PREMIERE PARTIE
T. il.
M. E. Perrio avait une trop grande expérience . des choses de théâtre, pour se dissimuler que prendre la Direction de la Comédie-Française, le 15 juillet 18TJ, c'est-à-dire en plein été, au lendemain de la guerre, des misères du siège, des horreurs de la Commune, était un tâche hardie... mais, il avait pour lui la confiance du public et la réputation d'avoir la inain heureuse. En eflet, partout, où il avait administré, le succès était venu h lui... mais, celte fois, la situation était diCflcile et allait le forcer à redoubler d'habileté...
Là, où était l'ambulance, la pharmacie, vite, des fleurs, des lapis, les sen'iteurs en livrée ! les em-
ployés en habit noir, cravate blanche. Adieu, barbes et moustaches... tout reprenait un air de bonne maison et se désembourgeoisait.
Inutile et ridicule cet orchestre de musiciens ! supprimés les coûteux jlonflons !
La sacristie, elle-même, avait repris un petit air profane, qui lui seyait à merveille.
Sous la précédeate administralion :
Le budget prévu était de 1.160.000
Et les déi)ensos atteignaient 1.626.000
Soit une différence de 466.000
Ce qui est déjri bien, comme excédent ; car, sous peine de s'endcUer, il fallait faire chaque soir, au bureau, une
recette de 2.570
Soit, par mois 77.000
par an 923.000
Aubureau SLMilomcnl,etsaiis prétcndreà aucunpartage, sous M. Ein])is, le prédécesseur de M. Thierry, le budget
prévu était de 192.000
lJé[)enses 194.000
Excédent 2.000
Deux mille francs d'écart sur le budj^jet prévu !... C'était l)il)li(iiie!
Il est vrai de dire que la part sociale atteignit, Tannée dont je parle, le chilTre de o.iOO francs.
Nous allons voir, avec l'administration de M. Perrin, tous les chilïres s'arrondir; car, il ne reculait
devant aucune dépense, nous disant, toujours, qu'il ' faut jeter l'argent par les fenêtres, pour qu'il rentre par les portes.
Il eût môme, je crois, fait agrandir Touverture des fenêtres, sans négliger d'élargir les portes, en même temps.
Le premier ouvrage nouveau, que monta M. Perrin, fut Christiane, 3 actes de Gondinet. MM. Delaunay, Thiron, Prud'hon et moi, MM"*"' Reichemberg et Martin, tels étaient les principaux interprètes de ce drame.
La pièce eut du succès.
Le public... le vrai, celui des beaux jours, était revenu.
Enfm, on en avait donc fini avec ces salles sombres, éclairées au pétrole, avec ces avant- scènes, où se prélassaient les officiers d'état-major de la Fédération et leurs compagnes, avec ces généraux fantastiques, dont l'un (dans la loge impériale qu'il occupait) fit, un soir, demander M. E. Thierry, pendant un entr'acte, pour lui intimer l'ordre d'avoir à représenter le Courrier de Lyon.
Comme le spirituel administrateur s'excusait de ne pouvoir faire ce que désirait l'étonnant militaire, lui donnant comme raison que les comédiens, qui jouaient le drame au Théâtre-Français, étaient
absents, il fut convenu qu'à leur retour, la distribution serait celle-ci :
Lesurques Bhessant.
ChoppanI Got.
Le Père Lesurques Maubant.
Fouinard Coquelin.
Courriol . . Febvhe.
Dauhenton Lekoux.
Le général parut satisfait; et, tout en remerciant M. Thierry, il ajouta : « A la bonne heure !... voilà une pièce... et bien montée... mais, je vous en prie, citoyen directeur, à Tavenir, plus d*Ecole des Femmes et de Misanthrope; en voilà assez de ce répertoire pourri de TEmpire... » (sic).
Tout étant rentré dans Tordre, la Comédie-Française, ^ràceà la vigoureuse impulsion que lui donnait M. Perrin, allait retrouver ses succès passés et obtenir des résultats inconnus jusqu'à ce jour.
On répétait partout, sur le théâtre, au foyer du public, à celui des artistes; il y avait un entrain du diable, et puis, il faut bien le dire, M. Perrin payait royalement de sa personne. Arrivé à midi, à 6 heures et demie, il était encore dans son cabinet, tantôt descendant sur le théâtre, pour suivre les répéti-
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lions, tantôt montant au magasin de costumes, pour surveiller la coupe d'un pourpoint, ou procéder au choix des étoffes.
Entre deux répétitions, sautant dans son coupé pour se rendre aux ateliers de décoration... à moins qu'il n*y eût été déjà, le matin, avant son déjeuner. Le soir, presque toujours en habit, il venait s'asseoir dans le fond de sa baignoire, suivant avec intérêt les débuts de celle-ci, les progrès de celuilà... après quoi, lentement, il traversait le théâtre, faisant aux artistes ses compliments ou ses critiques.
D'un naturel moins qu'expansif, il avait le don de savoir distribuer à propos Tencouragement ou la louange... dont il n'abusait jamais, je dois Tavouer.
Aussi, quand, prenant l'un de nous à part, il lui disait : Vous serez joliment bien là dedans, c*élait le maximum, et Ton pouvait se tenir pour satisfait, d'autant plus qu il ne le répétait jamais deux fois.
Sa qualité maltresse était la sincérité ; il se faisait public, avant tout ; et, sans tenir compte des situations, il disait à tel de nous, sociétaire ou pensionnaire, professeur ou élève :
€ Vous savez, vous êtes tous des malins; mais, vous ne m'avez pas ému pour un sou... dans celte belle scène, où j'espérais ressentir un petit toc-toc.
quelque chose, enfin, qui me secoue... Je n'ai rien ressenti... est-ce mal mis en scène, est-ce mal joué?... C'est peut-être les deux ! Voyons, travaillons, cherchons... Je n'ai pas retrouvé l'eflet de la lecture... il faut, pourtant, que cette scène donne tout ce qu'elle a ! »
Comme nous savions quel flair merveilleux il avait du succès ; que, de plus, nous avions pu apprécier son goût si délicat, son parisianisme si correct, nous nous disions immédiatement : Il doit avoir raison ! cherchons. Après bien des difficultés et des heures employées à recommencer la même scène, tout à coup M. Perrin s'écriait avec joie : < Ne cherchez plus ! ça y est ; je viens de sentir ce petit toc-toc qui me faisait défaut; redisons la scène encore une fois... il n'est que six heures.., » Et malgré l'heure avancée, on reprenait l'étude, à sa grande satisfaction.
Au bout de quelques instants, il se levait, regardait sa montre, et poussant un gros soupir, il murmurait : c Comme le temps passe!... voilà une bonne journée, pendant laquelle nous avons bien travaillé... J'ai hâte d'être à demain pour voir la suite. >
Et, il faut bien le dire, cette ardeur se maintint jusqu'au dernier jour. Il aimait la maison, sans nul doute ; mais, il adorait surtout le travail, estimant
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que le théâtre est uoe maîtresse absorbante et que ceo'estque lorsqu'ooraime trop, qu'où commence à l'aimer assez !
Pour lui, pas même le repos du dimaucbe : ce jour-là, ne pouvant s'asseoir à lavant-scène, il l'employait à sa correspondance, ou à la lecture de quelque manuscrit.
Avec M. Perrin, il était dangereux de ne pas réussir ; car, il aimait et n'admettait que le succès. Malgré sou extrême courtoisie, il avait peine à dissimuler le sentiment que lui faisait éprouver la plus petite déception artistique.
Il vous savait mauvais gré d'un eflet manqué ; il lui arrivait même, quelquefois, de vous bouder, au lendemain d'un mauvais feuilleton... et on ne pouvait, vraiment, lui tenir rigueur de ces légers moments d'humeur ; car, on seutait bien que, dans son amour de l'art, daus l'admiration sincère qu'il éprouvait pour m mainon, il eilt voulu que tout fût parfait et que ses comédiens volassent de succès en succès.
Il tenait beaucoup à ce que tout passât par ses mains. C'est Jui, cependant, qui rétablit le fonctionnement du service des semainiers. Quand, le matin, il arrivait à son cabinet, le premier pli qu'il décachetait, était le rapport de la veille; et, quoique très jaloux de sou autorité, il savait
faire respecter celle du semainier, son représentant.
D'une exactitude méticuleuse, il avait horreur des retardataires, qui abrégeaient, par leur négligence, les heures de ce travail qu il aimait tant.
Avec les employés, il était d'une politesse impitoyable, et, disait volontiers :
« Je vous serai obligé. Monsieur le donneur d'accessoires, de faire ceci... »
« Monsieur le chef costumier, il me serait agréable que vous prissiez la peine, > etc., etc.
Aussi, tout ce monde d'employés professaient-ils, à son égard, la plus respectueuse déférence.
Une chose le faisait souffrir : c'était de voir Thiron tutoyer le donneur d'accessoires.
Plusieurs fois, il en avait exprimé son étonnementà l'excellent artiste; aussi, un jour que ce dernier était venu se plaindre à lui d'une réponse irrespectueuse de l'employé eu question :
* Ah dame, voilà, fit M. Perrin : en le mettant sur ce pied, mon cher Thiron, vous lui avez donné le droit de penser que vous avez gardé ensemble les accessoires ? »
Quand M. Perrin était dans le théâtre, on le savait, de suite, par le sileuce qui régnait dans toute la maison et par le zèle empressé des serviteurs.
Dans le sens propre du mot, M. Perrin n*était
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pas un metteur en scène. Cet art de tourner autour des meubles, de faire passer les personnages de droite à gauche, ou de gauche à droite, sans lui être inconnu, était, à ses yeux, d'un intérêt secondaire; et, à ce sujet, il s'en remettait soit à Tauteur, soit à l'un de nous.
Mais, où il était vraiment remarquable, c'était dans la plantation d'un décor, dans l'ameublement d'un salon, dans l'arrangement du mobilier et le choix des tapisseries.
Jamais une faute d'orthographe.
Je me souviens que, pendant une indisposition qui Tavait tenu éloigné du théâtre, j'avais mis en scène un petit acte ; sitôt rétabli, M. Perrin arriva sur la scène. Après un rapide coup d'œil : «c Ce n'est pas mal, me dit-il; mais, il manque quelque chose... je ne sais quoi... il faudrait une note, qui relevât de ton le cùté grisaille de la décoration... >
Puis élevant la voix : « Monsieur le donneur d'accessoires, ajouta-t-il, voulez-vous bien demander à madame la costumière un morceau de soie... rose, mais, d'une couleur un peu passée. » Quand il eut jeté négligemment cette draperie soyeuse sur une rampe d'escalier, qui se trouvait au premier plan, il se recula de quelques pas pour juger de l'efïet : « Regardez, maintenant ; il ne manque plus rien. » 11 avait raison; cela réchauflait la décoration.
Ce n'était pourtant rien que ce bout d'étoile ; oui, mais, il fallait le trouver... et la pensée devait en venir tout naturellement à un peintre, amoureux comme lui, du coloris et soigneux du détail.
Le premier ouvrage qui vit le jour, sous la nouvelle administration, fut le Gendre de M, Poirier, que nous venions de jouer à Londres.
Got s'était essayé dans M. Poirier, devant le public anglais ; il succédait à M. Provost, dans ce rôle, créé si admirablement au Gymnase, par Lesueur. Le doyen de la Comédie-Française avait même fleuri la boutonnière de l'irascible bourgeois; et, cette promotion inattendue ne fut pas acceptée sans quelque surprise.
Depuis, on s'y est habitué... Encore quelques années, et, avec un peu de chance, le beau-père du marquis de Presie pourra voir son large ruban remplacé par une rosette.
Dressant prêtait son élégance au marquis de Presie ; Barré était exquis de naturel, dans Verdelin ; Thiron, incomparable dans Vatel ; et M*'*- Favart avait trouvé, dans Antoinette, un de ses meilleurs rôles.
Je jouais le duc de Montmeyran, l'aristocratique brigadier. Depuis cette reprise, la pièce n'a jamais quitté l'affiche ; elle s'y maintiendra tant qu'il y
aura une Comédie-Française et un répertoire de chefs-d'œuvre.
i9 février 1871.
Première représentation de VAutre motif, comédie en 1 acte, en prose, de M. Paiilerou.
Grand et légitime succès pour M"'*" Plessy, à qui jjme ponsin et moi avions l'honneur de donner la réplique.
18 mai 1872.
Première représentation de Marcel y drame en 1 acte, en prose, de MM. Jules Sandeau et Adrien Decourcelle.
La pièce était curieuse ; j'y jouais une sorte de fou, ou plutôt de monomane, qui, dans un accident de chasse, avait tué son jeune fils. Depuis cet horrible malheur, un autre enfant avait vu le jour, et la donnée de Touvrage consistait à faire croire au pauvre père qu'il avait dormi et rêvé ; la preuve, c*est qu'on lui présentait le second enfant, vivant portrait du pauvre petit disparu. Et, comme au baisser du rideau, je demandais à l'enfant : « Mais qui donc es-tu ? — Je suis mon petit frère, » répondait-il...
La pièce était montée avec soin. TVl""^ Nathalie, qui n'a jamais été remplacée, prêtait à la vieille servante, toute l'autorité de ce talent, qu'on avait
tant apprécié dans le Village, d'Octave Feuillet. M'^® Marie Royer, trop tôt disparue, jouait la jeune femme du pauvre fou. Barré était, comme toujours, plein de bonhomie, dans un docteur, ami de la famille. M. La Roche sétait chargé du rôle de Tami, et le petit Marcel était joué par une charmante petite fille, dont j*ai oublié le nom.
Pour mener à bien Tétude de mon personnage, j'allais, chaque matin, à Thospice Sainte- Anne.
Que d'études navrantes j'ai pu faire dans ce sombre asile. Parmi les malades, il y en avait un vraiment intéressant. Ce pauvre homme avait été pris par les fédérés, pendant la commune, et allait être fusillé par eux... Comme les fusils s'abaissaient sur sa poitrine, les soldats versaiilais l'avaient arraché à la mort.
A ce moment, 3 heures sonnaient à une église voisine du lieu du supplice.
Depuis cet instant, la raison du malheureux avait disparu, et, tous les jours, vous entendez bien, tous les jours, un peu avant 3 heures, il commençait à trembler; se cachant la tôte dans les mains, il entendait le bruit des fusils qu'on armait... semblait se débattre... et tombait comme une masse, en poussant un horrible cri ; sitôt que l'aiguille avait dépassé le chiffre trois, il revenait lentement à lui, promenait un regard étonné sur ses gardiens, et
tout était fini jusqu'au lendemain, où, à la même heure, se reproduisait Thorrible vision» à laquelle il était en proie. Connaissez-vous un plus terrible supplice ?
Marcel tint raffiche pendant quelque temps. On fit une reprise; et, comme il ne reste plus à la Comédie, un seul artiste de la création, Touvrage a disparu ; c'est regrettable!...
12 août 1872.
Reprise du rôle de Clavaroche, où Brindeau fut si remarquable, et que je jouai, moi, après Dressant, aux côtés de Delaunay, le dernier Valentin qu'on ait vu et entendu... C'était merveilleux I Thiron jouait Maitre André; au dire des connaisseurs, dans le premier acte, il était au moins égal à Samson, qui avait créé le rôle à la Comédie-Française. Madeleine Brohan était charmante et sympathique, dans ce terrible personnage de Jacqueline, que M"*'' Allan semble avoir légué à ses survivantes, comme une menace î
20 septembre 1872.
Première de les Enfants^ 3 actes en prose, de Georges Richard. Cet auteur, doublé d'un comédien estimable, avait le don d'être particulièrement désagréable à M. Perrin.
Les tendances de l'ouvrage, son milieu, sa forme et surtout les sentiments qui y étaient exprimés, tout, en un mot, choquait le nouvel administrateur, qui, d'ailleurs, ne prenait, que bien juste, le soin de le cacher à Tau leur.
Un jour, à une répétition, poussé à bout, M. Perrin ne put retenir cette exclamation :
« — Mais, dans quel monde se passe donc tout ceci ?... Le jeune homme n'est pas le fils de son père... Le père lui-même est-il bien le mari de la mère de son enfant?... Et, cependant, tousces genslà vivent ensemble... c'est donc un Phalanstère?
« — Est-ce ma faute, à moi, répondit Richard, un peu nerveux, si la société est ainsi faite !
« — La vôtre, peut-être; mais, pas la nôtre, répliqua l'administrateur, en quittant la scène. »
Je jouais, là dedans, un certain M. de Boislaurier, assez triste personnage. La pièce fit plaisir et tint rafiiche assez longtemps, au grand déplaisir de M. Perrin, qui ne manquait jamais de dire au second régisseur d'alors, M. Chevalier, quand celui-ci lui présentait le répertoire de la semaine, et qu'il voyait annoncé : Les Enfants,,. « Encore le Phalanstère ! »
16 octobre 1872.
Pour la première fois, après trois répétitions, je joue le rôle de Tartulïc. Dans la première partie de
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ces Souvenirs, je crois avoir dit sulfisnoimeot ce qae je pensais de l'interprétation de ce personnage, pour n'y pas revenir. Sarcey, dans un feuilleton très indulgent, terminait en disant, à peu près, ceci : « — C'est une manière d'envisager le rôle qui déroute un peu les amateurs respectueux de la tradition; mais, en somme, quand il sera convenu que c'est bien, ce sera très bien ! *
14 novembre 1872.
Ah ! on ne perdait pas de temps 1
Première représentation A'ih'lène, 3 actes en vers, de M. Pailleron, où je jouais le Comte Paul, ayant pour partenaires M. Delaunay, M""" Nathalie, Favart, Reichemberg. L'eflet ne lut pas L^iiemas
celui qu'on attendait, et •*'"' ""'■""' ''"'""" Hélène quitta l'alTiche, discrètement, à l'anglaise.
iO/Vrn>ri873.
Belle soirée. Première de la reprise de Marion Delorme, sauf Coquelin aine. La distribution comportait presque tout le personnel masculin de la maison :
MM. GoT Langely.
Delaunay Sarerny.
Bhessant Louis XIIL
Mal'bant de Nangis,
Febvre La/femas.
Mounet-Sl'lly Didier
TiiiRON Le Gracieux,
M"** Favart Marion.
Tous les rôles les plus petits étaient tenus par des chefs d'emploi. M. Perrin avait fait miracle. Décors, costumes, tout était dun goût exquis... Ce fut un gros succès. Nous reçûmes une brochure, avec dédicace de la main du poète.
18 avril 1873.
Première de l\Acrobate, comédie en un acte, de Feuillet. Je jouais Gaston, un jeune et prudent diplomate, bien près de devenir Tamant de M"" Croizette (la femme à demi coupable) et Dressant représentait répoux plus magnanime qu'outragé. C'était
original et amusant. Le succès fut très vif. Le petit acte de Feuillet a fourni, d'ailleurs, à deux hommes d'esprit, le prétexte d'une comédie en trois actes, représentée avec succès, sur une scène du boulevard.
i3 janvier iSli.
Reprise de Péril en la Demeure ^ 2 actes d'Octave Feuillet; je succède à Régnier, dans le rôle de la Roseraie.
8 septembre.
Bressant me cède M. de Saint-Géran, dans une Chaîne. Délivré du rôle d'Emmeroc, ô bonheur !
29 octobre 1874.
C'est une date importante dans les annales de la Comédie-Française; car, ce soir, Dumas fils y faisait représenter le Demi-Monde, créé au Gymnase.
Nous avions voulu faire une surprise à l'auteur, que nous aimions et admirions tous. La pièce était sue et sur pied, quand M. Perrin convoqua, pour la première fois, Dumas, auquel on avait voulu épargner les tâtonnements d'un travail préparatoire.
La mise en scène avait été réglée par Régnier, en ce moment administrateur général de la scène.
Voici la distribution choisie par Tauteur luimême :
Richon Got ;
De Jalin Delaunay;
De Nanjac Febvre ;
De Thonerins Thtron ;
Suzanne M"' Croizette ;
Af™« de Vemières Nathalie ;
AP* de Santis M"° Tholer ;
Marcelle M"®Broisat;
Après le premier acte, la glace fut vite rompue, et Dumas trouva, pour chacun de nous, un mot aimable.
Jamais répétitions ne furent plus gaies, plus intéressantes : on travaillait de tout cœur. En nous quittant, Dumas nous dit, avec une bonne grâce charmante :
« Vous êtes tous très aimables, et je vous avoue que j*ai été très agréablement surpris ; on m'avait dit tant de mal de cette maison, que je n'y entrais pas sans une certaine appréhension ; je trouve des comédiens gais et vivants, là, où je craignais de ne rencontrer que des notaires (sic), »
Je ne sais si cela tient à Tadmiration que j'ai toujours professée pour le talent de Dumas, mais, j'avoue, bien sincèrement, que répéter avec lui, a
toujours été pour moi, non seulement un précieux enseignement, mais, une joie profonde.
Et, quel bonheur, le travail terminé, de faire quelques pas en sa compagnie et d'entendre ses aperçus ingénieux, cette observation d'une forme chirurgicale, pour ainsi dire, qui seule pouvait enfanter ce petit chef-d'œuvre qui a nom : la Visite de Noces,
Cette reprise du Demi-Monde eut un grand succès dans ce vaste cadre; toutes les situations, en s'élargissant, gagnaient en autorité.
Belle soirée, pour Dumas : et, grande joie pour ses interprètes, de sentir le Maître satisfait et de penser qu'il allait peut-être, maintenant, travailler pour une maison, devenue la sienne, qu'il a enrichie souvent, par la suite, et qu'un jour même, il sauva en lui donnant sa Francillon.
Dumas n'est vraiment connu que de ses amis, qui lui sont fidèles, ce qui prouve qu'il est digne d'être aimé, — et par ceux qu'il a obligés.
Il a semé autour de lui l'envie, la haine même; c'était facile à prévoir.
Comment les médiocres, les ratés, ceux qui ne font que des mots, et jamais des pièces; à qui le souvenir d'un bienfait semble trop pesant ; comment ces littérateurs, nés d'un bâillement, pourraientils lui pardonner ses succès, partant, sa fortune.
22 JOURNAL D*UN COMÉDIKN
Mais, Dumas a encore cette supériorité : que Tingratitude ne l'a pas plus corrigé de la charité que l'injustice ne le guérira jamais de cette bienveillance, de cette douce philosophie, dont il s'est armé, et qui fait le fond de Tâme de ce tendre,, de ce timide.
Et j'ajoute :quel souci, quel respect de la dignité de sa plume!
Quand il n'écrit pas, c'est comme il l'avoue, qu'il n'a rien à dire, et que, dans ce cas, il convient de garder le silence ; s'il est défiant de lui-même, s'il se relit avec sévérité, c'est qu'il sait qu'il porte le lourd fardeau d'un nom deiix fois glorieux.
D'autres ont vanté et vanteront longtemps son esprit; quand à moi, il m'était doux de ne parler ici que de son cœur.
Après la première répétition, M. Perrin reconduisit Dumas; nous attendions le retour de notre administrateur pour savoir si le Maître était réellement satisfait.
« Il est enchanté, nous dit-il, et j'ai tout lieu de croire qu'il pense à une pièce, qu'il nous destine. »
Ce mot nous avait payé de toutes nos peines; car, l'entrée de Dumas à la Comédie-Française était une bonne fortune, pour le public, et un gage de succès, pour les comédiens de la rue de Richelieu.
La mise en scène est un art qui se développe chaque jour, et cet art tient, il faut bien le dire, une large part dans le succès des œuvres modernes; car, il ne s'agit pas seulement de placer les décors, les meubles et les accessoires, de régler les jeux de scène, les entrées et les sorties des personnages, il faut encore que celui qui monte un ouvrage mette en lumière une situation, par tous les moyens dont il dispose, et souvent, qu'il en masque le vide.
Autant de metteurs en scène, autant de procédés divers. — M. Montigny, le regretté directeur du Gymnase, était, en cette matière, un maître incontestable et incontesté.
— Il avait pour principe d'encombrer, d'abord, toute la scène de meubles et de bibelots , se réservant le soin de guider l'artiste dans ce labyrinthe, et de l'aider à se débrouiller au milieu de ce bric-àbrac voulu.
Grâce à cette science, que M. Montigny possédait, à un si haut degré, l'ordre s'établissait peu à peu, et ce qui, tout à l'heure encore, semblait être un obstacle au mouvement des personnages devenait le prétexte d'une attitude heureuse, d'un jeu
de scène ingénieux C'était, peut-être, un peu
cherché, mais, souvent, trouvé.
Autant d'auteurs dramatiques, autant de moyens différents.
Emile Augier avait le plus profond dédain pour ce qu'il nommait, < cette course autour des meubles > ; il supportait la mise en scène, sans la rechercher, ni môme l'apprécier.
Dumas fils, sans parti, aime assez Tart qui nous occupe en ce moment, à la condition que ce soit un moyeu d'éclairer ses situations, mais, par les procédés les plus simples, ayant horreur, en toutes choses, du maniérisme et de Talléterie.
Si Octave Feuillet n'était pas un metteur en scène, dans le sens propre du mot, en revanche, il indiquait, d'une manière admirable, la tenue, la
diction de ses personnages et, quel lecteur !
Il y a de certaines pièces qui, bien certainement, ont été mieux lues par lui, que jouées par nous.
Sardou possède ce don de la mise en scène et, de plus, c'est un comédien de premier ordre.
Si Shakespeare avait eu à sa disposition, avec le talent de nos décorateurs modernes, un metteur en scène comme son compatriote et interprète Henry Irving, il eût renoncé, avec joie, au poteau indicateur, disant naïvement au public : « Ceci est une forêt. >
A cette époque, le parterre était encore debout; mais, il n'y avait pas grand inconvénient à cela; les représentations n'atteignaient pas, alors, la longueur de celles d'aujourdluii.
Pendant !es répétitions de ce Demi-Monde, que de charmantes causeries, que ^„
d'amusantes anecdotes racontées par l'auteur 1
Je me souviens d'une bien jolie réponse, faite par une dame, à quelqu'un qui lui demandait quelle di0érence il y avait entre l'amour et l'amitié.
t Ohl énorme 1 fit-elle • la diOérence du jour à la nuit. *
Et cette autre petite historiette :
• C'était, nous ditDumas, le jour du mariage de Paul Meurice ; il avait pour témoins M. Ingres et mon père.
< A la mairie, l'employé appelle :
• — M. Ingres !
• — C'est moi, monsieur.
• — Comment écrivez-vous votre nom ?
« Stupéfaction dans l'auditoire.
• Et M. Ingres se mit à épeler docilement les
lettres de son nom à remployé, nom qui semblait, d'ailleurs, lui être parfaitement inconnu.
« — Profession ?
« — Peintre, répondit modestement Fauteur de la Source I
« — Monsieur Dumas I
< Papa s'approcha en souriant, comme un homme convaincu que si cet idiot ignorait M. Ingres, il lui était impossible de n'avoir pas lu les Mousquetiares ou Monte-Cristo.
ff — Monsieur Dumas, Alexandre !
« — C'est moi.
« — Comment écrivez- vous Dumas, avec un t ou avec avec un 5 ?
«« — Jusqu'ici on s'est servi d'un s.
« — Profession?
— A cette question, tout le monde faillit éclater de rire.
« Sans se déconcerter, papa répondit à cet employé, élevé sans doute loin des lettres et de la peinture :
« — Propriétaire... Et Dumas fils, en nous racontant ceci, ajoutait en souriant... Et Dieu sait?...
« Avant de se mettre à table, comme on avait placé le jeune Dumas près de M. Ingres, il vint trouver son père pour lui demander quel serait le
sujet de conversation qui serait le plus agréable au célèbre peintre.
« -— Parle-lui de son violon, répondit Dumas.
« — Est-ce qu il en joue bien ?
« — Comme MicheUÂnge ! ».
U février \S16,
Première de ['Etrangère, 8 actes de Dumas fils.
Distribution des principaux rôles :
MM. Got, Coqueliu aîné, Febvre, Thiron, Mounet- Sully ;
^mc9 Madeleine Brohan, Croizette, Sarah Bernhardt.
Une belle soirée, et dont M. Perrin parlait souvent I
Sarah Bernhardt était la femme rêvée pour ce singulier personnage de MIstriss Clarkson.
A son entrée, au premier acte, elle avait fait sensation. Tout était juste : Taspect, le son étrange de cette voix, qui semblait familiarisée avec tous les idiomes, Tallure nonchalamment provocante et hautaine, ses attitudes; tout était vécu, parfait.
M"® Croizette, si belle, si touchante dans ce rôle exquis de la duchesse de Septmonts eut une ovation après le quatrième acte.
Coquelin aîné était Tincarnation du duc Vibrion.
Autant d'éléments propres à assurer la vogue de celle pièce si curieuse, dont le succès, s'il n'eût été décisif, après le quatrième acte, eût été assuré au cinquième acte, à Tissue de la grande scène de Clarkson et du Duc.
Le public, qui écoutaitavec une grande attention, eut un moment de déception en voyant Clarkson accepter de servir de témoin à M. de Septmonts ; mais, après le mouvement tournant de la scène, en voyant le témoin se transformer en adversaire, quand je prononçai ces mots : Que par conséquent vous êtes un drôle? je me souviendrai toujours de Texplosion qui se produisit.
M. Perrin avait voulu que les plus petits rôles fussent confiés à des artistes de talent ; aussi, après plus de deux cents représentations, l'Etrangère estelle restée au répertoire.
Dumas, après le Demi' Monde, m'avait promis un rôle dans son premier ouvrage, et avait tenu parole, en me confiant ce rôle si agréable de Clarkson.
Le soir de la première, le maréchal Canrobert entra au foyer, où nous étions réunis, attendant le lever du rideau.
Il faisait très froid ; le Maréchal s'approcha de
la cheminée, et, comme après l'avoir salué, chacun (le nous se tenait immobile et silencieux dans son coin.
— Vous n'êtes pas gais, fit le nouveau venu; qu'avez- vous tous ?
— Mon Dieu, monsieur le Maréchal, répondit Madeleine Brohan, c'est ce soir jour de grande bataille!...
— Eh bien I reprit le glorieux soldat, c'est jour de victoire !
— Rien ne nous l'assure, quelque désir que nous en ayons et quelques efforts que nous puissions faire... enfin, comment vous dire... nous avons peur I
— Peur ! fit Canrobert, d'un air surpris, et qui semblait ne pas comprendre...
— Ah! c'est juste, reprit Madeleine... Pardon, dit-elle, en sonnant l'huissier, qui parut sur le seuil...
— Picard, un Dictionnaire pour M. le Maréchal?
On a cité bien des mots de la spirituelle comédienne; mais, j'avoue que celui-là m'a toujours paru un des plus jolis.
L'espritdesa sœur Augustine, certes, était indiscutable; mais, celui de Madeleine lui était supérieur. A mon avis, la première préparait un peu ses mots... et vous forçait, presque, à lui donner une
réplique, lui fournissant l'occasion de produire le trait médité.
— Rien de semblable avec la créatrice du Monde où l'on s'ennuie; sans préparation, toujours prête, au moindre prétexte... le mot partait comme un coup de fusil... et j'ajoute que son esprit ne revêtait que bien rarement, une forme agressive. Sa devise aurait pu être : Aussi belle que bonne.
Celui qui, par la forme, se rapprochait le plus de Madeleine (je parle de Tesprit), c'était Thiron.
Pas de répertoire ; de Tà-propos, souvent, et de l'originalité, toujours !
Un jour que, tous deux, nous représentions le comité, aux obsèques d'un artiste — c'était à l'église Saint-Laurent; il faisait un froid terrible — tout grelottant, je dis à Thiron :
— Il me semble qu'on aurait bien pu faire du feu.
— « Du feu? répondit, aussitôt, mon spirituel camarade. Tu ne songes pas à saint Laurent... pour lui rappeler son supplice!... »
C'est lui qui, furieux du rôle que lui avait distribué l'auteur des Corbeaux, disait, en voyant, avec joie, la pièce disparaître de l'affiche :
— Décidément, il vaut mieux jouer du Becque, que d'en puer; ça dure moins longtemps.
Quelques mois avant cette soirée, j'avais eu rhonneur de servir de chevalier à Sa Majesté la reine de Danemark, en Tabsence de M. Perrin souffrant, en ce moment.
Dans Tentr'acte du deuxième au troisième acte, M. le comte de Molke, ce parfait gentilhomme, me tendit une large enveloppe, en me disant, devant tous mes camarades :
« Voilà déjà quelques jours que je suis chargé de vous remettre ceci, de la part de Sa Majesté; mais, comme je savais que vous alliez avoir, ce soir, un grand succès, j'ai préféré attendre, voulant que vous gardiez de cette soirée un double et précieux souvenir. »
C'était le brevet et les insignes du Danebrag. Certes, j'étais bien heureux de cette distinction ; mais, les termes flatteurs et courtois de M. le comte de Molke en doublèrent le prix.
Après la répétition générale de lEtran^ère, j'avais reçu dans ma loge la visite de deux reporters, représentant des journaux américains.
» Demain soir, me dirent ces messieurs, quand vous jouerez à Paris la pièce, pour la première fois, notre compte rendu paraîtra, en même temps, à New-York, Boston et Philadelphie. >
Comme je leur demandais s'ils n'avaient pas de
critiques à me iaire, au point de vue du costume et de l'aspect physique de mon Américain :
— Il vous manque deux choses, me répondirent-ils.
— Voyons, fis-je avec inquiétude... est-ce remédiable ?
— Parfaitement... primo, il vous faut faire noircir la semelle de vos bottines.
— Entendu... Et, la seconde chose qui me manque, c'est?...
— Un petit bijou qui est fixé à l'extrémité d'un ruban de soie noire, et qui, tout en servant de chaîne de montre, indique que vous êtes unioniste ou séparatiste, selon la disposition des bandes étoilées, placées dans le sens vertical ou horizontal. Cet accessoire vous est indispensable.
— Pour accuser les nuances d'opinions multiples qui nous divisent en France, la forme de ce bijou révélateur serait, chez nous, d'une variété telle que, pour s'y reconnaître, la publication d'un petit indicateur, d'une sorte de manuel de poche, serait d'un utile et précieux secours.
— Mais, à cette heure, repris-je, où me procurer ce bibelot?
— Prenez le mien, me dit l'un des deux reporters; je suis heureux de vous l'offrir.
JOURNAL LUrt COMÉDIEN ;3
Accepter ëlait iudiscret; mais, refuser... coiumeat faire, alors?...
Ce souvenir de l'aimable jourDaliste amêricaîD, qui intrigua bien des spectateurs, je le couserve précieusement, et je suis resté sépaialhlf (à ce qu'il parait)... A quoi tiennent les opinions?
Pendant les répétitions de rFAiang^re, je me souviens d'avoir entendu conter à l'auteur deux bien jolis mots, que je lui demande l'autorisatioQ de reproduire ici :
( Dumas dînait dans une maison amie. La jeune maîtresse de maison avait deux adorables enfants, dont l'un parut à l'auteur de la Dami' aux Caiiiélias, très gâté... tandis que l'autre, d'un aspect craintif, semblait avoir peur de sa mère.
< Comme après le dîner, Dumas faisait part, à
M. Clark s on dans l'Elrangere.
son ami, de Timpression pénible que lui avait causé cette préférence de la mère pour un de ses deux enfants :
« — J'en suis désespéré, répondit le mari ; il est pourtant charmant ce bébé; mais, que voulezvous, mon^cher : elle ne veut pas se mettre dans la tête qu'il est de moi ! »
Un journaliste trop connu, et qui arrivait à Paris, avec des lettres de recommandation, se présenta chez Alexandre Dumas père : — On dit partout, M. Dumas, que je suis votre fils? Eh bien î mon ami, lui répondit, avec bonhomie, le grand romancier, il faut en profiter.
29 février 1876.
Je reprends, en compagnie de M"'® Plessy, le rôle de Bressant, dans Un post-scriptum, comédie en un acte d'Emile Augier.
11 avril 1876.
Bressant fatigué m'abandonne, dans Un Caprice, d'Alfred de Musset, le rôle de M. de Chavigny, créé par Brindeau .
i décembre 1876.
Première de V Ami Fritz,
Au sortir d'un déjeuner chez lord Lytton, un
des plus regrettés représentants de TAngleterre à Paris, un ami fidèle et dévoué de la Comédie-Française, on venait de passer au fumoir...
On se mit à discuter lAmi Fritz,
Les uns tenaient pour le succès de cette pièce plus de deux fois centenaire, les^autres t'attaquaient vivement.
Les critiques, comme toujours, portaient sur le peu de colisistance de l'intrigue, sur l'abus de la table et de la cave, donnant, comme ensemble, une sorte d'apothéose de la mangeaille, une idylle panachée de comestibles, la synthèse de la gloutonnerie, etc., etc..
« — Et vous, mon cher Febvre, me dit lord Lytton, quelle est votre opinion à ce sujet?
« — Mylord, répondis-je, j'ai pour principe absolu de ne jamais discuter une pièce, dans laquelle je joue : un soldat ne discute pas pendant l'action; à partir du moment, où elle entre en répétitions, (quelle que soit sa valeur) elle devient un chefd'œuvre pour moi.
< Je fuis même, avec un soin jaloux, toutes les occasions de discourir à cet égard. Le sens critique, à ce moment, deviendrait un obstacle à la bonne exécution de mes études. Mais, soyez persuadé, mylord, que lorsqu'une œuvre atteint le chiffre respectable de cent ou deux cents représentations,
c'est qu'il y a pour cela de bonnes et sérieuses raisons. Le public qui paie se trompe rarement, et, plus d'une fois, nous Tavons vu casser fort irrespectueusement les arrêts de la critique, et courir, malgré l'avis de la presse, porter son argent au bureau de location.
« Il y a, dans l'Ami Fritz, une forme naïve, si vous voulez,' mais, robuste et saine; et le dernier mot de l'ouvrage, en affirmant son succès, le soir de la première, dit assez dans quel esprit il a été conçu, et quelle est l'idée primordiale qui a présidé à sa conception. »
« Il faudra des hommes pour refaire, la patrie ! s'écrie le vieux David...
« Les peuples qui cessent de croître marchent à la décadence » : voilà la thèse générale de cette pièce, sans adultère et sans question financière.
Enfin, pour résumer le sentiment des spectateurs, je vous citerai l'appréciation d'un de mes amis qui me disait, au sortir d'une représentation :
« Ahî mon cher, quelle bonne soirée; tout cela est si tranquille, si reposant, qu'on a toujours peur quil arrive quelque chose. Et il avait raison, mon ami ; il n'arrive rien ; c'est, purement et simplement, le développement des caractères qui tient lieu d'action : ce qui n'est pas à dédaigner, à une époque, où, sous prétexte de rajeunir la forme du théâtre
moderoe, on a supprimé rexposition, le milieu, et môme le dénouemenl !
Rien de plus curieux, du reste, que l'histoire de ce succès. Avant tout, je liens à déclarer que les détails qui vont suivre m'ont été fournis par Chatrian lui-même, au cours des répétitions de son ouvrage.
VAmi Fritz a été présenté, tour à tour, à la Porte- Saint-Martin, à TAmbigu, à Beaumarchais, à Cluny, et, partout, sa réception fut ajournée ou repoussée. Ce qui prouve que le comité du Théâtre-Français n'est pas seul à se tromper.
De guerre lasse, Chatrian, qui était persistant, déposa le manuscrit chez le concierge du Théâtre- Français.
Quelques jours après, M. E. Perrin, notre administrateur, à cette époque, me fit venir dans son cabinet, et me montrant le manuscrit 4«'il venait de lire : — Vous désiriez un rôle, me dij^il ; en voici un pour vous, et des plus iutéressantSvet dans une pièce curieuse.
Got est admirablement partagé; quant à M""" Reichemberg, elle a été créée pour jouer là dedans, une sorte de Victorine Alsacienne. Je vais faire lire de suite au comité, et nous allous immédiatement commencer les études de l'Ami Fritz, Je viens d'écrire à Chatrian, à ce sujet.
38 JODBNAL D'UN COMÉDIEN
J'eaverrai un décorateur en Alsace, prendre des croquis. Je vais faire faire la musique et le chœur par Henri Maréchal; — les costumes seront dessinés par Brioa ; — Charles Marchai nous prêtera, comme modèle, son mobilier alsacien. J'ai, en dehors de vos trois NVles, des personnages amusants pour Barré, Cadet, Garraud, Truffier et M™' Jouassain; enfin, nous allons faire une petite débauche paysannesque ; je crois à un gros succès.
Le lendemain, à sa grande stupéfaction , Chatrian recevait de M.
E. Perrîn, avec l'avis qu'il lisait, deux jours après, au comité, la priè- K„Usdi....t^»,i»,7:. re de passer tout de
suite au théâtre, pour s'entendre avec l'administrateur au sujet de la distribution et des derniers détails.
Chatrian lut les 3 actes de Frilz, et je dois dire qu'il les lut fort bien.
JOURNAL DlIN COMEDIEN 39
La pièce fut reçue à Vunanimité; après la lecture, lauteur me reconduisit jusqu'au boulevard.
— Et Erckmann, lui dis-je, où est-il donc ?
— Dans les Vosges !
— Il va être bien surpris de tout ceci.
— Rien ne surprend Erckmann, répondit son collaborateur ; cependant, je vais lui télégraphier la nouvelle.
A quelques pas, il entra dans un bureau.
Il en sortit, dix minutes après, en me disant :
— C'est fait; voici la dépêche que je viens de lui expédier :
« Sors du Comité lecture Comédie-Française; Ami Fritz reçu à l'unanimité; entrons tout de suite répétitions. Bien content, amitiés. Chatrian. »
Le lendemain, comme il se rendait dans la salle du comité pour lire à ses interprètes :
— Et Erckmann, avez-vous sa réponse? lui demandai-je.
— La voici; et il me tendit un télégramme, où je lus :
€ Puisque bien content, envoie poisson et gibier.
« Erckmann. »
Pas de phrase, Pas la moindre surprise. Chatrian avait raison. Rien ne surprenait Erckmann.
Les répétitions furent laborieuses; il fallait, en
10 JOURNAL D'UN Cnjll^.UlE.S
gardant )a noie, éviter tout accent Vosgien, qui eut alourdi la marche générale de l'ouvrage, en en rendant l'audition fatigante, insupportable même. Le public ne peut se douter de ce qu'il laut «le précision, de régularité, pendant ce repas du premier acte, pour iliie les convives ne soient pas surpris la boucbe pleine, au molueutde leurs répliques.
Une répétitioDgènérale, devant une salle comble, fut la tactique employée par M. Perrin pour répondre aux articles violents de M. Saint-Genest.
Plusieurs (ois, nous vîmes arriver Cbatrian à la répétition, tenant à la main le journal et nous disant : • Une réclame comme celle-là, dans un journal comme le Fi'jaro ! mais, ça vaut de l'or ; et, si nous étions justes, les brochures porteraient en t6te :
A SAIST-GENEST ËHCKHA.NN-CIIATR1AN BECOKNAISSANTS !
li Frili.
JUURXAL DTS COMÉDIEN tl
La iireiiiiêré lut très belle, et raanonce au public du nom des auteurs, dans laquelle Got souligne les
Fredcric FebTro duns sa loge ù i* Comcdic-Fra
mots : honneur déjouer devant tous, fut très remarquée, et discutée assez vivement dans la presse.
VAmi Fritz est une des rares pièces qu'on puisse faire entendre aux enfants.
En Angleterre, je Tai jouée plus de dix ans, à chacun de mes congés; et, bien souvent, il m'a été donné de voir des pensionnats entiers de jeunes misses occupant tout le balcon.
On a parlé, quelquefois, de la salade du duc Job, inaugurant l'ère des repas naturalistes sur la scène de la Comédie-Française; on oublie qu'en 1848, Procost et Brindeau, les créateurs de // ne faut jurer de rien, buvaient, au premier acte, du vrai Champagne, en mangeant du vrai poulet.
Le théâtre, en général, avant cette époque, s'en tenait aux victuailles en carton et on n'avait guère osé aller plus loin que la modeste soupe aux choux.
Cependant, je retrouve, dans mes notes, ce souvenir curieux : « En 1841, sous M. Trubert, directeur des Variétés, Lepeintre jeune, dans une Xuit au Sérail, a consommé pour 500 francs de tasses de chocolat. Il y eut procès et le tribunal mit la dépense aux frais de la direction. (S'il nous eût fallu payer les notes de Chevet, fournisseur du déjeuner du premier acte, nos appointements y eussent passé.)
Dans ces mêmes notes, je relève cette phrase : « 10 mai 1838, mort de Potier. Les admirateurs de
soa talent étaient aussi nombreux que ses imitateurs seront rares I » Voilà une belle épitaphe !
Mais, pour revenir à Fritz, s'il n*y avait eu, dans cet ouvrage, que le célèbre menu du premier acte, cela n'eût pas suffi à établir un succès aussi durable; non, il y avait mieux : au deuxième acte, la scène de la fontaine et de la Bible, celle des cerises, tout un troisième acte ému et touchant.
« Voyez-vous, disait M. Perrin à Chatrian, après le deuxième acte : assez de nourriture, Testomac dans la coulisse, le cœur en scène; maintenant, de rémotion, des larmes ! >
Erckman ne quitta les Vosges, pour venir voir sa pièce, que vers la quarantième représentation.
Il parut, un instant, sur le théâtre, nous dit quelques mots aimables... et plus ne le revîmes !...
On n'est pas plus discret.
A la centième représentation, il est d'usage que les auteurs offrent à leurs interprètes un souper.
Erckmann et Chatrian, plus pratiques, envoyèrent, à chacun de nous, une ample provision d'excellent kirsch.
Pour finir, je dois placer, ici, un souvenir personnel.
Un puissant ambassadeur avait demandé, au premier acte, la suppression radicale de cette phrase :
« C'est du Rikevir de 1833, et je n'ai pas besoiii de vous dire à quoi nom le boirons ! >
Je fus prévenu de ce changement, à 4 heures du soir ; il fallait respecter la coupure officielle, mais, tâcher de sauver redet.
J*imagiuai le jeu de scène suivant :
« Videz vos verres, disais-je, en élevant la bouteille, nous allons boire à la santé de notre ami Joseph, qui arrive de la vieille Ahace. »
{Vieille Alsace avait été négligé par le terrible censeur.)
Après avoir rempli les coupes de mes trois com* pagnons, celle de Suzel ; après avoir choqué nos verres, nous nous levions gravement, et, tôles découvertes, nous buvions en silence. L'effet fut plus grand que si j'avais prononcé la phrase supprimée. Le personnage ofUciel qui avait demandé ce changement et qui était, ou plutôt, qui est encore un homme de beaucoup d'esprit, vint au foyer, l'acte terminé... c Ah ! me dit-il à mi-voix... je n'avais pas prévu ce jeu de scène. .. et, surtout, ce silence. »
En m'incliuant, je répondis :
— C'est que si méfiante, si prévoyante, si perspicace même que puisse se montrer la censure, d'où qu'elle vienne, il existe, entre le public et le comédien, une sorte de communion occulte, qui défie les ciseaux les mieux exercés.
J0UR:4AL ne» COUI'^DIEN i5
Quelle année que celle de '181(> ! Du 14 février au 4 décembre, jai répété, en dehors du répertoire classique, dix actes, dont huit, d;tns deux ouvrages nouveaux, et deux actes, dans les reprises du Posltcriptum et du Caprice.
Celte année, le partage s'éleva à la somme de quaiante-tleux millfi franex, pour chaque sociétaire à la part entière.
il arril.
Bressant se tait remplacer par moi, dans in t'as de eomcience, comédie eu un acte, d'Octave Feuillet. Mlle pavart succède, de sou côté, à M""" Plessy.
1«yt(/to 18".
M, Perrin avait été obligé de se rendre à Aix, pour y suivre un traitement. Au moment de son départ, je répétais le Comte Almaviva, du Barbier de SétUle, et je me souviens d'une correspondance échangée entre nous, à propos de la mise en scèue de la pièce de Beaumarchais.
H Mon cher sociétaire, m'écrivait-il, votre idée du clavecin est délicieuse; de plus, elle supprime cette naïveté d'un accompagnateur invisible; mais, prenez bien garde : réussissez; ou vous allez vous faire donner sur les doigts, pour vous permettre
de supprimer une tradition ridicule, même en y substituant un jeu de scène, si ingénieux qu'il soit.
c Pour répinette, que vous n'avez pu trouver à Versailles, voyez chez M"** Erard ; votre ami Quidant vous prêtera ses précieuses lumières ; vous avez tout crédit pour cette acquisition.
c Bon succès; mais, soyez prudent, c Bien afiectueusement à vous,
c E. Perrin. »
La tradition, ou pour mieux dire, les comédiens qui se sont succédé dans le rôle du comte, n'étant pas pianistes, s'étaient contentés, jusqu'à ce jour, de battre la mesure, pendant que Rosine chantait les jolis couplets : Quunddans la plaine^ etc., etc., un instrument, placé dans la coulisse, accompagnait la voix de la pupille de Bartholo.
D'où provenait le son d'un instrument, qu'aucun des personnages ne jouait en scène ? C'était idiot î
J'avais obtenu qu'on plaçât en scène le clavecin.
Il avait suiTi de modifier, à peine, le texte :
€ Voici son clavecin ; amusez-vous, en l'attendant, disait Bartholo ; — au lieu de : — Son clavecin est dans cette pièce (et il désignait un petit cabinet à droite).
Avec ma nouvelle mise en scène, vous voyez d'ici le tableau.
BartholodaQS son fauteuil, presque au milieu du théâtre ; à gauche, la petite épiaelte, que toucbail le prétendu élève de Dom Basile ; Rosine, à sa droite, sou cahier de musique à la main, surveillait les mouvements du fâcheux tuteur,
A mesure que le som meil gagnait ce dernier Rosine se rapprochait dAlmaviva.
Celui-ci, à la fin du premier couplet, n'ayant pu s'emparer de la main de Rosine— car Bartholo faisait un mouvement — à l'issue de la seconde strophe de la chanson plus heureux celte fois pouvait baiser les doigts de Rosine, pendant que de ta main gauche, il continuait à plaquer des accords.
Puis, voyant le tuteur éveillé, il prenait vivement l'attitude d'un musicien très occupé à déchîlïrer le morceau placé devant lui.
Ce jeu de scène, bien simple, cepeudant, mais,
- de SéeilU.
48 JOUnSAL D'I'S CUllÉDIES
d'un grand ellel, était devenu, daas les derniers temps de mon séjour à la Comédie-Française, le clou du troisième acte.
A chaque représentation, la scène était bissée, trissée niÈme. Je dois dire que M"" Worms Baretta exécutait ce morceau avec une grâce locomparable. A mon avis, on n'a jamais fait à cette comédienne la situation à laquelle elle avait droit de prétendre; car, elle possédait deux qualités bien rares au tlié^lre : outre la beauté, elle étaitchaste et tendre. Quelle délicieuse Victorine.,..\près elle, qui rendra à ce rôle l'intensité de sensibilité qu'elle y déployait...
Son véritable emploicelui dans lequel elle était sans rivale, était celui des amoureuses, c'est-à-dire un juste mi- ^lieu entre l'in'^éuuité et le jeune premier rùle.
M"° Reichemberg est une ingénuité;
JOUrt-NAL D'UN COMÉDIEN
M^Worms une amoureuse ;
M"* Bartet une jeune première ;
M"" Marsy un premier rdle.
Si M'^ Reichembei^ est l'esprit, M™" Worms- Baretta est le cœur.
De même que ces deux excellents comédiens , disparus trop lût, Thiron et Barré, pouvaient être classés ainsi :
Thiron demandait et obtenait tout par la diction et l'esprit, sans se préoccuper beaucoup de la vérité.
Barré, au contraire, marquait toutes ses créations de ces deux empreintes inaltérables, le naturel et la bonté-
On pouvait dire au premier, que s'il était du gâfeau. Barré, lui, était le pain.
A son retour d'Aix, je reçus les compliments de tf. Perrin, qui me répéta, en souriant : ■
« — Mais, que vous avez bien fait de réussir î »
Cette année j'employai mon congé à aller donner à Londres des représentations de l*Ami Fritz ^ avec une troupe d'artistes de Paris, libres d'engagement, en ce moment.
M"" Alice Lody, qui faisait Suzel, eut un grand et légitime succès...
Comment, avec un si joli physique, une intelligence si remarquable, ne se fit-elle pas à Paris, une situation; je ne Tai jamais compris. Et on se plaint de la rareté des comédiens! 1 1
La pièce, avec ses allures honnêtes, fit grand plaisir; et depuis, je ne suis jamais retourné en Angleterre, sans rejouer ce Fritz Kobus.
Pour les Anglais, il y a deux rôles qui m*ont classé dans leur appréciation artistique :
Master Febvre, as Fritz.
Master Febvre, as Don Saluste.
La différence morale et physique séparant le joyeux célibataire alsacien du sombre marquis espagnol, a toujours été pour eux un sujet d'étonnement.
Un soir je fus prié, par Lady K... de jouer dans son salon, deux petites comédies, avec M'"^ Febvre.
Nous ignorions absolument la composition de l'auditoire; aussi quelle fut notre surprise, alors que
JOURNAL D'UN COMh'DIEN 51
le rideau fut levé, de voir assis au premier rang, entouré de tout le corps diplomatique, se tenant debout derrière le fauteuil qui lui était réservé, Son Altesse Monseigneur le Prince Impérial, à qui la maîtresse de la maison avait ménagé cette surprise de lui donner la comédie, en langue française.
Jamais je n'oublierai le sourire radieux qui éclaira le visage de ce malheureux jeune homme, en entendant parler cette langue, qui lui était un doux souvenir de son heureuse enfance.
Après le spectacle, il vint de suite à nous, les mains tendues, les yeux mouillés de larmes.
« Quelle bonne surprise, répétait-il, et combien je vous remercie de tout le bonheur que vous venez de me donner. >
Le jour de ma représentation d'adieux, le Prince était venu exprès de Chislehurst, pour me donner une marque de sa sympathie.
Son Altesse occupait Tavant-scène de droite.
A un moment donné, une grossière injure, à son adresse, partit des galeries supérieures.
Les spectateurs, indignés, en protestant par leurs applaudissements, firent raison au prince de cetîe lâcheté.
Le misérable fut mis dehors.
Après avoir été saluer le Prince à Chirslehursl, je
pris congé de lui, et rentrai à Paris, quelques jours après.
A mon retour en France, une surprise désagréable m'attendait; tous ceux que je rencontrais m'accueillaient avec des phrases comme celle-ci.
— Hein, quelle affaire!
— Quoi ? quelle affaire?
— Votre affaire avec le Prince.
— Quel Prince?
— Avec le Prince impérial.
— Je ne comprends pas !
— Vous ne savez donc rien?
— Asolument rien... En quittant Londres, j'ai été passer quelques jours chez des parents, au fond de la Bourgogne, et n'ai lu aucune feuille publique.
— Eh bien ! mon pauvre ami, voilà quatre jours au moins, que vous êtes attaqué avec violence dans certains journaux.
— Et pourquoi?
— On vous reproche d'avoir adressé, en scène, un compliment au Prince impérial.
Un peu surpris, je l'avoue, de la tournure que prenaient les choses, je me rendis chez M. Emile Perrin.
— Mon cher enfant, me dit-il, je vous sais trop prudent, trop sage, pour être coupable de ce dont on vous accuse; mais, à tort ou à raison, il s'est
formé un gros nuage ; laissons-le passer, et quand vous aurez fourni les explications qui ne peuvent manquer de mettre fin à ces ridicules racontars, vous rentrerez, dans l*Àmi Fritz.., mais, en ce moment, ce ne serait pas prudent.
— D'où est parti le premier récit de cette invraisemblable aventure? lui demandais-je.
— De lEvénement, je crois...
Je me rendis, en compagnie de M. Aurélien Scholl, chez M. Magnier, Directeur de VEcénement.
Il avait reçu, me dit-il, une note de Londres, cer* tifiant rexactitude des faits.
Après que nous eûmes démontré au futur sénateur, que toute cette histoire était aussi fausse que ridicule, il nous promit, avec une parfaite courtoisie, de faire paraître un entrefilet démentant cette fâcheuse aventure.
Le Figaro et le Gaulois, de leur côté, voulurent bien m'aider à rétablir la vérité. L'incident paraissait clos.
Le terrain bien net, bien déblayé, il fut convenu que je reparaîtrais, lemercredi suivant, dans r.4mt Fritz.
En arrivant de la campagne, un voyageur ayant laissé dans le wagon un journal... j'y jetai les yeux... et aperçus mon nom!... voici les quelques lignes que me consacrait l'aimable feuille ;
54 JOURNAL DCN COMÉDIEN
€ C'est ce soir que rentre à la Comédie-Française, M. Febvre, et c'est ce soir que nous espérons bien que les bons citoyens donneront à ce comédien, retour de Chislehurst, la leçon qu'il mérite! »
Je communiquai de suite cet article à M. Perrin.
— Vous avez fait ce que vous deviez, me répondit-il. Vous avez démenti les faits qui vous étaient imputés, vos loyales explications ont été enregistrées par la presse, vous ne pouvez vous préoccuper de certaines violences de langage de quelques journaux ; et, au moment où le chef de rétat, le pape, la religion, la famille, les plus douces croyances, tout est attaqué, battu en brèche, vous n'espérez pas, je suppose, être épargné... advienne que pourra î mais, je suis bien tranquille, il n'arrivera rien.
Le soir, au moment d'entrer en scène, je dis à Delaunay, qui était de semaine :
— Je suis sûr qu'il va m'arriver quelque chose !
— Tu es fou, me répondit mon illustre camarade... ici... à la Comédie-Française? Entre donc sans crainte.
Comme j'entrais... deux coups de sifflet partirent en même temps, l'un, du parterre, l'autre, des galeries supérieures.
Je m'arrêtai et attendis que le public fasse justice d'une aussi grossière injure: ce ne fut pas long.
Tout l'orchestre debout, criait: A la porte.;, c'est une infamie!
Quand on eut mis dehors, d'abord, dedans, ensuite, les deux goujats qui avaient provoqué tout ce désordre, le public, tourné de mon côté, se mit à applaudir, voulant par ses marques de sympalhie me consoler de l'acte odieux, dont je venais d'être victime.
Trois saints au public, pour lui exprimer ma profonde gratitude, et la pièce continua.
Un artiste, sifflé en scène pour ses opinions politiques, cela ne s'était pas vu, depuis M"^ Mars, à propos d'un petit bouquet de violettes qu'elle portait à sa ceinture, pendant la restauration ; j'étais, dans mon malheur, en bonne compagnie.
4 décembre 1877.
Première représentation de Petite Pluie, comédie en un acte en prose, de M. F. Pailleron, jouée par ^mes piessy, Broisat, Jeanne Samary, MM. Jolliet, Roger et moi.
Jamais mise en scène ne me donna plus de mal. M. Perrin, souffrant, m'avait confié le soin, de monter cette pièce; il y avait un orage... qui m'a rendu bien malheureux : seize coups de ton-
56 JOURNAL DTN COMÉDIEN
nerre gradués, expressifs, lointains, rapprochés, toute la gamme de la foudre !
La Comédie-Française est, à Paris, le seul théâtre qui puisse s'offrir un tonnerre aussi parfait; c'est Torage dans toute sa vérité et cette foudre subventionnée est sans rivales.
L'appareil étant placé au-dessus de la salle, il semble au spectateur que les nuages se sont accumulés sur sa tête
Sous cette vaste coupole, où fonctionnent, si admirablement, les éléments déchaînés par quelques au teurs, il est un petit coin sombre... « qu'acec teneur on nomme, » inconnu de la foule : c'est le cimetière des bustes. Sous une épaisse couche de poussière, là, sont reléguées les images de tous les souverains disparus. Comme emblème du règne de quelques-uns, le plûtre coudoie le bronze. Rien de plus macabre que cette réunion, aussi choisie qu'avariée.
Napoléon I^ Louis XVIII, Charles X, Louis-Philippe, Marianne n"* 1, le Prince-Président Louis-Napoléon, l'Empereur Napoléon III... ; un peu plus loin, dans un recoin discret, comme il convient à des parvenus: M. Thiers, M. Grévy
Louis XVIII n'a plus de nez... on l'a placé, sans doute, trop près de Marianne... n" 2 !
Quand la nuit est venue, que la salle est déserte, et qu'on n'entend plus que le pas régulier et monotone
JOURNAL DTiN COMÉDIEN 57
du pompier de service qui arpente la scène làhaut, dans le musée des disparus, on perçoi t quelquefois des bruits étranges. Ce sont, n'en doutez pas, les souverains qui causent entre eux et discutent sur la valeur des comédiens nourris sur leur cassette, et qui composaient la troupe de la Comédie- Française, alors qu'ils régnaient et que leur buste trônait au foyer public et à celui des artistes.
Pour éviter ces changements continuels, on a placé, il y a déjà quelque temps, le bronze de Préville sur la cheminée du foyer des comédiens.
Un soir, un abonné demanda à un sociétaire, peu partisan du régime qui nous régit, en lui montrant le bronze du créateur de Figaro :
— Qui est ce monsieur, je vous prie?
— C'est « Fessai loyal »,lui répondit l'artiste.
4 octobre 1878.
Première du Sphinx, drame en 4 actes, de Feuillet, joué par M™^* Sarah Bernhardt et Croizette ;
MM. Delaunay, Maubant et Coquelin cadet, très remarqué dans un rôle de pianiste à longs cheveux.
Je jouais un rôle d'anglais, Lord Asthley.
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M. Perria avait monté cet ouvrage, avec ud soJD tout particulier.
Il coDvient de citer uoe décoratiou à seusatioD, celle du second acte.
Le fond d'un vaste parc éclairé par la lune, un vrai bijou.
Au premier acte, le public vit, pour la première foisau théâtre, un intérieur de salon, dont l'éclairage venait d'uu plafond lumineux.
Au point de vue de l'iuterprétatiou, le succès tint à deux causes, l'eUet pro-
rOI> duit par M Croizette lu
\ moment de sa mort Ce
spectacle saisissiut valut un triomphe a h charmante comédienne „ 1 asecoudeciuscfutl eflet immeuse produit par la scène des deu\ femmes au quatrième acte ou Sa rah et CroiZLttenvahsaieot ■■'■'-'■ de talent et de force.
Jamais, à mou sens, Sa-
Lnrii Asllile]'
Ja.13 u Sphinx. rah ue rencontra â la Co-
médie-Française, un rôle lui permettant, comme celui-là, de déployer tant de grâce, de jeunesse, de beauté et de sincère émotion.
Le charme de toute sa personne, sa correction, son jeu élégant et discret, tout était parfait ; elle a pu donner souvent une note plus forte, mais, jamais plus juste.
Depuis longtemps déjà, j'avais remarqué que Son Altesse Monseigneur le Prince de Galles, lorsqu'il nous faisait Thonneur de venir à la Comédie, en était réduit, faute d'un local réservé à cet effet, à aller fumer sa cigarette hors du théâtre, sous la galerie.
J'avais obtenu de M. Perrin, toujours si correct, l'autorisation de transformer notre salle de comité en une sorte de petit fumoir, qui permettrait au Prince de recevoir ses amis, dans les entractes, tout en aspirant quelques bouffées de tabac russe.
Le prince, je dois le dire, avait été très sensible à cette attention.
Un soir, que son Altesse assistait à une représentation du drame de Feuillet, il demanda, à un de ses familiers (de qui je tiens ces détails) comment il pourrait reconnaître mes prévenances à son égard. « En Angleterre, avait dit le prince, s'il existait une décoration artistique, je la donnerais à Febvre, avec grand plaisir; mais, comme cela est inconnu chez nous, je suis très embarrassé... Acheter un
m JOURNAL D'UN COMÉDIEN
objet quelconque pour le lui oiïrir, c'est banal
Si je lui donnais ma canne... pensez-vous que ce souvenir lui soit agréable?
— N'en doutez pas, Monseigneur, avait répondu l'ami de Son Altesse.
Après le troisième acte, quand le prince vint au loyer pour complimenter les artistes, après avoir félicité Sarali et Croizette, il se tourna vers moi en me disant :
« Tous mes compliments, monsieur Febvre, votre Anglais est absolument moderne, et, pour ma part, je vous sais gré de ne pas lui avoir donné ce baragouinage insupportable, dont on gratifie mes compatriotes, chaque fois qu'on les met en scène... Vos
toilettes votre aspect extérieur, tout est bien...
Il n'y a qu'une chose à reprendre... c'est votre canne... Permettez-moi de vous offrir la mienne. Si cela peut lui donner quelque prix à vos yeux, elle ne m'a presque jamais quitté... et a fait avec moi le voyage des Indes.
Comme je remerciais vivement Son Altesse, non seulement du précieux souvenir, mais, des termes dans lesquels il venait de m'être offert... le prince ajouta en souriant :
« — Oui, mais vous allez jouer avec ? •
Les journaux ayant raconté l'incident, le lendemain môme, commença une procession d'Anglais, se
présentant chez moi pour m'acheter le jonc princier ; et, je dois le dire, j'eus beaucoup de peine à persuader à tous ces messieurs, que je désirais absolument ne pas m'en défaire. •
Il y en eut un, surtout, plus tenace encore que les autres, à qui j'avais envie, comme réponse, de raconter l'histoire arrivée à mon cher et regretté camarade Berthelier.
Le joyeux chanteur dînait à table d'hôte, dans une ville de bains de mer ; on passait les fraises, et il en restait déjà fort peu, quand Berthelier vit son voisin, un Anglais, à qui le maître d'hôtel présentait l'assiette, faire tomber dans la sienne presque tous les fruits qu'on lui offrait.
« Mais je les aime bien aussi, murmura timidement Berthelier. »
Alors, son farouche voisin, en s'cmparant des dernières, lui répondit :
€ — Pas tant que moi !... »
Et, comme mon acquéreur obstiné me disait :
« — Mais, je tiens beaucoup à cette canne...
j'avais envie de lui répondre, aussi, comme son insatiable compatriote :
« Pas tant que moi !.. »
Je parlais, quelques lignes plus haut, de M"*" Croizette. Je ne puis résister, en prononçant son nom, au
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désir de dire ici quelle bonne et charmante camarade nous perdîmes à son départ. Charitable, modeste, studieuse, consciencieuse, d'une humeur égale, toujours souriante, quoique parfois bien souffrante. Quand on songe à la brillante situation, qu elle occupait à juste titre, à ses succès, et qu'on peut constater qu'elle n'a laissé que des regrets, c'est le plus bel éloge, ce me semble, qu'on puisse faire d'une femme, que ses camarades pouvaient jalouser comme artiste, sans cesser pour cela d'aimer Tamie et d'estimer la camarade.
Ce n'est certes pas à M"® Croizette qu'on eût pu réserver cet épitaphe, composée en l'honneur d'une de ses camarades :
JEllc emporte tous les regrets !
Ce qui fait qu'elle n'en laisse pas î
Ce mot me remet en mémoire un trait bien piquant de Madeleine Brohan.
On s'étonnait, un jour, devant elle, qu'une de ses camarades, d'une laideur proverbiale et d'un caractère en rapport avec son physique, ait pu se marier avec un monsieur qui ne lui cédait en rien, à tous les égards, et dont l'esprit était d'une malveillance féroce.
« Comment ces deux êtres oiit-ils pu se choisir? » demaudait-OQ à la spirituelle comédienne.
« — Ils ne se sont pas choisis, répondit-elle, sans hésiter. Ih se sont restés ! »
Cette année encore, je donnais quelques représentations à Londres. J*y retrouvai le prince impérial, très au courant des incidents de ma rentrée à la Comédie-Française.
Son Altesse avait appris l'histoire des deux coups de sifflet ; aussi, la première fois que j'eus Thonneur de le revoir :
« Eh bien! me dit-il, mon pauvre monsieur Febvre, vous avez donc été blessé à mon service? »
Je rencontrai encore, une lois ou deux, le prince, dans le monde, ne me doutant guère que je ne devais plus revoir ce malheureux jeune homme ; car, il allait partir bientôt pour le Zouzouland, où il devait périr assassiné, grâce à Tabandon d'un officier, dont le nom est devenu pour les Anglais eux-mêmes, synonyme de lAcheté î
Quand, à Londres, je jouais dans un salon, il arrivait souvent que, pour me désigner, un des invités disait à son voisin, faisant allusion au souvenir que m'avait offert le prince de Galles : Cest celui qui a la canne !,,.
64 JOURML D'UN COMÉDIEN
i décembre iSlS.
Première du Fils naturel, comédie en 5 actes, d'Alexandre Dumas fils. La pièce avait pour interprètes : M™*^ Favart, Jouassain, Baretta ;
M. Worms, qui débutait, ou plutôt rentrait à la Comédie-Française, où il aurait dû être sociétaire, depuis dix ans, sans un acte de mauvaise administration—M. Coquelin aîné, M. Thiron, M. Boucher et moi.
De Tavis de bien des gens, et des non moins compétents, le titre de cet ouvrage a toujours été un obstacle à sa complète réussite. Je parle au point de vue des recettes, bien entendu.
Dumas a eu beau dire, dans une de ses comédies : Tous les enfants sont naturels... ce mot sur Taffiche rendit, cette lois encore, malgré tous nos efforts, le succès pécuniaire de quelque difficulté.
L'auteur me racontait, un jour, au sortir d'une répétition, que Montigny, la veille de la première au Gymnase, lui avait demandé la suppression du mot de la fin :
« Oui, mon oncle î » et de le remplacer par un autre plus doux. — « Jamais de la vie, me disait Dumas, je n'eusse consenti à rien changer à mon dénouement, qui est, à lui seul, la logique de toute
la pièce. Comment! voilà un monsieur à qui il plaît de reconnaître Tenfant, qu'il a abandonné, lorsque cet enfant est en passe de devenir, peut-être, ministre ?... et ce fils, qui sait ce que sa mère a souffert de l'abandon de ce père oublieux de tous ses devoirs, va bénévolement mettre sa main dans celle de cet inconnu, en lui disant: oui, mon père!... Jamais... ! Que la pièce ne fasse pas d'argent, c'est un malheur ; mais, encaisser des recettes, en détruisant tout ce que j'ai fait au nom de la logique la plus élémentaire, je le répète... Jamais I... »
Et vous trouverez des gens qui vous diront que le théâtre de Dumas est immoral !...
Mais, que ces aveugles, que ces sourds relisent donc les plus belles pièces du répertoire de l'auteur des Idées de 3/™® Aubray; à chaque scène, à chaque ligne, ils y verront un plaidoyer en faveur de la femme... la glorification du foyer, de la famille... Il est vrai que ces mêmes gens se tordent, en voyant, dans le répertoire classique, un fils faisant mettre son père dans un sac et le faisant rouer de coups de bâton par son valet.
En 1879, toute pièce qui, chaque soir, ne faisait pas le maximum, ne pouvait rester longtemps sur l'affiche. Les frais étaient trop considérables pour jouer la moyenne — comme on dit au théâtre — et le budget prévu qui, sous M. Thierry,
en 1867, était de onze cent soixante mille francs, atteignait, en 1878, sous la nouvelle administration, presque le chiffre de quatorze cent mirie francs.
La pièce de Dumas resta quelque temps au répertoire du Théâtre-Français, fut reprise plusieurs fois; aujourd'hui, elle appartient à TOdéon. C'est un bonheur pour TOdéon, et une des œuvres les plus fortes du matti*e, dont s'est privée la maison de Molière.
4 atril 1879.
La Comédie- Française donne, pour la première fois, Huy Blas, avec la distribution suivante pour les principaux rôles :
Don César de Bazan, MM. Coquelin aîné
Don Saluste Febvre
Ruy Blaa Mocnet-Sclly
Cameria mayor .... Jouassatn
La Reine M™** Sarau-Berxhardt
Casilda Barbtta
Les plus petits rôles, tenus par des chefs d'emploi, cinq décors merveilleux, des costumes splendides, de là musique du pauvre Léo Delibes : voilà dans quelles conditions fut représentée l'œuvre du Maître.
Ce fut une belle soirée, et, le 4 avril 1879 est, sans contredit, une date glorieuse pour la Comédie et une des pages brillantes du règne de M. Perrin.
Victor Hugo assista aux dernières répétitions de son ouvrage. Un jour que j'étais de semaine, M. Perrin (à cette époque conseiller municipal) dut s'absenter pour se rendre à THôtel de Ville ; avant de partir, il me fit toutes ses recommandations, entre autres, celle de ne pas laisser sortir le Maître, attendu qu'il neigeait très fort et que le froid était très rigoureux. Vu son âge, ajouta l'administrateur, en souriant, s'il avait besoin de quelque chose, offrez-lui vos services. En un mot, je le confie à vos bons soins.
Après le deuxième acte, comme je demandais à Tillustre poète s'il ne lui serait pas agréable de visiter mon cabinet de semainier et plus agréable encore que je l'y laissasse seul quelques instants... il accepta sans se faire prier.
J'ouvris la porte et m'effaçai pour le laisser passer. Au moment où il gravissait la dernière marche qui sépare ce réduit de la scène, je risquai timidement ce mot :
— Les dieux, eux-mêmes, ne sont pas à l'abri de ces misères.
68 JOUnXAL U'UX COMÉDIEN
— • Pas même, • me répoDdit-il, d'un too presque affligé... El la porte se referma.
Un des souvenirs les plus agréables que j'ai conservés de Itay-Olas est celui d'une des dernières répétitions générales.
La nuit était venue, et, dans ce sombre décor du cinquième acte, nous ressemblions à des om~ bres mystérieuses s'agitant dans une inquiétante obscurité.
On avait proposé des lampes.' .Non ! avait répondu M. Perrin, assis à l'orchestre aux côtés de M. Hugo et P. Meurice : non, continuons comme cela, c'est d'un effet très curieux. •
L'illusion, en elTet, était telle que Monnet et moi (nous en avons bien souvent reparlé] en étions arrivés à oublier nos personnalités : c'était bien Huy-Blas, qui allait égorger Don Saluste.
Don Salusie dans /li/j Blas.
Hugo fut enchanté et nous adressa ses compliments, de même que M. Perrin ; le poète n'était pas prodigue d'encouragement. Je profitai de l'occasion pour lui présenter une respectueuse observation :
« — Dans la brochure» monsieur Hugo, il y a cette indication :
< Ruy-Blas saisissant Don Saluste à la gorge et le poussant dans le cabinet ?... >
• — Eh bien ? fit le poète.
« — Eh bien, cher maître, à mon avis, le public est bien plus effrayé de ce qu'a pu concevoir son imagination que de la réalité qui s'offreà ses yeux.
< Si mon camarade Mounet me saisit à la gorge, ce ne sera jamais que Mounet se livrant à des voies
défait sur Febvre auquel il se garderait bien
de faire du mal, puisqull faut rejouer la pièce le lendemain ; mais, si au lieu de ce jeu de scène indiqué, à peine Ruy-Blas s'est-il emparé de l'épée de Don Saluste, celui-ci se sentant perdu, se mettait à ramper, les mains appuyées à la muraille, cherchant un abri, comme un rat cherche un trou, quand il sent que la dent du chien va l'atteindre... je crois qu'il y aurait là un grand effet.
« — Alors ? répondit Hugo, qui écoutait avec beaucoup d'attention.
< — Alors, à un moment donné, ma main droite rencontre la portière de tapisserie. Sentant derrière moi un asile, Je m'engouffre,., pendant que Ruy- Blas, d'un geste superbe, traverse d'un furieux coup d'épée la tenture, derrière laquelle je me suis blotti.
«Envoyant cela, l'imagination du spectateur, soyez-en certain, lui laissera croire que cette épée m'a atteint soit au visage, soit en plein corps... en
un mot, il faut qu'on devine cette scène atroce
cette boucherie vengeresse, qui perdrait tout son côté sauvage, si on en donnait le vrai spectacle au public. >
Après un instant de silence :
« — Voulez-vous, fit le maître, je vous prie, jouer la scène comme vous venez de me l'indiquer?
Quand ces messieurs eurent regagné leurs places
à l'orchestre, Mounet et moi exécutâmes la scène
avec la nouvelle mise en scène proposée.
L'effet fut immense... et Hugo, de sa place, nous dit:
« — C'est superbe... il n'y a pas à hésiter... et je vous remercie, Messieurs. »
Nous étions ravis, mon camarade et moi... et je suis heureux de pouvoir constater, dans ces souvenirs, que le public ratifia l'opinion du grand poêle.
En soumettant cette variante à M. Hugo, j'étais d'autant moins rassuré, qu'on m'avait conté qu'à une répétition de Marion Debrme, Louis Monrose, s'étant approché de l'auteur et lui montrant son rôle, avait osé lui dire :
« — Ce doit être une erreur de copie ; car, il y a là une faute de français ? >
Sans sourciller Hugo avait répondu :
« — Vous ne trouvez pas ce mot français, monsieur Monrose ?
« — Non, Monsieur...
« — Eh bien ! il le deviendra !... »
Et, là-dessus, Hugo s'était éloigné, laissant Monrose abasourdi ! •
La première fut une soirée triomphale pour l'auteur et l'occasion d'un nouveau succès pour mes illustres camarades. Quant à moi, je fus largement payé par la presse, le public, et surtout par le mot que m'adressa le maître.
A l'issue de la représentation, M. Perrin avait réuni sur la scène les artistes qui avaient joué, M. Hugo désirant leur exprimer, en quelques mots, sa gratitude.
n prit, d'abord, la main de Sarah Bernhardt, et la portant à ses yeux, encore tout humides :
« — Laissez-moi vous offrir une des larmes que
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votre beau talent a fait couler des yeux du vieux poète. »
Après avoir exprimé, à Coquelin et à Hounet, toute sa satisfaction, il se tourna vers moi, en disant :
— Quant à vous, Monsieur, tous mes compliments, vous avez eu au cinquième acte : un engouffrement