PRÉFACE
avant qu'elles se détachent de nous. C'est ainsi que A'ous quittez en pleine force et en plein succès celte carrière du théâtre encore aussi pleine pour vous de promesses que de souvenirs. Quand vous êtes venu m'apporter votre manuscrit et que je vous ai interrogé sur les causes de votre résolution si définitive, vous m'avez répondu : < J'ai promis à nos amis Bobo et Poulie d'aller les voir à Haïti. Je veux tenir ma promesse. » Et j'ai vu derrière ce sourire qui a si souvent éclairé les histoires que vous nous racontiez pendant les entractes des répétitions, j'ai vu que c'était sérieux. Ainsi j'avais sous les yeux un homme qui, ayant projeté plusieurs années à l'avance de faire quelque chose, le fait. A ces amis que nous avons vous et moi, à Haïti, qui vous parlaient, chaque fois qu'ils venaient en France, des beautés et des charmes de leur pays natal, vous avez dit : c Quand mon engagement avec la Comédie-Française sera terminé, je quitterai le théâtre et j'irai vous voir aux Antilles. » Vous quittez le théâtre et, après avoir pris votre temps pour arranger toutes vos petites affaires européennes, vous partez en effet pour Port-au-Prince. Après avoir donné le spec-
PRKFACE III
tacle de tant de personnages secoués aux quatre vents du hasard et de la passion, vous donnez, tout à coup, dans la réalité celui d'un homme qui fait ce qu'il veut; c'est tout bonnement admirable, surtout dans les temps agités où nous vivons. Voir, au milieu de toutes les difficultés qui contrecarrent les efforts, les désirs, les ambitions des mortels les plus puissants, Aoir le destin permettre à un honnête homme de réaliser un honnête projet depuis longtemps conçu, n'est-ce pas tout à fait extraordinaire, et digne d'être constaté. Et n'avais-je pas le droit tout à l'heure de vous traiter d'homme heureux ? D'autant plus que, non seulement vous irez à Haïti, mais que vous y séjournerez beaucoup plus longtemps que vous ne le croyez à cette heure, que vous en reviendrez par un autre chemin que celui qui vous y aura mené, perçant toutes sortes d'horizons nouveaux, et a^ous retrouvant un beau jour sur notre boulevard des Italiens, centre du globe, aussi vaillant et aussi d'aplomb qu'aujourd'hui en face de gens qui, pendant ce temps-là, auront été continuellement de la Bastille à la Madeleine et de la Madeleine à la Bastille, tantôt à pied, tantôt en omnibus, voyant