LIBERTÉ
1. Rapport de Saiiterre à la Commune de Paris. — Mercure frioi' Vais, n» du 31 janvier 1793.
Un cocher de flacre.
Lundi k lévrier 1793.
Hier, dimanche, j'ai passé la journée à Luciennes, chez M"'* Pourrai, qui s'y trouve en ce moment avec ses deux filles, M'"^ Hocquarl et M""" Laurent Lecoulteux ^ Le soir, je suis revenu en fiacre. Arrivée sur la place ci-devant Louis XV, la voilure s'est arrêtée tout à coup. Il faisait nuit. Je crus à un accident et je mis la tête à la portière. Le cocher était descendu de son siège, et je l'aperçus à dix pas de moi, à genoux, la tête découverte, dans l'attitude d'un bomme qui prie avec ferveur. Vivement intrigué, je descends à mon tour, et je m'approche sans bruit. Un pâle rayon de lune éclairait faiblement la place. Je reconnais l'endroit où avait été dressé l'échafaud du 2i janvier, et, dans le silence de la nuit, j'entends très dislinclivement ces paroles : « Non, tu n'es pas mort pour moi, tu vivras toujours dans le cœur des
1. Sur M""= l'ourrat et ses deux lilles. voyez Cli. Lacrelellc. Testament philosoplikjue et littéraire, t. I, p. 355 et suiv. ; et L. Beeq de Fouquières, Etude sur la vie d'André Chénier, en tète des Œuvrca en prose d'André Chénier. t Charpentier et C«. éditeurs, 1879 '
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bons Français. » Ces mois dits à demi-voix, mon cocher se relève, et, se retournant, se trouve face à face avec moi. Je lui tends la main; il la serre avec force, et, quelques instants après, le fiacre reprenait sa course à travers les rues désertes. A 10 heures et demie, il me déposait à ma porte, et je rentrais, non sans avoir échangé avec le cocher une nouvelle et cordiale étreinte.
Singulière coïncidence! Quelques heures auparavant, dans le salon de M"" Pourrat, André de Chénier nous avait raconté le fait suivant. Du 14 décembre au 20 janvier, M. de Malesherbes n'a pas passé un seul jour sans aller au Temple'. L'hiver était rude, le trajet était long. M. de Malesherbes a soixante-douze ans. Force lui était donc de prendre une voilure. Il avait fait marché avec un cocher de fiacre qui, tous les jours, le conduisait au Temple et le ramenait chez lui, rue des Martyrs-. Les conférences entre le Roi et ses défenseurs commençaient à midi et se prolongeaient quelquefois jusqu'à 6 heures. Un soir, M. de Malesherbes, qui était resté auprès du Roi plus longtemps que d'habitude, adressa à son cocher, en lui donnant un pourboire, quelques paroles d'intérêt : <( Je suis très fâché, mon brave homme, que vous ayez attendu si longtemps. — Ne faites pas attention.
1. M. tle Malesherbes vit Louis XVI le 17 janvier pour la dernière l'ois. Les 18, 19 et 20 janvier, il se présenta au Temple, mais sans pouvoir être admis.
2. « Avec quelle joie, dit Lacrelelle, je montais tous les matins la rue des Martyrs où était son hôtel! Combien de fois depuis je me ^uis rappelé le nom en quelque sorte prophétique de cette rue'. » {Testament pliUosophiqnc et littéraire, t. I, p. 341. i
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nof bourgeois. — C'est que, par un froid de 18 degrés, c'est un peu dur. — Ah! bah! pour une pareille cause, on souffrirait bien aut'chose. — Oui, vous, mon ami, c'est fort bien, mais vos chevaux! — Mes chevaux, Monsieur! mes chevaux pensent comme moi ^ 1 »
1. Alissan de Cliazot, Mémoires. Souvenirs et Portraits, t. III, p. 22. — Arnail-Franoois, comte, puis marquis de Jaucourt (1757-1852), qui fut, en 1814, membre du gouvernement provisoire, aimait à raconter qu'obligé de quitter la France après le 10 août, il s'était risqué à rentrer, avec Josepli de Broglie, au mois de février 1793. A peine avaient-ils mis le pied sur la terre de France qu'ils rencontrèrent une jeune femme allant à la pèche. « Qu'y a-t-il de nouveau? » fut leur première question. « Ils ont tué le roi, répondit la femme : ils lui ont ouvert le Paradis et nous l'ont fermé. »
La Chaste Suzanne.
Jeudi 7 février 1792.
Le théâtre du Vaudeville ^ a joué, le 5 janvier, une comédie en deux actes, de Barré, Radet et Desfontaines. Cette pièce, dans laquelle trois hommes d'esprit, qui ont depuis longtemps donné des gages à la cause révolutionnaire, ont mis la Bible en couplets et travesti de la façon la moins respectueuse une scène de l'Ancien Testament, n'était pas pour déplaire aux Jacobins. Ils en ont cependant interdit la représentation.
Le 26 janvier, la Société des Défenseurs de la République une et indivisible, qui est formée de fédérés des départements et qui tient ses séances aux Jacobins, a transmis au Conseil général de la Commune « l'invitation d'empêcher la représentation de celte pièce aristocratique ». Elle a motivé sa demande sur
1. Le théâtre du Vaudeville, ouvert en 1792, était situé près du Palais-Royal, entre la rue de Chartres et la rue Saint-Thomas-du- Louvre. Il avait été construit par l'architecte Lenoir sur l'emplacement d'une salle de danse appelée Vauxhall d'hiver ou Petit Panthéon. Un incendie ayant détruit ce théâtre en 1838, le Vaudeville lut transporté sur la place de la Bourse.
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« rirapudence avec laquelle les valels de la ci-devaiil cour avaient applaudi, la veille, aux allusions criminelle» qu'elle renferme ».
Je n'assistais point à cette représentation, mais deux de mes amis s'y trouvaient et m'en ont rendu compte. Les deux vieillards qui ont dénoncé Suzanne, Accaron et Barzabas, siègent parmi ses juges. Azarias, le chef du tribunal, se lève et leur dit : Vous êtes ses accusateurs, vous ne pouvez être ses juges. C'était la phrase môme que Desèze avait jetée à la face des membres de la Convention : a Je cherche parmi vous des juges et je ne vois que des accusateurs. » Les paroles d'Azarias ont été accueillies par des applaudissements plusieurs fois répétés et qui étaient bien évidemment à l'adresse des Accaron et des Barzabas de la Convention nationale. Lorsque Suzanne est condamnée à mort, que les trompettes donnent le signal du départ et que les gardes se disposent à la conduire au supplice, le jeune Daniel sort de la foule et, s'adressant au chef du tribunal : Juge Azarias, dit-il, je suis innocent de la mort de cette femme '. Ici encore, les applaudissements ont éclaté avec une énergie extraordinaire, et il n'était guère possible de se méprendre sur leur signification. Les spectateurs pouvaient-ils dire plus clairement : « 0 juges, nous sommes innocents de la mort de Louis! »
Le Conseil général de la Commune a renvové au
1. Acte II, scène m, la Cliaste Suzanne, pièce en deux actes, mêlée de vaudeviHes Chez Maret. libraire. niai>on Egalité, cour des Fontaines.
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département de police la dénonciation de la Société des Défenseurs de la République une et indivisible. Le lendemain, — c'était le dimanche 27 janvier, — un certain nombre de fédérés se sont présentés à la porte du théâtre et ont voulu y pénétrer sans payer. Ils se sont pourtant décidés à le faire et se sont répandus dans les différentes parties de la salle. Un peu plus tard, arrivent une douzaine de leurs camarades qui, se disant députés de la Société des Amis de la liberté et de l'égalité, forcent le passage et entrent sans bourse délier. Ils demandent à parler au directeur et se plaignent de ce qu'on joue la Chaste Suzanne. Barré ' les engage à écouter la pièce avant de la condamner et il leur fait donner de bonnes places. Le premier acte est écouté paisiblement; le second acte ne donne lieu également à aucune manifestation; il ne restait plus qu'à chanter les couplets du vaudeville final, sur l'air : Je suis né natif de Ferrare. Le premier, cbanté par M"^ Lejeune, qui remplissait le rôle de Daniel, passe sans encombre. Le second est ainsi conçu :
Affecter candeur et tendresse,
Du plus offrant que l'amour presse
Recevoir argent et préseat,
C'est ce que l'on fait à présent \his].
Refuser plaisir et richesse
Pour conserver gloire et sagesse;
De la mort souffrir le tourment,
Oh! c'est de l'Ancien Testament [Im).
1. Barré, fondateur da Vaudeville, en fut, avec Piis, le premier directeur. Il n'abandonna la direction de ce théâtre qu'en 1815, époque à laquelle il eut pour surce><seur Désauffiers. le célèbre chansonnier.
Une très grande partie du public a salué ce couplet de ses bravos et l'a redemandé quand il a été fini. Leë fédérés se sont levés et ont prolesté avec fureur. Plusieurs d"enlre eux sont descendus des premières loges à l'orchestre et ont traité de brigands les spectateurs, les auteurs et les acteurs. Après la représentation, ils ont envahi la scène, cherchant le directeur pour lui faire un mauvais parti; ils ne l'ont pas trouvé et sont enfin sortis en promettant de faire du Yaudeville un hôpital.
Le citoyen Delpêche, qui jouait le rôle d'Azarias et qui avait chanté le fameux couplet, a eu la naïveté de présenter au Conseil général de la Commune une pétition dans laquelle il se plaint du droit de censure que se sont arrogé les fédérés. On juge s'il a été bien reçu! Le Conseil général, dans sa séance du 29 janvier, a pris l'arrêté suivant :
« Le Conseil général charge le Comité de police de surveiller la représentation de la Chaste Suzanne, afin que cette pièce n'occasionne aucun trouble, et d'empêcher qu'elle ne pervertisse l'opinion publique; passe à l'ordre du jour sur la pétition du citoyen Delpêche, attendu qu'elle ne peut inspirer que le mépris. »
Pendant que le citoyen Delpêche était à la Commune, les fédérés étaient dans le cabinet de Barré, et le pauvre directeur, cédant à leurs menaces, consentait à retirer la pièce de l'affiche du théâtre. La note suivante paraissait, le 31 janvier, dans tous les journaux patriotes :
« Sur l'invitation qui a été faite aux auteurs et directeur du théâtre du Vaudeville de suspendre la représentation de la Chaste Suzanne, motivée par les troubles qu'elle pourrait causer, ils y ont acquiescé. Nous te prions, citoyen journaliste, d'insérer cette note. Signé : Manins, président; Lebrasse, secrétaire; FiLLiREL, secrétaire provisoire de la Société des Défenseurs de la République une et indivisible des quatrevingt-quatre départements. »
Les exploits des Défenseurs de la République ne se sont point bornés là. Samedi 2 février, dans la matinée, un colporteur nommé Baptiste vendait, sous les galeries de la Maison-Égalité, la pièce de la Chaste Suzanîie. Des fédérés lui ont arraché les exemplaires dont il était porteur et l'ont assassiné ^ Ils n'ont pas été et ne seront pas poursuivis : arrêter les assassins et les condamner, c'est de V Ancien Testament !