‹ Journal d'un missionnaire au Texas et au Mexique (volume 2)Chapitre 13 sur 33 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Des barilleros. — Bar-Room, — De la ferveur des Brorrwsvilliens. — État de la société américaine en général et du Texas en particulier. — Application de la loi de Lynch. — Exécution. — Moralité des autorités municipales. — Le shérif.— Deux blood-hounds gardiens de la prison. — Les francs- maçons et l'enterrement d'un Irlandais. — De la magistrature dans les nouveaux États de l'Union. — Partialité des juges. — Les procès. — Les élections. — Un docteur à la mode.

Pendant que je faisais mes visites, je remarquai combien il y avait d'animation dans cette petite ville ; on me fit comprendre que cela tenait à une multitude de rancheros, ou fermiers des frontières qui venaient journellement à cheval ou avec des charrettes faire des provisions et des emplettes pour eux, leurs familles et leurs amis ; les rues étaient continuellement sillonnées de cavaliers aux montures richement enharnachées , d'arrieros, qui chargeaient ou déchargeaient leurs marchandises , de barilleros, appelés dans d'autres contrées aguaderos, porteurs d'eau. Ces pauvres gens sont à peu près vêtus comme les lazzoroni de Naples, c'est-à-dire qu'ils le sont fort peu : une chemise ouverte, qui laisse leur poitrine à découvert, les manches retroussées jusqu'aux épaules ; un caleçon de cotonnade roulé jusqu'au haut des cuisses, et quelque-

fois un chapeau de feuille de palmier, voilà le costume des barilleros. Ce sont eux qui fournissent aux habitants l'eau dont ceux-ci ont besoin ; ils vont la chercher au Rio-Grande dans un tonneau ayant deux axes de fer aux extrémités : une longue corde est attachée aux axes, et le barillero, en la tirant, fait rouler le tonneau, comme une roue, procédé aussi simple que peu fatigant. Le Mexicain est très- inventif , lorsqu'il s'agit de s'éviter de la peine.

Je remarquai également un grand nombre d'hommes ivres, couchés au soleil et dormant sur le sable en face des cabarets où ils s'étaient enivrés. Ces cabarets ou tavernes, appelés bar-room, sont souvent le théâtre de scènes barbares qui font honte à l'humanité. Une fois, un Irlandais de bonne famille se prit de querelle, dans une de ces tavernes, avec un négociant américain, grand batailleur par nature. Les amis des deux adversaires jugèrent que le sort des armes pouvait seul réparer l'offense ; le duel fut décidé immédiatement et eut lieu dans la taverne même ; on donna donc à l'Irlandais un pistolet qui n'était pas chargé, et il fut tué naturellement par l' Américain. La majorité des hommes ivres que je rencontrai étaient des Mexicains peu habitués aux boissons alcooliques, et des Américains appartenant aux sociétés de Tempérance ; ces sociétés, quoique nombreuses dans les États-Unis, sont loin de diminuer le nombre des ivrognes, et, si leurs membres font vœu de ne pas boire du vin, ils devraient bien

également faire vœu de ne pas s'enivrer avec d'autres boissons fermentées.

La nouvelle de mon arrivée se répandit bientôt dans les ranchos voisins de Brownsville, et, comptant sur un nombreux auditoire pour le dimanche suivant, je fis traduire en espagnol ma lettre d'installation, à laquelle j'ajoutai quelques mots pour inviter mes paroissiens à venir me voir, afin de m'instruire plus rapidement des besoins spirituels des localités où ils se trouvaient. L'église effectivement fut pleine de Mexicains, d' Européens et d'Américains de toutes les religions; la lecture de ma lettre leur plut, et dès ce jour-là, les visites ne me manquèrent pas. Pendant la semaine, l'église ne recevait la visite que de M. et madame Garresché : la ferveur des catholiques n'allait pas si loin ; je sonnais ma messe, je la disais et me la servais la plupart du temps, étant entièrement seul. Pour essayer si les cérémonies religieuses attireraient la population, j'organisai à la hâte un chœur de chant et je voulus célébrer le mois de Marie avec les cérémonies usitées en France. Le mois de mai étant presque fini, je réussis mal. Vingt-cinq personnes seulement firent leur devoir pascal cette année, quoique les catholiques fussent au nombre de dix ou douze mille dans le voisinage immédiat de Brownsville, mais aussi quelle population !

A Brownsville, comme sur toutes les frontières texiennes, comme dans tous les États nouveaux de l'Union, la

population présente les mélanges les plus bizarres, les plus hétérogènes et les plus variables, que l'on rencontre dans les États-Unis. La société américaine se refuse à l'analyse et à la description tant sa physionomie est mobile et son caractère multiple ; aussi, est-elle peu connue ; les romanciers et les historiens en ont beaucoup parlé, mais toujours d'une manière insuffisante, car on ne saurait faire un tableau complet d'une société aussi diverse et aussi mobile ; la description sera vraie, à un certain moment, et dans certaines localités ; à quelque temps ou à quelques lieues de là, elle deviendra fausse.

Sans parler de cet immense pays, dont tous les points diffèrent essentiellement entre eux, par leur physionomie, leur climat, leurs produits, leurs intérêts et leur politique intérieure , il y a une multitude d'émigrants européens répandus annuellement sur la surface de l'Union, qui est elle-même un assemblage confus d'hommes de toutes nations, Espagnols, Anglo-Saxons, Français, Mexicains. Les Américains, proprement dits, se ressemblent si peu, parleur éducation, leurs goûts, leurs idées, que l'on dirait que ce n'est pas un même peuple, et, pour comprendre ces anomalies de caractères, on est obligé de se rappeler l'histoire de la formation de ces colonies, avant leur indépendance de la mère-patrie. A côté de personnes qui se font remarquer par leurs connaissances, leur intelligence, leur caractère honorable et qui brilleraient dans nos meilleurs salons européens, se trouvent

des individus d'une dépravation telle, que nos bagnes n'offrent rien de plus hideux dans ce genre, et dont les actions surpassent en atrocité et en barbarie tout ce que l'histoire a enregistré dans les annales du crime. Entre ces deux extrémités, il y a des qualités et des vices qui offrent des détails curieux pour l'historien et qui se produisent par des faits bizarres et publics, non-seulement lorsque les grandes questions de politique et de parti sont en jeu, mais encore dans les questions secondaires et locales d'administration et de municipalité.

Les Américains des frontières texiennes sont, pour la plupart, l'écume delà société ; ce sont des banqueroutiers, des repris de justice, d'anciens volontaires, qui, après le traité de Guadalupe -Hidalgo, sont venus chercher des aventures et des profits illicites, dans un pays où n'existait, à proprement dire, aucun pouvoir judiciaire constitué. Les grandes villes de l'Union possèdent une police quelconque ; mais, sur les frontières des nouveaux États, la loi a peu d'empire ; on l'élude ou on lui résiste, et il n'y a pas de force armée pour la faire respecter.

Avant l'organisation municipale, la loi de Lynch était en pleine vigueur à Brownsville. Les habitants avaient été obligés d'en venir à cette extrémité, car c'était le seul moyen de pourvoir à leur sûreté. Les jugements du peuple avaient, sans doute, le mérite de l'impartialité dans la punition des coupables ; mais ils avaient un défaut, la précipitation. On pendait l'homme qui en avait blessé un

autre, sans s'informer si la blessure était grave ou légère.

Un soir, dans un fandango, un Américain à moitié ivre se querella avec un Mexicain, l'attira en dehors de la danse et le frappa d'un coup de couteau dans le ventre. Le Mexicain cria au meurtre, et, tout couvert de sang, se traîna jusqu'à la porte du bal. A la vue de ce malheureux, les danseurs se mirent à la poursuite de l'Américain, qui s'était sauvé vers le Rio-Grande et qui espérait le traverser à la nage, avant que Ton s'aperçût de son crime, mais il n'en eut pas le temps : il fut pris au moment où il se jetait dans le fleuve. On le garrotta. Il fut emprisonné dans une cabane de bois et gardé à vue toute la nuit.

Le lendemain, au bruit du tambour, on assembla la population dans un carrefour de la ville, pour prononcer le jugement. Un homme (le futur shérif) se mit un peu à l'écart, et, sans préambule ni préparation oratoire, cria : « Que ceux qui votent la mort du coupable passent de mon côté. Que les autres restent où ils se trouvent ! » Un hourrah épouvantable accueillit cette allocution d'un laconisme sauvage : le prévenu fut condamné à l'unanimité. La foule se rendit immédiatement auprès de lui; il fut placé sur une charrette, et le cortège de mort se mit en marche vers l'abattoir, car la potence n'était pas encore construite.

Ce lieu, infecté par le sang et le détritus des animaux que l'on égorgeait pour l'alimentation publique, était un petit espace découvert, sans toit et sans ombrage,

brûlé par le soleil et fréquenté par les chiens qui se disputaient les ossements des animaux égorgés. Il était situé près de l'église. La charrette s'arrêta sous les poteaux qui servent à hisser les bœufs qu'on doit écorcher. Le futur shérif saisit la corde et se mit en devoir de faire le nœud fatal. Il paraît qu'il s'y prenait maladroitement, car le condamné, qui n'avait plus les mains liées, lui dit : « Laissez-moi faire ; vous ne connaissez pas votre métier. » Il fit le nœud coulant, et se le passa lui-même autour du cou, Lorsqu'il eut fini, il s'adressa à la foule, en ces termes : « Messieurs, écoutez un bon conseil : Si vous « désirez n'avoir jamais la corde au cou, ne vous enivrez « pas : c'est l'ivresse qui m'a mis sur cette charrette. Main- « tenant, j'ai une dernière grâce à vous demander : ne « mettez pas mon nom dans les journaux, afin que ma « mère puisse ignorer le plus longtemps possible le sort « de son fils. » Puis, après ces quelques paroles qui firent une vive impression sur son auditoire, il cria aux chevaux de marcher, et son corps resta suspendu aux poteaux et se balança pendant quelques minutes dans le vide.

Le Mexicain, qui avait été frappé d'un coup de couteau, ne mourut que dans la journée qui suivit cette exécution.

Plus tard, ces exécutions, qui continuaient à être assez fréquentes, prirent un caractère plus solennel : le condamné était assisté par un ministre de sa religion. La barbarie pourtant ne perdit pas tous ses droits. Un jour, on

pendit à la fois et sur la même potence deux Mexicains et un Américain. Celui-ci, dans une querelle de jeu, avait tiré son revolver et fait feu sur son adversaire ; quelqu'un, derrière lui, voulut retenir son bras, mais le coup partit et la balle alla frapper un des assistants.

Le jour de l'exécution, les amis de l'Américain avaient enivré ce malheureux pour adoucir ses derniers moments, et il marcha à l'échafaud, en chancelant, en chantonnant , un cigare à la bouche. Il était accompagné d'un ministre presbytérien ; un prêtre catholique assistait les Mexicains. Les cordes furent arrangées, et les condamnés placés sur la planche fatale. Alors le prêtre catholique se mit à genoux sur l'échafaud et invita l'assemblée à prier pour les patients. La prière finie, le ministre presbytérien fit un long discours, dont les condamnés durent attendre la fin, avant que la planche fatale, en faisant la bascule, les jetât dans l'éternité. Pour moi, je ne pouvais supporter qu'on prolongeât de la sorte ces horribles tortures morales. Je me contentais d'accompagner les condamnés jusqu'au lieu du supplice et à les exhorter en route à mourir chrétiennement.

En Europe, ces procédés de la justice mexicaine seront jugés avec sévérité ; néanmoins, les mœurs de ces pays sont si différentes des nôtres, que ce qui paraît souvent atroce, ici, est trouvé, là-bas, fort humain. Ce qui choque nos habitudes, notre raison, nos susceptibilités, semble quelquefois, dans les solitudes du nouveau monde,

non-seulement naturel, mais même nécessaire, car les solitudes aussi ont leurs exigences aussi bien que leur civilisation.

Sur les frontières du Texas, où la vie d'un homme était considérée comme une chose de peu d'importance, les habitants n'avaient pour toute sécurité personnelle , que leurs armes ; aussi, marchaient-ils toujours armés. Pour réprimer les malfaiteurs qui ne voulaient pas se soumettre à l'organisation régulière de la justice, les habitants n'avaient pas hésité à confier la direction de cette justice expéditive à des gens de sac et de corde, dont les antécédents étaient de nature à intimider les plus récalcitrants ; si l'on avait pendu tous ceux qui méritaient la potence, on aurait commencé parles autorités, en les faisant suivre d'un bon nombre déjuges, d'avocats, de docteurs; le shérif de Brownsville eût été pendu le premier.

C'était un homme, d'une haute stature, aux proportions herculéennes; sa figure animée était impassible et sauvage. Portant toujours à sa ceinture un pistolet à six coups (revolver), et dans sa main un fouet en nerf de bœuf, il faisait un fréquent usage de l'un et de l'autre. Lorsqu'il était envoyé à la poursuite d'un malfaiteur quelconque, on n'était pas sûr qu'il le ramènerait, mais on était sûr que le malfaiteur ne reviendrait pas. Un jour qu'il avait couru après un voleur, le marchand volé lui demanda, à son retour, s'il l'avait trouvé.

« Oui, répondit froidement le shérif. Je n'ai pu l'amener ; mais c'est égal : il ne volera plus. »

Bientôt après, on découvrit dans un chaparal le cadavre du voleur avec une balle dans le cœur et à moitié recouvert de broussailles et de mousse. Les honnêtes gens ne pouvaient trouver un justicier plus énergique. Comme on le voit, le shérif ne cachait pas ses exploits ; ils étaient connus, et, chaque semaine, on apprenait quelques traits de ce genre, qui, vrais ou faux, augmentaient sa réputation et le faisaient craindre des malfaiteurs.

La prison de Brownsville était une petite cabane de planches, construite en face de l'église, et entourée d'une haie de broussailles. Quoique tous les prisonniers fussent enchaînés, beaucoup brisaient leurs fers ; les évasions n'étaient pas rares Pour les rendre moins nombreuses, le shérif confia la garde des prisonniers à deux blood-hounds, espèce de bull-dogs d'une férocité proverbiale, qui chassent les nègres marrons et dont les Américains se servirent contre les Indiens dans la guerre de la Floride. La nuit, ces féroces gardiens étaient mis en liberté dans l'enceinte de la prison.

Plusieurs fois, comme je revenais de visiter les malades et que je passais en face de la prison, ces chiens franchirent la haie, me poursuivirent, et je ne dus mon salut qu'à larapidité de ma fuite. J'allai trouver le shérif, pour l'avertir du danger continuel dont me menaçaient ses chiens, et je le priai de les attacher, la nuit, ou du moins de les

empêcher de s'échapper sur la voie publique. Il rit beaucoup de mes plaintes. Alors je lui dis :

« Mon cher shérif, je ne m'enfuirai plus, la première fois que vos chiens m'attaqueront : je les tuerai tout net. Lorsque je trouve sur ma route une tarentule, ou un serpent qui veut me mordre, je l'écrase sans hésiter. Tenez-vous donc pour averti.

— Ah ! ah î vraiment ! »

Et il s'éloigna d'un air incrédule et narquois. L'occasion de lui prouver que je parlais sérieusement ne tarda pas à se présenter. Quelques jours après, j'étais appelé, vers onze heures du soir, au chevet d'un moribond. J'y allai, ayant, comme de coutume, mon pistolet dans ma poche ainsi que mon assommoir (life préserver) à la main, et prêt à toute éventualité. En passant près de la prison, je vis les chiens se frayer un passage à travers la haie de clôture et se diriger sur moi ; mais j'étais résolu d'en finir avec eux. Un magnifique clair de lune me permettait de diriger mes coups; en deux secondes, j'avais brisé le crâne de l'un, qui mourut sur le coup, et la mâchoire de l'autre, qui s'enfuit en hurlant. Désormais, tranquille sur les suites de mes voyages nocturnes, j'allai visiter mon malade, satisfait que j'étais de ne plus courir la chance d'être mis en pièces à mon retour. Le lendemain matin, le shérif arriva chez moi, furieux, avec son fouet, qu'il n'avait peut-être pas l'intention de laisser inutile; mais je le surveillai de près, car j'attendais sa visite...

— C'est vous qui avez tué mes chiens? me dit-il.

— Oui, répondis- je tranquillement; vous étiez averti : vous n'avez tenu nul compte de mes avertissements, vous n'avez fait qu'en rire, et comme dit le proverbe : J'ai préféré tuer le diable, que me laisser tuer par lui.

Sa colère ne connut plus de bornes ; il leva son fouet pour m'en frapper; mais, tirant aussitôt mon pistolet de ma poche, je le lui appliquai sur la poitrine, et lui dis froidement :

— Shérif, je ne suis pas un Mexicain, et si vous tenez à votre vie, traitez-moi en gentleman. »

Ma résolution produisit l'effet que j'en attendais : il devint pâle comme la mort : son fouet lui tomba des mains, sa colère s'apaisa; il essaya de sourire.

— Voyons, shérif, lui dis-je; touchez-moi la main, et restons amis.

— De grand cœur, répondit- il en me serrant vigoureusement la main. Ah! vous êtes un homme... Je suis content de vous. Si quelqu'un, par hasard, vous manquait de respect, il aurait affaire à moi, soyez-en sûr. Diable! dit-il ensuite d'un air moitié sérieux, moitié comique, vous êtes plus décidé que je ne pensais. Avant de vous chercher querelle, il faut prendre ses précautions.

— Ah ! cher shérif, répliquai-je sur le même ton, votre courage, soit dit entre nous, est très-grand devant les poltrons, mais, pour votre sûreté personnelle, ne me rangez pas dans cette catégorie, car lorsqu'il s'agit de

mon honneur et de mes droits comme citoyen et comme ministre de religion, je vous assure que je ne me laisserai jamais intimider par personne, et soyez persuadé que pour me faire respecter, j'aurai toujours la main ferme et l'œil sûr.

Le shérif tint sa parole; depuis ce jour-là, il fut pour moi un ami dévoué.

Les Américains, pour obliger un étranger à faire leur volonté, recourent facilement à la violence, mais ils cèdent avec la même facilité, lorsque, ne se laissant pas intimider, on répond à leurs menaces par l'énergie du langage et de l'action.

Voici un exemple qui m'est encore personnel. Un vieil Irlandais, qui vivait aux États-Unis avec sa fille unique, vint au Texas vendre des terres qu'il possédait sur les frontières du Rio-Grande. Après avoir réalisé deux ou trois mille piastres par la vente de ces terres, il se disposait à retourner aux États-Unis, lorsqu'il tomba malade à Brownsville et mourut peu de jours après. Avant sa mort, un de ses neveux m'avertit de la maladie de son oncle et me pria d'aller le voir. J'y allai immédiatement. Le moribond était franc-maçon, mais, désirant recevoir les secours de la religion , il abandonna la francmaçonnerie, devant deux témoins, et reçut les derniers sacrements. Le neveu, voyant que les soi-disant amis de son oncle ne quittaient pas les abords de son lit, eut peur d'un détournement de fonds (car l'argent était dans la

malle de l'Irlandais) et resta près du corps du défunt. Mais, sous prétexte qu'il s'adonnait à la boisson, le neveu fut mis aux fers dans la prison.

Le même jour, quatre des principaux personnages de la ville, chefs de la loge maçonnique, vinrent me trouver et me dirent que le défunt étant catholique, ils désiraient queje fisse l'enterrement avec le plus de solennité possible, vu la richesse du défunt, et que la loge entière avec tous ses insignes assisterait à la cérémonie. Ne désirant entrer dans aucune question d'intérêt profane qui ne me regardait pas, je répondis, que j'étais prêt à donner à l'enterrement toute la solennité possible en pareille circonstance, mais que je ne pouvais recevoir la loge dans mon église, si les membres portaient les insignes d'une société réprouvée par la législation ecclésiastique. J'ajoutai que cette détermination de la loge n'était ni logique, ni convenable, puisque le défunt avait renoncé à la franc-maçonnerie devant témoins. Mais ces messieurs m'objectèrent qu'ils étaient seuls juges compétents pour savoir ce qui était convenable ou non, dans cette affaire, et que de gré ou de force l'enterrement se ferait comme ils le demandaient. Voyant que la conversation tournait à la menace, je répliquai sur le même ton :

— Vous savez, Messieurs, par l'histoire du shérif et de ses chiens, que je ne me laisse pas facilement intimider : je suis maître chez moi, l'église est mon domaine et non une propriété publique; personne n'a

le droit d'y entrer, sans mon bon vouloir; en matière de droit et de devoir, je ne céderai jamais, à la force surtout, et je vous assure qu'aucun franc-maçon avec ses insignes n'entrera dans l'église, sans qu'il n'en coûte la vie à l'un de nous deux. Je connais assez les mœurs du pays, pour ignorer que le jour où je fléchirais dans l'accomplissement de mes devoirs, serait le commencement d'une série d'abus, dont je ne recueillerais que le mépris et l'outrage, et je respecte trop l'habit que je porte pour le déshonorer par une lâcheté.

— Mais alors que faire? me répondirent-ils, sur un ton plus adouci.

— Écoutez, je ne vois que deux moyens d'accorder vos désirs avec les exigences de notre discipline ecclésiastique, et soyez convaincus que je n'agis pas par caprice, mais bien par devoir ; car, si je fais ce que vous voulez, je m'attirerai peut-être votre amitié et recevrai, en tous cas, la rémunération attachée à cette cérémonie; tandis que, si je refuse, je me fais des ennemis des personnes les plus influentes de la ville et me prive d'un secours pécuniaire dont j'ai grand besoin. Or, voici ce que vous pouvez faire : venez à l'église sans vos insignes et je vous laisserai entrer, car je ne suis pas obligé de demander aux individus ce qu'ils sont, avant de leur permettre l'entrée du temple. Le diable lui-même peut y venir, si bon lui semble, je ne suis pas tenu de le connaître, pour l'en empêcher. Si ce moyen ne vous plaît pas, allez en procession

comme vous l'entendrez, de la maison du défunt au cimetière public, où je me rendrai également de mon côté pour bénir la tombe : de cette manière ma conscience sera tranquille et le défunt ne sera pas privé des prières de l'Église.

Ce dernier parti fut approuvé comme étant le plus conciliant, et nous nous séparâmes amis comme auparavant.

Aux États-Unis, comme en Europe, chaque individu est libre de choisir la profession qui lui plaît, mais les examens, les diplômes, les certificats de capacité sont inconnus. Chacun peut, à tout moment, quitter le commerce, pour devenir juge, médecin, avocat, administrateur, ou même ministre de religion. Si sa nouvelle profession n'est pas assez lucrative ou lui déplaît, il l'abandonne pour une autre ; quelquefois il en exerce plusieurs à la fois, surtout dans les États nouveaux de l'Union. La conséquence de cet état de choses est que juges, avocats, médecins, représentants et ministres de religion sont pour la plupart d'une ignorance incroyable. Lorsqu'ils entrent en fonctions, ils étudient tant bien que mal quelque ouvrage élémentaire et facile, et ils se croient suffisamment instruits, illusion qui est, certes, plus dangereux qu'une naïve ignorance. Aussi, les individus qui sont obligés de se mettre entre de telles mains pour un intérêt quelconque, ne le font qu'à leur corps défendant.

La magistrature est loin de donner des garanties suffisantes à la sécurité publique. En matière criminelle, la

partialité des juges est d'un cynisme révoltant. Si l'inculpé est Américain, on l'incarcère rarement ; quand ce serait le plus mauvais garnement de la ville, on le laisse libre, sans lui demander d'autre caution qu'une somme d'argent, qu'il lui suffit de promettre, et qu'il ne paie jamais. Si le crime a eu trop d'éclat pour rester impuni, on condamne l'auteur du vol ou du meurtre à un emprisonnement dont la durée est dérisoire, et souvent même on lui donne les moyens d'éluder la condamnation et de quitter la ville, où le crime a été commis. Cette impudente partialité des juges américains est la meilleure justification de la loi de Lynch; c'est par ces motifs que cette loi draconienne a été mise en vigueur dans tous les États nouveaux de l'Union. Quant aux Allemands, aux Irlandais et aux Mexicains, la loi civile leur était appliquée dans toute sa rigueur. Souvent même, dans le cas où la faute était plus probable que prouvée, on commençait par incarcérer le prévenu ; il était mis aux fers, en attendant son jugement ou plutôt sa condamnation, car la procédure finissait presque toujours par là.

Envers les Irlandais et les Mexicains, on usait généralement d'un surcroît de rigueur, qui flairait d'une manière palpable la haine de caste et de religion, excitée encore par un sentiment de lâche cruauté contre les faibles, contre des individus pour qui les représailles étaient impossibles. J'ai vu, à Brownsville, des Mexicains que le shérif meurtrissait à coups de nerf de bœuf : ils étaient atta-

chés, à moitié nus, avec des cordes, les bras tendus contre les portes de la prison, puis, frappés sur les reins avec une violence inouïe. On ne voulait pas se donner la peine de les mettre en prison et s'imposer la dépense de les nourrir jusqu'au jugement ; on les renvoyait, sans les juger, le corps meurtri de coups ; quelques-uns moururent des suites de ces traitements barbares. De pareils actes n'ont pas besoin d'être qualifiés; ils parlent d'euxmêmes.

Je n'aurais jamais pu comprendre la résignation du Mexicain, supportant à la fois la cruauté et le mépris d'une nation qu'il abhorre souverainement, si je n'avais été si souvent témoin de sa nonchalance inconcevable et de sa mansuétude à toute épreuve. Dans ce pays de mœurs relâchées, le Mexicain pourrait facilement se venger de ses persécuteurs, qui sont en grande minorité sur les frontières texiennes ; mais la vengeance n'est ni dans sa nature, ni dans son cœur ; il préfère oublier une injure, plutôt que de se donner la peine de la punir.

Les tribunaux cependant ne manquent pas au Texas* Les uns sont à demeure et à époques fixes; d'autres sont ambulatoires et servent de cours d'appel aux premiers. Tout village, décoré du nom de ville, a sa magistrature et ses tribunaux pour les matières civiles et criminelles. Audessus d'eux, se trouve un tribunal plus important, qui envoie tous les ans un juge suprême dans les chefs-lieux de comté du Texas. Celui qui venait à Brownsville était

un grand bel homme Yankee, ni trop malhonnête, ni trop déraisonnable ; il jugeait même assez convenablement, dans les rares instants où il n'était pas ivre. Je le rencontrai un jour dans une buvette, entouré d'Américains qui célébraient sa bienvenue, le verre en main, et je l'entendis porter ce toast, d'une langue épaissie : « A la santé de la justice modifiée selon les circonstances ! » L'auditoire aviné couvrit sa voix d'applaudissements frénétiques. Après ce succès, il alla, comme il put, au prétoire pour rendre sa justice « modifiée selon les circonstances. »

Avec de pareils juges, on ne peut guère attendre une juste justice ; voilà pourquoi on se la rend soi-même si souvent. Lorsque l'ivresse est le seul défaut des juges, vous pouvez espérer, selon l'adage in vino veritas, que sur plusieurs sentences, il y en aura quelques-unes raisonnables, et la vôtre peut être du nombre ; mais lorsque à l'ivrognerie se joint l'ignorance des lois, de la nature des contrats, des règles générales qui garantissent la propriété et régissent la société; quand, à l'ivrognerie et à cette ignorance se joignent encore la vénalité, la crainte du plus fort, la cupidité et l'esprit de parti, alors il n'y a guère que les Mexicains, les niais et les timides, qui aient la simplicité de s'adresser à un tribunal pour obtenir justice ; les Américains et les Européens, qui connaissent la nature des choses dans ces contrées encore sauvages, se passent de l'intervention des magistrats, et les officiers

de justice ne les dérangent pas dans leurs disputes, où ils seraient assez mal reçus.

Les questions de propriété étaient à Bro wnsville, comme dans la plus grande partie du Texas, une source féconde de querelles et de procès. Au Texas, surtout vers les frontières, quand on veut acquérir un terrain, le parti le plus court et le plus simple, est d'en choisir un à sa guise, près d'une rivière ou d'un cours d'eau, et de s'y installer sans aucune formalité. On peut courir la chance d'avoir le droit de prescription par la suite. La plupart des Américains du Kentucky et de l'Est des États-Unis, qui viennent s'établir au Texas, n'ont pas d'autre façon de devenirpropriétaires. Au besoin, le pistolet, le bowie-knife (couteau) et la carabine feront valoir leurs droits de propriété.

Le titre de premier occupant a une valeur terrible dans ces contrées. Il faut avouer, du reste, que rien ne serait plus difficile que de se procurer des titres dont le mérite ne fût pas contestable. Ceux dont l'origine est espagnole sont les meilleurs, mais ils ne sont guère respectés. Après l'annexion du Texas aux États-Unis, des spéculateurs se procurèrent des titres espagnols vrais ou factices, pour vendre, soit aux États-Unis, soit même en Europe, d'immenses terrains qu'ils n'avaient pas même vus, et dont quelques-uns étaient depuis longtemps occupés. De plus, le gouvernement américain distribua trois cent vingt acres de terre aux émigrants et six cent

quarante aux maîtres d'école, ministres de religion et colons mariés établis au Texas avant 1847. Après la guerre contre le Mexique, il fit une nouvelle distribution de terres aux volontaires et aux soldats; mais, comme les registres de l'État civil avaient toujours été fort mal tenus, il arriva que, parmi ces terres distribuées et considérées comme vagues, un grand nombre avaient déjà de légitimes possesseurs, et que d'autres étaient situées en des endroits inhabitables. Alors les nouveaux venus se répandirent dans tout le pays, s' établissant où bon leur semblait, et de là une multitude de procès, embrouillés et interminables, laissés à la discrétion des juges, qui rendaient leur sentence, plutôt selon la qualité des plaideurs, que selon la justice de la cause.

Quand on voit la façon dont les juges texiens sont élus, on ne s'étonne pas que l'équité ne soit guère considérée comme un devoir. Vers la fin de mon séjour, un grand procès éclata : il ne s'agissait de rien moins que de savoir à qui appartenait le terrain sur lequel la ville est bâtie. Ce procès devait venir au tribunal, après l'élection des nouveaux juges. La validité des titres était une question secondaire dans une affaire si importante ; tout dépendait du nombre d'hommes déclarés pour ou contre l'une des deux parties qui seraient nommés juges; aussi, de part et d'autre, tous les moyens furent-ils employés pour obtenir des votes, et nous vîmes se renouveler les scènes curieuses et tragi-comiques qui excitent la population

des États-Unis, à l'époque des élections importantes. La liberté du vote existe, pourtant, dans les nouveaux comme dans les anciens États de l'Union, mais partout elle est annulée et rendue dérisoire par la force, la menace, la pression et la corruption.

On dressa des tables dans les rues; on les couvrit de bouteilles ; on servait un verre de whiskey à quiconque voulait prendre un bulletin portant le nom de tel ou tel candidat. Ceux qui n'avaient pas leur opinion faite prenaient des billets et buvaient dans les deux camps. Les deux partis adoptèrent chacun une couleur, l'un, le rouge, l'autre, le bleu. Tout le monde portait au chapeau ou à la boutonnière un ruban bleu ou rouge ; on en attachait à la crinière des chevaux et à la queue des chiens ; on en distribuait même à ceux qui venaient du Mexique pour leur commerce, et qui se souciaient aussi peu des uns que des autres. On alla jusqu'à faire venir une immense quantité de chapeaux en feuilles de palmier, que l'on ornait des couleurs caractéristiques, et que l'on donnait gratuitement à ceux qui acceptaient des bulletins. Puis, vinrent les processions bleues et rouges. C'était à qui, des deux partis, promènerait par la ville la procession la plus longue et la plus belle. Comme résultat, on rencontrait chaque soir, dans les rues, bon nombre d'électeurs ivres ou meurtris, et souvent on reconnaissait parmi eux les futurs magistrats, pour lesquels tant de bruit se faisait et tant de bouteilles se vidaient..

La science médicale, dans les nouveaux États de l'Union n'est guère mieux représentée que la magistrature. Le docteur, qui avait le plus de vogue à Bronwsville, était un Yankee, qui, à l'époque de la guerre contre le Mexique, eut à faire l'amputation d'une jambe. Il ne savait comment s'y prendre et n'avait aucun instrument de chirurgie. Il alla chercher la scie d'un boucher, et, avec une ingénuité horrible, il se mit à scier cette jambe comme un morceau de bois. 11 n'avait jamais assisté à une amputation. Le patient mourut au milieu même de cet atroce supplice. Quand Brownsville fut fondée, notre docteur avait trouvé bon de se faire portefaix, méfier lucratif alors, mais très-fatigant; aussi, reprit-il bientôt sa profession de médecin. 11 tua tant de monde et si vite, qu'il dut y renoncer encore. A force d'intrigue et d'audace, il réussit à se faire nommer représentant au congrès d'Austin. La session finie, il revint à Brownsville, et, ne pouvant vaincre son funeste penchant pour son premier état, il se refît docteur, après avoir lu rapidement quelques livres de médecine. Ses connaissances thérapeutiques étaient telles, que, pour une femme qui mourait de phthisie, il ordonna une forte dose d'acide sulfurique, afin de brûler les tubercules pulmonaires. Deux jours après, j'enterrai la pauvre femme. Pour une maladie d'intestins, il ordonna des injections de cire d Espagne fondue ! On riait de ses remèdes, comme on riait des exploits du shérif; les pauvres malades seuls n'en riaient

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pas ; malgré tout, il était à la mode ; aussi, lui prit-il fantaisie d'accumuler titres et bénéfices, et à la prochaine élection, il se porta candidat pour la place vacante de juge de paix.

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