-je en lui passant les bras au cou, voici le terrible moment; mais ne pleurons pas, il faut l'annoncer au malade, il faut le préparer aux sacrements. Vous sentez-vous la force de remplir ce devoir, ou voulez-vous que je le fasse? — Oui, faites-le, Eugénie, faites I » Elle étouffait de sanglots. Je passai de suite au lit du malade, et, priant Dieu de me soutenir, je me penchai sur lui et le baisai au front, qu'il avait tout mouillé : « Mon ami, lui dis-je, je veux t'annoncer quelque chose. J'ai écrit pour toi au prince de Hohenlohe. — Oh! que tu as bien fait ! — Tu sais qu'il a fait des miracles de guérison, notamment à Albi, dans une famille qui vient de m'en faire part. Dieu opère par qui il veut et comme il veut. C'est surtout le souverain médecin des malades. N'as-tu pas bien confiance en lui? — Confiance suprême (ou pleine, je ne me souviens pas). — Eh bien ! mon ami, demandons-lui en toute confiance ses grâces, unissons-nous en prières, nous à lEglise, toi dans ton cœur. On doit dire une messe où nous communierons : toi, tu pourrais communier aussi. Jésus-Christ allait trouver les malades, tu sais? — Oh! je veux bien! oui, je veux munir à vos prières. — C'est très bien, mon ami. M. le curé devait venir, tu vas te confesser. N'est-ce pas que tu n'as pas de peine à parler à M. le curé? — Pas du tout. — Tu vas donc te préparer à ta confession. » II demanda un livre d'examen, se fit faire toutes les prières qui précèdent la confession par sa femme. Je sortis ; j'allai lui préparer de la fécule au lait d'amande. Dans ce temps, M. le curé arriva. I.e malade le pria d'attendre encore un peu, ne se trouvant pas, dit-il, assez préparé. On le voyait tout pénétré et recueilli. Hélas ! dernier recueillement de son âme ! Au bout de dix minutes à peu près, il fit appeler le piètre, et demeura

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avec lui près d'une demi-heure, causant, nous îut-ii dit, avec toute la lucidité et facilité d'esprit qu'il aurait eue étant bien portant. « Jamais je n'ai entendu confession mieux faite », nous dit M. le curé. Ce qui m'assure bien de ses dispositions, c'est ce qu'il fit comme M. le curé s'en allait. Il le rappela pour lui parler de M. de Lamennais et faire une haute et dernière rétractation de ses doctrines. Puis il ajouta : a M. le curé, je ne sais si je m'abuse, mais me croyez-vous bien malade? Alors je recevrai V extrême-onction. Pour communier , je voudrais le faire à jeun et attendre à demain. » Sur la réponse que les malades étaient dispensés du jeûne, il fut prêt à tout et se prépara aux derniers sacrements. Nous allions et venions, ma sœur et moi, pour les arrangements convenables dans cette chambre qui s'allait changer en église. Sa femme, avec la tristesse et la piété d'un ange, lui récitait les prières de la communion, qui sont si belles, et celles des mourants, si touchantes ; lui-même demanda celles de l'extrême-onction, calme et naturel comme pour une chose attendue.

Cependant il avait faim, il défaillait, et me demanda sa fécule, que je lui portai. Comme il suait beaucoup, je lui dis : « Mon ami, ne sors pas le bras, je te ferai manger comme un néné (enfant au berceau). Un sourire vint sur ses lèvres, où je posai la cuiller, où je fis couler le dernier aliment qu'il ait pris. Ainsi j'ai pu le servir une fois encore, lui donner mes soins comme autrefois. Il m'a été rendu mourant. Je remarquai cela comme une faveur de Dieu accordée à ma tendresse de sœur, que j'ai rendu à ce cher frère les derniers services à l'âme et au corps, qu'il s'est rencontré que je l'ai disposé aux derniers sacrements, et que je lui ai préparé sa dernière nourriture : aliments des deux vies. Cela ne semble rien, n'est rien, en effet, pour personne ; je suis seule à le remarquer et à bénir la Providence de ces rapports repris avec mon cher Maurice avant de nous quitter. Triste et indéfinissable compensation à tant de mois d'amitié passive! Avais-je tort de vouloir le servir? qui sait?. . Mais je veux achever ce douloureux mortuaire; laissons le cœur de côté, qui n'en finirait pas de dire.

Quand le saint viatique arriva, le malade se trouvait mieux, ce me semblait; ses yeux, rouverts, n'avaient pas cette fixité effrayante du matin, ni ses sens le même affaissement; il parut moralement ravivé et en pleine jouissance de ses facultés tout le temps des saintes cérémonies. 11 suivait tout de cœur, bien pieusement. Quand ce fut à l'extrême-onction, comme il ne sortait qu'une main, le prêtre nynnt dit : « I. 'autre», il la présenta vivement. Il écouta de bien simples et touchantes paroles, et reçut le saint viatique avec toute l'expression de la foi. Il vivait encore, il nous entendait, il choisit entre de l'eau et de la tisane qu'on lui offrait à boire, serra la main à M le curé, qui toujours lui parlait du ciel, colla ses lèvres à une

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croix que lui présentait sa femme, puis il s'affaiblit; nous nous mîmes tous à le baiser, et lui à mourir. Vendredi matin, 19 juillet 1839, à onze heures et demie. Onze jours après notre arrivée au Cayla. Huit mois après son mariage.

La voilà cette fin de vie, si liée à la vôtre, telle que j'ai pu la retrouver pour vous dans mes larmes. Que n'étiez-vous là! Que n'avez-vous assisté à la mort chrétienne de votre ami !

Le 27. — Enfin vous voilà! comme disait Billy, le charmant enfant indien, quand il me voyait revenir. 11 paraissait tout réjoui., comme je le suis do votre lettre, si tardive et si désirée. Ce n'était cependant qu'un silence un peu long qui me donnait tant de craintes funèbres C est que je crois si vite à la mort, à présent! Me voilà donc bien rassurée Mais qu'est-ce que nos impressions? Je n'éprouve pas en certitude ce que j ai senti dans le doute, un sentiment profond. Le plaisir chez moi ne descend pas comme la peine.

Douce journée aujourd'hui : j'attends encore mon père, absent depuis toute une semaine. Sa présence m'est nécessaire plus que jamais depuis que je me trouve plus que jamais seule au Cayla. En regardant du côté par où il doit venir, je pense à tant d'absents qui ne reviendront pas. J en ai bien vu s'en aller par ce chemin. II y a au bas de la colline une croix où, deux ans passés, nous nous sommes quittés avec mon cher Maurice. Je l'accompagnai jusque-là. Il s'y est longtemps conservé sur le terrain l'empreinte d'un pied de cheval, à l'endroit où Maurice s'arrêta pour me tendre la main. Je ne passe jamais par là que je ne regarde à cette marque effacée d'adieu près d'une croix.

Comme toute ma vie va à ce frère, comme tout ce qui a rapport à lui me pénètre! Les sentiments uniques grandissent dans la solitude jusqu'à l'immensité. Comme ce marronnier qui s'étend seul là-bas dans la prairie, ils couvrent toute l'âme. Je ne sais si je ne ferais pas bien de sortir d ici pour quelques jours. Les idées fixes, oh! les idées fixes que tout pourrit et rappelle ! La vie est un devoir. Sous ce rapport religieux on y tient, et on doit vouloir sa conservation. Le dépérissement en serait un mal devant Dieu. Mais sans cela, sans le ciel que je vois, je me laisserais tomber; mais j'aurais tort, bien tort comme chrétienne de m'ahattre comme ceux qui vont sans soutien. Dieu n'est-il pas là qui nous dit : Je suis près de ceux qui souffrent ? Foi soutenante ! Oh ! que nous avons d'obligations à la foi ! Je la considère comme le seul vrai soutien de l'homme. D'autres choses en ont bien l'air; mais ce sont appuis d'apparence, colonnes de vapeur.

De Mentels, vieux château dans les montagnes.

Le 14 mars. — Ce que j'aime me suit partout : ce cahier a pus mon

chemin, comme, hélas! naguère un autre était venu ici au même lieu, lorsque j'allais voir Louise, mon amie, quelque peu avant mon départ pour Paris. Ainsi les pareilles choses reparaissent quelquefois dans la vie, sans qu'on pense à les ramener. Bien sûr, je ne comptais pas revenir ici. J'ai remarqué de ces consonnances du passé avec le présent, et celle-ci en contraste. J'étais venue en joie, je reviens en deuil; j'avais un frère vivant, il est mort...

Je me plais à Montels : on y vit comme on veut, sans visites ni ennuis du monde; on entre, on sort, on se promène, sans nul assujettissement ; puis la campagne est grande, toute diverse en paysages, en coupes de montagnes, douces, couvertes de châtaigniers ; cela plaît à voir et à parcourir. Si je devais quitter le Cayla, c'est ici que je voudrais demeurer. Pour faire de ce château une demeure agréable, il n'y aurait qu'à relever quelques ruines qui, même telles quelles, sont toutes remplies d'intérêt. Quel charme n'a pas ce vieux salon tout tapissé de vieux portraits de militaires, d'hommes de robe et d'église, de belles dames, comme on n'en voit plus, de mise et de beauté ? J'en ai remarqué une en toilette de bal à côté d'un capucin méditant sur une tête de mort. De tout temps les contrastes se sont touchés. Montels n'est plus autre chose partout, dans la demeure et ses habitants, dans cette chambre appelée chambre du cardinal pour avoir logé le cardinal de Bernis, toute pleine à présent de pommes de terre.

Je ne suis pas étonnée que ce bel esprit, qui se connaissait en jolies choses, eût choisi ce lieu pour sa maison de campagne, assez près et assez loin de la ville, paysage parfaitement dessiné pour des pastorales et des rêveries poétiques, si le cardinal rêvait encore. Qui sait? Qui sait en quel temps et en quel état on cesse d'être poète? Celui-ci cependant, dans le cours de sa vie, se souvenant qu'il était prêtre, eut repentir de ses chansons légères et fit faire des recherches pour les détruire ; mais de la plume au vent ! Le mal ne s'arrête pas comme on veut. Les épîtres à Chloé et à la Pompadour sont restées, et nul ne sait, ou bien peu, que leur auteur a voulu les mettre en cendre Je tiens cela de mon père dont le père avait connu l'Apollon cardinal.

Il y a encore ici dans un vieux tiroir une curieuse correspondance sentimentale du fameux La Peyrouse avec M" de Vézian, sa fiancée, devenue ensuite marquise de Sénégas, pendant sans doute que le marin courait les mers. Il faut que je demande, pour les voir, ces lettres à ma cousine. Précieuse découverte, débris du cœur de La Pérouse, aussi curieuse que celle de son vaisseau. Mais qui songe à cela? Qui songe à chercher un grand homme dans son intime?

Voilà comme Montels occuperais son petit coin dans l'histoire. Bien des

lieux célèbres ont eu moins d'intérêt; le tout, c'est de savoir le faire ressortir, cet intérêt ; et ce n est pas, ce me semble, ce qui manque soit dans les hommes ou dans la nature. Que de trésors sous une mousse, et, si je veux dans cette chambre inélégante et glacée ! D'abord le soleil à mes pieds sous la table où je les chauffe dans ce grand carré lumineux qui me vient de la fenêtre à côté...

Description interrompue par le départ annoncé au beau milieu de ma page.

[Sans date.]. — Que dire? que répondre? Que m'annoncez-vous qui se prépare pour Maurice ! Pauvre rayon de gloire qui va venir sur sa tombe ! Que je l'aurais aimé sur son front, de son vivant, quand nous 1 aurions vu sans larmes ! C'est trop tard maintenant pour que la joie soit complète, et néanmoins j'éprouve je ne sais quel triste bonheur à ce bruit funèbre de renommée qui va s'attacher au nom que j ai le plus aimé, à me dire que cette chère mémoire ne mourra pas. Oh ! le cœur voudrait tant immortaliser ce qu'il aime I Je l'avais ouï-dire, je le sens, et que ceci s'étend du ciel à la terre ; soit par amour ou par foi, soit pour ce monde, soit pour l'autre, l'âme repousse le néant. Maurice, mon ami, vit toujours, il s'est éteint, il a disparu d'ici-bas comme un astre meurt en un lieu pour se rallumer dans un autre. Que cette pensée me console, me soutient dans cette séparation ! que j'y rattache d espérances ! Ce rayon qui va passer sur Maurice, je le vois descendre du ciel, c'est le reflet de son auréole, de cette couronne qui brille au front des élus, des intelligences sauvées Celles qui se perdent n'ont rien devant Dieu qui leur reste, qui les marque, quelque signe de distinction que les hommes leur fassent, car toute gloire humaine passe vite. Je ne me réjouirais pas si je ne voyais que celle-là seule pour mon frère ; mais il est mort saintement, et ] accepte avec transport la glorification de son intelligence qui peut s associer à la canonisation de son âme.

Je ne vous dis plus rien sur ce sujet infini, vous avant écrit et dit mes sentiments et remercîments profonds, à vous, à M. Sainte-Beuve, à Mmc Sand pour la part que vous aurez chacun à cette publication du Centaure, cette belle œuvre inconnue de mon frère, à la mise en lumière de sa vie et de son talent.

Oh! que vous me touchez de me dire que mes pensées, mes expressions, mes images tiennent beaucoup de Maurice, que nous étions, lui et moi, frère et sœur jumeaux d'intelligence ! Ressemblance la plus belle que vous puissiez me trouver et la plus douce pour moi (1)

[Le 2 avril.] — Courant d'impressions et de pensées abandonné à l'en-

(1) Lignes effacées.

droit effacé, rentré dans l'âme et perdu pour ce papier. Dois-je le regretter? Non, sans doute, mais ces refoulements, ces épanchements arrêtés, j'en voudrais connaître la cause. Il n'en était pas de même autrefois : la pensée, la vie coulait d'abondance, s'en allait à pleins bords, s'épandait en mille endroits, en mille façons, et maintenant cela s'arrête à un grain de sable, je me délaisse à tous moments, les petits riens font quelque chose : indice d'affaiblissement. Que serait-ce sans le soutien d'en haut qui me soulève si puissamment quelquefois? Je serais toute et toujours abattue. Le monde, les conversations, la diversion sont de bien peu de secours dans cette langueur de l'âme. Je viens de l'essayer. Rien n'y fait radicalement, rien ne change le fond. Toute la puissance des distractions n'agit qu'à la surface, n'arrive qu'à faire naître quelque sourire au dehors.

Lu Wavcrlcy. Oh! la déchirante mort d'un frère, l'horrible catastrophe à la fin ! J'en suis tout émue. Quoique fictions, ces sortes de choses pénètrent, font souffrir ; un conte ma tiré des larmes, quoique j'en verse peu pour des contes ; mais Walter Scott est si intéressant et plein d'effet sur le cœur dans cette lugubre peinture remplie de traits attendrissants! Que n'ai-je quelquefois des livres, ces parlants à l'âme qui lui font tant d'impression ! Rien n'agit si puissamment sur moi que les lectures, rien ne me fait tant sentir, à présent que se perd le goût de toutes choses

Et écrire, que me fait d'écrire? Interrogation muette parfois, plus souvent pleine de réponses. Cependant je n'écris guère. Ce cahier même, je le néglige ; plusieurs jours se passent sans y rien laisser, et je n'y mets plus de date. Je n'ai plus de plaisir à retrouver d'époque ni rien dans ma vie si douloureuse de souvenirs. Ce qui m'avait charmée ou me charmerait me désole, parce que tout s'empreint de deuil. Peut-être un jour, avec le temps, cet état d'âme changera; mais il n'est pas de diversion possible encore. Je viens d'essayer du monde, décidément le monde m'ennuie; 1 esprit qu'on y rencontre n'est pas de mon goût, le soi rire ne m'égaye pas. Je n'y puis prendre part, et aussi je puis dire comme disait Esther, je crois, qu'au milieu de la foule et des divertissements je ne laisse pas de me trouver seule. Savez-vous où je me plais, dans quel monde? A l'église. Là je suis chez moi. Toute ma vie j'ai préféré une chapelle à un salon, les anges aux hommes, et ce parler intérieur avec Dieu à celui qui bruit au dehors. On n'est pas né en solitude, on n'est pas élevé, on n'a pas vécu entre ciel et terre, en plein air, près de la croix, pour sentir comme les autres, comme ceux qui reçoivent du monde leurs pensées et leurs affections. Rien ne m'est venu de Là, rien ne m'en viendra sans doute. Ce n'est pas la peine ni mon vouloir de me tourner de ce CÔté

Quel souvenir me prend ! A pareil jour j'ai perdu ma mère, à pareil jour j'ai quitté Maurice et Paris. Triste date du 2 avril ! La vie est toute coupée

de douleurs. Les oiseaux n'ont pas de chagrin sans docte, du moins la grive qui chante tout aujourd'hui sous ma fenêtre. Joyeuse petite bête ! Je me suis mise à l'écouter bien des fois, à prendre plaisir à ces sifflements, gazouillements et salutations au printemps. Cas chants doux et réjouissants sous un genévrier, montant avec l'air dans ma chambrette, sont d'un effet que je ne puis dire. Valcntino n'en approche pas pour le charme : Valentino où j'entendais pourtant quatre-vingts musicien s et du Beetht Préférer à cela une pauvre petite grive, quelle impertinence aux beauxarts ! Décidément, je suis une sauvage.

Oui, je me demandais, à ces concerts et à bien d'autres choses à Paris . Où donc est le ravissement qu'on t'avait promis? Cependant je voyais, j'entendais des merveilles, et rien pour m'étonner! Il n'y aura donc d'étonnement que dans le ciel ? Ce mécompte de sensations, d'où vient-il ? De notre fini et de notre infini, sans doute, de ce que l'âme qui est touchée sous les sens ne reçoit pas autant qu'elle perçoit. D ailleurs, depuis Eve, toute curiosité satisfaite est désappointée.

[Sans date.] — Parcouru Y Histoire de Bossu et, toute pleine de grandeurs, de cette élévation du siècle de Louis XIV, personnifiée religieusement en cet homme de génie et de foi. C'est trop grand pour que j'en parle, mais l'impression de cette lecture sur moi est si bella^t bonne que je le marque; et puis, que de souvenirs se rattachent à ces fragments d'éloquence qui nous reportent à la plus belle époque de la France, à la plus brillante cour du monde, et moi à mon enfance et à Maurice ! A treize ou quatorze ans, je dévorais les Oraisons funèbres qu'Ererabert avait apportées du collège, sans les comprendre sans doute, sans autre attrait que ces pensées du ciel et de la mort, qui ont eu de bonne heure tant d'influence sur moi ; et puis, plus tard, Maurice ma si souvent, si admirablement parlé des sermons de Rossuet. que nous avons lus ensemble, dont il m'avait noté des passages, le dernier livre religieux que je lui ai 01 pendant sa maladie : tout cela m'a touchée en lisant cette histoire où j'ai vu revenir la mienne. Mousse sur un cèdre, un rien qui m'a donné à penser autant que le grand siècle. C'est le mien à moi ; mes beaux jours p de jeunesse, et Maurice, le roi de mon cœur. Peut être v a-t-il de la faiblesse dans cette pente d'esprit vers le cœur, \ 1 s soi et tout ce qui tient à soi ; c'est amour-propre, égoïsme. J'en aurais peine si ce n était le propre de la nature souffrante de lier le monde à sa douleur. D'ailleurs il n'en paraît rien au dehors, cela se l'ait dans l'Ame, nul ne s'aperçoit de ce que je sens ni n'en souffre. Je ne m'épanche que devant Dieu et ici. Oli ! qu'aujourd'hui je fais d'efforts pour écarter la tristesse qui ne vaut rien, c tristesse sans larmes, sèche, heurtant le cœur comme un marteau ' I plus pénible à sentir, et cependant il faut porter celle-là comme une autre,

IQ4 JOURNAL D'TH'GÉNIT? DTT GHÉRIN

et on la porte avec le même secours : la croix, avec Jésus triste à la mort au Jardin des Olives.

Les litanies de la tristesse, que j'ai faites dans un élan d'angoisses, trouveront ici leur place :

Christ, qui êtes venu pour souffrir, ayez pitié de ma tristesse. O Christ, qui avez pris sur vous nos douleurs, O Christ, qui avez été délaissé en naissant, O Christ, qui avez vécu sur la terre étrangère, O Christ, qui n'avez pas eu où reposer votre tête, O Christ, qui avez été méconnu, O Christ, qui avez souffert les contradictions. O Christ, qui avez souffert les tentations, O Christ, qui avez vu mourir Lazare,

O Christ, qui dans vos angoisses avez sué le sang dans le Jardin des Olives, O Christ, qui avez été triste à la mort, O Christ, qui avez reçu le baiser de Judas, O Christ, qui avez été abandonné de vos disciples, O Christ, qui avez été renié par un ami, O Christ, qui avez été couronné d'épines, O Christ, qui avez été flagellé, O Christ, qui avez porté votre croix,

O Christ, qui vous êtes abattu trois fois dans le chemin du Calvaire, O Christ, qui avez vu les femmes de Jérusalem qui pleuraient, O Christ, qui avez rencontré votre mère,

O Christ, qui avez vu au pied de la Croix le disciple que vous aimiez, O Christ, qui avez vu à vos côtés le larron impénitent, O Christ, qui avez tant souffert pour les pécheurs, O Christ, qui avez fini la vie en poussant un grand gémissement, ayez pitié de

ma tristesse.

Le jour des Rameaux. — Aujourd'hui que tout verdit, fleurit et s ejouit sous le soleil des Rameaux, quelque chose qui tient un peu de cela me vient dans l'âme. Je m'y livre, je me repose sur ces doux sentiments comme sur l'herbe d'un pré. Oh 1 qu'il fait beau là dans ma solitude et mes pensées du jour, jour d'hosanna, d'hymnes, d'élans de foi et d'amour au Sauveur, le roi de gloire, le triomphateur du monde, qui s'avance monté sur un âne, amenant à sa suite non les peuples vaincus, mais les malades qu'il a guéris, les morts qu'il a ressuscites ! J'avais devant moi à l'église, parmi les enfants de chœur, un petit garçon dont la voix, la taille et les vives allures m'ont rappelé Maurice quand il balançait l'encensoir à Andillac. Cela, se mêlant aux émotions religieuses, me fait en ce moment un état d'âme où je me plais, que je laisse ici sur ce mémorandum, devant ce rameau bénit et garni de tant de pieux et doux souvenirs. Dans mon enfance, c'était un bouquet de gâteaux et de fruits que nous portions

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joyeusement à l'église. Qui avait le plus beau rameau était le plus heureux, et avait été le plus sage : charmant objet d'émulation pour les enfants qu'un arbrisseau couvert de doux manger, banquet flottant sous la verdure, donné par Jésus aux petits enfants qu'il aime et pour lui avoir chanté à pareil jour Hosanna dans le temple ! Que la religion a des côtés gracieux' Qu'elle est aimable au premier âge !

Marie, Marie des C .., tout abattue, effrayée d'un redoublement de souffrances qui la tiennent au lit dans de tristes pressentiments. « Adieu, me dit-elle, non pas pour la dernière fois, j'espère, mais il n'en est guère de plus triste et de plus douloureux. » Faut-il que nous soyons à deux cents lieues ! Faut-il que je ne puisse aller joindre cette chère amie, que je vois tant souffrir dans sa solitude ! Mais mon père, mais mon frère me retiennent aussi fortement qu'elle me tire. J'ai l'âme écartelée. Mon Dieu, que l'amitié fait souffrir! Tout pour moi se tourne de ce côté en souffrances, soit pour cette vie soit pour l'autre ; ou l'état d'âme ou l'état de santé de ceux que j'aime m'afflige. Erembert cependant m'a bien consolée aujourd'hui. J'ai un frère chrétien, qui remplit toutes les obligations de ce nom dans ce saint temps de Pâques.

A pareil temps, l'an dernier, comme Maurice pareillement m'occupait! Ce souvenir se mêle à tout dans ma vie. J'ai passé cette nuit en songe avec lui, moitié vivant, moitié mort. Je le voyais, je lui parlais, mais ce n'était qu'un corps qui me disait que son âme était au ciel. O âme de Maurice, ô Maurice tout entier, quand te verrai-je en effet ! Que d'élans vers ce lieu qui réunit le frère et la sœur, tous ceux que la mort avait séparés ! et d'autres fois que de craintes et tremblements devant cet autre monde où Dieu nous juge !

Mon âme pourtant n'a rien qui lui pèse, rien qui lui donne un remords. J'ai vécu heureusement loin du monde, dans l'ignorance de presque tout a qui porte au mal ou le développe en nous. A l'âge où les impressions sont si vives, je n'en ai eu que de pieuses. J'ai vécu comme dans un monastère ; aussi ma vie doit être incomplète du côté du monde. Ce que je sais sous ce rapport me vient presque d'instinct, d'inspiration, comme la poésie, et m'a suffi pour paraître convenablement partout. Un certain tact m'avertit, me donne le sens des choses et des airs d'habitude là où je me trouve le plus souvent étrangère, comme dans les cercles. Mais je parle peu. J'ai l'esprit de comprendre bien plus que d'exprimer. Pour ceci il faut l'usage ; quand je converse, je sens que j'en manque, que l'à-propos ne vient pas, ni la pensée juste; presque jamais je ne dis d'abord ce que je dirais ensuite. Les compliments me trouvent nulle ; la plaisanterie un peu moins, à cause sans doute qu'elle aiguillonne l'esprit. Dernièrement, répondu par une bêtise à des démonstrations de politesse qui m'ont prise

à l' improviste. C'était aussi de la part de quelqu'un qui m'intimide, un homme d'esprit qui me gêne, ce qui comprime le jet de la pensée. Chose étrange ! j'aborde sans embarras les premières intelligences ; je ne me sens pas plus intimidée devant M. Xavier de Maistre que devant son fauteuil, et je demeurerai liée près des gens les plus ordinaires, je perdrai mon assurance pour passer parmi des paysans qui me regardent, pour parler à mon confesseur. Il n'y avait que Maurice au monde avec qui je n'ai jamais été timide.

La veille de Pâques. — Oh! quelle différence 1 an dernier, à Paris! Retour de profonds souvenirs. Ce soir-là il y avait eu consultation de docteurs, j'étais bien affectée. Nous étions à Valentino ; là fut remis ce paquet cacheté de noir ; là se trouvait cette pauvre Marie, singulière rencontre un soir d'adieu! Ce concert finissait mon séjour à Paris, c'était le glas de ma mort au monde, que j'écoutais sonner avec je ne sais quelle douce et triste émotion, semblable un peu à celle que j'éprouve au souvenir de ces choses, de ces personnes qui me reviennent comme des ombres dans ma chambrette, à la même heure et moins harmonieusement qu'à Valentino. Le concert, c'est la pluie qui bat ma vitre, et tant de regrets qui me battent l'âme- J'ai senti, j'ai vu ce que je ne faisais que craindre : la mort, la séparation à jamais' Que j ai besoin de penser à la fête de demain ! Que cette résurrection est bonne ' Mon Dieu, puisqu'il faut voir mourir, qu'il est doux de croire qu'on verra revivre ! Puissent ces pensées de foi auxquelles je vais me livrer en écarter d'autres qui font foule et m'oppressent l'âme !

Le soir de Pâques. — O Pâques, Pâques fleuries, jour de renaissance, de reverdissement, de jubilations célestes! Je ne sais que dire, qu'exprimer cette fête du passage, si magnifiquement belle dans les temps anciens et nouveaux, qui a fait chanter Y In cxitn, 1 O Filu\ et à moi tant de cantiques intérieurs quand j'ai vu ce matin Erembertà la table de communion. Encore un frère sauvé ! Il faut être sœur chrétienne pour sentir cela et cette sorte de bonheur qui vient d'espérer le ciel pour une âme qu'on aime, de la voir unie à Dieu, au souverain bien.

Le 20 avril. — Oh ! c'était bien un rossignol que j ai entendu ce matin. C'était vers l'aurore et sur un réveil, de sorte qu ensuite j'ai cru que j'avais rêvé; mais je viens d'entendre encore, mon musicien est arrivé. Je note cela tous les ans, la venue du rossignol et de la première fleur. Ce sont des époques à la campagne et dans ma vie. L'ouverture du printemps si admirablement belle est ainsi marquée, et le retard ou l'avancement des saisons. Mes charmants calendriers ne s'y trompent pas, ils annoncent au juste les beaux jours, le soleil, la verdure. Quand j'entends le rossignol ou que je vois une hirondelle, je me dis : « L'hiver a pris lin>,, avec un plaisir indi-

jot'RVAT. b'EUÔèHIB t>v ouiRtM 197

cible. Il y a pour moi renaissance hors de la froidure, des brouillards, du ciel terne, de toute cette nature morte. Je reverdis comme un brin d'herbe, mêiîiê moralement. La pensée reparaît et toutes ses fleurs. Jamais poème épique ne fut fait en hiver.

[Sans date]. — Adieu, grand tante, que je viens de baiser morte ; adieu, dernier reste d'une génération d'aïeux, famille de Verdun, toute dans les tombes à présent, et si dispersée : à 1 île de France, à l'île Bourbon, ailleurs, ici. Ma pauvre tante a pleuré sur tous les siens, père, mère, neveux, que la Révolution d'abord et la mort ensuite lui ont pris, et la voilà maintenant qui suit le nombreux convoi. Nous la suivrons de même; hélas ! nous ne formons qu'une procession funèbre ici-bas. et quelle rapidité dans la marche ! On s'effraye d'y regarder, mais on avance en détournant la tête ou sans y penser. C'est bien triste, mais bien utile cependant. Les saints l'ont compris, ces hommes qui méditent sur une tête de mort pour se préserver de la corruption de la vie.

Mais d'où vient que ces pensées ne me touchent que peu, qu'agonies, morts, cercueils, dont je ne pouvais entendre parler, me sont objets ordinaires pour l'impression? Quel frémissement j'éprouvais, rien qu'en voyant la maison ou la chambre d'un décédé! et maintenant j'entre, je touche, je baise ; mais quel baiser, mon Dieu ' C'est le second que j'ai posé sur des joues qui glacent les lèvres, qui donnent le frisson dans tout le corps et des sensations de l'autre monde dans l'âme. J'ai appris cela de Maurice, j'ai appris la mort et tout ce qui suit. Depuis, rien ne m'étonne ni ne m'épouvante. On ne veut pas que l'aille à cet enterrement, mais j'y pourrais aller sans risques, rien ne m'y ferait mal. J'ai en moi l'habitude de pareilles choses. N'y eut-il pas un roi qui s'accoutuma au poison? Eh bien, je prierai Dieu ici pour ma tante, du temps qu'on la met en terre. De partout, Dieu nous entend, et je puis facilement, si je veux, me figurer un cimetière.

[Sans date.] — M. de M... m'écrit que sa femme est trop faible pour m'écrire. Quelque peu bonne que soit cette nouvelle, j'en suis contente, tant je craignais d'apprendre pis. tant cette lettre des Rameaux m'effravait. Enfin je me rassure, puisque ceci tourne au mieux. Mon Dieu, que je voudrais ne pas perdre cette chère amie ! O malheur des séparations Celle-ci y mettrait le comble. Une religieuse de Nevers qui repart m'offrirait une bonne occasion de voyage, si je pouvais sortir d'ici. Mais Hremhert, mon père, tant de fortes raisons me retiennent. J'ai le cœur écartelé, tii .' le Cayla et les Coques, attaché presque également des deux parts. On aime cela et on en souffre. Il nous faudrait un centre d'affections, un quelque part OÙ se trouvât tout ce qu'on aime, petit paradis sur terre, iraflg celui du ciel qui n'est qu'une société d'amour. Que j'ai souvent rè

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et que le Cayla me plairait si j'y pouvais réunir mes élus, le petit nombre que j'ai dispersé par le monde, et que j'en distingue ! Si on me disait : « Qui sont-ils? » Je dirais : « Mes choisis ne ressemblent à personne ; cherchez-les parmi ce qu'on voit le moins, parmi les natures rares. »

[Sans date.] — Si je n'ai rien mis ici depuis huis jours, c'est que je n ai fait qu'écrire à Marie, écrire un journal intime, feuilles volantes d'amitié qui s'en iront joncher son lit un beau moment à sa surprise, et la pauvre malade aura plaisir à cela. Ce sont des riens, mais les riens du cœur ont leur charme. J'ajoute à cela des livres qu'elle m'avait prêtés et une carte de mon pays, de ces lieux qu'elle habite tant par l'âme. Je veux les lui faire voir, et je jouis d'avance de ce qu'elle va éprouver. Quant aux livres, j'ai peine à les renvoyer ; je ne me sépare qu'à regret de ce qui fut emporté au départ, pages empreintes d'adieux, de souvenirs de voyage, lues dans la diligence de Bourges à Tours, quand je me trouvai assez seule pour pouvoir lire. Si jamais je les revois, je les relirai encore en mémoire de ce passé, de cet état d âme où je me trouvais en regrets, en tristesse, en craintes, en suspens entre la vie et la mort, roulant sur ce pauvre malade, que j'allais voir, les pensées les plus déchirantes, quelquefois les plus opposées; car on ne peut s'empêcher d'espérer, quoiqu'on ne voie pas trop où se tient l'espérance Marie, Marie, avec quels tristes pressentiments nous nous sommes quittées ! J'ai toujours en souvenir ce dernier regard qu'elle me fit à la fenêtre, enveloppée d'une mante noire Elle m'apparut comme le deuil en personne. .

Le 1" mai. — Quel que soit mon sans-intérêt aujourd'hui pour tout ce qui se fait sous le ciel, je veux néanmoins marquer ce premier mai, comme j'en ai l'habitude. C'était un autre jour pour moi qu'il ne l'est à présent, ce retour du plus beau mois de l'année. Tout est changé.

Poésie interrompue par la foudre. Quel bruit, quels éclats, quel accomgagnement de pluie, de vent, d'éclairs, d'ébranlements! rugissement, terribles voix d'orages! Et cependant le rossignol chantait, abrité sous quelque feuille; on aurait dit qu'il se moquait de l'orage ou qu'il luttait avec la foudre; coup de tonnerre et coup de gosier faisaient charmant contraste que j'ai écouté, appuyée sur ma fenêtre; j'ai joui de ce chant si doux dans ce bruit épouvantable.

Le 6 mai. — C'est pour retrouver la date d'une lettre du Nivernais, chères nouvelles qui font événement dans ma vie toute de cœur. Dans la suite des temps, dans quelques mois même, je serai bien aise de revoir un jour marqué d'émotions douces à fond triste, comme me les donne Marie. Cette fois-ci c'est sa mère, une mère adoptive pour moi, qui m'écrit et ne me touche pas mal en me parlant de sa fille, et de l'espérance, je ne sais

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comment venue, qu'elle a de me voir avec la sœur de Nevers ; mais la sœur est partie... Oh ! mon père ! il l'emporte encore sur Marie. Je le sens en ce moment qu'il a été question de le quitter. Que tout cela fait souffrir! Et cependant c'est bonheur d'être aimé. Mais, qu'est-ce qu'un bonheur qui touche aux larmes?

Je n'ai pas vu l'Orient, mais je doute que ses belles nuits soient plus belles que celle qu'il fait à présent. Une admiration m'a surprise en ouvrant ma fenêtre avant de me coucher, suivant ma coutume de regarder l'état du ciel : qu'il est clair, transparent, étoile avec ces demi-teintes de demilune, et...

[Sans date.] — Plusieurs jours depuis cette nuit, et entre ces deux lignes d'écriture. Comme le temps occupe peu d'espace ! Une fois passé, ce n est rien. Dans ce peu d'espace, on pourrait faire entrer un siècle. Je n'y vois rien, quoi qu'il soit venu dans l'histoire de ma vie, parce que tout reste au dedans, que je n'ai plus d'intérêt à rien raconter, ni moi ni autre chose. Tout meurt, je meurs à tout. Je meurs d'une lente agonie morale, état d'indicible souffrance. — Va, pauvre cahier, dans l'oubli avec ces objets qui s'évanouissent! Je n'écrirai plus ici que je ne reprenne vie, que Dieu ne me ressuscite de ce tombeau où j'ai l'âme ensevelie. Maurice, mon ami! il n'en était pas ainsi de moi quand je l'avais. Pensera lui me relevait au plus fort d'un abattement ; l'avoir en ce monde me suffisait. Avec Maurice, je ne me serais pas ennuyée entre deux montagnes.

Une lettre de mort, une mort de jeune fille, Camille de Boisset, sœur d'une de mes amies, la céleste Antoinette.

Depuis longtemps je n'avais trouvé d'aussi agréable lecture et plus de mon goût que celle que je viens de faire, et dans un livre dont le monde ne se doute guère, un Catéchisme, dont la seule introduction gagne l'esprit et le cœur, morceau le plus distingué entre tous les avant-propos, exquis avant-goût d'une œuvre exquise de foi, d'intelligence et d'amour. l'ai pressenti de suaves émotions et entrevu de beaux traits de lumière pour moi dans cette religieuse lecture, et je m'y livre. Je vais voir et connaître ma religion telle que je ne l'ai pas encore vue d'ensemble. Comme elle est infinie en merveilles et en admirations, «à chaque nouvelle attention, à chaque regard on découvre pour l'aimer et l'admirer davantage. Le besoin de mon cœur me porte de ce côté, il n'est satisfait que par les choses divines. Ce fut de tout temps, mais plus encore quand les charmes qui restaient dans la vie et qui nourrissaient l'âme sont perdus. Heureux sommes-nous quand l'esprit de Dieu vient sur ce vide et v fait une c tion ! Il me semble que cela se fait en moi, que quelque chose de nouveau et qui n'est rien d'humain s'opère, transformation d'une autre vie, d'un

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autre monde où Dieu habite, où j'ai ma mère et Maurice. Oh ! que la mort nous ôte d'ici et nous en dégoûte! J'ai vu quelque chose de pareil dans sainte Thérèse. Après la mort de son frère, elle écrivait : « J'ai quatre ans de plus que lui et je ne puis pas parvenir à mourir! »

« ... Quand la tige est parvenue à la hauteur et à la force convenables, » on voit se former à sa partie supérieure un petit bouton. Ce bouton » renferme tout ce qu'il y a de plus précieux dans la plante. Aussi nous » allons voir de quels soins tendres et multipliés la Providence l'envi- » ronne. Elle le couvre d'abord de trois ou quatre enveloppes bien unies, » bien serrées, afin de le protéger contre le froid, la chaleur, les insectes, » les vents et la pluie. La première de ces enveloppes est plus dure et offre » plus de résistance ; la seconde surpasse en finesse et en beauté la mous- » seline et la soie ; enfin la troisième, qui touche à la graine, n'a rien qui » lui soit comparable pour la délicatesse et la douceur. Elle est faite ainsi, » afin de ne pas blesser la petite créature qu'elle renferme. A mesure que » ce germe précieux grossit, les enveloppes s'élargissent; enfin elles » s'ouvrent, mais non pas entièrement ni tout d'un coup, afin de ne pas » exposer le petit nourrisson au danger de périr. Quand il est assez fort, » toutes ces petites enveloppes de mousseline, tous ces tendres duvets » sont écartés, ainsi qu'on écarte les langes qui emmaillottent un enfant. »

Que c'est joli ! Cette admiration m'échappe, mais je veux prendre le charmant tableau tout entier:

» Ce germe précieux est destiné à donner naissance à de nouvelles plan- » tes ; mais cette nouvelle naissance sera accompagnée d'une joie et d'une » magnificence inexprimables. Lorsque l'enfant d'un roi vient au monde, on » le reçoit dans un berceau doré, on le place dans des appartements ricbé- » ment décorés. Voilà ce que fait le bon Dieu pour l'enfant ou le fruit de » la moindre plante. Des feuilles d'une douceur, d'une finesse, d'un » moelleux inimitables, peintes des couleurs les plus belles, les plus » variées et les plus agréables, lui servent de langes et de berceau. » Autour de lui s'exhale le parfum le plus suave; c'est au milieu de cette » demeure plus riche que les Louvres des rois qu'il naît et qu'il grandit. » Examinez tout cela de près, et, si vous pouvez, défendez à vos lèvres de /> dire avec le divin Sauveur : Je vous assure que Salomon dans toute sa // magnificence ne fut jamais si richement habillé. »

Jamais fleur ne fut non plus si richement dépeinte, jamais si gracieuse description n'en l'ut laite. On croirait lire un nouveau Bernardin de Saintl'icnv, et ce n'est qu'un passage de catéchisme, de ce Catéchisme de p. vérnnce dont je parlais, de l'abbé < iaume. Bon et bel ouvrage de l'époque, où, sous le plus simple titre, se trouve l'histoire complète de la religion

racontée à des enfants de la façon la plus attachante Rien que quelques aperçus m'ont charmée. Je vais me raviver l'âme à cette lecture.

Le 23 mai. Enfin, je sais que cette chère publication du Centaure a paru. Des jeunes gens venus de Gaillac me l'ont appris. Depuis je ne pense qu'à cela, et au passé, hélas! où moindre chose me ramène. Me l'enverrezvous? Qui sait? Je suis injuste peut-être, mais votre silence est si durable et le cœur humain si changeant ! Et qu'y aurait-il d'étonnant que quelqu'un du monde vînt à oublier une pauvre amitié d anachorète qui ne peut pas lui offrir beaucoup d'agrément? Je n'ai d'autre titre que d être la sœur de Maurice, et cela se peut effacer : le temps efface tout.

Ce matin visite aux champs pour les Rogations, au lever du soleil. Que c'est joli de parcourir «à celte heure-là la campagne ! de se trouver au réveil des fleurs, des oiseaux, de toute une matinée de printemp qu'alors la prière est facile! qu'elle s'en va doucement dans cet air embaumé, à la vue de si gracieuses et magnifiques œuvres de Dieu ! On est trop heureux de revoir un printemps. Dieu 1 a voulu sans doute pour nous consoler du paradis terrestre. Rien ne me donne l'idée de l'Eden comme cette nature renaissante, ondoyante, resplendissante dans la belle fraîcheur de mai.

Arrêtée au Village. Passé au cou d'un jeune homme malade la petite croix d'or que Maurice portait sur lui. 11 l'a baisée avec des larmes, et cela lui fera du bien. La vue d'une croix est bonne quand on souffre. Je ne connais pas de meilleur calmant, et je le donne avec foi et amour.

[Sans date.] — Non, je n'écrirai pas mes émotions d'aujourd'hui, si diverses d'ailleurs. Oh! que cela fait voir les mille facultés de l'âme, tant de sentiments et pensées ! l'arc-en-eiel a moins de couleurs, et cela en si peu de temps! En quelques minutes, parfois, par combien de sensations je passe !

I e 28. — Encore une mort, encore un disparu de cette association d'amis qui se rattachait à Maurice : pauvres jeunes gens tous pleins de joi d'avenir, tous réunis naguère à Paris, et maintenant deçà delà dans des tombes ! Oh ! que c'est désolant! que de lamentations me viennent sur ces destructions lamentables et si rapides des hommes! Hommes du monde. hélas! plus à pleurer que d'autres, que j'ai vus, connus, nppn [mes

par quelque endroit ! J'avais trouvé M. Bodimont fort dévoué à Maurice : sa jolie petite femme (morte également' m'avait aussi gagnée d'intér tout cela, se rattachant à nies plus chers souvenirs, m a frappée de en trouvant dans la Galette, a l'article nécrologique, le nom de M. Bodimont. 11 ne me manque plus que d'y rencontrer le vôtre, que je ne trouve plus nulle part.

Mon Dieu, ayez, pitié de ces pauvres âmes d'amis!

[Sans date.] Que c'est beau, que c'est beau ce Polyeucte, et ce Corneille! quels vers :

Je vous aime

Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus que moi-même.

Après cela et tant de belles et sublimes choses que les grands auteurs ont de tout temps puisées dans la religion, qu'on vienne nous dire si cette religion n'est point un beau songe, une image flatteuse! «Quoi! notre unique bien est-il une illusion! Quoi? ce christianisme descendu du ciel sur la terre avec le Fils de Dieu, promis par les prophètes, annoncé par les apôtres, vérifié par tant de miracles, confirmé par tant de martyrs, cette religion seule digne de Dieu, cette doctrine visiblement céleste qui a formé tant d'hommes merveilleux sur la terre, n'est-ce qu'un songe? » Paroles de quelqu'un qui me reviennent.

Le 30. — « Chère Eugénie, votre cœur si aimant sera tristement affecté en lisant le récit des souffrances de votre amie. » Commencement d'une lettre toute remplie de douleurs, en effet, écrites et senties. Pauvre Marie! qui n'a plus la force de me parler de ses souffrances. Je n'ai plus de son écriture, c'est sa mère qui m'écrit le désolant bulletin. Deuil sur deuil, angoisses sur angoisses, la vie n'est plus qu'un cours d'afflictions ; rien que des larmes, et encore n'ai-je pas en cela tout ce que je veux, car je voudrais tant ce Centaure. Ce matin, je comptais mes amitiés perdues, mortes de mort ou d'indifférence, et le nombre en est grand, quoique j'aie peu vu de monde.

Entre autres beaux effets du vent à la campagne, il n'en est pas qui soient beaux comme la vue d'un champ de blé tout agité, bouillonnant, ondulant sous ces grands souffles qui passent en abaissant et soulevant si vite les épis par monceaux. 11 s'en fait, par le mouvement, comme de grosses boules vertes roulant par milliers l'une sur l'autre avec une grâce infinie. J'ai passé une demi-heure à contempler cela et à me figurer la mer, surface verte et bondissante. Oh ! que je voudrais réellement voir la mer, ce grand miroir de Dieu où se reflètent tant de merveilles !

Le 1" juin. — Visite rare, conversation distinguée. Il passe par intervalle quelque passant aimable au Cayla, le grand désert vide ou peuplé à peu près comme était la terre avant qu'y parût l'homme. On y passe des jours à ne voir que des moutons, à n'entendre que des oiseaux. Solitude qui n'est pas sans charme pour l'âme non liée au monde, désabusée du monde.

Le 5 juin. — Oh ! ceci se date, ce jour, cette Revue arrivée, ce moment où je vais lire enfin le Centaure! Je l'ai là, je le tiens, je le regarde, j'hésite à l'ouvrir, ce recueil funéraire, pour lequel j'aurais donné mes yeux il y a un instant. Mon Dieu, que le cœur a des contraires !

Le 9. — Depuis quatre jours je suis sans bouger, sous l'impression de ce Centaure, de ces lettres, de ces révélations si hautes ou si intimes, de ces mots du cœur si profonds et si tristes, de ces pressentiments si malheureusement réalisés d'une fin prochaine, de ces tant précieuses et douloureuses choses de Maurice que m'a apportées la Revue des Deux-Mondes. Rien ne m'avait émue comme cette lecture, même de ce que je lis de Maurice. Serait-ce que ces écrits de lui, que je ne connaissais pas, renouvellent et accroissent en se montrant le sentiment de sa perte, ou que, présentés avec un charme qui en fait ressortir le prix, j'en suis plus touchée que de ce que j'avais vu sans cela? Quoi qu'il en soit, je goûte une jouissance trempée de larmes, un bonheur à deux goûts, une possession plus pleine, mieux estimée et par cela plus triste que jamais de Maurice, dans ce beau Centaure et ces fragments intimes. Qu il est pénétrant dans ses dires du cœur ! dans cette douce, délicate et si fine façon de parler douleur que je n'ai connue qu'à lui ! Oh! M"" Sand a raison de dire que ce sont des mots à enchâsser comme de gros diamants au faîte du diadème. Ou plutôt, il était tout diamant, Maurice.

Bénis soient ceux qui l'estiment son prix, bénie soit la voix qui le loue, qui le porte si haut avec tant de respect et d'enthousiasme intelligent! mais cette voix se trompe en un point, elle se trompe quand elle dit que la foi manquait à cette âme. Non, la foi ne lui manquait pas : je le proclame et je l'atteste par ce que j'ai vu et entendu, par la prière, par les saintes lectures, par les sacrements, par tous les actes de chrétien, par la mort qui dévoile la vie, mort sur un crucifix. J'ai bien envie d'écrire à Georges Sand, de lui envoyer quelque chose que j'ai dans l'idée sur Maurice, comme une couronne pour couvrir cette tache qu'elle lui a mise au front. Je ne puis supporter qu'on ôte ou qu'on ajoute le moindre trait à ce visage, si beau dans son vrai ; et ce jour irréligieux et païen le défigure.

Le 15. — Que me vient-il de Paris pour Maurice? pour lui qui ne se doutait point de gloire, qui n'en voulait pas. Mais je 1 accepte en sa mémoire et pour sa mémoire. Voici ce qu'un comte de Beaufort vient de m'offrir : la publication d'une notice dans la Revue de P.iris, qui fera regard à celle de la Revue des Deux-Mondes, dans toute la beauté et pureté de ressemblance chrétienne. M""1 Sand fait de Maurice un sceptique, un grand poète à la façon de Byron, et cela m'affligeait de voir présenter sous ce faux jour le nom de mon frère, un nom resté pur de ces déplorables erreurs. Je voulais écrire pour rendre hommage à la vérité, et voilà qu'une voix s'élève. Dieu soit béni ! je n'ai qu'à donner notre approbation qu'on demande. Nous la donnerons avec joie.

Vendredi iq juin. — Onze mois juste (et un vendredi l) do sa mort. Quel jour et comme je l'ai passé ! Après la prière, cette élévation de l'âme vers

Dieu et vers lui, je n'ai fait que remuer ses papiers, ses lettres, ses poésies, chères et saintes reliques, que je n'osais pas toucher d'abord et dans lesquelles j'ai trouvé ensuite je ne sais quoi à ne pouvoir m en détacher. D'abord des larmes et puis comme un enivrement de ce passé rouvert, goûté, bu à longs traits de cœur Oli ! quel triste charme à cela! et qu'ai-je rencontré dans ce carton funèbre en l'ouvrant sur un tas de choses? Ces lignes, ces lignes frappantes de rapport et laissées là, il y a deux ans !

« Je ne demande point où tu reposes, je ne chercherai pas ta tombe. » Nous avons connu les plus beaux jours de la vie, les plus funestes n'ap- » partiennent plus qu'à moi.

» Si je pouvais pleurer comme je pleurais autrefois, j'aurais sujet de » verser des larmes en pensant que je n'ai pu veiller auprès de ton lit...

» Combien je préfère à tous les objets aimables le souvenir que je garde » de toi !... »

Hélas ! d'où donc avais-je tiré ces choses qui renfermaient une si cruelle vérité, il y a bien sept ou huit ans de date ? Ne dirait-on pas que notre âme entend de loin venir le malheur, tant ces pensées et d'autres que je trouve dans le passé se rapportent à ma perte, à ce cher Maurice. Mon Dieu !

C'est pour lui que j'ai fait ce triste inventaire, pour rendre à sa mémoire ce soin pieux dans ce qu'il m'a laissé Jusqu'ici je n'avais mis à part que ses dernières lettres, et j'y veux mettre tout, comme une chose sainte.

Le r" juillet. — Entendu la première cigale. Quel plaisir c'eût été de l'entendre à pareil jour, l'an dernier, avec Maurice à ma fenêtre! Mais nous étions sur la route de Bordeaux, dans la chaleur, la poussière et les angoisses.

L'inattendu et charmant billet de M. Sainte-Beuve! cet auteur exquis dont je reçois l'écriture vivante. C eût été bonheur autrefois, mais à présent tout porte amertume et tourne aux larmes. Il en est ainsi de ce billet et de tant d'autres choses que je dois à la mort de Maurice. Toutes mes relations, toute ma vie presque se rattachent à un cercueil.

Le 8. — Nous arrivions au Câyla à sept heures du soir, un an passé.

[Sans date.] — Depuis quelque temps, je néglige fort mon Journal; je m'en étais déprise presque, je m y reprends aujourd'hui, non pour rien d'intéressant à y mettre, mais par simple retour à une chose aimée, car je l'aime, ce pauvre recueil, malgré mes délaissements. Il se rattache à une chaîne de joies, à un passé qui me tient trop au cœur pour ne pas tenir à ce qui en fait suite. Ces pages donc seront continuées. Je les laisse et je les reprends, ces chères écritures, comme les pulsations dans la poitrine, toujours, mais suspendues quelquefois par les oppressements.

1 6 petit cours de mes jours va donc reprendre au naturel. Pour le moment, j'y note une visite, de celles que je voudrais quelquefois pour

tournai. n'pt'GÉNin ni? gférin 205

diversion agréable, Quoique ce soit un jeune homme bien jeune, on peut causer avec lui, parce qu'il a lu, vu le monde, et qu'il a dans l'esprit une douceur et un aplomb de jugement que j'aime pour discourir diversement de diverses choses. Nous n'avons pas la menu- façon de voir, et mon âge me permettant d'exprimer et de soutenir la mienne, je me plais à le contredire, par plaisir et par conviction ; car ce que je dis, je le pense.

Si quelque chose est doux, suave, inexprimable en calme et en beauté, c'est bien certainement nos belles nuits celle que je viens de voir de ma fenêtre, qui se fait sous la pleine lune, dans la transparence d'un air embaumé, où tout se dessine comme sous un globe de cristal.

[Sans date.J — Il y a dans la Bietagne, non loin de la Chênaie, une campagne appelée le Val de l'Arguenon, profonde solitude au bord de l'Océan, où Maurice a demeuré. Il s'en fut là, à la chute de M. de Lamennais, et y vécut en ami chez un ami, le bon et aimant Hippolyte de La Morvonnais. J'aurai toujours souvenir et reconnaissance infinie de cet accueil et attachement distingué, et de je ne sais quelle touchante sympathie que m'avaient vouée et exprimée cet ami de Maurice et sa charmante femme. Nous avons eu quelque temps des relations suivies avec cette famille et qui se sont continuées avec M. Hippolyte lorsqu'il eut perdu sa femme. Après un long silence de deux ans, il m'arrive aujourd'hui une lettre comme celles d'autrefois, et de plus, hélas ! toute pleine de Maurice mort. Vous dire comme cela m'a touchée, ce témoignage du cœur, cette sorte de résurrection d'un ami sur la tombe de son ami ! Aussi je lui répondrai, je lui dirai pourquoi je ne lui ai plus écrit, pourquoi je lui ai laissé annoncer cette mort par un journal, car c'est ainsi qu'il a su la perte que nous avons faite. Je ne me pardonnerais pas cela, si je n'avais de trop bonnes raisons d'excuses, une fatalité qui a fait que mes dernières lettres ou les siennes se sont perdues. C'est la Revue des Deux-Mondes qui a porté cette mort, ce deuil à l'Arguenon, pauvre douce campagne toute remplie de Maurice .

Nous allons voir cela dans une publication de M. Hippolyte, et qu'il dit qu'il m'envoie avec une autre ; mais je n'ai rien teçu que sa lettre, qui est assez pour la pauvre sœur de Maurice Celui-là au^si m'avait appeU sœur : fraternité lointaine, inconnue, mais il devait venir et (n'amener Marie, sa petite fille, que Maurice avait baisée, caressée au berceau et sur les genoux de sa mère, charmante enfant, disait-il. Enfant qui m'a préoccupée à côté de sa mère vivante et moite, que je me faisais un charme de tenir ici sur mes genoux, rêves et sentiments que cette lettre réveille. J'avais écrit à cet ami à la prière de Mourice, car de moi-même jamais je n'aurais eu l'idée de continuer avec lui une correspondance brisée pai la mort de sa pauvre jeune femme. Reprendtons-nous à présent que moins que jamais je veux des correspondances ? Mais c est un ami de Mai.:

qui l'a secouru dans le malheur, qui a su l'estimer son prix, qui lui fut bon de dévouement et de foi, dans des jours mauvais pour l'âme. C'en est assez, sans compter ce qu'il fait encore, un article pour Maurice dans l'Université catholique. Oh ! c'en est assez pour que je réponde et avec effusion à cette dernière lettre. Il est dans mon cœur et dans ce que Dieu m'enseigne de reconnaîtrejusqu'aux bonnes intentions des hommes.

Le 18. — Dernier jour qu'il a passé sur la terre.

Le 19, à onze heures du matin. — Douloureux coups de cloche que je viens d'entendre, au même instant, à la même heure où son âme quitta ce monde, au même son lugubre et tout comme si cette cloche eût sonné pour lui à présent. C'était pour une autre mort ce glas, de retour au même jour, au même instant, que j'entends dans mon âme tout ce matin. Mon Dieu, quel anniversaire! quel souvenir vif et présent de cette mort, de cette chambre, chapelle ardente et lugubre, de ce lit entouré de larmes et de prières, de cette figure pâle, de cet in manus tuas, Domine, dit et redit si haut ! Maurice ! Dieu aura entendu et reçu au ciel ton âme qui demandait le ciel. — Oh ! adieu encore, et aussi amèrement qu'alors ; le temps et la mort t'ont transposé, mais non changé dans mon cœur. Toujours là, frère bien-aimé! autrefois pour mon bonheur, à présent pour mes larmes, qu'autant que possible je transforme en prières. C'est le meilleur témoignage d'amour que les chrétiens puissent donner. Ce jour donc ne sera qu'un pieux recueillement dans la mort; dans cette vie au-dessus de celle où nous sommes, bien cachée, bien mystérieuse, impénétrable, mais réelle, mais relevée et établie sur la foi, sur la foi, la base de ce que nous espérons et la conviction de ce que nous ne voyons pas. Bienheureux ceux qui croient! que je voudrais que tous pussent croire, que je le voudrais! et que d'adorables mystères fussent adorés de tous les hommes! Les vérités révélées ont la propriété des abîmes : elles sont sans fond et sans lumière, c'est ce qui fait le mérite de la foi. Mais on y est conduit par des routes sûres et lumineuses, qui sont la parole de Dieu et les témoignages rendus à cette parole. C'est ce qui fait que la soumission aux vérités de la foi est une obéissance solide et raisonnable. Quand on considère ces choses saintes, on les voit ainsi.

Les batteurs de blé, joyeuses gens qui chantent (page 209).

Onzième cahier* — 26 juillet-29 août 1840

E 26 juillet 1840. — C'est une bien triste et précieuse relique que l'écriture des morts, reste ou plutôt image de leur âme qui se trace sur le papier. Depuis plusieurs jours, j'ai regardé ainsi mon cher Maurice dans ses lettres que j'ai mises par ordre, paquet funèbre où tant de choses sont renfermées. O la belle intelligence, et quelle promission de trésors ! Plus je vis et plus je vois ce que nous avons perdu en Maurice. Par combien d'endroits n'était-il pas attachant! Noble jeune homme, si distingué, d'une nature si élevée, rare et exquise, d'un idéal si beau, qu'il ne hantait rien que par la poésie : n'eût-il pas charmé par tous les charmes du cœur?

C'est bien vouloir s'enivrer de tristesse de revenir sur ce passé, de feuilleter ces papiers, de rouvrir ces cahiers pleins de lui. O puissance des souvenirs! Ces choses mortes me font, je crois plus d'impression que de leur vivant, et le ressentir est plus fort que le sentir. J'ai éprouvé cela maintes fois.

Le 28. — Deux petits oiseaux, deux compagnons de ma chambrette, les bienvenus, qui chanteront quand j'écrirai, me feront musique et accompagnement comme les pianos qui jouaient à côté de M"* de St. ici quand elle écrivait. Le son est inspirateur; je le comprends par ceux de la campagne, si légers, si aériens, si vagues, si au hasard, et d'un si grand effet sur l'Ame.

Que doit-ce être d'une harmonie de science et de génie, sur qui comprend cela, sur qui a reçu une organisation musicale, développée par 1 étude et lu connaissance de l'art? Rien au monde n'est plus puissant sur l'âme, plus pénétrant. Je le comprends, mais ne le sens pas. Dans ma profonde ignorance, j'écouterais avec autant de plaisir un grillon qu'un violon. Les instruments n'agissent pas sur moi, ou bien peu II faut que j y comprenne comme à un air simple; mais les grands concerts, mais les opéras, mais les morceaux tant vantés, langue inconnue ! Quand je dis opéras, je n'en ai jamais ouï, seulement entendu des ouvertures sur les pianos. Parmi les fruits défendus de ce paradis de Paris, il est deux choses dont j'ai eu envie de goûter : l'Opéra et M'" Rachel, surtout M"e Rachel qui dit si bien Racine, dit-on. Ce doit être si beau !

Une autre personne encore que j'aurais eu plaisir à voir, et que, certes, je ne me suis pas défendue, c'est M"10 ***, cette gracieuse et charmante femme, dont on m'a dit tant de bien, et ce mot qui suffirait pour m'attirer : « Elle est d'une bienveillance universelle. » Qualité si douce et si rare, surtout dans une femme du monde ! La bienveillance, c'est le manteau de la charité jeté sur ce qu'on voit de pauvre et de nu, comme fait une âme bonne et que la bonté arrête sur cette pente à railler que nous suivons communément. M",e *** montre là un trait de distinction remarquable et charmante, car rien ne plaît comme un esprit bienveillant, rien ne me donne l'idée de Dieu sur la terre comme l'intelligence et la bonté. J'aime au suprême de rencontrer ces deux choses ensemble, et d'en jouir en les goûtant de près. Voilà ce qui m'attirait vers une personne que probablement je ne verrai jamais. Je ne sais quel mystérieux destin et enchaînement de choses m'a toujours fait m'occuper d'inconnus sans m'y tourner de moi-même, et que. par les rapports indépendants de ma volonté. La vie d'une certaine façon se fait sans nous; quelqu'un au-dessus de nous la dirige, en produit les événements, et cette pensée m'est douce, me rassure de me voir dans les soins d'une providence d'amour Quelque malheureux que soient les jours, je dis et je crois qu ils ont un bon côté que j'ignore '. celui qui est tourné vers l'autre vie, l'autre vie qui nous explique celle-ci, si mystérieusement triste. Oh ! là-haut, il y a quelque chose de mieux.

Le 30. — Un suicide à Andillac. L'affreux suicide venu jusqu'ici! Pauvres malheureux paysans qui se mettent au courant du siècle, à oublier Dieu et à se détruire !

Deuxième mort depuis celle du jq juillet; mais nous n'aurons pas la douleur de voir ces deux tombes voisines, un mauvais mort à côté de notre Maurice béni. J'en aurais eu de la peine, quoique ceci ne touche qu'à la mémoire; quanl n l'âme, il est incompréhensible ce qu'elle doit souffrir parmi les réprou\ es en enfer, qui n'est que le lieu de réunion de tout ce

que la terre a porté d'infâme et de méchant. Un des grnnds supplices, c'est de s'y trouver en mauvaise compagnie pour toujours. Que Dieu nous en préserve !

Oh! la douleur de craindre pour le salut d'une âme, qui la peut comprendre! Ce qui fit le plus souffrir le Sauveur, dans l'agonie de sa passion, ne fut pas tant les supplices qu'il devait endurer, que la pensée que ses souffrances seraient inutiles pour un grand nombre de pécheurs, pour ces hommes qui ne veulent pas de rédemption ou ne s en soucient pas. La seule prévoyance de ce mépris et de cet abandon était capable de rendre triste à la mort l'homme-Dieu. Disposition «à laquelle participent plus ou moins, suivant leur degré de foi et d'amour, lésâmes chrétiennes.

Le 4 août. — Anniversaire de sa naissance, si prés de celui de sa mort, deux dates qui se touchent. Que c'a été fait vite de sa vie, mon pauvre Maurice! Je ne sais tout ce que je voudrais dire, et je ne dirai rien ; la pensée en certains moments ne peut pas venir. Je vais lire le Dernier jour d'un condamné, un cauchemar, m'a-t-on dit. Qu'importe ! je m'ennuie tant aujourd'hui, qu'il n'est rien de trop lourd pour écraser cela, rien d'effrayant. Allons!

Je n'ai pu soutenir cette lecture, non par émotion, n'en étant pas encore émue, mais par dégoût de l'horrible que j'ai senti dès 1 abord aux premières pages. Livre fermé. Ce n'était pas ce qu'il fallait à ma disposition d'âme ; je m'étais trompée en cherchant un poids, tandis qu'il faut s'alléger alors. La prière me désaccable, une conversation, le grand air, les promenades dans les bois et champs. Ce soir, je me suis bien trouvée d'un repos sur la paille, au vent frais, à regarder les batteurs de blé, joyeuses gens qui toujours chantent. C'était joli de voir tomber les fléaux en caden< les épis qui dansent, des femmes, des enfants séparant la paille en monceaux, et le van qui tourne et vanne le grain qui se trie et tombe pur comme le froment de Dieu. Ces paisibles et riantes scènes font plaisir et plus de bien à l'âme que tous les livres de M . 1 lugo, quoique M. Hugo soit un puissant écrivain, mais il ne me plaît pas toujours. Je n'ai pas lu encore sa Notre-Dame, avec l'envie de la lire. 11 est de ces désirs qu on garde en soi.

Le 5. — Que n'est-il venu plus tôt le poète de la Bretagne, le chantre la Thibdldedes Grèves,\e solitaire ami de Maurice! Que n'est-il venu du temps que Maurice vivait, alors que je sentais avec bonheur! Semé sont néanmoins agréables en ce qu'elles viennent du Val del Axguenon, qu'elles sont religieuses, que Dieu et Maurice s'y trouvent. 11 v a deux ans seulement, tout cela m'eût bien fait plaisir. Que les tem: changés! ou plutôt, que notre âme change sous les événemenl i. la

vie se fait différente de jour en jour, toute tranché* de di .

2jo TOURNAI. D'EUGÉNIE DE GUÉRIN

de divers sentiments, si bien qu'un certain espace ne ressemble plus à l'autre, qu'on ne se reconnaît pas d'ici-là, qu'on a peine à se suivre, variable et transitoire nature que nous sommes. Mais la transition finira, et nous mènera là où nous ne changerons plus. O permanente vie du ciel !

Mou poète breton, à propos de qui me viennent ces pensées, est cependant bien le même nébuleux rêveur que par le passé, chantant vaguement dans le vague. J ai une cousine à qui ces poésies feront fête ; c'est son charme, la gémissante douleur, et de ne savoir où s appuyer la tête. Ce que yaime le mieux dans M. Hippolyte, c'est qu'il est religieux, et que j ouvrirai ses poésies comme un livre de prières. — Voilà donc renouée une correspondance qui demeurait oubliée Je n'ai pas encore attaché de ruban à ses lettres, car je mets sous un nœud de soie mes chères correspondances chacune avec sa couleur. Celle-ci sous le noir, comme la mort qui l'a faite, hélas! Nous sommes des amis en deuil.

Le 7. — Une action de grâce ici, pour une grâce vivement et continuellement demandée et obtenue aujourd'hui de Dieu. Si j adressais un Journal au ciel, il serait certaines fois bien rempli ; mais ces choses-là restent dans l'âme, et j'en marque seulement le passage là où passe ma vie avec ses événements, de quelque ordre qu'ils soient.

Le 8. — A en croire les ingénieuses fables de lOrient, une larme devient perle en tombant dans la mer. Oh! si toutes allaient là, la mer ne roulerait que des perles. Océan de pleurs aussi plein que l'autre, mais pas plus que l'âme parfois !

Le 9. — « Maurice aimait d amour à venir, au crépuscule, sur un cap désert et sous un ciel sans lune, écouter la mer refluant vers le lointain des grèves, ou battant les bords opposés de cet Arguenon sauvage, aux rivages duquel a, dans son adolescence, erré le génie enveloppé encore de Chateaubriand. » — Voilà des lignes ou plutôt des larmes venant de Bretagne encore sur cette tombe, et qui me creusent des torrents de tristesse par les souvenirs du passé, les regrets du présent, et cette désolante pensée répétée par tous : qu en d autres temps, Maurice ne serait pas mort !...

Le 12. — Il ne serait pas mort t Abîme de réflexions et de larmes, où je me plonge tous les jours ! douleur sans fin de voir qu'on aurait pu conserver ce qu on a perdu ' Et qu'ai-je perdu ' Dieu seul le sait, ce qu'était pour moi Maurice, mon frère, mon ami., celui dontj avais besoin pour ma vie, celui sur qui je répandais ma tête, mon âme, mon cœur. Je ne m'arrête pas à ce qu'il était, à ce qu'il eût été pour cette société qui l'a laissé mourir, si c'est vrai, comme on dit. Je n'en sais rien, je ne connais pas le monde; je I reg irdais comme un grand homicide dans h- sens religieux ; il est donc moralement mortel, de quelque côté qu'on le considère : mortel en ce

JOURWAl D*EUG^VTH DT- OFÉriM 2ti

qu'il nourrit des poisons ou qu'il laisse mourir de faim les plus nobles intelligences.

En quel temps aurait dû naître Maurice? Question que je me suis faite pour sa félicité en regardant les époques. On ne voit pas à quel siècle on pourrait, pour leur bonheur, suspendre le berceau de certains génies. — L'intelligence est comme l'amour, toujours accompagnée de douleur. C'est que ce n'est pas d'ici-bas, et tout ce qui est déplacé doit souffrir. Les âmes religieuses, celles qui rentrent en Dieu, sont les seules qui trouvent quelque apaisement dans la vie. Les hommes n'offrent aux hommes que mauvaiseté ou insuffisance. Je les connais peu, moi, habitante des bois, mais tant le disent que je le crois. Je n'ai non plus trouvé de bonheur dans personne, bonheur complet. Le plus doux, le plus plein, le meilleur a été dans Maurice, et non sans larmes dans sa jouissance. Le bonheur, c'est une chose environnée d'épines, de quelque côté qu'on le touche.

Le 15. — Il est dimanche, je suis seule dans mon désert avec un valet, le tonnerre gronde, et j'écris, sublime accompagnement d'une pensée solitaire. Quelle impulsion ardente et élevée ! comme on monterait, brûlerait, volerait, éclaterait en ces moments électriques !

Le 19. — Que de fois je renonce à rien écrire ici, que de fois j'y reviens écrire ! Attrait et délaissement, ô ma vie .'

[Sans date.] — Huit jours de visites, de monde, de bruit, quelques conversations aimables, un épisode en ma solitude. C'est la saison où l'on vient nous voir, cette fois-ci c'était en foule, des allons îi la campagne, et la campagne est envahie, le Cayla peuplé, bruyant, gai de jeunesse, la table entourée de convives inattendus, l'improvisé dispense de cérémonie. Mais nous n'en faisons pas, et qui vient nous voir ne doit s'attendre qu'au gracieux accueil, le meilleur qu'il nous soit possible dans la plus simple expression de forme. Ainsi nos salons tout blancs, sans glace ni trace de luxe aucun ; la salle à manger avec un buffet et des chaises, deux fenêtres donnant sur le bois du nord; l'autre salon a côté avec un grand et large canapé; au milieu une table ronde, des chaises de paille, un vieux fauteuil en tapisserie où s'asseyait Maurice, meuble sacré! deux portes à vitre sur la terrasse; cette terrasse sur un vallon vert où coule un ruisseau, et dans le salon une belle madone avec son enfant Jésus, don de la reine, voilà notre demeure 1 assez riante, où ceux qui viennent se plaisent, qui me plaît aussi, mais tendue de noir, dedans, dehors : partout j'v un mort ou je le cherche. Le Cayla sans Maurice !

suis date.] — Marie, ma sœur, m'a quittée pour quelques jours, Marie, notre Marthe, car elle s'occupe de beaucoup de choses dans la maison, me laissant la part du repos, la bonne sœur. Je ne connais pas d'Ame de femme plus dévouée et s'oubliant davantage. Quand je ne l'ai pas, ma vie cl..

au dehors, se fait active, et ie m'étonne de cette activité et de ce goût de ménage avec mes goûts tout contraires. Naturellement je ne me plais pas en choses de maison et gouvernement de femmes. Volontiers, je le laisse à d'autres ; mais si la charge m'en vient, je m'en acquitte de bon cœur, sans y trouver de répugnance, sans m'ordonner comme il arrive qu'il le faut faire du moi qui veut au moi qui ne veut pas, et tant et souventes fois.

Ne pourrais-je mieux écrire que ces riens du tout, que ce pauvre moimême ? L insignifiant passe-temps 1 et qu'il tient à peu que je ne le laisse ! Mais Maurice l'aimait, le voulait. Ce que je faisais pour lui, je le continuerai en lui dans la pensée qu'il s'y intéresse.

Relation de ce monde à l'autre par l'écriture et la prière, les deux élévations de l'âme.

[Sans date.] — Songe de cette nuit, un enterrement. Je suivais un cercueil ouvert. On ne peut rendre ce cercueil ouvert, la douloureuse et effrayante impression de là-dedans sur l'âme. On fait bien de voiler les morts. Quelque aimé que soit leur visage, il y a à les voir une épouvantable douleur. Et voilà ce que nous sommes sans âme, car c'est ce qui effraye, l'inanimé des cadavres. Quel nom! quelle transformation ! Jeune homme si beau ce matin, et cela ce soir : que c'est désenchantant et propre à détourner du monde ! Je comprends ce grand d'Espagne, qui, après avoir soulevé le suaire d'une belle reine, se jeta dans un cloître et devint un grand saint Plût à Dieu que la vue de la mort fût de tel effet sur tel homme du monde. Je voudrais tous mes amis à la Trappe, en vue de leur bonheur éternel. Non qu on ne puisse se sauver dans le monde, et qu'il n'y ait à remplir dans la société des devoirs aussi saints et aussi beaux qu'en solitude, mais (i)...

Le 25. — Que ferai-je de ma solitude et de moi aujourd'hui? Comme Robinson dans son île, je suis seule avec un chien et un berger, sorte de Vendredi presque aussi sauvage que l'autre. Avec qui palier? avec qui penser? avec qui vivre la vie d'un jour? Le chien entend les caresses; mais l'homme qui n'entend rien, qui, si je lui demande un verre d'eau, 110 saura ce que je veux dire lui parlant français, ce valet des moutons, je l'envoie à ses bêtes. Maintenant portes fermées, Verrous tirés de peur des vagabonds, me voici dans le blanc salon avec la blanche madone, ma céleste compagne, belle et douce à voir. Je la regarde comme si c'était quelqu'un, et prête, je crois, à me jeter à ses pieds si quelque danger survenait. Rien que l'apparence humaine me semble une protection d'autant plus sûre que c est l'image de celle qui s'appelle le secours des chrétiens, auxilium christianorum, h\ sainte Vierge à qui j'ai cru devoir en plus

( 1) Inachevé.

d'une occasion des grâces spéciales, une fois dans un danger de mort; lef autres, sans m'être personnelles, me touchent presque autant.

On frappe à la porte ; qui sait?

Des mendiantes. L'aumône donnée, je reviens sur mon canapé. Le doux repos, s'il n'était un peu triste et beaucoup, entre l'isolement et les souvenirs ! Tous les mémento m'environnent, je les vois des yeux, je les sens du cœur. Que d'ombres dans ce vieux château, sortant de toutes les chambres ! de partout me viennent des morts : si je pouvais en embrasser un ! Oh! les âmes ne se laissent pas saisir Mon ami, mon toujours lrere Maurice, comme néanmoins te voilà changé pour moi! Je ne prononce plus ton nom que comme celui des reliques, j'éprouve en entrant dans ta chambre quelque chose d'une église; tes livres, tes habits, à peine j ose les toucher; quelque chose de sacré est répandu sur toi et tout ce qui fut de toi. La vénération suit la mort à cause sans doute de l'immortalité, de cette vie non détruite, mais changée, que prend l'homme en Dieu, et qui inspire un culte de religieux amour.

Jamais le dehors ne m'avait paru si grand qu'à présent. Je rentre d'une promenade toute remplie de solitude ; rien que quelques oiseaux en l'air, quelques poules sur les herbes.

Que Tnon désert est grand, que mon ciel est immense !

L'aigle, sans se lasser, n'en ferait pas le tour ;

Mille cités et plus tiendraient en ce contour ;

Et mon cœur n'y tient pas, et par delà s'élance,

Où va-t-il ? où va-t-il ? Oh ! nommez-moi le lieu !

Il s'en va sur la route à l'étoile trac-

Il s'en va dans l'espace où vole la pensée ;

Il s'en va près de l'ange, il s'en va près de Dieu !...

Mais c'est Saint-Louis aujourd'hui, il faut quo je lise sa vie. C'est la fête aussi de mou amie de Rayssac qui me néglige un peu, et à qui je ne laisse pas d'offrir mon bouquet de cœur, le seul qu'on puisse envoyer de loin. Ces fleurs-là sont immortelles.

Une lettre de Saint-Martin, du voisinage des Coques. Je ne suis pas aussi seule que je croyais, et ma pensée a pris bien des cours différents, véritable oiseau, se reposant néanmoins toujours sur la même branche . Dieu et Maurice. Elle revient là quand elle a lait le tour de toutes choses. 11 n'y a en rien et nulle part de quoi me plaire au fond, le désenchantement est au second coup d'œil. Il s'ensuit des larmes parfois, mais un regard en haut les arrête, les console. Je sais ce que je dois à ces élévations < je sais ce quo je vois dans ces clartés surnaturelles, et alors mon s'apaise.

[Sans date.] — Pneiola, une Heur qui fut la vie, le bonheur, le malheur,

le paradis, l'ange, le parfum, la lumière d'un pauvre prisonnier Ainsi un souvenir en mon cœur, prisonnier dans la vie Maurice est pour moi une influence à puissants effets et de nature diverse : angoisses et joies. Les joies sont divines, celles qu'il ma données et celles que je crois, pensant à l'autre vie, celles que je vois dans mon cœur, comme disait saint Louis d'un mystère. Les félicités éternelles de lame de Maurice me transportent, j'en oublie sa mort : toute mon affection se nourrit de cette espérance. Mon Dieu, laissez-la-moi ! Je n ai rien de meilleur, je n ai plus autre chose. L'ami perdu en ce monde, on va le chercher dans l'autre ; on le cherche dans le bonheur et je veux croire à celui de Maurice, âme d élite et d'élu •, ma confiance se repose sur ses faits pieux, et à la fin sur ces paroles . Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang a la vie éternelle. Ce fut son dernier aliment. Donc pourquoi des craintes? Ne défaillons pas devant les promesses divines.

O ma pauvre Marie ! Je n ai que ce en à faire sur les nouvelles arrivées du Nivernais. Mourante et vivante, inexprimable malade! Rien n est plus douloureux.

« Ma vie est une espèce de crépuscule orageux, dont la fin me semble toujours bien proche Je suis tellement agonisante que, depuis trois semaines que je suis ici, ]e n'ai pu vous écrire un seul mot. Je souffrais bien de ce silence lorsque j'aurais tant à vous dire Mon Dieu! que ne pouvez-vous venir ! Vous seule pourriez me faire résigner à vivre .. »

Je partirai donc, si je puis ; j'irai partager le poids de cette vie qu elie ne peut porter seule. Que Dieu nous aide, car je me sens bien faible aussi sous ce mont d afflictions.

Le 29. — Il y a aujourd'hui de profonds regrets pour moi dans la perte d'une paysanne, la vieille Rose Durel, qui vient de mourir. Véritable sainte femme chrétienne dans toute la simplicité évangélique. Sa vie était dans la foi, sa foi était l'humble croyance, sans livres, sans rien, cette croyance antique, primitive, et que loue ainsi l'auteur de l'Imitation : « Un humble paysan qui sert Dieu est certainement fort au-dessus du phi • losophe superbe qui, se négligeant lui-même, considère le cours des astres. » En effet, on trouvait dans Rose une singulière distinction de vertus et de sentiments, quelque chose au-dessus de 1 éducation la plus haute; et quand on considérait la portée d'une telle âme et le peu d'impulsion reçue, pouvait-on s'empêcher de dire que Dieu seul élevait ainsi p C'est ainsi qu'en jugeait Maurice, l'appréciateur des choses rares, le juge des âmes, l'amant du beau : il aimait Rose, la vénérait comme une femme patriarcale. Jamais il n est venu dans le pays et ne sen est allé sans la voirv sans s'asseoir à sa table; car ici on ne se visite pas sans manger, sans goûter le pain et le vin. Mais, dans cette occasion, Ru^>c ajoutait au ser-

vice et relevait par quelque chose de choix l'hospitalité d'habitude. C'était quelque beau fruit réservé pour monsieur Maurice, des mets de son goût. Il y avait en cela expression touchante du cœur, expression bien délicate et naïve aussi, et dont je suis plus touchée encore, dans la conservation d'un nid d'hirondelle que Maurice enfant avait recommandé à son premier départ du pays. « Que je trouve ce nid au retour, w Et il l'y retrouva, et on l'y retrouve encore religieusement conservé au vieux plancher de la vieille chambre de Rose. O monument !

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