Point
CD
es
CO
près de renneiiii, où je reste toute la journée avec une coini)agnie japonaise sous une fusillade intermittente. De là, la position entière apparaît nettement. Voici la description de ces lignes dites de Chiouchanpou ({ue j'ai visitées deux jours plus tard dans tous leurs détails.
Orientées du nord-ouest au sud-est, elles s'étendent sur un front de quatre kilomètres et se décomposent ainsi qu'il suit dé la droite à la gauche russe. Immédiatement à l'est du chemin de fer se dresse le mont Chiouchan, roc isolé, dominant de deux cents mètres environ les plaines qui l'entourent. De toute part, ce massif se dresse abrupt et, dans la direction du sud et de l'ouest, il présente des escarpements verticaux, inaccessibles aux meilleurs grimpeurs ; un sentier à lacets, qui dégringole sur la face orientale, met le haut de la montagne en communication avec le village de Chiouchanpou. Au sommet, s'élève une des nombreuses tours de guet qu'on trouve éparpillées sur tous les points culminants du pays et qui datent des jours lointains où cette Mandchourie du sud redoutait les invasions coréennes et chinoises. On peut voir sur notre plan que ce bfôc inattaquable se trouve légèrement en retrait par rapport à la ligne principale de collines qu'a utilisée la défense : le mont Chiouchan est là comme un donjon isolé.
Cette ligne elle-même se compose d'une première
ondulation basse A, située ù cinq cents mètres environ du Ghiouchan, puis d'un second massif plus élevé B, couronné par deux mamelons et limité à droite et à gauche par deux routes convergeant sur le village de Chiouchanpou. Plus à l'est, s'élève une troisième croupe G, dont la cime horizontale est assombrie par des bouquets de broussailles rabougries et noires : en avant, un coteau également boisé D se détache sur le glacis qui dévale vers le lit d'un torrent peu encaissé, alors complètement à sec. Un autre chemin, franchissant la ligne par un col, sépare de la hauteur G et du coteau D un nouveau groupe de trois pitons très escarpés E, F, G, qui, séparés les uns des autres sont comparables à trois tours alignées ; au devant de ces tours, un peu plus au sud et à l'est, se dressent des groupes de montagnes assez élevées qui font face à ces trois pitons E, F, G, et les dominent de front et de flanc.
Le caractère général de toute cette ligne de hauteurs, depuis A jusqu'à G, est de présenter des abords raides sur le versant de Liaoyang, qui regarde l'armée russe, et au contraire un glacis parfait du côté de Syanyoungsou, où devait se produire l'attaque japonaise. Ges conditions favorables aux Russes leur permettent de faire un excellent emploi du feu, — les angles morts étant presque complètement supprimés, — et de défder les attelages d'artillerie et les
réserves derrière les trou[)es do première ligne. Mais le plus grand défaut de la position russe est de se trouver très exposée sur sa gauche, oii les pentes du dernier piton G se perdent dans un éventail de crêtes : séparées par des vallées, ces croies offrent à l'assaillant des abris contre le feu et même contre la vue, jusqu'à deux cent cinquante mètres environ de cette corne orientale de la défense.
Cette ûiiblesse n'est qu'insuffisamment compensée, en arrière des trois pitons E, F, G, par une position secondaire et en retrait, une « position en échelon » qu'offre, au-dessus du village de Fanlzialoun, une colline semi-circulaire à double sommet L-M ; à près de deux kilomètres plus en arrière, les batteries de cette position L-M peuvent enfiler le col séparant de la colline G les trois pitons E, F, G, et atteindre le versant opposé.
La mise en état de défense de ces lignes de Chiouchanpou avait été prévue par les Russes depuis le début des hostilités et exécutée avec soin par les troupes du génie. Le mont Chiouchan lui-même, malgré son inviolabilité, est couvert d'ouvrages. Toutes les collines A, B, G, et le promontoire D sont sillonnés, légèrement en avant des crêtes, par des éléments de tranchées ; les cols séparant les hauteurs ont été laissés intacts, mais de chaque côté, des retranchements coudés, en retour de flanc, comman-
dent les chemins à courte distance. Des coupures et des tunnels, perpendiculaires aux ouvrages, permettent de communiquer sans danger avec le versant de Liaoyang. Des défenses accessoires, multiples et puissantes, complètent ces ouvrages à une distance moyenne de cent mètres en avant des tranchées. Réseaux de fd de fer et de ronces artificielles ; trous de loup simples et avec pieux, disposés en quinconce sur quatre rangs ; fougasses à mise de feu électrique, en un mot tous les types réglementaires ont été utilisés et donnent à ces positions un aspect formidable. Néanmoins, on peut relever de nombreuses imperfections, qui faciliteront l'offensive japonaise, et contribueront à son succès.
On a complètement négligé de recouvrir de mottes gazonnées les parapets ; ils se signalent de loin à la vue, par l'opposition des couleurs ; à cinq kilomètres, on aperçoit distinctement leurs lignes bistres, coupant le fond sombre des glacis. Une autre erreur non moins grave a été commise dans la construction des défenses accessoires : le génie a l'habitude de protéger les réseaux de fils de fer, contre les coups persistants de l'artillerie, par une banquette de terre; mais il faut veiller à ce que cette banquette présente un plan très incliné du côté de l'ennemi, afin de ne pas lui fournir d'abri. Cette précaution n'a été prise nulle part ; c'est par un talus à double revers qu'on
LA lîATAlLLE DK LIAOYANG 267
,1 prt^servé les abatis el les trous (U; loup. Enfin, les ouvrages réguliers s'arrêtent à la rouie qui sépare les hauteurs C etK; de mauvaises tranchées, creusées par l'infanterie, garnissent seules les pitons E, F, G, c'est-à-dire le point le plus compromis où l'on ainait dû, au contraire, multiplier les couverts pour les défenseurs et les obstacles contre les assaillants.
Les trou|)es chargées de la défense se composaient de bataillons sibériens, dont il m'a été impossible de déterminer le nombre, mais d'un effectif suffisant pour que, dans les tranchées, l'on pût placer les hommes au coude à coude, ainsi qu'en faisaient foi les piles de boîtes de cartouches que, le lendemain de la bataille, on trouva sur le parapet, espacées de quatre-vingts centimètres l'une de l'autre. C'était là une faute de plus : les officiers russes, en entassant leurs soldats à ce point, avaient méconnu l'enseignement capital, peut-être le seul enseignement certain, qu'on a pu tirer de la campagne sud-africaine. Si la défense des Burgers a donné des résultats si surprenants, c'est grâce à ce principe capital, dont ils ne se sont jamais départis, de placer les tireurs aussi loin que possible les uns des autres. Cette disposition ne leur fut pas dictée seulement, comme on pourrait le croire, par la pénurie d'hommes et le large front à occuper : là où ils avaient des défenseurs en nombre suffisant pour former une
ligne continue, ils n'en conservaient pas moins les mêmes intervalles, en laissant le surplus des combattants au repos, en arrière de la ligne de bataille. Ils avaient, en effet, constaté dès les premiers engagements que la rapidité de tir du fusil à chargeur permettait de diminuer considérablement le nombre des tireurs, sans affaiblir sensiblement la valeur de la résistance. De plus, pendant toute la période du combat, où le feu n'était pas employé pour la défense, les hommes espacés pouvaient se coucher au fond de la tranchée, où ils jouissaient d'une immunité complète : à la bataille de Colenso, le 15 décembre 1899, l'artillerie anglaise prépara l'attaque de l'infanterie, en bombardant les retranchements, depuis quatre heures jusqu'à sept heures du matin, avec plus de cinquante pièces ; pendant cette canonnade, les Boers perdirent deux hommes tués et un blessé.
Les Russes ignorent cette première loi de la défensive ; ils en ont méconnu une autre en ne dégageant pas suffisamment leur champ de tir. Sur tout le front de leur droite et de leur centre, un glacis descend jusqu'au lit du torrent situé à huit cents mètres des tranchées ; au delà, le terrain est absolument plat. Sur ce glacis, les cultures offrent d'excellents abris aux vues; elles sont réparties uniformément sur toute la pente, mais consistent en deux espèces
LA BATAILLE DK LIAOYANG 269
bien distinctes : les fèves et le sorpjho. Les fèves ne dépassent pas lo mollet; le sorgho, au contraire, comme il a été dit précédemment, atteint à cette époque de l'année la hauteur d'un premier étage : trois mètres à trois mètres cinquante.
L'artillerie de la défense compte, — comme nous avons pu le constater plus tard, en relevant le nombre des épaulements destinés à la protection des pièces, — sept batteries de campagne : la première est placée en arrière de la crête A ; cinq autres sont réparties en arrière des collines B et C ; la dernière défend les positions en échelon L-M; au total, cinquante-six canons. Tous, sans exception, sont placés en arrière des crêtes, de manière à ne pouvoir exécuter que du tir indirect.
Telle est la position contre laquelle marchent les Japonais venant du sud. Dans la nuit du 28 au 29 août, cette marche ne rencontra aucune opposition de la part de l'ennemi. Le 29, elle fut suspendue pendant la journée et ne reprit qu'à la nuit tombante. L'armé d'Okou allait se trouver à distance de tir ; les 5^ et 3® divisions se trouvaient en face des positions russes et c'est à ces deux divisions qu'allait incomber la tâche de s'emparer des lignes de Chiouchanpou.
L'effectif dont elles disposaient pour cette attaque
comprenait dix régiments d'infanterie (huit d'activé et deux de réserve) à trois bataillons, soit vingt mille hommes environ. L'artillerie comptait les trente-six pièces de campagne de la 3^ division, les trente-six pièces de montagne de la 5® et trente-six obusiers de campagne appartenant à l'armée territoriale : en tout cent huit canons, presque le double de l'artillerie de la défense. Les canons japonais des divisions actives sont du modèle Arisaka, de soixante-quinze millimètres, à tir accéléré, enregistrant le recul sur des freins élastiques, mais nécessitant sinon une remise en batterie, du moins un nouveau pointage après chaque coup. Les obusiers de la territoriale sont de vieilles pièces de bronze adhérant à une plate-forme : tout le système saute en arrière au départ du coup; il est remis en batterie grâce à des roues mobiles se glissant sur deux fusées. Ces canons sont portés sur des espèces de brouettes traînées par leurs servants.
La cavalerie des deux divisions leur avait été enlevée pour couvrir le flanc droit de la 5^ et maintenir le contact avec la 10*^; elle ne joua aucun rôle dans l'attaque, non plus que les divisions de gauche (4^ et 6^), qui se bornèrent à un combat traînant contre les corps d'infanterie et la nombreuse cavalerie russe dispersés, au delà du chemin de fer. dans la plaine du Liao.
eu
LA BATAILLE DK LIAOYANG 273
l'ciulaiil la iniil j)récô(lenl(', l(3s lignes ja])oriaises avaient franchi le ïclioho. L'avant-garde de la 5*^ division s'engageait dans le délilé de Loutaoutchouan, dont la pente s'élève graduellement vers les pilons E, F, G. Toute la division occupa 1(^ défdé, et son arlillerie de montagne se mit en position : trois batteries sur le i)oint H et trois autres sur le sommet I, (pii dominait d'une vingtaine de mètres la gauche de la ligne russe. Toutes les pièces étaient défdées en arrière des crêtes; comme l'artillerie adverse, elles étaient dans l'impossibilité d'exécuter aucun tir direct. Avant le lever du jour, le premier bataillon du 41® d'infanterie, appuyé par le reste du régiment, se porta contre le piton G, extrêmegauche de la position russe, et l'enleva à la baïonnette après un sanglant combat.
La 3® division avait de son côté commencé sa marche d'approche pendant la nuit. Un pareil mouvement, toujours difficile, l'était particulièrement sur le terrain très spécial qu'il fallait parcourir dans l'obscurité. Les fantassins avançaient dans leur formation de combat, c'est-à-dire sur plusieurs lignes déployées, échelonnées en profondeur ; la direction était à gauche, les lignes successives devant rester perpendiculaires à la voie ferrée et conserver rigoureusement leur alignement. Le fouillis inextricable du gaolian constituait un obstacle très sérieux. Aussi,
un peu avant l'aurore, la première ligne ne se trouvait encore qu'à hauteur de Kheinioulchouang, entre ce village et le remblai du chemin de fer. Elle s'arrêta et creusa de suite des tranchées-abris pour se trouver protégée, au lever du jour, contre l'artillerie russe, éloignée de deux mille trois cents mètres. Les bataillons disposaient à cet effet des outils du sac (analogues aux nôtres) et des outils du bataillon, portés par quatre chevaux de bât du train de combat.
J'ai dit plus haut comment aux premières lueurs de l'aube, à cinq heures et demie exactement, le duel d'artillerie commença sur toute la ligne. Les batteries de montagne japonaises étaient groupées sur les hauteurs ; les batteries de campagne, au contraire (qu'on avait renforcées do plusieurs batteries provenant de la brigade indépendante) se trouvaient éparpillées dans la plaine, en arrière de l'infanterie. Elles procédaient également à un tir indirect et se dissimulaient derrière le gaolian, presque toutes dans le voisinage des villages. Cette disposition procurait un meilleur abri aux attelages rassemblés derrière les maisons ; de plus, les arbres qui entourent les habitations offraient d'excellents observatoires aux officiers chargés de régler le tir des pièces. Les batteries d'obusiers de la territoriale, arrêtées par l'état des chemins, n'arrivèrent que dans l'après-
LA BATAILLK D K LIAOYANG 275
iniili. Ou les j^roupa dans le fond de la vallùe, en arrière des pièces de la 5^ division, d'où elles tiraient à très grand angle par-dessus les hauteurs. Leur tir était corrigé par des observateurs placés sur le sommet des collines et reliés aux batteries par le téléphone de cami)agne.
Ce duel d'artillerie s'est poursuivi pendant toute la journée du 30 sans grands résultats; l'emplacement des pièces de la o^ division n'a jamais été découvert par l'artillerie russe, qui fut un peu plus heureuse contre les batteries de la plaine, grâce au procédé de tir qu'elle a employé. Il consistait à fouiller méthodiquement et à battre une zone profonde de terrain, en exécutant un tir progressif par salves de batteries, Bien des salves étaient perdues, mais, de temps à autre, une d'entre elles éclatait au-dessus de l'objectif et causait des pertes. Des deux côtés, d'ailleurs, on n'a tiré que par salves de batteries» L'absence d'objectifs suffisants et la nécessité d'économiser les munitions ont fait dégénérer le feu en bombardement régulier et lent, sans permettre de donner au tir toute la rapidité que pouvait fournir le matériel en service.
La rafale, dont il a été si souvent parlé depuis l'adoption des pièces à recul sur atîut, n'a jamais pu être employée.
Pendant toute la journée^ la 3^ division est restée
terrée dans ses tranchées de la plaine sans bouger. La 5^ division, au contraire, profitant des abris naturels et de l'avantage obtenu grâce à l'occupation du piton G, a tenté dans la matinée de continuer le mouvement, afin de déborder complètement le flanc gauche de l'ennemi. Un régiment, laissé en arrière pendant la nuit, passa le défilé de Loutaoutchouan sur notre droite, et, obliquant franchement vers l'est, prolongea la gauche de la première ligne. De là, il avait pour mission de déboucher au nord du sommet G, et de prendre à revers les positions E. F. Arrêté de front par le feu de F, et d'écharpe par les balles et les obus de la position flanquante L-M, il ne parvint pas à se déployer et -battit en retraite après avoir éprouvé des pertes considérables.
Vers quatre heures du soir, les régiments de la 9*= brigade (5® division) qui se trouvaient massés à mes pieds dans le vallon séparant 0 et H reçurent à leur tour l'ordre d'attaquer de front le piton E. La tâche était impossible, car avant de se déployer, il fallait d'abord traverser à huit cents mètres de l'ennemi un couloir étroit et sans abri.
Je descends de la colline et me trouve à côté de la première compagnie au moment où elle quitte son couvert. A peine s'est-elle montrée que la fusillade éclate ; les balles sifllent avec une rapidité terrible, deux sections sont fauchées, les deux suivantes
LA HATAILLI-: DK LIAOYANG 277
s'aplalisseiiL derrière des tombes chinoises sans pouvoir avancer ni reculer d'un pas. Aussiiôl, l'ordre arrive de suspendre le mouvement.
11 est cinq heures, et le cré|)uscule approche. Je remonte à cheval et me mets en quête d'un asile pour la nuit : ce n'est pas chose facile. Toutes les fermes sont transformées en hôpitaux. Après deux heures de marche, j'avise un temple bouddliiste sur lequel ne flotte pas le pavillon de la Croix-Rouge. C'est celui-là même près duquel j'ai fait dans la matinée ma première halte pour examiner le chanq) de bataille.
La vieille pagode émergeant d'un bouquet de sycomores, dorée par les derniers rayons du soleil, le roucoulement des tourterelles apprivoisées, la lente mélopée des bonzes en prière, accompagnée des vibrations profondes des gongs de métal, donnent une impression de repos et de paix si différente des visions sanglantes de tout à l'heure, que je me crois tout à coup transporté dans un autre monde.
Quelques vieux prêtres sont assis sur le seuil ; ils dévisagent le nouveau venu d'un air rogue et méfiant ; mais l'un d'eux, ayant pu lire sur mon brassard blanc et rouge que je ne suis qu'un correspondant inoffensif, se transfigure soudain, me frappe sur l'épaule et saisit mon cheval par la bride en répétant : Megoua, Megoua (Américain). Très intrigué.
â78 LA BATAILLE DE LIAOYANG
je l'accompagne à travers la cour d'honneur et monte à sa suite l'escalier donnant accès au sanctuaire. Là, prosterné au pied d'un colossal bouddha, environné par la fumée d'encens, je reconnais mon collègue, Grant Wallace, représentant de VEvening Bulletin de San-Francisco.
Le premier moment de stupeur passé, nous quittons le lieu saint et, cinq minutes plus tard, chacun racontait son odyssée devant une tasse de thé. Autour de nous sont rangés en cercle les vénérables ecclésiastiques qu'une offrande de quelques dollars a transformés en amis dévoués des diables étrangers.
Après mon équipée, tous mes camarades, paraît-il, étaient revenus auprès de nos surveillants. Lui seul, imitant mon exemple, s'était caché dans le gaolian et avait ainsi pu reconquérir sa liberté. Un excellent souper chinois termine mieux qu^eile n'a commencé cette première journée de bataille, et peu après nous dormons profondément sous le toit hospitalier, protégés par l'ombre sacrée de Confucius.
Avant l'aube, le bruit du canon nous met sur pied ; une tasse de bouillon, une dernière poignée de main à nos hôtes, et en route. Laissant l'armée d'Okou sur notre gauche, nous tournons nos chevaux vers la droite de la 5® division.
Ce nouvel itinéraire nous mène derrière la montagne couronnée par les canons de Nodzou. Cette ar-
bû
ce
tillerie avait enfin été renforcée par les ballerws des territoriaux, arrivées hier soir trop tanl sur le champ de bataille pour avoir pu jouer un rôle actif avant le coucher du soleil. Ce sont les vieux obusiers à plateforme dont j'ai déjà parlé. Les braves pères de famille qui les servent ont accumulé là six batteries dans un espace de quelques mètres carrés et tirent pardessus les montagnes à un angle formidable.
Nous contemplions leurs efforts poussifs depuis quelques instants, lorsqu'un officier d'état-major s'approche de nous et entame la conversation. Il parle fort bien l'allemand et étale ses connaissances avec fierté. La nuit a été bonne : on a enlevé d'assaut deux positions russes. La 5® division est au contact en avant de l'artillerie :
— Ce serait bien plus intéressant pour vous d'aller là-bas que de perdre votre temps à regarder « ces cochonneries de bronze », ajoute-t-il fort irrévérencieusement en désignant les canons des pauvres territoriaux.
Ces confidences ne me surprennent qu'à moitié, car notre interlocuteur appartient à la quatrième armée. Celle-ci est la seule à laquelle ne sont attachés ni correspondants ni officiers étrangers. Les troupes de Nodzou n'ont reçu aucune instruction nous concernant, et partout je trouverai auprès d'elles meilleur accueil et moins de méfiance que par le passé
282 LA BATAILLE DK LIAOYANG
de la part de celles qui appartiennent à l'armée'] d'Okou.
Le conseil de l'officier nous paraît bon et, une! demi-fieure plus tard, après avoir été désagréablement| douchés par une salve de shrapnells destinée à une! batterie de campagne établie à cinquante mètres de la route, nous contournons la colline K, longeant G et F, et arrivons enfin aux tranchées russes conquises le matin même.
A hauteur de F, se tient en réserve, derrière la position de première ligne, un bataillon japonais. Insouciants des balles qui leur passent par-dessus la tête, les ingénieux fantassins ne pensent qu'à se protéger du soleil avec des toiles de tente, dressées surj des piquets ou même sur les quittons des fusils.
Nous nous hâtons de notre mieux vers le pic abrupt et boisé G, dernier point occupé par les Japonais du côté de l'ennemi. Un furieux combat s'y est livré quelques heures auparavant. Le sommet a été pris et repris trois fois pendant la nuit; deux compagnies du 41'' ont été détruites dans celte sanglante mêlée. Laissant nos chevaux au pied de la hauteur, à la porte d'un temple déjà rempli de blessés, nous grimpons péniblement la pente en enjambant les cadavres. Les derniers survivants du premier bataillon du 41^ régiment se cramponnent à la position sous un feu très vif.
-rjH^M
' Ji
rc^
L^'^^ji
V Vi^-./v^
'.• vr
mI
■jJ^T*?y ''Jm ""^
' f /''T'^ir' ^'*'^'' \1-
imB
'èmi^>i-
^wB^SBI^I^B^^BB
•\*^''^y|^^wn ■ 1
H^Hf nlCi^^^l
^Hb-
^Î-"Â'./ .Il ."
eu
Le mniiieloii E offre certaiiiemenl le meilleur observatoire du cliamp de bataille. On découvre droit devant soi toutes les positions russes jusqu'au mont Chiouclian. A droite, au premier plan, s'élève la position flanquante des Russes, L-M, qui nous couvre de shrapnells, et plus loin, la tour coréeime de Liaoyang, dominant les jardins et les plantations qui nous cachent la ville chinoise. A notre gauche, l'infanterie japonaise n'a progressé pendant la nuit dernière que de quelques centaines de mètres ; elle se trouve à hauteur des premières maisons du village de Syangyoungsou, à un kilomètre en moyenne des tranchées russes.
— Vous arrivez bien, me dit le capitaine de la compagnie de tête; le maréchal Oyama a prescrit, pour faciliter le mouvement enveloppant de la première armée, d'enlever la position russe avant la nuit. L'attaque générale va avoir lieu bientôt. Nous la secondons tant bien que mal en fusillant ces tranchées en face de nous ; malheureusement on n'a pu traîner de canons jusqu'ici.
Confortablement installés derrière de gros rochers, nous braquons nos jumelles sur la plaine. Tout à coup, au revers d'un talus, une mince ligne jaune apparaît. Ce sont les fantassins japonais qui ont mis sac à terre et commencent l'attaque. Pour cette attaque, on a fractionné les lignes en petits groupes de
286 LA BATAILLE DK LIAOYANG
douze à vingt hommes, placés chacun sons le commandement d'un officier ou d'un fçradé. A chacun de ces groupes, on a fixé le point de la position ennemie où il doit parvenir ; c'est la seule indication qu'il recevra du commandement.
La première ligne bondit hors des tranchées, les chefs de groupe se jettent en avant, courant de toutes leurs forces jusqu'à la ride de terrain la plus proche où ils se couchent à terre. Leurs fractions les suivent sans observer aucun ordre, chaque homme ayant pour unique préoccupation d'arriver le plus vite possible à l'endroit où il pourra s'aplatir. .Te fixe ma lorgnette sur une de ces sections ; elle traverse d'abord une plantation de sorgho sans être découverte par l'ennemi ; mais la voici qui débouche dans un champ de fèves. Les points jaunes se précipitent. Un homme tombe, se relève, fait quelques pas, puis retombe définitivement. Deux autres se tordent à terre ; un quatrième tâche vainement de regagner le couvert que ses camarades viennent de quitter : il roule à côté des trois autres blessés.
Maintenant, devant toute la position russe, on distingue le fourmillement khaki se rapprochant par bonds. Les hommes suivent le chef, le chef choisit l'abri en avant, et le cheminement à suivre pour s'y rendre. Souvent, profitant de couverts favorables situés en dehors de leur axe de inarche, on voit des
LA BATAILLK \)E LIAOYANG 287
{groupes obliqiuu' à droiltj el à gauche, prciulre la luoiiie roule (ju'uue fractiou voisine et revenir ensuite à leur direction primitive. Aussi, dès le premier arrêt, le bel alignement du début s'est brisé : on aperçoit les sections disséminées sur le glacis, les unes couchées, d'autres rampant, d'autres en pleine course. Les neuf cents mètres à parcourir jusqu'aux défenses accessoires des Russes sont franchis de la sorte, et c'est là seulement que ce qui reste de la première ligne japonaise se reforme à l'abri du talus de terre maladroitement élevé par les Russes pour protéger leurs fds de fer.
Lorsque la première ligne d'assaillants est arrivée il moitié chemin de son objectif, la deuxième quitte à son tour les tranchées où elle est restée abritée et se lance sur le glacis, utilisant le terrainet marchant comme la première. La troisième ligne suit la seconde et ainsi de suite. Six vagues successives montent la côte semée de cadavres et de blessés, et l'une après l'autre viennent se tapir derrière le talus protecteur à cent mètres des tranchées ennemies, t^endant ce temps, des volontaires coupent les fils de fer sous la bouché même des fusils russes. En rampant, ils réussissent à ouvrir des passages à travers les défenses accessoires, mais bien peu de ces héros réjoignent leurs camarades.
La compagnie postée à côté de moi tire aussi
vite qu'elle peut; les Russes augmentent également l'intensité du feu, les hommes tombent autour de nous. Mais on n'entend plus ni le silïlement des balles, ni le crépitement de la mousqueterie, ni les grondements plus lointains du canon. Debout maintenant pour mieux voir, nous n'avons d'attention que pour le combat acharné qui se livre à huit cents mètres de nous. Toute la ligne japonaise est illuminée par l'éclair de l'acier sortant des fourreaux. C'est la dernière phase, c'est l'assaut. Les ofhciers, une fois de plus, quittent l'abri au cri de hanzaï, répété par tous les assaillants. Ils progressent péniblement, mais sûrement, malgré les réseaux de fil de fer, les trous de loup et la fusillade inexorable; des unités sont détruites, d'autres les remplacent ; le flot s'abat par instant, mais avance toujours. Les voilà à quelques mètres des tranchées ; alors du côté russe, la longue ligne grise des fusiliers sibériens se dresse à son tour, envoie une dernière salve sur l'ennemi, et descend en courant le revers de la montagne.
Notre compagnie redouble son feu sur l'ennemi en retraite, puis elle quitte, elle aussi, ses abris, et court à la poursuite. Mais le feu de la position en échelon nous prend en flanc. La compagnie est décimée en un instant. Le capitaine a son képi traversé par une balle, le sous-lieutenant est blessé à la main, le lieu-
LA IJATAII.LK DK I.IAOYANG 289
ItMiaiiL loiube laide, la tête fracassée. Les sous-olliciers rainèiienl [)énibleineiit leurs sections derrière la crête proteclrice.
La bataille est gagnée; l'assaut a duré exactement une heure et dix minutes. Les Russes ne tiennent l>lus que quelques points de la ligne pour opérer leur retraite à la laveur de la nuit.
11 n'y a plus rien à faire sur la colline. Je redescends vers le temple transformé en charnier : une suite ininterrompue de blessés défile, on les panse, |)uis ils sont évacués sur des hôjjitaux mieux installés en arrière dans les fermes et les villages.
Vers le soir, un orage éclate et couvre le bruit de la canonnade mourante. Nous n'avons d'autre abri ([ue la chapelle qui a servi pendant toute la journée de salle d'opérations. La statue brisée d'une divinité guerrière, badigeonnée d'écarlate et roulant des yeux terribles, domine la grande table, autrefois l'autel, sur laquelle, aujourd'hui, on a coupé tant de bras et de jambes. Nous nous y installons, couchés dans les couvertures de nos chevaux avec nos selles pour oreillers ; la lueur d'une bougie éclaire la face de l'idole mutilée. Elle paraît enfin apaisée par les centaines de victimes qu'on lui a apportées et dont le sang baigne encore les dalles du sanctuaire violé.
Le lendemain est un jour de répit pour la deuxième armée ; au loin, nous entendons l'écho faible du canon de Kouroki pendant que nous regardons le champ de bataille de la veille. Cette inspection m'aide à débrouiller le spectacle resté un peu confus de l'attaque d'hier matin. En en repassant les diverses péripéties, je parviens difficilement à m'expliquer le rôle de l'artillerie japonaise. Je m'attendais à la voir soutenir jusqu'au bout le mouvement de l'infanterie, mais à peine la première ligne avaitelle fait la moitié du chemin à parcourir que les batteries nipponnes cessèrent le feu, précisément à l'instant où elles auraient rendu les plus grands services.
On ne peut attribuer cette abstention qu'à la crainte de tirer sur leurs propres fantassins ; il faut avouer que la mauvaise qualité des munitions japonaises permet d'adopter cette explication. Il est difficile, à i distance, de se rendre compte du degré de précision de la fusée ; néanmoins, de la défectuosité des obus percutants des Japonais, on peut conclure que leur? projectiles fusants ne doivent pas être parfaits. On sait, en effet, que Tartillerie mikadonale ne possède ,, pas d'obus à double effet, mais des munitions distinctes pour les deux genres de tir. Or, on pouvait constater, en parcourant le revers de la position i russe. (|u'uue proportion considérable des obus per-
LA BATAII.LK l)K LIAOYANG 291
culaiils n'a pas éclaté. Les Japonais paraissent avoir prévu ce résultat, car nous voyons partout des é(]uipe8 de fantassins recherchant l'emplacement des ()l)us encore intacts. Ces hommes fichent en terre des baguettes surmontées d'un avis en caractères chinois, prescrivant de ne pas toucher aux projectiles avant l'arrivée des artificiers. Si les obus fusants nv valent pas mieux, la prudence des artilleurs est 1res compréhensible. On affirme qu'ils ont souvent tué des fantassins japonais aux premiers combats de la guerre, notamment sur le Yalou et à Télissé.
L'artillerie russe, de son côté, fut dans l'impossibilité, à cause de l'angle de site trop considérable, de battre le glacis sur lequel s'avançait l'infanterie ennemie. Son rôle se borna pendant l'attaque à tirer quelques dernières salves contre les batteries ennemies qui ne répondirent pas. Toutes les pièces russes furent sauvées.
Pour l'infanterie, la formation — ou plutôt l'ab-
sence de formation — adoptée pendant l'attaque par les Japonais eut pour premier effet d'interdire complètement aux assaillants l'emploi du feu : les groupes de fantassins, nous l'avons vu, chevauchant les uns sur les autres s'interposaient entre leurs camarades et les Russes. En tirant, on eût risqué de faire plus de mal à ses propres troupes qu'à l'ennemi. D'ailleurs, les Russes, cachés derrière le parapet de
leurs tranchées, n'offraient qu'un objectif difficile à apercevoir. Pour les viser convenablement, les Japonais auraient dû quitter eux-mêmes la position couchée et cela, au prix de pertes telles que le mouvement n'eût pas pu se poursuivre. Toute l'attaque s'était i exécutée sans faire usage du feu; à la lettre, aucun coup de fusil n'avait été tiré ^diV les fantassins japonais. ,
Ce procédé d'attaque sans tirer est complètement 1 nouveau et se trouve en contradiction absolue avec toutes les théories émises jusqu'à ce jour.
Sur les positions enlevées, je rencontre de nombreux officiers d'infanterie avec qui je m'entretiens de cette tactique employée la veille :
— Vous êtes sans doute étonné, me dit l'un d'eux, des différences qui existent avec ce que vous avez pu voir chez vous en temps de paix. Nous ne l'avons pas moins été nous-mêmes, car vous savez que nosj règlements sont identiques à ceux des armées euro- 1 péennes ; aussi avons-nous commencé par manœuvrer selon les livres, et c'est ainsi qu'on nous a fait enlever les lignes de Nanchan, le 27 mai, en une seule journée, mais au prix de quelles pertes!... Notre 3^ division, qui était à gauche et ne bénéficiait pas du secours des canonnières embossées dans la baie de Kintchéou, fut décimée. Cette leçon nous profita, et grâce à l'expérience acquise, nous somme^ arrivés à marcher moins vite et à nous couvrir
LA BATAILLK DK MAOYANG 203
davantage en nous privant de l'aide du feu, comme vous avez pu vous en rendre compte hier et avaiilhier.
Le long trajet d'un bout à l'autre de la position russe comptera parmi mes souvenirs les plus pénibles. Le spectacle est hideux. Nous ne sommes plus soutenus par l'intérêt passionnant de l'action ; je renonce à décrire le carnage, les piles de cadavres tordus au fond des tranchées et recouverts déjà d'un bourdonnement de mouches. Des corvées de soldats et de coolies chinois enterrent les Russes et brûlent les Japonais sur de grands bûchers de feuillage et de bois enduits de pétrole. Je m'approche d'un groupe d'officiers penchés sur une civière. C'est le corps de mon malheureux ami, le commandant Tatchibana qui a été percé de six balles sur le parapet du dernier retranchement. Il avait tué deux Russes à coups de sabre avant de mourir; son ordonnance était tombé à ses côtés en s'efforçant de le couvrir de son corps...
Nous quittons sans regret cette lugubre apparition pour remonter à cheval. Wallace n'a pu supporter les fatigues et les privations qu'il nous a fallu endurer pendant deux jours. Il rentre au quartier général en quête de nos camarades et ne veut pas que je l'accompagne.
— Allez de votre côté, me dit-il ea me serrant la main; ici, c'est chacun pour soi et Dieu pour tous : vous serez donc le seul d'entre nous à voir la fin de la bataille.
II tourne son cheval vers le sud pendant que je mets le mien au galop pour rejoindre les colonnes de la 5® division qui reprennent leur marche sur Liaoyang.
La deuxième ligne de défense au-dessous des murs de la ville chinoise reste encore intacte. Les Russes ont évacué non seulement toutes les lignes de Chiouchanpou, mais encore la position flanquante L-M. C'est sur ce dernier point que je me porte. La 5® division marche dans cette direction pour appuyer le mouvement prescrit aux divisions de Kouroki. On se souvient que la première armée devait déborder la gauche russe et couper la retraite au général Kouropatkine. Personne, dans l'armée japonaise, ne doutait de l'heureuse issue de ce plan audacieux. Un petit sous-lieutenant, frais émoulu de l'École militaire de Tokio, m'en fit part tandis que je marchais à côté de sa compagnie. Exalté sans doute par le succès de la veille, et sachant que j'étais Français, l'insolent blanc-bec se campa devant mon cheval et me dit :
— C'est aujourd'hui l'anniversaire d'une bataille mémorable ; nous le fêterons aussi à l'avenir, car ce sera le Sedan de l'armée russe.
r «Mr *?'
^Hf' iJH
^^^^^Bg|!Ai^
^■^^S^HÉÉHHIHI
lui
eu
LA bataillp: I)I: LIAOYANG '291
Grâce à l'amblo rapide de mou infalijiahhî jM'lil poney, j'arrivai aux ouvrages L-M quelques mirnites avant les bataillons japonais et je pus les examiner à loisir en compagnie d'un adjudant-major et du colonel du 41^ régiment. Les fusiliers sibériens avaient pu enlever leurs blessés et même leurs morts, et ne laissaient comme trophées aux vainqueurs que des monceaux de munitions et une profusion de cartes à jouer qui tapissaient le sol des tranchées.
L'infanterie japonaise, qui nous rejoignit bientôt, ne fut pas longue k s'installer et à dresser ses couverts de toile ; tout indiquait que la garnison de Liaoyang ne viendrait pas les troubler dans leur pacifique besogne. Je les quittai pour rejoindre les autres régiments de la 5^ division, déjà disparus dans les villages qui s'étendent jusqu'au cours du Taïtsého. Lorsque j'y arrivai à mon tour, la première ligne s'était déjà déployée face à la ville et gagnait lentement du terrain en avant sous l'insuffisante protection des batteries de montagne. Je me dirigeai vers l'une de celles-ci ; le colonel Nagata, commandant l'artillerie de la division, se trouvait là. Il vint au-devant de moi, se nomma et me fit les honneurs avec une courtoisie parfaite. Il me présenta par ordre de grade tous les officiers présents :
— Voici le lieutenant-colonel X..., mon collaborateur dévoué ; le commandant Y..., qui sort de
l'Académie de guerre: le lieutenant Z..., qui dirige aujourd'hui cette batterie. J'ai le regret de ne pouvoir vous montrer le capitaine Ichida, son chef titulaire; mais il a été tué hier un peu avant l'assaut.
Toute cette conversation se tenait sous des salves intermittentes de shrapnells russes qui me faisaient trouver l'étiquette japonaise un peu trop minutieuse, du moins sur le champ de bataille.
Heureusement, les canons ennemis portèrent leur attention d'un autre côté, et la conversation put se prolonger dans des conditions moins gênantes. Je demandai dabord au colonel pourquoi Tartillerie japonaise n'exécutait jamais que du tir indirect.
— La raison est simple, dit en souriant le colonel : parce que le tir direct est devenu complètement impossible. Avec la rapidité de tir des pièces russes, les nôtres seraient vite hors de combat, si l'ennemi parvenait à en découvrir l'emplacement. En un mot. montrer une batterie, c'est la détruire.
Je m'étonnai également du bombardement lent et. selon moi, prématuré que l'on avait dirigé, le 30, contre les lignes russes, apparemment avec une efficacité médiocre :
— Votre observation, repartit mon interlocuteur, est tout à fait exacte. Leffet matériel sur l'ennemi est presque négligeable. Ne croyez pas pourtant que nous ayons ainsi vidé nos caissons en [pure perte;
LA HATAILLK I) K LIAOYANG 3(1 I
relfel moral produit a, (Hé considrrablo |)our l'onnemi (^l |)our nos ])ro|)ros li'oupcs. Soyez persuadé que les iierls des défenseurs, forcés de se terrer derrière des parapets à chacune de nos salves, ont été fortement secoués après un jour et demi de cet exercice, et (ju'au moment de Tassant la précision de leur tir s'en est ressentie. Voyez la batterie qui tire devant vous; elle vise les redoutes russes à trois mille cin(( cents mètres, et elle n'est composée que de ])ièces de montagne. Je suis sûr, à cette distance, de ne pas tuer grand monde, mais je ne doute pas du plaisir qu'éprouvent nos fantassins, à deux kilomètres en avant de nous, en entendant nos obus sifTler pardessus leur tête. Voulez-vous accompagner l'adjudant-maj or? ajouta mon hôte; il va reconnaître un emplacement plus favorable en avant.
J'acceptai avec reconnaissance, et un moment après nous chevauchions côte à côte: après un kilomètre de trot sur la route (jui mène tout droit à Liaoyang, il fallut mettre pied à terre et confier nos montures au cavalier qui nous escortait. Le sifïlement des balles indiquait que nous approchions de la ligne de feu. Heureusement le terrain était très coupé et sillonné de murs et de levées de terre ; le cheminement vers l'infanterie était facile ; bientôt nous atteignions les tirailleurs sans encombre. Les fantassins, couchés à l'abri d'un talus, entretenaient contre les
302 LA BATAILLE DK LIAOYANG
tranchées ennemies, à huit cents mètres de là, un feu languissant. Jo laissai l'officier d'artillerie continuer ses recherches et me couchai à côté de deux lieutenants. Tout l'après-midi se ()assa ainsi, sans autre incident que l'arrivée d'un bataillon de réserve qui perdit pas mal de monde en commettant la maladresse de se déployer sous le feu.
J'aurais voulu bivouaquer sur place avec ce régiment, mais une conversation avec un des officiers me fit préférer un autre gîte. La voici :
— Vous êtes Français, monsieur?
— Oui, monsieur.
— Il y a eu un très grand général en France, n'est-ce pas?
— Certainement, il y en a même eu plusieurs.
— Oui, mais un plus grand que tous les autres, celui qui s'appelait Napoléon.
— Eh bien?
— Eh bien, nous sommes les plus grands généraux du monde, puisque les Russes ont battu Napoléon et que nous avons battu les Russes.
— Oii avez-vous appris l'histoire ?
— Au Collège militaire.
— Permettez-moi de vous dire que les professeurs y sont fort mauvais ou que vous n'avez pas retenu leurs leçons, car Napoléon a souvent battu les Russes, mais ne l'a iaïuais été par eux. En outre, la guerre
bc
Ck
rt
OJ
ce
eu
tr:
eu .s
LA BATAI LI.K DK LIAOYANG 30.^
actuelle n'est pas finie, il se peut très bien que vous ne soyez pas toujours vainqueurs.
Après ce colloque, je quittai rofficier et allai chercher refuge dans un village plus en arrière. Un charitable colonel d'infanterie m'offrit la moitié de sa chambre, un peu de biscuit et une boîte de saumon conservé ; il était temps, depuis trente-six heures je n'avais mangé que quelques physalis non mûrs et des oignons crus volés dans un potager chinois.
Le lendemain, de bonne heure, je me dirigeai vers le nord où l'on m'assurait que je trouverais l'étatmajor de la quatrième armée, dont le chef, le général Ouéhara, était le seul officier japonais que j'avais connu en France. Un régiment de la 10^ division, le 20% marchait précisément de ce côté ; je résolus de le suivre et le vis tout entier défiler devant moi. Il était commandé par un chef de bataillon ; son colonel et son lieutenant-colonel avaient été tués par le même obus le 28 août à Anchantien. Ce régiment, dont les hommes traversaient gaiement un affluent du Taïtsého avec de l'eau jusqu'aux genoux, allait être presque entièrement détruit le lendemain sur les réseaux de fil de fer des redoutes de Liaoyang. A la fin de l'assaut définitif, un capitaine et deux lieutenants restaient seuls valides pour commander la poignée de héros épargnés par le feu. Le drapeau passa successivement entre les mains de six
lieutenants et fut porté finalement par le capitauie chef du régiment...
Pendant le reste de la journée du 2 septembre, je parcourus toutes les lignes de la quatrième armée sans succès, et la nuit me surprit en plein champ, sans possibilité de trouver un gîte. J'attachai mon cheval à un arbre et, m'en roulant dans ma couverture, la fatigue aidant, je parvins à m'endormir. Mais, | une heure plus tard, saisi par le froid et trempé de rosée, je me réveillai tout ankylosé et passai la fm de la nuit à marcher en rond pour me réchauffer. Lorsque le soleil bienfaisant reparut je repris ma marche de la veille en sens inverse ; les lignes japonaises n'avaient fait aucun progrès, et l'artillerie russe continuait à répondre vaillamment au feu concentré des batteries des 3^ et 5^ divisions. Des assauts partiels avaient échoué la nuit précédente, mais les ouvrages étaient serrés de près et il était clair qu'ils ne tiendraient pas devant une attaque générale. Au coucher du soleil, j'arrivai enfin au sommet de la colline qui domine le village de Chiouchanpou, oii l'on s'était battu le 31 août avec tant d'acharnement. C'est là que je retrouvai après cinq jours d'absence les attachés militaires et les correspondants de guerre ; ils étaient postés exactement à dix kilomètres du combat ! Les Européens me reçurent avec enthousiasme, mais les Japonais se mon-
Le drapeau du 20*.
(Liaoyang, 2 septembre.)
LA BATAIIJ-K D I<: LIAOYANG 309
trèreiit plutôt froids et le j»;énéral Okoii me fit deiiiauder uii i'a{)port justiliant ma conduite.
Cet accueil ne m'empêcha pas, malgré l'interdiction formelle de l'état-major, de repartir le lendemain pom' Liaoyang. Les derniers ouvrages et la ville ellemême avaient été abandonnés par les Russes après le coucher du soleil ; l 'arrière-garde s'était retirée à une heure quarante et les Japonais passèrent la grande brèche du sud moins d'une heure plus tard. Le général Kouropatkine s'était tenu sur la muraille d'enceinte jusqu'à une heure dix et avait pris le dernier train pour Yentaï.
Ma première visite fut pour les ouvrages extérieurs, qui entouraient la ville à douze cents mètres en moyenne des murs chinois. Ils se composaient d'une série de onze redoutes reliées par des tranchées et des épaulements pour l'artillerie. Cette ligne défensive, beaucoup moins forte naturellement que celle de Chiouchanpou , avait été bien mieux organisée et, ne présentant pas de points faibles, avait résisté beaucoup plus efficacement aux assauts de l'infanterie nipponne.
J'arrivai à la grande redoute, située à l'est du chemin de fer, au moment où un lieutenant et vingtdeux soldats japonais y entraient par la gorge. L'officier m'expliqua que c'était tout ce qui restait d'une compagnie forte de deux cents honnnes qu'on avait en-
voyée à, l'attaque de l'ouvrage ; à cinq cents mètres de l'escarpe, des rangées de cadavres sernés dans le gaolian indi(]Maient l'endroit où elle s'était fait détruire.
;>^ Chevaux de frise
La redoute était d'ailleurs un véritable ouvrage de l'ortilication permanente ; elle avait été construite depuis longtemps, l'herbe couvrait les parapets et dissimulait les fils de fer et les trous de loup. On peut voir sur le plan ci-dessus à quel point on avait
Occupation de la grande route de Liaoyang (4 septembre.)
LA BATAILLE DK LIAOYANG 313
iiuilliplié les rctranchcmenls et les défenses accessoires sur toutes les faces de l'ouvrage.
Je restai une grande partie de la matinée à dessiner et à pliotograi)l)ier cette redoute ; en sortant, j'eus une fois do plus l'occasion de constater à quel point le simple soldai japonais est bon et serviable. J'avais attaché mon cheval par la bride à un poteau eu dehors des fossés extérieurs ; lorsque deux heures après je vins le chercher, les fantassins avaient détaché le mors, entravé l'animal avec le licol ; l'un d'eux lui avait jeté une brassée de fèves et de sorgho, ini autre était allé remplir un seau en toile à deux cents mètres de là, pour l'abreuver, et tout cela sans que je leur eusse rien demandé.
Vers midi, je passai la porte de l'est et traversai la grande avenue centrale de la ville. Jamais on n'aurait cru, à l'aspect des maisons et des rues remplies de monde, que les obus y étaient tombés sans interruption pendant deux jours. Les boutiques se rouvraient Tune après l'autre et déjà les bons de guerre circulaient entre les mains des marchands. Les braves Chinois, mitraillés hier par les batteries de la 5® division, avaient vu pendant la nuit leurs habitations pillées d'abord par les Russes, puis par les Japonais, qui avaient brisé les serrures des armoires et tout emporté. Ils affectaient pourtant une joie artificielle pendant le défilé de leurs pseudo- protecteurs et
avaient décoré les linteaux de pavillons japonais et de feuilles rouges barbouillées de caractères exprimant leur allégresse... On compta plus tard que deux cents avaient été tués et huit cents blessés, le 2 et le 3 septembre.
Pendant tout l'après-midi, la S^ et la 3® division traversèrent la ville pour franchir le Taïtsého et se porter à la hauteur de la première armée face à Yenlaï. Les malheureux soldats, qui venaient de combattre i)endant cinq jours et cinq nuits sans interruption, marchaient comme un troupeau, les yeux hagards, à l'allure trop rapide des troupes fourbues. A chaque halte on en voyait se coucher à terre et bientôt ronfler sous le soleil brûlant, sans même enlever leur sac. Les officiers ne cachaient pas leur désappointement. C'était bien la peine d'avoir sacrifié tant d'hommes pour si peu de résultats; pas un canon, quinze prisonniers constituaient toutes les dépouilles. Il était loin le Sedan promis par le jeune sous-lieutenant trois jours plus tôt ! En somme, on avait simplement repoussé les Russes de quelques kilomètres et de ce train-là on n'arriverait pas vite à Kharbine*
En passant par la ville russe, je rencontrai toute notre colonne groupée autour de la villa du directeur local du Transsibérien ; elle était située en face de la maison qu'avait habitée Kouropatkine et où s'ins-
bC
ea
es
PS
F. \ li A T A I F, L F-: F) 1! IJ A () Y A \ G ',) 1 7
lîillail Trlat-major «lo la, (hnixirine ai'FiK'T. C'osl là que nous devions liahiloi- poFidaFit notre séjour à Liaovaiiii.
Liaoyang, 7 septembre.
La ville russe de LiaoyaFip: est bâtie eFitF^e la voie feFTée et l'eFiceiiile murée, aiFlour de la pagode coréenne. Les maisons n'ont été ni détruites ni incendiées, mais elles sont complètement vides. Dans les rues, d'énorFiies tas de grains fument encore, malgré les efîorts des Japonais pour éteindre le feu, qui les consuFne lentemerit. Les jolies tentes vertes et blanches des Russes ont été lacérées, et leurs laFiibeaux claquent au vent. Partout, des boutiques nues, surtout des restaurants et des ateliei's de photographes. Près des murs, sur une bicoque abaFidonnée et ti'ouée d'un obus, je lis cette enseigne tristement ironique : « Château des Fleurs. » C'était là que les officiers russes venaient chercher l'oubli de leurs maux, parmi les bouteilles de Champagne et les sourires de dames âgées, mal rajeunies par des montagnes de fard. Aujourd'hui, plus de chansons ni de bouchons qui sautent. Çà et là, on voit encore les cadavres de fusiliers sibériens qui se sont traînés blessés jusqu'ici , (^t sont tombés sans avoir pu
318 LA BATAILLE DK LIAOYANG
aiieiridre l'hôpital. Partout, c'est la solitude, la désolation, la mort.
J'ai voulu me soustraire à ce sombre tableau, en allant me promener dans la ville chinoise, cette fois-ci avec une autorisation en règle. On m'a indiqué la présence d'un missionnaire français à qui je vais rendre visite. Le brave homme habite une jolie maisonnette indigène tout près d'une vaste place changée en lac par les dernières pluies. Les petits Chinois y ont transporté quelques baignoires qu'ils ont pu trouver dans la ville russe et naviguent dans ces cuirassés d'un nouveau genre.
La conversation du missionnaire n'est qu'une plainte sans fin. Il se lamente des excès commis pari les premiers Japonais entrés dans la ville. Ils ont! abattu le drapeau français qui flottait sur son toit et! menacé de leurs fusils les chrétiens chinois qui faisaient mine de l'y replacer. Puis ils ont volé toutj ce qui se trouvait dans la mission. Encore notre compagnon s'estime-t-il heureux d'en être quitte à si bon compte : un vieillard anglais, moitié missionnaire, moitié médecin, qui cherchait à défendre son bien, a été blessé de deux coups de baïonnette.
En dehors des missionnaires, il n'est resté, à Liaoyang, qu'un seul Européen, un marchand allemand, dont la boutique a été mise en miettes par les
r. A. hataimj: dk maoyang 319
Musses d'abord, oi les Jjiponais ensuite. Il me donne (|uelques renseignements.
Sa fureur d'èln^ iiiinr rmit cerlaiïiement à Jiinpartialité de ses déclarations, dont je lui laisse lonU; la responsabilité.
— Le dernier jour, raconte-t-il, quatre batteries russes se trouvaient dans la ville et n'en sont pas sorties. Dans la matinée, les officiers sont ])artis pour aller je ne sais où. Les soldats restés sans leurs chefs se sont tenus tranquilles pendant deux heures, puis ont couru au pillage. Tout le monde s'en est un peu mêlé, mais c'est le 10° régiment de fusiliers sibériens qui a fait le plus de mal. Les liommes connaissaient la ville mieux que personne, puisqu'ils y tenaient garnison en temps de paix. Sous prétexte de ne rien laisser aux Japonais, ils sont entrés dans les magasins pendant la nuit, ont bu le Champagne et cassé tout le reste. Pendant l'interrègne qui a suivi la retraite des Russes, les Chinois ont fait main basse sur les débris. J'avais donné cinquante roubles à un agent de la police indigène pour protéger ma porte : c'est lui-même qui a montré le chemin aux pillards.
Je demandai au commerçant combien de Chinois avaient péri ; il me répondit qu'il y avait deux mille tués et blessés environ.
— Pourquoi sont-ils restés? ajoutai-je.
— Oh! c'est toute une histoire. Le 28, pendaiil qu'on se battait à Anchantien, une députation de notables vint se présenter à Kouropatkine, et hji demanda humblement l'autorisation pour les habitants de quitter la ville. Le général en chef les reçut en souriant et, très surpris, leur demanda ce qui pouvait leur avoir donné une pareille idée.
« — Mais on se bat, non loin d'ici.
» — Comment, on se bat ?
» — En ce moment même, nous entendons le bruit du canon.
» — Ah ! vous faites allusion à ces quelques Japonais. N'en parlons pas, ils n'en valent pas la peine. On leur donne une petite correction, mais ce n'est pas votre affaire. Vous pouvez vous retirer.
» Le 30, pendant le combat de Chiouchanpou, nouvelle députation , nouveau sourire étonné du général.
» — Les Japonais approchent. Excellence. On voit les obus éclater sur la montagne.
^) — Ne vous occupez donc pas de ces détails et demeurez tranquillement chez vous. Allez plutôt près de la pagode, à la promenade; la musique militaire y joue justement aujourd'hui ses meilleurs morceaux. Voilà comment nous nous soucions de ces singes.
» — Mais pourtant. Excellence..,
La porte et les murs de Liaoyang.
» — Il n'y a pas dt^ mais, cela siiHil. »
Le 2 septembre, les notables voi liaient encore réclamer des laissez-passer, mais c'était Irof) tard. Les batteries d(^ la 5® division ja])onaise, ayant a[)erçu les olliciers russes sur le haut de l'enceinte, dirigèrent leurs projectiles de ce côté. Les coups longs tombèrent dans la ville avec le résultat que l'on connaît.
Ce fut d'ailleurs un bombardejnent très comme il faut : les obus de 7o millimètres faisaient de petits trous discrets dans les toits et les murs, et tuaient les gens sans détruire tout le mobilier, comme autrefois les grosses bombes inélégantes des anciens canons.
Le marchand me raconta encore comment un espion japonais vivait à Liaoyang depuis le début de la guerre, déguisé en Chinois. Il se démasqua dès l'arrivée des vainqueurs et courut faire son rapport aux autorités nipponnes. Ce Fouquier-Tinville à peau jaune a dénoncé tous les indigènes soupçonnés d'avoir rendu des services aux Russes ; il a probablement aussi, par la même occasion, vengé quelques rancunes personnelles. Les musulmans, fort nombreux ici, sont particulièrement suspects, notamment le taotaï, qui appartient à cette religion et dont l'emploi et la tête ne tiennent plus qu'à un fil.
Le malheureux négociant, las de raconter, recommença à geindre en contemplant un fleuve de pétrole
qui s'écoulait lentement des bidons crevés. Je le laissai à sa désolation.
En rentrant dans la ville russe, je rencontrai quelques-uns des correspondants attachés à l'état-nnajor de Kouroki. Ce sont des vétérans; ils suivent la première armée depuis la bataille du Yalou. Nous leur offrons de partager notre modeste repas. L'invitation n'est pas tentante, car les conserves emportées du Japon commencent à s'épuiser. Ici, on ne peut rien acheter. Le pillage a rendu les Chinois méfiants au point de refuser de rien vendre, malgré les prix royaux que nous leur offrons et les bons de guerre que nous leur fourrons sous le nez.
Notre conversation avec nos nouveaux collègues se limite, bien entendu, à un échange de doléances réciproques. Ils ont eu autant, sinon plus à supporter que nous. L'un d'eux, pour avoir frappé un boy qui le volait et refusé de lui faire des excuses, a été emprisonné et menacé du conseil de guerre.
Leur détachement, néanmoins, est sain et sauf, ainsi que celui des attachés militaires de la première armée. Parmi ces derniers, un officier l'a échappé belle à deux reprises. C'est le général anglais lan Hamilton, qui jadis se trouvait en face de moi à la bataille de Diamond-Hill au Transvaal; il est devenu depuis mon ami sur le paquebot qui nous porta tous deux de Marseille à Yokohama.
LA DATAI lu: DK LIA()YA.\(i Mo
l'iK^ piciiiit'ro ibis, en rade de 'IVIiriMoiilpo, il saiila (l'une chaloui)e su i- rrchcllc du li'aMS|)Oi't, glissa et tomba à la mer. Le courant très rapide l'entraînait, lorsqu'un autre passager lui saisit le hras et réussit à le hisser à bord.
Knlin, ces jours derniers, le boy du général avait placé sur son chariot un obus encore chargé qu'il voulait rapporter dans son pays comme souvenir de la guerre. Au premier cahot de la route, le projectile lit exj)losion, tuant l'auteur de l'imprudence, les deux charretiers chinois, les mules composant l'allelage, et réduisant en poussière tous les bagages. Cin({ minutes plus tôt, le général eut été lui-même victime de l'accident.
Liaoyang, 9 septembre.
Nous ne sommes plus ici que sept correspondants du groupe de la deuxième armée. Ceux d'entre nous qui sont liés par des traités avec leurs journaux les engageant jusqu'à la fin de la guerre restent seuls à Liaoyang. Tous les autres sont partis pour l'Europe. Ils n'ont rien vu de la bataille, mais ce n'est pas leur seul grief. On a cru bon de conserver pendant quatre jours les télégrammes qu'ils avaient remis à la censure. De cette manière leurs dépêches vieillies ont du
produire un ell'et ridicule à Londres et à New- York, et les exposeront sans doute aux reproches de leurs directeurs.
lis ont réclamé leurs jjasseports en protestant ; les lettres adressées à ce sujet au chef d'état-rnajor étaient conçues en termes singulièrement violents. Le général Otchiaï en a même renvoyé quelques-unes sans y répondre.
Pour ma part, si je n'ai pas à me plaindre des Japonais depuis Anchantien, eux, au contraire, ont à se plaindre de moi. Mon rapport justificatif n'a pas été de leur goût; il est vrai que j'y avais décrit mon aventure avec une certaine ironie en expUquant comment j'avais suivi la bonne route et que mes collègues et leurs guides s'étaient malencontreusement égarés.
Je n'ai pas été surpris ce matin quand on me lit conqjrendre que je devais m'en aller. Cela fut fait à la mode japonaise qui exige, on le sait, que les con^ damnés d'un certain rang s'exécutent eux-mêmes. On se garda de rien me dire personnellement ; mais on |)révint nies confrères que ma correspondance serait interceptée, mes mouvements surveillés, et autres aménités du nième genre.
Faisant donc bonne mine à mauvais jeu, je me rendis auprès de M. Okabé, lui déclarai que j'avais vu tout ce que je désirais voir, et demandai à partin
LA BATAILLE I) K LIAOYANG 327
Loin (le i)i'olester, ']v, \c piiai de, liansmcKii; mes rcnierciemenls à l'ôlat-inajor pour m'avoir laissé wnv liberté aussi coniplMe pondant la halailN; do Liaoyang. Quelques minutes plus lard, ma feuille do route m'était remise. Elle prescrivait aux commandants d'étapes de me fournir logement et nourriture jus(|u'îi Nioutcliouang. Tl se trouve qu'un correspondant américain du premier groupe, Frédéric Palmer, du Colliers W\'ekly, quitte également l'armée. Il possède une voiture et m'offre fort à propos d'y placer mes bagages et de faire route avec moi.
Ancliantien, 10 septembre.
Ce matin, j'ai pris non sans un serrement de cœur le chemin du retour. La voiture est partie en avant, Palmer est déjà à cheval, et je dois me hâter de serrer la main aux derniers compagnons de mes jours d'épreuves. Je m'arrête encore un moment pour faire mes adieux à M. Tanaka. C'est un véritable ami dont je me sépare ; sans cesse attentif à adoucir les mesures rigoureuses de l'état-major, il a su s'acquitter, à la satisfaction de tous, de son ingrate mission.
Notre route nous mène une dernière fois à travers le chanqj de bataille. D'abord, les redoutes de Liaoyang, puis le village de Chiouchianpou, la posi-
lion de première ligne et ses forlifications inulliples, enfin le glacis de mort et la longue plaine jusqu'au Tchaho. Tout cela passe comme un mauvais rêve, nous ne quillons pas le galop, car partout dans les sorghos, des corps pourrissent. Les fossoyeurs n'ont pas terminé leur funèbre besogne ; à perte de vue, les colonnes de fumée révèlent la place des bûchers où les Japonais achèvent d'incinérer leurs morts. L'épouvantable odeur de cadavre est partout; elle paraît nous poursuivre et courir derrière nous plus rapide que nos chevaux. Longtemps après avoir dépassé le champ de carnage, nous la sentons encore. Avant la nuit nous atteignons la gare d'Anchanlien. On y a construit un hôpital temporaire qui regorge de blessés et de malades. Le kakké fait des victimes de plus en plus nombreuses, mais les pauvres soldats qui en souffrent ne sont l'objet d'aucun soin. On ne leur accorde même pas de moyens de transport, et c'est un spectacle lamentable que les détachements de ces malheureux boitant le long des chemins sur leurs membres endoloris.
Anchantien possède de vastes hangars remplis d'approvisionnements. Ce qui m'étonne le plus ici, c'est l'absence de toute protection. Même à si courte distance de l'ennemi, on n'a laissé aucune fraction constituée : il n'y a toujours, comme garnison, que quelques modestes tringlots. Il faut véritablement
LA HATAILLF OK MAOYANG 329
(|ue los Japonais aitMil hicii coiifiauco dans lenrsorvico (l(> sùroli' (lo promiôro ligiio ou dans rinciiic de la cavalerie ennemie. H nie send)lc |)oiiilaiil (|uav('c (|uelques escadrons nisses, andacieux et éner^i- (|U(Mnenl conduits, on j)ouiiait faire pai' ici hit'ii du mal aux colonnes de ravilaillemenl. Mais l'arnice de Kouropalkine paraît décidcc à s'incruster dans une passivité absolue.
Haïtcheng, 11 septembre.
Le seul événement qui ait marqué cette seconde étape est la rencontre à mi-chemin de la brigade de cavalerie du prince Kannin, se rendant à l'armée. Elle est fort amusante à voir. Sauf dans un peloton qui entoure l'étendard, tous les hommes ont mis pied à terre, chaussé des ouaradjis (sandales de paille) et pendu leurs bottes à l'arçon de la selle. Ces régiments sont les premiers que je vois en tenue de drap depuis que j'ai débarqué en Mandchourie.
L'uniforme de la cavalerie japonaise est le seul de l'armée qui ne soit ni simple ni seyant. On y a prodigué les couleurs les plus criardes ; tunique bleue, parements verts, brandebourgs jaunes, culottes rouges : cela fait pleurer. Ces perroquets ambulants remorquant leurs montures par la bride donnent
330 LA BATAILLE DE LiAOYANG
l'impression d'un cirque en tournée plutôt que d'un régiment en marche. Les officiers se rendent peut-être compte du spectacle grotesque qu'offre la troup(; qu'ils commandent, car leurs regards évitent le mien et ils ne répondent pas à mon salut.
En arrivant à Haïtcheng. j'ai la satisfaction d(,' recevoir comine logement l'auberge « qui regarde la lune » et de ])asser une nuit de])lusdans la chambre que f ai habitée aux jours d'emprisonnement.
Tachichiao, 12 septembre.
Nous devions accomplir aujourd'hui notre dernière étape. Sur une carte, nous avions soigneusement relevé notre itinéraire. Il consistait à suivre la voie ferrée jusqu'à la station de Tasanpo et de Là, coupait à travers la campagne par une route menant droit . à Nioutchouang.
La première partie du programme s'accomplit sans le moindre accroc. Les routes sont bonnes, le temps superbe, [et nous trottons avec l'insouciance heureuse de gens qui se croient bientôt au bout de leurs peines. En chemin, nous rattrapons un wagon, traîné par des coolies, qui suit la même direction que, nous. Les passagers nous appellent; ce sont trois attachés militaires anglais et un capitaine espagnol, qui, eux
LA BATAILLK IM] LIAOYANG 331
niissi. se soiil mis en i'rôvc cl l'cloiirnoiil d.iiis Imr ]>nys. Ils f)nl (Ioiiik' I'li()S|n(;ilil('' A (iiaiil Wnllace, li()|) nll'aibli \K\v la lirvi'(^ cl la dysciilrric pour mon- Icr à choval. \oiis les a('c'()iii()af;ii()iis i(is(|irà/rasaii|)0 ('( proinclloiis do jciir rol(Mur dos cliainhios à I'IkMcI do Nioiitcliouanc:. où nous nous faisons fort d'arriv(M' avant eux.
.\ons bifiin|iions sur un.cli(Mnin (^xcollonl. Il franchit d'atjord une colline escar|)(''e du haut de la([uell(^ nous découvrons la plaine maritime. Peu après, nous traversons un ^ros village où une foire a rôuni toute la population des environs. A. partir de ce point la route diminue insensiblement de largeur et bientôt se réduit à un sentier occupant le sommet d'une digue étroite entre deux flaques d'eau. La digue s'abaisse, se perd elle-même dans la nappe liquide où nos chevaux s'engagent bravement. D'abord tout va bien, l'étang est peu profond et le sol ferme; mais à mesure que nous avançons, nos montures enfoncent de plus en plus. Nous pataugeons horriblement. Palmer a eu le courage de descendre de sa bête et de marcher en éclaireur, avec de l'eau jusqu'à la ceinture. Nous gagnons péniblement un îlot où sont construites quelques huttes. Sur l'assurance de leur habitants qui affirment, à grands renforts de gestes, que le terrain est praticable au delà, nous continuons notre marche. Tl faut d'abord
332 LA BATAILLE DE LIAOYAxNG
fi\ancliir un gué où l'eau monte aux genoux, suivre une nouvelle digue, et ensuite recommencer à s'emlj(Kn'bor. Une forlo odour de marais nous renseigne défiiiilivoment sur rin)|)ossibilil('' d'aller plus loin. Furieux, nous revenons en ariière et reprenons, en sens inverse, la filière de nos épreuves aquatiques. Notre seule consolation est de jeter, en diverses langues, une bordée d'injures aux misérables Chinois, dont les perfides conseils ont prolongé nos malheurs. Enfin, nous retrouvons la terre ferme et un peu plus loin la voie ferrée, à laquelle nous nous accrochons désormais.
Au coucher du soleil, nous arrivons boueux, crottés, ruisselants, à la gare de Tachichiao, au moment où en repart le w^agon des attachés. levons laisse à penser, quels sarcasmes nous accueillent. Pendant dix minutes, ces messieurs s'étendent en variations sur l'apologue du lièvre et de la tortue.
Nioutchouang, 13 septembre.
Le trajet de Tachichiao à Nioutchouang est court. 11 faut l'accomplir tout entier sur la voie ferrée, car. à cette époque de l'année, l'inondation a fait, df toute la plaine, un marécage analogue à celui qui nous a arrêtés hier.
LA BATAILLK DK FJAOYANG 333
Kii iléhoiicluinl do Tacliicliiao. I.i liî;iU3 passif sur un pont d'une centaine de inèlrcs. Le tablier du viaduc (^st formé de madriers transversaux, sépnrés par des lentes asscv. larj^es. Entre les rails, ou a mis, bout à bout, un passage en |)lanches j)()ur les cbevaux. Arrivé presque au bout du trajet, je m'aperçois que les deux dernières planciies ont été enlevées. Confiant dans l'adresse de ma monture, je la tire par la bride sur la partie dangereuse ; déjà je me trouve en sécurité et mon cheval n'a plus qu'une foulée à faire lorsqu'il met le pied dans un trou et tombe, les jambes prises entre les madriers. J'ai le plus grand mal à le dégager et à l'amener tremblant et couvert de sueur sur le remblai. Par une chance inespérée, il n'a rien de cassé et pas même une écorchure.
A mi-chemin, on est en tram de rapprocher la voie à l'écartement japonais d'un mètre. Cette opération consiste simplement à déplacer un des rails sans même déboulonner les éclisses, en se bornant à enlever les tirefonds. On reporte ensuite le rail à sa nouvelle position, mesurée avec un gabarit en bois. Ce travail, aussi facile que rapide, est exécuté par des coolies chinois, sous la surveillance de contremaîtres et d'ingénieurs japonais, appartenant au service civil des chemins de fer. Sur la ligne principale, la locomotive qui, au moment de notre arrivée en Mandchourie, n'arrivait que jusqu'à Poulantien, atteint
déjà Tachichiao. Dans quelques semaines, elle mettra directement en communication les ports de débarquement et l'armée.
Depuis longtemps, on découvre à l'horizon la fumée des navires ancrés sur le Liao. Enfin, voici le faubourg d'Inkéou. Je me présente au bureau des étapes, près de la station, on me renvoie à l'administrateur militaire à Nioutchouang. Laissant mon cheval au boy de Palmer, je descends la rivière en sampan, jusqu'à la concession européenne. A l'hôtel le « Mandchuria House », je trouve mes bagages installés dans une chambre retenue à mon intention.
Nioutchouang, 14 septembre.
Pour la première fois, depuis un mois et demi, j'ai couché dans un lit : je n'ai pas dormi une minute. Ce matin, chez l'administrateur, on m'a demandé quand je voulais partir.
— Tout de suite, ai-je répondu.
— Je regrette qu'il n'y ait pas de bons bateaux en pai'tance, mais, si vous le désirez, on vous fera embarquer sur le Tsoukoiichi-Marou, un vieux transport de huit cents tonnes qui retourne à vide au Japon» Vous y serez très mal, mais il part dès la nuit prochaine.
LA bataiijj: i»i: fjaoyang X)^
.J'acccplc nvcc omiHvssciiKMil.
Avant (le ])arlir, jo vais rendre visilo à l'a^Aciii consulairo de Franco, directeur de la succursale de la Banque russo-chinoise avant Toccupalion japonaise. Il ine raconte ce qui s'est passé A Nioulcliouangde|)uis le commencement de la, ji,uerre. L'iîidécision des liusses à l'approche de l'armée du général Okou est caractéristique. Ils évacuèrent la ville, la réoccupèrent, puis l'évacuèrent encore le jour de la bataille de Tachichiao. La vieille canonnière Sivoutch fut armée et désarmée quatre fois, et finit par se faire sauter avec tous ses canons.
La situation du consul sous le nouveau régime est fort délicate. Les Japonais refusent de le reconnaître, répondant ainsi à la mesure des Russes qui, peu après la déclaration de guerre, n'ont pas admis des consuls américains récemment nommés à Dalny et à Antoung.
Comme consul de France, notre représentant est également chargé des intérêts russes. Ce n'est qu'au prix de longs efforts et grâce à une attitude énergique (ju'il a réussi à empêcher l'occupation du consulat de Uussie et des locaux qui en dépendent. Il a fait mettre sur tous ces bâtiments des pavillons français. Un quartier de la ville se trouve ainsi pavoisé de drapeaux tricolores qui le font ressembler à une commune française au 14 juillet. Le consul a prévenu les
.laponais (iiic, s'ils loucliaient à nos couleurs, le ministre de France à Pékin en serait avisé sur-le-champ, et qu'un incident diplomatique des plus graves surgirait entre Paris et ïokio. iVxir veiller effeclivemenl à la sécurité des consulats, comme il n'avait pas de soldats français à sa disposition, le consul a ramassé une demi-douzaine de Sikhs des Indes en rupture d'emploi qui tramaient sur le quai de Nioutchouang et leur a distribué quelques vieux remingtons.
Une nuit, des Japonais éméchés sont venus insulter les Hindous et ont essayé de faire effraction dans un des établissements russes. Les factionnaires, qui ne connaissaient que leur consigne, ont riposté à coups de baïonnette. A la plainte des autorités militaires, le consul a répondu en invoquant le principe de légitime défense et a obtenu qu'une sentinelle japonaise montât la garde à côté des Sikhs; de sorte qu'on assiste maintenant au curieux spectacle du drapeau français protégé par un soldat anglais et un fantassin nippon.
A midi, j'arrive à l'échelle du Tsoukoiichi-Marou, avec mes bagages. Le capitaine me refuse l'accès de son navire, prétendant qu'il n'a reçu aucun ordre à mon égard. Il faut encore courir les mille et un bureaux de l'administration la plus paperassière du globe, avant d'être installé définitivement à bord.
I, A i5Ar\ir.iJ': ni: maoyang :\M
h.iiis le |>()iL à ('(')!('' (le nous, il y ;i un (Icslioycr, (lt'ii\ l(>i|till('iiis. un \.-iisscau-li(')j)il;il de la. (îroix- Uoiii;!'; cl un (ivinsporl de Ii<)U|m's <|ui \ icnl d'accos- Ici'. I.cs c'()Ui|)ni;iii('s de icnloil d(''l»ai'(|U('nl <lans le |tlus liiand oidrc cl se rornicnl en lii;iM' siu" le (|uai, avani drlic diiii;v('s vers leurs cascrnenienls.
Goinine les cavaliers renconlrés près d'Haïlclien}^, ils poilenl la (enue d'Iiivei'. Ils sont (oui neufs, ])r<)pres et astiqués comme des mannequins de tailleur. In jeune ofticier s'ap|)roclie de moi; il me demande de lui « raconter quelque chose de la guerre ».
— Tout ce que je })uis vous dire, c'est que dans un mois vous serez beaucoup moins beau qu'aujourd'hui.
Cette réponse l'empêcha de prolonger son interrogatoire, et il se retira tout décontenancé.
A bord du Tsoukouchi-Marou, 15 septembre.
C'est à Modji que se rend le l^soukouchi-Maroif. Les avertissements de l'administrateur de Nioutchouang n'étaient que trop justifiés. Le vieux bateau qui me porte a trente-cinq ans d'existence, et dégage une intolérable odeur de moisi capable de donner le mal de mer aux marins les plus éprouvés. On m'a installé dans la cabine du mécanicien près du carré. J'y suis bien à l'étroit, mais il n'y a que quelques jours
338 LA BATAILLE I) K LIAOYANG
de traversée, et l'espoir d'un prochain retour aide à supporter bien des choses.
Ce soir, nous avons passé au larj^e de Port- Arthur, dont les projecteurs électriques, illuminant au loin la mer, attestent que la vaillante citadelle tient encore malgré la faim, le bombardement et les assauts.
Yokohama, 20 septembre.
Me voici revenu à Yokohama, et confortablement assis dans le hall spacieux de l'Oriental Hôtel. La fin de mon voyage sur le Tsoùkouchi-Marou a été troublée par un reste de typhon, qui nous a saisis à hauteur de Tsouchima, et a fait danser toute une journée comme un bouchon notre coque vermoulue. Il nous a fallu douze heures pour franchir les quelques milles qui nous séparaient de Modji. Enfin, vers le soir, nous jetions l'ancre dans le port.
J'allais débarquer, quand le capitaine me signifia de rester à bord, jusqu'il ce qu'il eût fait rendre conq)te de mon arrivée au bureau militaire. Ce retard m'eût fait manquer le train de Kobé. Il falkit encore une scène de protestations et de menaces pour secouer définitivement le joug de l'autorité japonaise.
Une journée de chemin de fer me mène 'à Kobé, une autre à Yokohama.
LA HATAILLK DK IJAOYANC 330
Yokohama, 22 septembre.
U Aiistralieii, paquebot des ^fessageries Mariliines. doit partir incessamment pour la France, et je n'ai eu que quarante-huit lieures à |)asser au ,la})oii. .le les ai partagées entre Tokio ofi sont mes amis (!t Yokohama où j'ai à régler mes affaires. Aux moments les plus pénibles de mon voyage en Mandchourie, j'ai trouvé plus de ré|)it que pendant ces deux dernières journées. J'ai fait hier jusqu'rà quatre fois le trajet du port à la capitale, ne me nourrissant qu'avec des sandwichs absorbés en wagon. .T'ai pu prendre congé de tout le monde à l'exception du bon général Mourata, dont rap])ui m'a été si utile. Il m'eût élé agréable de le remercier chaleureusement avant mon départ, mais j'ai ajjpris que son fils, lieutenant dans la garde impériale, a été tué à Liaoyang, et j'ai craint que ma présence ne ravivât sa douleur.
Détroit de Chimonoeéki, 26 septembre.
Le grand ])aquebot blanc franchit par un lumineux après-midi d'automne le détroit de Chimo-
nocéki. Le soleil adouci baigne les collines verdoyantes qui s'inclinent vers nous et se resserrent de plus en plus, comme pour retenir le voyageur sous leurs érables rouges parmi les chrysanthèmes épanouis.
Nous franchissons la passe et quittons bientôt les derniers groupes d'îles. La côte s'estompe peu à peu et s'efîace à l'horizon au moment où le soleil va disparaître dans le flots. Assis à l'arrière du navire, je contemple jusqu'au dernier instant ce Japon si étrangement unique, à la fois mystérieux et terre à terre, antique et naissant, où j'ai vu sortant des ruines du passé une puissance audacieuse et nouvelle.
Dans ]e journal qui précède, il a été souvent parlé (les troupes japonaises : ce dernier chapitre sera consacré à résumer les renseignements et les impressions recueillies sur cette armée extraordinaire, qui, née d'hier, tient aujourd'hui en échec la plus colossale puissance militaire que le monde ait jamais vue.
Avant la guerre contre la Russie, l'armée japonaise était peu connue. On savait que, dans les îles lointaines du Soleil-Levant, les Nippons essayaient d'imiter notre organisation militaire comme ils imitaient toutes choses, mais on ne s'en préoccupait pas. La guerre de Chine en 1894 mit plutôt en lumière la faiblesse et l'incapacité des Célestes que les qualités de leurs vainqueurs. Peu d'étrangers, d'ailleurs, en
342 CONC'I.USION
suivironi flo près les péripéties. L'expédilion fie 1900 coiilio les Boxeurs attira pour la première fois l'al- Iculion sur la valeur des Iroupes inikadonales. Les ofliciers étranj^ersconstatèreul (|ue les soldats nippons se battaient aussi bien (|U(3 les leurs, étaient conduits par des chefs fort insl ru ils, et que l'organisation du corps expédilionnaire japonais ne le cédait en rien à aucune nulle. Tout y warchait ])arfailenienl. Néanmoins, on élail loin de s'attendre aux surj)renants résidlals de la campagne actuelle. A la suite des premières victoires de Kouroki et d'Okou, la presse européenne n'a i)as manqué de crier au prodige et de sacrer les généraux ja|)onais grands capitaines et stratégistes de génie. C'était passer d'un extrême à un autre.
Nous allons essayer de réduire les choses à leurs justes proportions.
L'armée japonaise, telle qu'elle existe aujourd'hui, a été constituée par la loi de recrutement de 187o, calcpiée sur le système français en vigueur avant 1870. Plusieurs modifications y furent apportées de- ])uis. L'influence allemande remplaçait peu à peu la n(Mre et devint finalement prépondérante il y a quinze ans environ. La loi du 21 janvier 1889 élabora im régime de recrutement identique à celui de l'armée allemande actuelle.
r/<iniH''(' jnponniso osj forniTM» p.ii- l.'i ronsniplioii. h.iMs ces roiidilions. le sold.i! \,iiil ce (pic n.iiiI 1;i populaiioii (loiil il soii. .i'<-ii inondi' (l;ii)sl<-i picinirrc partie i]o co n'r'ii les l'arcs (pinliirs de pali'iolisiiic, (rahiiégalioii (M de discipline du pcMiple japonais. Ilahiloniont exploité par lo maili'i^ (récolo chez les enl'anls. dévelop])é encore par les succès de ces dernières annéi^s. l(^c!iauvinisineoi'i;ueill(Mix des .\i)i|)ons s'est exalté oulrc^ niesur(\
Ajoutons à c(>s v(»rtus morales des dons physi([ues indiscutables : la vigueur^ l'insensibilité à la souffrance, la résistance aux fatigues, enfin le mépris de la mort, commun à toute la race jaune. Ce sont là des éléments excellents.
Le contingent annuel, très restreint, à cause des nécessités budgétaires, ne comprend qu'un dixièmes des conscrits reconnus bons pour le service, et permet une sélection inconnue dans les armées occidentales en général et dans la nôtre en particulier.
Telles sont les conditions premières qui permettent de faire de la recrue japonaise un soldat de premier ordre. L'homme passe trois ans à la caserne; il est intelligent et facile à instruire, surtout dans la partie sud de l'empire où, par contre, il est moins robuste que le montagnard de la région septentrionale. L'instruction est analogue à celle des armées les plus modernes. Quant à l'éducation morale dont on fait tant
de cas en ce moment chez nous, les soldats du Mikado n'en ont pas besoin pour obéir à leurs chefs et faire leur devoir sur le champ de bataille. Les théories néfastes, poussant les hommes à l'indifférence et même à la rébellion, sont inconnues au Japon et no viciment pas jelor la division et l'indiscipline dans les régiments. Le courage extraordinaire, déployé en tant d'occasions par les troupes japonaises, n'est pas en effet le résultat d'un fanatisme provoquant des accès d'héroïsme momentané ; il s'explique par un sentiment très développé du devoir et de la responsabilité individuels. Chaque soldat se figure que ses moindres actions rejailliront en bien ou en mal sur l'ensemble de l'armée et de la nation. C'est cet état d'esprit qui rend la colleclivilé aussi forte, aussi brave et aussi disciplinée.
Je viens de prononcer le mot de collectivité. En tant que collectivité, l'armée japonaise approche, en effet, de la perfection. Mais à mesure que l'on monte l'échelle de ceux qui ont à faire mouvoir cette collectivité et à la diriger, on trouve une valeur diminuant sans cesse, depuis le sous-lieutenant jusqu'au commandant en chef.
Voyons, tout d'alH)rd, les officiers de compagnie. Ils sont excellents, habitués par leur genre de vie en temps de paix à un régime identique à celui des soldats ; ils n'ont pas plus de besoins que la
CONCLUSION 34r;
lr()ii[>c et se i"a()|)i()cli(Mil (relie , m poiiil do vue iiiiiiériel cl moral beaucoiip plus (pie les oriici(3rs dus aimées d'Europe.
Leur éducation professionnel le est hi même (jue chez nous ou en Alloma^no. Les officiers passent toute la journée au quartier, jusijirà cinq heures du soir, même lorsqu'ils n'ont pas de service, ce ([ui leur laisse de nombreux loisirs pour les études théoriques dans la bibliothèque que possède chaque régiment.
Les officiers supérieurs sont beaucoup moins bons. Le début de leur carrière militaire coïncide avec la fondation de l'armée elle-même. Il en est résulté que la plupart d'entre eux ont reçu une instruction très hâtive au moment où les cadres faisaient défaut, et n'ont pu y suppléer dans la suite, faute de connaissances générales préliminaires. Ils sont, en géiiéral, professionnellement très inférieurs aux jeunes officiers.
Il convient de faire exception dans cette catégorie l)our les officiers qui ont étudié à l'étranger. On les a choisis parmi les meilleurs sujets, et les stages qu'ils ont accomplis en Europe leur ont donné le moyen de se mettre au niveau des officiers de grade correspondant des meilleures armées actuelles.
Le défaut général le plus frappant dans l'armée japonaise est le manque absolu d'initiative, dû à la
Ibis au cai'acLc'ie même des Japonais el à la coulumo qu'on a prise de tout copier sur les modèles européens, souvent sans essayer de les comprendre. Lors- (ju'une éventualité inattendue se présente, les Japonais se trouvent presque toujours dépaysés et se reportent, non aux ressources de leur imagination, mais à des théories et à des règlements souvent mal assimilés ou depuis longlenq)s oubliés.
Le commandement supérieur est l'élément le plus faible de l'organisation militaire japonaise, précisément parce que c'est celui qui demande le plus de décision et d'initiative. C'est là la cause principale de la lenteur et de l'inaction des armées japonaises pen- ! dant la première partie de la campagne grâce auxquelles les Russes ont pu amener tous les renforts dont ils avaient besoin. Au début des hostilités, les forces japonaises étaient écrasantes : elles ont été peu à peu égalées, puis dépassées en nombre par l'adversaire.
Un autre, vice du commandement supérieur est \c maintien de l'ancien système du chôyounat encore en vigueur pour les plus hauts postes militaires.
On sait que, pendant des siècles, toutes les grandes institutions japonaises étaient divisées entre deux personnages : un d'eux se bornant à un rôle purement représentatif, l'autre exerçant toutes les prérogatives réelles des titres dont jouissait le premier. C'est ainsi
CONCLUSION ;ri7
(|ii(' le Mikado it'prrsciiUiiL une i'8[)('C0 de diviiiilr, mais n'élail aiiciincinont considl«'^ poiii' hi direction des allaires qui restaient enlic les mains du Cliogoun.
Cet état de choses, cette division des pouvoirs subsiste encore aujourd'liuid ans l'ordre militaire. Le maréchal Oyama, commandant les armées réunies en Mandchourie, ne joue aucun rcMe ell'ectif. Son chef d'état-major, le général Kodama, et ])lus encore son sous-chef, le général Foukouchima, dirigent en réalité l'armée.
Les conditions sont les mêmes pour le commandement de chacune des armées. Les généraux Kouroki, Okou, Nogui et Nodzou sont des chefs nominaux. Ils doivent leur situation élevée aux services rendus dans les guerres civiles à la cause de l'empereur et des clans des provinces du sud, qui depuis la restauration, gouvernent le Japon.
Le général Okou, par exemple, n'a d'autre titre au commandement d'une armée que la bravoure avec laquelle il défendit pendant la dernière insurrection de Satzouma le château deKoumamolo» Avec une poignée de samouraïs qui lui étaient dévoués, il contint les rebelles assez longtemps pour permettre aux troupes gouvernementales de se concentrer et de venir à son secours.
11 est vrai que tous ces connnandants d'apparat ont conscience du rôle etfaeé qu'ils ont à jouer et nd
cherchent pas à prendre effeclivenienl la direction des troupes qui leur sont confiées. La manière dont ils comprennent leur mission est dépeinte par la déclaration que fit un jour le maréchal Yamagata, le doyen des généraux japonais, à un colonel instructeur français : •
— Je suis déjà trop vieux pour a})prendre tout ce que vous enseignez à nos jeunes officiers ; aussi je m'attache surtout à une chose : bien connaître la valeur de chacun et l'employer au poste qui lui convient.
Les jeunes généraux qui sont les chefs réels de Tarmée japonaise, quoique infiniment plus capables que les vieux samouraïs, n'ont pas jusqu'ici fait preuve de talents militaires très distingués. Ils ne doivent leurs succès qu'à la valeur de la troupe et à l'organisation parfaite de tous les services.
Un d'eux mérite une mention toute particulière, parce que c'est lui qui a établi le plan de la campagne actuelle et en dirige aujourd'hui Texécution. C'est le général de brigade Foukouchima, sous-chet d'état-major général. Il est nécessaire d'examiner rapidement la carrière de cet officier pour se rendre compte des erreurs qu'il a commises et qui ont abouti à la situation présente. Fils d'un pauvre samouraï hostile à la restauration impériale, il étudia d'abord à l'Université de Tokio. Au moment de la révolte de
SalzouniM, il lui pris comin»^ sciibc à lilic civil diiiis rrUit-major drs lmu[)es du (l()uv(Mn<'iuriiL iiu|)(''iial auipiel il s'élail ralliô. Il y lui i'(^mar(|ur pai- U\ uiaivclial Vamai;ala (|ui le noiiinia sous-lieutcnaiil, malgré son inaïuiuc drludos militaires préalables et le fit entrer avec ce grade dans son état-inajor particulier. Depuis, le général Foukouchiman'apas quitté rétat-major général ; il na litléralement pas une heure de service dans un corps de troupe.
En dehors de ses travaux à Tokio, il a été attaché militaire en Allemagne et a accompli plusieurs missions à l'étranger. 11 fit un voyage aux Indes anglaises, un autre à travers la Sibérie qu'il traversa à cheval dans toute sa largeur avant la construction du Transsibérien. J'ai parlé plus haut de la popularité que ce raid lui valut dans son pays : on en iit un héros d'épopée.
Il n'est pas étonnant de voir un pareil ot'licier fonder tout son plan de campagne sur les rapports des espions dont il avait inondé la Mandchourie. Ces rapports n'étaient pas d'ailleurs conformes à la situation réelle du pays.
Ils représentaient les Russes connue possédant de nombreuses troupes entre Kharbine et Port-Arthur et faisaient croire que le Transsibérien ne pourrait pas leur en fournir de nouvelles à cause de sa faible capacité de transport. Toutes les précautions à ce point
3oU CONCLUSION
de vue avaient été prises : une foule d'émissaires japonais déguisés et munis d'explosifs devaient faire sauter dès les premiers coups de fusil, les ouvrages d'art les plus importants. Ce dernier projet a été déjoué par la sinveillance attentive des gardes du chemin de fer qui ont réussi à s'emparer de ces espions avant qu'ils aient pu endommager la ligne.
Quant aux effectifs, les Russes avaient trompé tout le monde sur leur importance. En réalité, il n'y avait que fort peu de troupes en Mandchourie quand la guerre vint les surprendre. Mais le plan de campagne japonais étant fondé sur une autre estimation, l'état-major nippon n'a pas su profiter d'un avantage qu'il n'escomptait pas et, se tenant à son projet primitif, a perdu une occasion d'anéantir les troupes de couverture de l'ennemi qu'il ne retrouvera pas à l'avenir.
Il est probable que, si Kouroki avait débarqué en février à Pilséouo comme le lit plus tard la deuxième armée, Port-Arthur dont les fortifications étaient inachevées et la garnison insuffisante eût été forcée de se rendre sans opposer une sérieuse résistance.
De même, après la bataille du Yalou, il ne restait pliis en face des soixante mille hommes de la première armée qU'e sept mille Russes battus et dispersés. Le général Kouroki pouvait atteindre iMoukden quinze jours plus tard sans coup férir. Il reçut Tordre
CONCI.l'SlOiN 351
(le s'.irivhM". cl allciidil deux mois dniis l'iunrlion (|ii(' les .'nilivs .iniK'cs j,i|M)iiais('s se riissciil coiiroriiK'cs jiiix pl.ins ('(.ihlis d.'ivnnco ol auxquels les rvtMKMiKMils (Milcvaicid loulc raison d'èlro.
Qu(»ll('s (|ur soicid les l'aulcs de ses cliol's, rai'iiléo jjipouaisi^ avec ses treize divisions el ses quatre cent eiiu|uanle mille hommes n'en l'epréseiilait pas moins |)(»ndanl la |»remièi'e aimé(^ de i;uei'i'e un eniiin l'ornndable que les Russes n'ont j)u entamer. Il est à craindre poiu' elh^ (|ue sa valeur militaire, malgré le palriolisiiie et l'esprit de sacrifice de la population, ne vienne à diminuer d'une façon constante, i La caractéristique des grandes luttes de l'automne est le manque absolu de sens manœuvrier chez les deux adversaires.
Les armées opposées se sont heurtées de front pendant plusieurs jours, mais aucun mouvement stratégique ou tactique n'est venu donner au vainqueur un avantage décisif; Vévënement napoléonien ne s'est jamais produit. En un mot, la campagne s'est limitée jusqu'à présent à un combat d'usure de gigantesques proportions.
Dans les conditions actuelles, et surtout tant que durera l'hiver, il paraît peu probable que le caractère de la guerre vienne à changer. Dès lors, la question qui se pose naturellement est celle des ressources du recrutement et des possibilités qu'elles offrent aux
bollip^éranls pour combler les vides produits dans leurs rangs par ces hécatombes sans résultat.
La Russie est un réservoir de troupes instruites presque inépuisable, et l'envoi de renforts demeure pour elle une simple question de transport. Tl iicii est pas de même du Japon, dont la population est considérable, mais où la conscription n'a pas fait appel à toutes ses ressources faute d'argent.
Nous avons vu qu'un dixième seulement des jeunes gens reconnus bons pour le service est appelé sous les drapeaux. Le reste du contingent ne passe jamais par la caserne; ofi le classe immédiatement dans la catégorie intitulée pompeusement armée de dépôt, dénomination inexacte puisque les hommes qui la composent ne reçoivent pas d'instruction militaire et qu'on n'a pas prévu de cadres capables de lui en donner.
L'armée réellement instruite, organisée sur le modèle allemand, se divise en armée active avec sa réserve, en armée territoriale et en armée nationale. Cette dernière portion de l'effectif instruit, destinée en principe à être séparée de la territoriale comme le landsturm de nos voisins, a dû être pour les besoins de la campagne actuelle fondue avec elle pour former comme chez nous une réserve de la territoriale.
■ Les armros traiisportéos sur le continent sont foriiK'cs (le traclioiis de l'active et de la territoriale. Il convi(Mil donc (\o. sôparer en deux parties le tableau des effectifs.
T. — Année active.
Elle comprend :
1» iî\ divisions (dont une do la Garde) organisées connue suit en troupes de combat :
Infanterie : 2 brigades := 4 régiments = 12 ba-
laiilons à 808 bommes 10 410
Cavalerie : 1 régiment à 3 escadrons de
125 bommes 375
Génie : 1 bataillon à 051 bommes 051
Artillerie : 1 régiment à 0 batteries de
150 bommes (campagne ou montagne). . . 900
Train : 1 bataillon à 384 bommes 384
Équipages de pont : 1 équipage à 341 bommes. 341
Total de l'effectif d'une division 13 007
Total général de l'effectif des 13 divisions . . 109 871
2^ Troupes non endivisionnées :
Cavalerie : 2 brigades =4 régiments = 12 escadrons à 125 bommes 1 500
Artillerie : 2 brigades = 30 batteries à
150 hommes (campagne). . . 5 400 — 2 batteries de mitrailleuses à
150 bommes 300
A reporter 7 200
aS4 CONCLUSIOxX
Report
Arlilloiio : 8 l)atterics d'obusicrs do 12 centimètres à 150 hommes . . .
— 65 compagnies d'artillerie de for-
teresse à 160 hommes ....
Total de l'effectif des troupes non endivisionnées
Le total général des effeclifs des unités actives donne donc un total de 188 671 combattants, auquel il faut ajouter environ 400 hommes par division pour les services armés des états-majors, des trains régimentaires et do combat, etc., soit 5 200 hommes portant le total complet à 193 871 soldats.
Cet effectif de 194 000 hommes doit êhe fourni et entretenu pendant la guerre avec les sept classes des années 1897 à 1903, les trois dernières appartenant à l'armée active, les quatre ])remières à sa réserve.
Voici la liste des honmies disponibles en 1904; 1 les chiffres sont établis sur le nombre d'hommes I pris chaque année diminué du déchet calculé d'après ' le barème français correspondant. ( D'après le Dictionnaire Militaire de 1897). On remarquera que le déchet n'existe pas pour la dernière année (1903), car, pendant la première année de service, tous les manquants sont remplacés par les hommes de li réserve du recrutement de la même classe.
CONCLUSION 3r>5
Ai^mce active.
Classes. iMis pour le D^'chet Disponibles service ;iclif. en o O- en 190A.
Totaux 138 000 VM 850
Réserve de Varmée active.
Totaux 184 000 152 520
Soit un lolal pour l'armée active et sa réserve de 284 370 hommes, auquel en ajoutant 1 350 engagés volontaires par an, soit 9 450 pour les sept années de recrutement, on obtient un effectif général de 293 820 ou 294 000 disponibles.
Ainsi l'armée active, après avoir été complétée sur le pied de guerre au début de la campagne, ne comptait pour les remplacements que 100 000 hommes environ»
Ce chiffre suffit-il à coniblor les vides causés dans les Tun^s des quatre années japonaises depuis le commencement des hostilités? Les rapports officiels des commandants de divisions donnent les résultats suivants :
Passage du Yalou , 29 a\ ril-l*^'' mai 1 000
Combat de Nanchan (ou Kintchéou), 26-27 mai 4 000
Combat de Téhssé, 14-13 juin . , 1 000
Combat de Tachichiao, 24-25 juillet. 1 000
Bataille de Liaoyang, 26 août-4 septembre. . . 18 000
Bataille du Tcbalio,, 10-18 octobre ...... 13 000
Total 40 000
Aucune indication concernant les pertes n'a jamais été fournie par le général commandant l'armée d'investissement de Port-Arthur (l""®, 9®, 11® divisions). Bien plus, on a apporté un soin tout particulier à empêcher tout renseignement provenant de cette partie du théâtre des opérations d'être communiqué au public. On ne compte plus les procès intentés aux journaux japonais et étrangers de Kobé, de Yokohama et de Tokio pour les informations les plus inoffensives concernant l'armée du général Nogui. tandis qu'on s'est montré extrêmement tolérant pour les nouvelles provenant des environs de Liaoyang. Un exemple frappant de l'intransigeance^ du quartier
g('Mi(''ral (1(^ Tokio ;\ ce sujet m'a rh' ra|)[)oilr. On sait que, (lopiiis la déclaration de la j^iierre, notre attaché naval a été chargé par le ministre de France (le recueillir les demandes et les réclamations des prisoimiers russes internés au Japon. Une fois pni' mois au moins il les visite à Matsouyama, Marouj^amé et Himeji, où ils sont casernes. Or, depuis six mois notre attaché a pu communicpier librement, à chaque voyage, avec tous les captifs, mais il est notoire à Tokio qu'on lui a toujours refusé de voir douze soldats |)ris dans les environs de Port-Arthur, soldats qui d'ailleurs ont été complètement séparés de leurs camarades.
De l'attitude systématiquement mystérieuse adoptée par les autorités militaires, il est logique de conclure que les pertes éprouvées par les divisions assiégeantes ont été considérables. On peut, en y ajoutant celles causées par les nombreux combats secondaires non mentionnés au tableau précédent, les estimer à 30 000, ce qui donnerait un déchet total de 70 000 hommes, résultant uniquement des effets du feu de l'ennemi.
On considère généralement que, dans toute campagne mettant en ligne des contingents importants, les armées éprouvent moins de pertes au cours des combats que du fait des maladies. La guerre actuelle constitue une exception à cette règle jusqu'ici toujours
358 CONCLLSIOX
vérifiée. L'état sanitaire de l'armée japonaise a été en général très satisfaisant. Aucune des épidémies (choléra, typhus, etc.) qni avaient sévi pendant la campagne contre la Chine, il y a dix ans, n'a encore fait son apparition parmi les troupes mikadonales. Néanmoins, il y a eu de nombreux cas de dysenterie et d'accidents causés par le froid en février et mars (première armée en Corée). Pendant l'été, le kakkéafor-r tement éprouvé les armées du Nord et littéralement décimé les troupes opérant autour de Port-Arthur.
Il n'est |)as exagéré d'évaluer à 30 000 hommes le nombre des soldats malades évacués au Japon, ce qui porte le total général des pertes au chifTre de 100 000, soit exactement le nombre de remplaçants dont disposent l'armée active et sa réserve pour combler les vides des troupes mobilisées au début de la campagne.
Ainsi donc, si l'armée territoriale n'existait pas, il serait actuellement impossible d'envoyer un seul homme instruit du Japon sur le continent.
TI. — Armée territoriale.
L'effectif que Farmée territoriale doit fournir à la mobilisation se décompose ainsi qu'il suit . sans compter les escadrons de cavalerie que les ressources en chevaux ne permettent pas de remonter*
liilimlci'ii' : "IC) hiii^atlcs --î):2r(''i;im(Mi(si— 1 1 i l)ii-
liiillonsi\8G8lK)iiiim'.s 1)0:27-2
Aililloric :
13 régiiuonts = 5:2 batUnncs à, 150 lioinmos. 7 800
(iénie : 13 halaillons i\ (mI liomiiics ■ 8 i03
Tôt AI lOG 535
Un tableau analogue à celui établi plus liant [)our larmée active donne les résultats suivants :
Pris pour le service Déchet en Disponibles
Classes. actif. 0/0. on 1904.
Totaux. . . 117 999 85 130
Les cinii classes de rarniée territoriale ne suf^ fisent donc pas à compléter les effectifs prévus pour la mobilisation au moment de la déclaration de la guerre. C'est pourquoi on ri a i)u faire partir encore qu'une brigade d'infanterie au lieu de deux dans chaque région militaire. Il a fallu remédier à cette pénurie de contingents en faisant appel à quelques classes de l'armée nationale. Mais, en convoquant même les huit classes de cette armée, on ne peut
obtenir que 70 000 lioiiiines au plus, ainsi qu'il ressort du tableau ci-dessous :
classes.
Pris pour le service actif.
Déchet en 0/0.
Disponibles en 1904.
Totaux .
L'armée territoriale et l'armée nationale réunissant tous leurs hommes instruits, soit lo5 000 hommes pour former une armée de 106 535 soldats, on constate qu'il reste environ 50 000 hommes pour alimenter les troupes de seconde ligne. Le Japon possédait donc 150 000 hommes instruits à convoquer au début de la guerre ; 100 000 environ ont été employés. La situation est critique.
Pour y remédier, on a mis à l'instruction 45 000 jeunes gens non appelés et reconnus bons pour le service de la dernière classe. On a convoqué également par appel anticipé, en septembre dernier, 90 000 recrues de la classe 1904 ; mais, faute de
coN<;n:siOi 3(')1
cadres, coUo iiistriiclioii sera incomplète ou Irès retardée et ceiiaiiieiiieiit iiisuflisaiile an moins ponr les armes spéciales.
Kn résnmé, il Tant conclure que le Japon ne possédiM'a bientôt i)tus d'iiommes instruits dans ses dépots et que, par conséquent, la valeur de ses troupes d'opérations diminuera progressivement et sûrement.
C'est là un facteur d'atïaiblissement avec lequel les Japonais auront à compter et qui, malgré leurs ([ualités militaires de premier ordre, pourra peutêtre rétablir l'équilibre pendant la campagne de 1905.
APPENDICES
J{i'' part il ion et nnpldccntcnl des troupes da l\uiH(hi acticc au coaimcnceincnt de, la (jaerre.
i;|{|(;ai)i:s
d" 1 \ KA N r i:k 1 10
c.ii i; PS
G,\ RNISO .\S
f-^ ïokio.
V"" régiment d'infanterie.
Tokio.
tléni-ral Asada.
2'" régiment d'infanterie.
Tokio.
CD
2" Tokio.
3'- régiment d'infanterie.
Tokio.
Général Ouatanabc.
h" régiment d'infanterie.
Tokio.
El s;.