‹ Journal d'un diplomate en Italie: notes intimes pour servir à l'histoire du second empire. TurinChapitre 40 sur 41 · A M. LE DIRECTEUR DU TIMES A LONDRES · texte numérisé non relu

A M. LE DIRECTEUR DU TIMES A LONDRES

Chftteau de Saulnat près Riom (Puy-de-Dôme) 18 décembre 1870

Monsieur le directeur.

Le Times vient de publier une lettre de M. Benedetti, dans laquelle l'ancien ambassadeur de l'empereur Napoléon à^Berlin

oU JOURNAL D*DIf DIPLOMATB

entreprend de se justifier aux yeux • de ces écrivains égarés par le patriotisme autant que par l'esprit de parti, » qui émettent des doutes sur Thabileté et Ténergie du diplomate qui, pendant ces six dernière» années, fut chargé de Toiller à Berlin aux intérêts de la France.

Bien que je partage, ayec la majeure partie de mes concitoyens, Topinion de c ces écrnrains, » à d'autres qu'à moi il appartiendra de répondre à M. Benedetti, lorsque ce dernier aura publié, conune il l'annonce, sa série de dépêches confidentielles. Pour aujourd'hui, un seul mot dé recUfiaation relativement à la c part d^initiative et de responsabilité t que M. Benedetti reyendique, et au rote qu'il s'attribue dans la conclusion du traité de réunion de Nice et Savoie à la France (24 mars 1860). Le ministre de France en Piémont était, à cette époque, le baron de Talleyrand-Périgord, et je faisais moi-même partie de la légation française en qualité de secrétaire. L'impossibilité dans laquelle se trouve M. de Talleyrand, enfermé en ce moment à Paris, de prendre la parole, l'amitié et l'estime que j*ai conseryées pour mon ancien ministre, me font un devoir de relever, au nom de la vérité, les erreurs graves échappées à H. Benedetti. J'ose compter, monsieur le directeur, sur votre courtoisie et sur votre impartialité pour insérer cette lettre.

Voici en quels termes s'exprime M. Benedetti, qui eut en 1860, après trois jours passés à Turin, l'extrême honneur de placer, comme second plénipotentiaire, sa signature au bas d'un traité entièrement négocié et conclu par M. de Talleyrand :

« Durant ma longue carrière, je n'ai été chargé que dans trois occasions différentes d'ouvrir des négociations ayant un objet déterminé, et me laissant, avec une part d'initiative, une part proportionnelle de responsabilité. Vous me permettrez, mon cher ami, d'en dire ici quelque chose. En 1860, j'ai soudainement reçu l'ordre de me rendre à Turin pour hâter la réunion à la France de la Savoie et de Nice, — réunion qui rencontrait des obstacles inattendus. La Suisse revendiquait le Ghablais et le Faucigny, et l'on n'a pas oublié que la presse anglaise, interprète du sentiment britannique, donnait un appui unanime et passionné à cette prétention. Le cabinet piémontais, de son côté, espérait que ces complications, qu'il cherchait à aggraver dans ce

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but, U0U6 déterinineraidnt à renoncer au comte de Nice, la patrie de Garibaldi, et une terre italienne, au dire des unitaires. Parti de Paris le 20 mars, je signai, le 24, le traité de cession ayec M. le comte de Cayour, qui afait cependant le sentiment des difficultés que devait lui créer la conclusion de cet acte, et aux* quelles, on s'en souvient, il n*a pas survécu. »

D est intéressant de faire remarquer qu'en parlant d*un acte aussi important pour la France, M. Benedetti semble s'en attribuer tout rhonneur, et, avec la modestie qui lui est habituelle, omet simplement de prononcer le nom de celui qui en fut le seul négociateur : le baron de Talleyrand, ministre de France en Piémont. Arrivé à Turin, en décembre 1859, M. de Talleyrand n eut d'autre mission, n'eut d'autre tâche que de faire consentir, malgré leur répugnance légitime, le roi et le comte de Gavour. à la cession de ces territoires. Enfin, il arriva au but; les négociations étant terminées et le jour fixé pour la signature, le gouvernement sarde songea à adjoindre au comte de Gavour, pour la signature, un second plénipotentiaire, qui fut M. Farini. G'est alors que, de son côté, notre ministre des affaires étrangères, M. Thouvenel, dut nommer à la hâte un second plénipotentiaire pour la France. M. Benedetti, directeur des affaires j; . itiques au ministère, fut sur ses très-vives instances, choisi par M. Thou- Tenel, et c*est ainsi, comme il Tavoue lui-même, qu'il arriva soudainement k Turin. Le 20 mars, il débarquait à la légation, où il acceptait avec empressement l'hospitalité de M. de Talleyrand, et, le 24 à deux heures de TaprèsHnidi, le traité était revêtu de la signature des plénipotentiaires. Â entendre M. Benedetti, au moment de son arrivée tout était compromis ; mais il apparaît, — Deus ex machin, i; — aussitôt, comme par enchantement, toutes les difficultés s'aplanissent. Le gouvernement britannique, effirayé, cède devant ses menaces ; le gouvernement piémontais, rassuré et converti, abandonne ses dernières prétentions ; enfin, le comte de Gavour, subjugué par ce diplomate irrésistible, signe, des deux mains, un traité, qui toujours, selon M. Benedetti, devait, mais quinze mois plus tard, le œnduire au tombeau. Vraiment, si, en 1860, M. Benedetti remporta une aussi soudaine et aussi éclatante victoire sur M. de Gavour, homme d'Ëtut, assure-t-on, d'une certaine valeur, il faut avouer que

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depuis il fut beaucoup moins heureux avec M. de Bismark.

Le peu de précisioa et le peu d'exactitude avec lequel M. Benedetti parle des faits qui appartiennent à l'histoire me fait craindre, pour lui, que la pubhcation de ses lettres confidentielles n'atteigne pas le but très-noble qu'il se propose et ne devienne la source de pénibles rectifications. En somme, s'il est injuste de rendre notre ambassadeur à Berlin et ses amis seuls responsables des épouvantables malheurs qui pèsent aujourd'hui sur la France, il est bien permis de déplorer très-haut que l'empereiu* ait eu pour conseillers et ambassadeurs des esprits aussi légers, aussi confiants, et surtout aussi satisfaits d'eux-mêmes.

Veuillez, monsieur le directeur, recevoir l'assurance de mes sentiments distingués.

Le comte h. d'Idevuxe, Secrétaire d'ambassade , ancien chargé d'affaires de France.

Lorsque, au mois de septembre 1871, M. Benedetti publia sous le titre de Ma mission en Prusse son recueil de lettres et de dépêches confidentielles, il le fit précéder, en forme de préface, de sa lettre au Times de décembre 1870. — Une note insérée dans le texte de sa préface est consacrée à la rectification ci-dessus, qui fut reproduite d'après le Times^ et par un grand nombre de journaux français et étrangers.

Les faits avancés par moi ne se trouvent en aucune façon infirmés par la note de M. Benedetti, bien qu'il m'accuse d'avoir commis des erreurs dans un but qu'il ne lui convient pas de rechercher,

La seule erreur grave que je reconnaisse est celle que j'ai commise en avançant que M. de Talleyrand résidait à Paris pendant le siège, tandis qu'en réalité, il était en Italie. Mais, privés comme nous l'étions, en Auvergne, de toute communication avec notre capitale, on me pardonnera, j'en suis sûr, de m' être ainsi trompé.

Dans ma lettre au Times s'est glissée une autre erreur que M. Benedetti s'est gardé de relever et que je n'aurais pas laissé

échapper, si jVais eu sous la main mes papiers-et le manuscrit de mon Journal en Italie,

J'attribue, à tort, au gouvernement sarde Tinitiative de la nomination de ce fameux «ecomi plénipotentiaire, tandis que tout rbonneur en revient à notre gouvernement. Cette idée germat-elletout d'un coup dans Tesprit de M. Thouvenel ou fut-elle ha^ bilement suggérée par le directeur des affaires étrangères?

Le doute n'est pas permis, surtout lorsqu'on voit avec quelle ardeur et quelle singulière persistance M. Benedetti chercbe à revendiquer dans cette importante négociation la part qui a toujours appartenu à un autre.

Personne ne peut être édifié mieux que je le suis sur cette affaire. En effet, au moment où M. Benedetti faisait paraître, sa Mission en Prusse, M. de Talleyrand m'adressait de Yevey (Suisse), la copie de la correspondance qu'il venait d'échangeravec M. Benedetti précisément au sujet de ma lettre au Times y qui ouvrait tout un borizon. Combien je regrette que mon excellent ami M. de Talleyrand, indulgent et généreux'jusqu'au sacrifice, m'ait interdit de publier sa correspondance avec M. Benedetti, ainsi que les cbarmantes lettres qu'il m'écrivait à ce sujet! Mais bêlas! il me faut être discret pour obéir à mon ancien cbef.

«•te

Saint-Glood, 29 juillet 1800.

Mon cher Persîgny,

Les choses me semblent si embrouillées, griee k la défiance semée partout depuis la guerre dUtalie, que je vous écris dans Tespoir qu'une convei*sation à cœur ouYort ayee lord Palmerston remédiera au mal actuel. Lord Palmerston me connaît, et quand j'affirme une chose, il me croiA. Eh bien, tous pouvez lui dire de ma part, de la manière la plus formelle, que, depuis la paix de Villafranra, je n'ai qu'une pensée, qu'un but, c'était d'inaugurc L* une nouvelle ère de paix et de vivre en bonne intelligence avec tous mes voisins, et particulièrement avec l'Angleterre. J'avais renoncé à la Savoie et à Nice; ruccroissement extraordinaire du Piémont me fit seul revenir sur le désir de voir réunies à la France des provinces essentiellement françaises. Mais, objectera-t-on, vous voulez la paix et vous augmentez démesurément les forces de la France! Je nie le fait de tous points.

Mon armée et ma flotte n'ont rien d'inquiétant pour personne. Ma marine ^ vapeur est loin de pourvoir même à nos besoins et le chiffre des navires à vapeur n'égale pas, à beaucoup près, le nombre des bâtiments à voile jugés nécessaires au temps du roi Louis-Philippe. J'ai 400,000 hommes sous les armes, mais ôlez dece nombre 60,000 en Algérie, 6,000 à Rome, 8,000 en Chine, 20,000 gendarmes, les malades, les conscrits, vous avouerez ce qui est vrai, que mes régiments ont un effectif plus réduit que sous le régime précédent. Le seul accroissement des cadres a été la création de la garde impériale.

D'ailleurs, tout en voulant la paix, je désire aussi organiser

les forces du pays sur le meilleur pied possible; car si des dernières guerres, les étrangers n*ont tu que le cdté brillant, moi, j'ai TU de près les c6tés défectueux et je Teux y remédier.

Gela dit, je n'ai, depuis Yillafranca, rien fait, ni même rien pensé qui pût alarmer personne. Quand la Valette est parti pour Gonstantinople, les instructions que je lui ai données se bornaient à ceci : « Faites tous tos efforts pour maintenir le statu quo; » rintérét de la France est que la Turquie TiTe le plus longtemps possible.

Maintenant arrÎTent les massacres de Syrie, et l'on écrit que je suis bien aise de trouTor une nouTolle occasion de faire une petite guerre ou de jouer un nouTeau rôle. En Térité, en me prête bien peu de sens commun.

Si j'ai immédiatement proposé une expédition, c'est que je sens comme le peuple qui m'a mis k sa tête et que les nouTelles de Syrie m'ont transporté d'indignation. Ma première pensée n'en a pas moins été de m' entendre avec l'Angleterre. Quel intérêt autre que celui de l'humanité m'engagerait à envoyer des troupes dans cette contrée? est-ce que par hasard la possession de ce pays accroîtrait mes forces? puis-je me dissimuler que l'Algérie, malgré ses avantages dans l'avenir, est une cause d'affaiblissement pour la France, qui, depuis trente ans, lui donne le plus pur de son sang et de son or? Je l'ai dit, en 1855 à Bordeaux, et mon opinion est aujourd'hui la même, j'ai de grandes conquêtes à faire, mais en France. Son organisation intérieure, son développement moral, l'accroissement de ses ressources ont encore d'immenses progrès à faire. Il y a là un assez vaste champ ouvert à mon ambition et il suffit pour la satisfaire.

n m'a été difficile de m'entendre avec l'Angleterre au sujet de l'Italie du centre, parce que j'étais engagé par la paix de Yillafranca ; quant à l'Italie du sud, je suis libre d'engagement, et je ne demande pas mieux que de me concerter avec l'Angleterre sur ce point, comme sur les autres ; mais, au nom du ciel, que les honunes éminents placés à la tête du gouvernement anglais laissent de côté des jalousies mesquines et des défiances injustes: entendons-nous loyalement conome d'honnêtes gens que nous sommes et non comme des larrons qui veulent se duper réciproquement.

3S0 iOURlVAL DUR DIPLOMATE

En résumé, Toici le fond de mi pensée : je désire que ritalie se pacifie, n'importe comment, mais sans intervention étrangère, et que mes troupes puissent quitter Rome sans compromettre la sécurité du pape.

Je souhaiterais beaucoup ne pas être obligé de faire Texpédition de Syrie, et, dans tous les cas, de ne pas la faire seul, dV bord parce que ce sera une grande dépense, ensuite parce que je crains que cette intervention n'engage la question d'Orient ; mais, d'un autre côté, je nevois pas comment résister k l'opinion publique de mon pays, qui ne comprendra jamais qu'on laisse impunis non-seulement le meurtre des chrétiens, mais l'incendie de nos consulats, le déchirement de notre drapeau, le pillage des monastères qui étaient sous notre protection.

Je vous ai dit toute ma pensée, sans rien déguiser et sans rien* omettre. Faites de ma lettre l'usage que vous jugerez conyenable. Croyez à ma sincère amitié.

Siffné • NAPOiioN.

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PRÉLIMINAIRES DE PAIX ENTRE LA FRANGE ET l'aUTUICIIE, ARRÊTÉS ET SIGNÉS A VILLAPRANGA, LE il JUILLET 1859.

Entre Sa Majesté Tempereur des Français et Sa Majesté l'empereur d'Autriche il a été convenu ce qui suit :

Les deux souverains favorisent la création d'une confédération italienne.

Cette confédération sera sous la présidence honoraire du saintpère.

L'empereur d'Autriche cède à Tempereur des Français ses droits sur la Lombardie, à l'exception des forteresses de Muntoue et de Peschiera, de manière que la frontière des possessions autrichiennes partirait du rajon extrême de la forteresse de Peschiera et s'étendrait en ligne droite le long du Mincio jusqu'à le Grazie; de là à Szarzarola et Suzana au Pô, d'où les frontières actuelles continueront k former les limites de l'Autriche. L'empereur des Français remettra le territoire cédé au roi de Sar. daigne.

La Vénétie fera partie de la confédération italienne, tout en restant sous la couronne de l'empereur d'Autriche.

Le grand-duc de Toscane et le duc de Modène rentrent dans leurs États, en donnant une amnistie générale.

Les deux empereurs demanderont au saint-père d'introduire dans ses États des réformes indispensables.

Amnistie pleine et entière est accordée de part et d'autre aux

personnes compiDuiiscs à l'occasion des derniers événements dans les ten'itoires des parlies belligérantes.

Fait à Villafranca, le il juillet 1859.

Signé: NAFOLioir. Signé : Feahçois-Josbpb.

Ces préliminaires de paix furent confirmés et reproduits par le traité de Zurich, iO novembre 1859.

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