‹ Journal d'un missionnaire au Texas et au Mexique (volume 2)Chapitre 15 sur 33 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Un voyage de reconnaissance. — Les bords du Rio-Grande. — Reynosa. — Reynosa-Vieja. — Un camarade de lit Israélite. — Rio-Grande-City. — Projets. — Rencontre d'un serpent à sonnettes. — Roma. — L'Alamo. — Les baigneurs.— Mier. — Cadeaux embarrassants. — Une apparition utile. — Départ de Roma. — Tète-à-tête avec neuf Indiens. — Camargo.— Une surprise.— Une noce de rancheros. — La parenté spirituelle. — L'aurore dans un bois.

Un mois après mon arrivée à Browns ville, comme je commençais à parler convenablement l'espagnol, j'entrepris un voyage de reconnaissance parmi les populations disséminées sur les deux rives du fleuve. Je devais pousser vers le nord jusqu'à un petit établissement américain, nommé Alamo. De Brownsville jusqu'à ce point, il y a plus de trois cents milles. Je m'embarquai sur le bateau à vapeur le Comanche, qui devait remonter le fleuve avec des marchandises pour les divers établissements échelonnés sur ses rives.

Le Rio-Grande, je crois l'avoir dit, prend sa source au pied de la Sierra- Verde, qui est une des deux grandes ramifications méridionales des montagnes Rocheuses ; il arrose et fertilise une immense vallée sur une longueur de plusieurs centaines de lieues, du nord au sud; avant de se jeter dans le golfe du Mexique, il fait mille détours;

quelquefois, au moment des grandes eaux, les sables, en se déplaçant, lui tracent un nouveau lit, et les cours d'eau qui se détachent ainsi de la rivière deviennent des lacs dont l'aspect est souvent gracieux. Les bords du fleuve sont plats et plus sauvages que pittoresques. Quelques bois peu épais, des terres couvertes de hautes herbes ou de roseaux, de nombreux chaparals, quelquefois une plage de sable blanc et fin dans lequel s'enfonçaient des troupeaux solitaires qui venaient se désaltérer dans le fleuve, ou bien des falaises peu élevées que le courant creusait continuellement ; çà et là la petite cabane d'un ranchero, d'où s'échappait une légère fumée blanche : tels étaient les principaux tableaux qui, en s' alternant, interrompaient la monotonie de ces solitudes.

Durant le jour, la chaleur était suffocante; nous étouffions dans une atmosphère embrasée. Le soir, nous transportions nos matelas sur l'arrière du pont, afin de jouir de la fraîcheur de la nuit. Après deux ou trois jours d'une navigation non interrompue, notre bateau vint à s'engraver si bien qu'aucun effort ne put le dégager. Le capitaine était obligé de décharger le navire pour l'alléger et le remettre à flot, chacun débarqua et fut obligé de continuer sa route parterre. Cet accident modifia singulièrement mon itinéraire ; pour aller à Alamo par terre, je devais faire plus de chemin dans le Mexique que dans le Texas, car cette partie des frontières texiennes est dépourvue de routes ; dans le Mexique, au contraire,

on trouve les anciennes routes espagnoles, de sorte que souvent le chemin le plus court et le seul possible entre deux ranchos texiens est de traverser le Rio-Grande, de voyager dans le Mexique, puis de traverser encore le fleuve près du rancho où Ton veut arriver. J'allais donc faire encore un de ces longs voyages à cheval, auxquels je m'étais accoutumé dans ma première mission ; mais je devais, dans celui-ci, rencontrer moins de privations et de dangers.

Nous nous dirigeâmes d'abord sur la bourgade mexicaine de Reynosa. Toutes ces petites villes des frontières offrent peu d'intérêt. L'église de Reynosa est en pierre; c'est un carré long, orné d'une tour massive, lourde et carrée. Quelques maisons sont bâties, comme au temps de Fernand Cortez, avec des adaubes, larges briques séchées au roleil ; le reste se compose de cabanes faites de roseaux et de branches d'arbres. En cet endroit, nous traversâmes le Rio-Grande, pour aller au Texas, où nous trouvâmes, les autres passagers et moi, des chevaux dans un établissement américain du nom à'Edinburgh.

Après avoir pris un modeste déjeuner, nous retournâmes à Reynosa. Le curé de cette ville nous procura des guides, et nous poursuivîmes notre route malgré un soleil de feu. Le chemin était tantôt bordé d'arbres odorants et de lianes parfumées; tantôt il passait sur une terre aride et nue, ou sur des terrains calcaires, qui n'avaient pour toute végétation que des cactus, des

nopals, ou des plantes épineuses sans feuilles. Aucun oiseau, aucun animal ne venaient animer par leurs chants et leurs ébats ces solitudes brûlantes.

Mes compagnons étaient des marchands juifs, méthodistes, ou free-thinkers (libres penseurs). Je ne pouvais éviter quelqu'une de ces discussions religieuses tant recherchées en Amérique ; mais la chaleur nous accablait tellement, que le débat ne fut vigoureusement soutenu par personne. Les paroles expiraient sur nos lèvres, sans que nous eussions la force de les articuler. Nos chevaux marchaient lentement, les uns derrière les autres comme un troupeau d'oies. Une sueur abondante coulait sur tout notre corps, et nous respirions avec la plus grande difficulté. 11 fallait attendre la fraîcheur du soir.

Enfin les arbres se colorèrent d'une teinte rougeâtre, les ombres s'allongèrent vers l'orient, les feuilles se balancèrent mollement sous la brise naissante. Le chant du coq et les mugissements des troupeaux annoncèrent un rancho. Nous étions à Reynosa-Vieja : c'est une vaste place carrée, sur les côtés de laquelle s'alignent les cabanes des principaux habitants. A chaque angle aboutit un chemin tapissé d'une herbe touffue. Les environs sont bien cultivés, et jla population de ce vaste rancho vit dans l'aisance. En ce moment, les hommes et les bestiaux prenaient le frais çà et là sous les arbres des chemins et des cours.

Nous allâmes nous installer dans la basse-cour d'un

des plus riches propriétaires de Reynosa-Vieja. Nos chevaux furent dessellés et attachés pour la nuit devant une grande quantité de feuilles de maïs, qui forment un des meilleurs fourrages du pays. Pendant que l'on préparait notre souper, un de mes compagnons de voyage me présenta à plusieurs riches rancheros. Partout nous fûmes accueillis avec empressement et cordialité ; on nous offrit des cigarettes, du chocolat et de délicieux petits gâteaux au miel. Ce fut dans ce rancho que j'acquis la certitude que beaucoup de Mexicains enterrent leur fortune et leur argent, quand ils ne veulent pas s'en servir. Les anciens Espagnols avaient également cette coutume ; et dans les villes comme dans les campagnes, on trouve souvent des vases de terre remplis de piastres et de doublons, cachés dans les murailles ou au pied des arbres. La population de Reynosa-Vieja, qui comptait certainement plus de cent familles, était à peu près abandonnée à elle-même sous le rapport religieux ; elle ne recevait presque jamais la visite d'un prêtre. On allait à Reynosa pour les baptêmes et les mariages; quant aux malades, ils mouraient sans sacrements. J'appris aussi que de nombreuses familles éparses sur ces frontières se trouvaient dans la même situation.

Une heure après notre arrivée, un des guides vint nous annoncer que le souper était prêt : il se composait de volailles bouillies, de riz et de raisins secs, le tout accompagné de piment et de poivre. Les tortillas nous servaient

de cuiller et de pain tout à la fois. Ce souper était assez peu rafraîchissant; heureusement, à la fin du repas, on nous servit à chacun une tasse de lait. Nous fûmes assez heureux pour trouver dans le rancho quelques matelas, que nous étendîmes dans la basse-cour ; mais, comme ils étaient en nombre insuffisant, nous fûmes obligés de prendre chacun un camarade de lit. Le mien était un jeune juif, du nom de Moïse : avant de s'endormir, il me dit en riant :

— Avez-vous réfléchi que vous alliez dormir avec un juif?

— Non. Et vous, avez-vous songé que vous étiez sur le même matelas qu'un prêtre catholique?

— Pas le moins du monde; c'est vous qui m'y faites penser.

— Croyez-vous, pour cela, que nous dormirons plus mal côte à côte ?

— Je ne crois pas.

— Eh bien! bonne nuit.

— Bonne nuit.

Et bientôt je l'entendis ronfler comme une machine à vapeur.

Pour moi, malgré la fatigue d'une longue course sur un mauvais cheval et sous un ciel embrasé, je ne pouvais dormir. Je regardais briller au-dessus de ma tête ces milliers d'étoiles, que j'avais si souvent admirées durant mes premières pérégrinations : je cherchai parmi les constel-

lations l'étoile du berger, que dans mon enfance j'aimais tant à regarder en France, lorsque la nature, ensevelie sous le voile mystérieux du crépuscule, n'avait encore pour luminaire que cette étoile isolée qui scintillait au firmament. Les branches du palmier sous lequel j'étais étendu se balançaient lentement dans le vide. Le souffle tiède de la brise, embaumée par les odeurs suaves des fleurs des bois, se jouait dans l'espace, en donnant des voix étranges et harmonieuses aux feuilles des sycomores qui protègent les cabanes du rancho : on aurait dit les soupirs mélancoliques de plusieurs harpes éoliennes. Je respirais avec délices ces parfums du soir; j'écoutais attentivement le murmure langoureux des feuilles et de la brise, entrecoupés par les cris plaintifs de la veuve, qui voltigeait d'arbre en arbre; je m'endormis enfin, bercé par des songes dorés.

Nous fûmes réveillés, avant le jour, par le hennissement de nos chevaux, que nos guides avaient sellés. Nous nous mîmes en route ; malgré l'obscurité qui nous empêchait de reconnaître le chemin que nous suivions. De Reynosa- Vieja à Camargo, la route se fraye avec peine un passage à travers les acacias, les nopals et les chaparals, qui sont très- épais en cet endroit. Vers le milieu du jour, nous fîmes une nouvelle halte, pour faire reposer nos chevaux et pour prendre un peu de nourriture. Le lait de chèvre composa tout le menu de notre dîner. Nous arrivâmes à Camargo; mais, au lieu de nous y arrêter, nous prîmes

sur notre droite un petit sentier, qui serpentait dans un bois épais, et qui nous conduisit en face du rancho Davis. Nous traversâmes encore une fois le Rio-Grande, qui est en cet endroit large et profond, car ce fleuve vient de recevoir le tribut de plusieurs rivières, le Rio deSan-Juan, le Rio-Alamo, et le Salado, grossi lui-même par le Rio- Sabinas, qui descend des montagnes de la Sierra-Madre.

Le rancho Davis est plus connu maintenant sous le nom de Rio-Grande-City; c'est un vaste assemblage de magasins américains et de cabanes mexicaines. La contrebande se pratique là sur la plus large échelle : le gouvernement mexicain ne peut y entretenir beaucoup de soldats et de douaniers, et les produits des États-Unis pénètrent très-facilement dans le Mexique ; aussi, les marchands américains du rancho Davis réalisent-ils d'énormes bénéfices. Le gouvernement des États-Unis entretient à Rio-Grande-City deux ou trois compagnies de l'armée régulière, qui se sont établies au sud de la ville. Les casernes, les magasins de dépôt, les maisons des officiers et les jardins couvrent un emplacement de plusieurs acres. J'avais des lettres d'introduction pour le commandant du fort et le docteur : je portai ces lettres à leurs destinataires; mais,témoin des traitements barbares qu'on faisait subir à des soldats irlandais catholiques, je quittai cette garnison avec dégoût et n'y remis p lus les pieds. J'avais vu un Irlandais mourant et enchaîné dans son lit !

La ville est abritée des vents d'est par une chaîne de collines de formation diluvienne ; les arbres et la verdure y sont rares; aussi, la réverbération des sables du fleuve, des rochers et des graviers des collines font de cette ville un vrai brasier; il faudrait avoir les propriétés incombustibles de la salamandre pour y vivre longtemps, et je doute que cet établissement prenne jamais un développement plus considérable, malgré son excellente situation commerciale.

Un de mes compagnons free-thinker m'offrit l'hospitalité dans sa maison; ne sachant où aller me loger, j'acceptai son offre avec reconnaissance. La nuit, son comptoir me servait de lit ; le jour, je recevais mes visiteurs, assis sur des sacs de café, ou des tonneaux de farine, -qui étaient les uniques sièges du magasin.

Désirant construire une église à Rio-Grande-City, je sondai les habitants, à l'effet de connaître leurs intentions à ce sujet. Catholiques et protestants s'empressèrent de me seconder dans mes vues et m'offrirent leur concours et leur argent. Cet empressement était assez naturel. Une église donne de suite de l'importance et de la physionomie à un nouvel établissement, de même qu'elle contribue à l'amélioration morale des individus. Bien des Mexicains de Camargo et des frontières avaient envie de s'établir à Rio-Grande-City où les denrées étaient à bas prix ; mais ils hésitaient, à cause du peu de moralité des habitants ; ils avaient, en outre, une forte répugnance à se priver

entièrement des secours de la religion. La construction d'une église devait remédier à ces deux inconvénients, et tels étaient les motifs de l'empressement général à me venir en aide. Mais, lorsque le plan de l'édifice fut arrêté, quand tous les frais de construction eurent été calculés, je ne trouvai personne qui voulût se charger de la direction des travaux et prendre sur soi la responsabilité de l'achèvement de l'église. Pour moi, qui ne pouvais m' absenter trop longtemps de Brownsville, je dus refuser aussi de prendre cette grave responsabilité, et je me vis forcé, bien à regret, de remettre cette entreprise à une autre époque.

Après avoir consacré plusieurs jours en courses aux environs de Rio-Grande-City, je partis seul pour me rendre à Roma, établissement américain situé plus au nord. Le chemin qui y mène serpente entre le Rio-Grande et une chaîne de collines qui va rejoindre la Sierra- Verde et autres ramifications des montagnes Rocheuses. A cette latitude, les plaines du Texas occidental disparaissent ; le terrain est accidenté, mais le caractère en est triste. Les mesquites, les acacias, les arbousiers, les caroubiers et l'innombrable famille des cactus deviennent la seule parure de ces monticules pierreux et arides. Parfois on marche sur un roc blanc qui reflète les rayons du soleil et brûle les yeux. Si par hasard une plante essaye de pousser dans quelque crevasse où se trouve un peu de bonne terre, le soleil ne tarde pas à la faire mourir sur

pied. En revanche, quand il se rencontre un ravin, un filet d'eau, un terrain humide, la végétation déploie une vigueur et une richesse incomparables. Dans quelquesuns de ces ravins, j'ai vu de gigantesques poiypodiums, des aspléniums et autres espèces de fougères, que les longues sécheresses rendent très-rares au Texas. Un silence profond règne dans ce désert; c'est à peine si l'on entend parfois un chant d'oiseau, un rugissement de bête fauve. Le seul être vivant que je rencontrai sur ma route me donna un mouvement de joie : c'était, faut-il le dire ? un serpent à sonnettes. Je n'en avais pas encore vu depuis mon retour en Amérique. Si sa morsure n'eût pas été mortelle, je serais volontiers descendu de cheval pour le caresser ; il me rappelait Castroville. Après cette rencontre, je suivis mon chemin, triste et rêveur.

J'arrivai à Roma vers le soir, et j'allai m' installer chez un des principaux marchands, qui était juif comme tous les marchands de cet établissement. Roma est assez difficile à décrire. C'est un pêle-mêle de cabanes de pierres et de bois, de huttes de roseaux et de boue, jetées çà et là sur un mamelon, moitié nu, moitié boisé. Il n'y a pas trace de rue. Les habitants sont pour la plupart américains ; les Mexicains sont pauvres et peu nombreux. Ils désiraient bien avoir un prêtre pour les instruire de leurs devoirs, pour les aider dans leur misère, et pour leur fermer les yeux au moment suprême de la mort ; mais il fallait d'abord avoir une église. Les Mexicains me promirent

les matériaux : les dix marchands juifs, qui formaient l'aristocratie financière de Roma, m'offrirent chacun cinq cents francs ; mais là, comme à Rio-Grande-City, au moment de mettre notre projet en voie d'exécution, je ne trouvai personne qui voulût se charger de la direction des travaux. Quoique ce voyage dans l'intérieur du pays fût nécessaire pour m'instruire des besoins et de l'état religieux des localités dépendant de ma juridiction, je ne pouvais abandonner la nombreuse population de Brownsville pour me faire architecte et maître maçon pendant deux ou trois mois.

Je me rendis ensuite à l'Alamo et à Mier. Je désirais prier le curé de cette ville de visiter quelquefois les catholiques de Roma et des environs. J'étais accompagné du shérif de Roma, jeune homme aimable et cordial. La route, en s'élevant sur les sommets des collines, ouvrit devant nos yeux une perspective d'une immense étendue. A l'orient, les plaines sans bornes du Texas se perdaient dans les vapeurs de l'horizon ; à l'occident, se dressaient les montagnes bleues de la Sierra-Madre : on distinguait facilement, malgré la distance, leurs masses énormes et leurs cimes fantastiques dorées par les rayons du soleil couchant ; au nord, les collines sur lesquelles nous cheminions se perdaient dans un demi-cercle de pics lointains ; de toutes parts, nos regards se plongeaient dans un océan de lumière.

Avant d'arriver à l'Alamo, il nous fallut monter et

descendre un vrai chaos de mamelons éparpillés ou entassés sur le versant occidental de ces collines. Nous traversâmes des terres très-fertiles et bien cultivées. L'Alamo est un petit village américain, de date récente, qui tire son nom de la rivière mexicaine la plus voisine qui se jette dans le Rio-Grande. Il est très-bien situé, et le séjour en doit être agréable. D'un côté, le Rio-Grande arrose les jardins; de l'autre, de gigantesques sycomores, entrelaçant leurs branches, forment au-dessus des maisons un vaste dôme de feuillage qui les protège paternellement contre les ardeurs du soleil. Nous traversâmes le Rio- Grande dans un bateau plat. La rive droite du fleuve en cet endroit est sablonneuse et assez élevée. Le plateau, sur lequel se trouve la route qui conduit à Mier, est couvert d'herbes joncées, de nopals et de mesquites. Çà et là on rencontre des ranchos isolés et d'un aspect misérable. La route se divise en une multitude de sentiers formés par les troupeaux qui vont se désaltérer au fleuve. Avant d'arriver à Mier, il nous fallut traverser un ruisseau large mais peu profond, formant un bassin dans lequel se baignent quantité de personnes de tout âge et de tout sexe. Au premier abord, je crus que ces baigneurs étaient des chercheurs de paillettes aurifères ; je reconnus bientôt mon erreur. Sur les frontières mexicaines, les idéesde convenances sociales et de décence sont encore dans leur enfance.

Mier, par sa position, ne le cède à aucune ville des

frontières ; elle est bâtie en amphithéâtre ; c'est une petite ville blanche, gracieusement assise sur des masses de rochers peu élevés, et qui découpe sur l'azur du ciel la silhouette de son église, de ses palmiers et de ses aloès. Elle a gardé sa physionomie mexicaine ; on voit que la race anglo-saxonne n'a point passé là. Il nous fallait monter des escaliers creusés dans le roc, et nos chevaux ne se tirèrent pas, sans quelques risques, d'une pareille escalade. Comme toutes les villes mexicaines, Mier a sa place carrée, sur laquelle se trouvent l'église et les principaux édifices. De larges rues aboutissaient à cette place.

Notre première visite fut pour le curé ; il nous fit le meilleur'accueil, nous offrit tout de suite la cigarette, le chocolat et les gâteaux obligés, et me donna même un de ces colliers de perles bleues de Venise, que portent les prêtres au Mexique. Il voulait aussi me faire présent d'un cerf et d'un petit âne. On pense bien que je refusai. Ce refus étonna beaucoup le curé ; car, à ce qu'il paraît, il faisait le plus grand cas de ces deux quadrupèdes. Je lui expliquai la peine que j'aurais à franchir une distance de plus de trois cents milles, menant à la fois un cheval, un petit âne et un cerf ; je lui représentai tous les dangers que courraient ces chers animaux, s'il m'arrivait quelque mésaventure. La crainte que son cerf et son petit âne n'éprouvassent trop de fatigue par les chemins décida le bon curé à ne pas insister.

Je fis deux ou trois visites dans la ville; mais comme

j'étais obligé dans chaque maison de fumer une cigarette et d'avaler une tasse de chocolat je dus régler le nombre de ces visites d'après les convenances de mon estomac. Je remarquai qu'à Mier les habitants ont la peau plus blanche que dans les autres villes des frontières; les deux sexes ont généralement une grande beauté ; leurs traits sont réguliers, fins et pleins de noblesse ; leur langage est un espagnol plus correct, plus pur et moins composé de paroles et d'élocutions indiennes.

Il était nuit depuis longtemps, lorsque nous quittâmes Mier. Ne pouvant reconnaître, parmi de nombreux sentiers, quel était celui qui devait nous reconduire au Rio- Grande, nous laissâmes nos chevaux errer à l'aventure. Après une course d'une heure, nous aperçûmes au loin des lumières que nous prîmes pour les feux de l'Alamo. C'était une erreur. Nos chevaux, par une marche circulaire, nous avaient reconduits à Mier sans que nous nous en doutassions. Chacun de nous réfléchissait aux moyens d'éviter une nouvelle erreur semblable, lorsque tout à coup nous vîmes surgir près de nous l'ombre d'un homme habillé comme l'Apollon du Belvédère : c'était un Mexicain peone, qui revenait des champs et allait à Mier. Nous lui demandâmes le moyen d'aller à l'Alamo, sans s'égarer au milieu de ce dédale de sentiers : au lieu de répondre, il prit mon cheval par la bride, nous fit monter le plateau, nous accompagna pendant dix minutes, puis il nous dit : « Laissez aller les chevaux sans les

toucher, » et disparut comme une apparition fantastique.

Nous arrivâmes sur les bords du fleuve sans accident. Il était environ minuit. Le batelier quittait le bac pour aller se coucher dans sa cabane. Je fus obligé de lui décliner mes titres et qualités afin de le décider à nous passer sur la rive gauche du Rio-Grande. La nuit devenait plus claire, la brise plus fraîche et plus parfumée; la route était large, de sorte que notre retour aurait été une délicieuse promenade , si un sommeil prosaïque ne nous eût pas empêchés d'en apprécier les charmes. Lorsque nous arrivâmes à Roma, il était trop tard pour aller passer le reste de la nuit chez mon juif hospitalier; le shérif me pria de rester avec lui. Il avait perdu la clef de sa maison ; nous fûmes donc obligés d'entrer par les fenêtres. Nous accomplîmes cette opération gymnastique, sans trop de difficulté. Le shérif n'avait qu'un lit ; malgré mes refus continuels, je fus obligé de l'accepter, et il se coucha sur le plancher enveloppé de sa couverture.

Chaque jour m'apportait une nouvelle preuve, que le missionnaire français, en Amérique, se concilie aisément la sympathie d'une multitude de juifs et de protestants, pourvu qu'il leur manifeste un peu de confiance et de franchise, tout en demeurant inflexible dans l'accomplissemenl de ses devoirs. Ces pauvres gens, qui n'ont pas le bonheur de professer et de pratiquer le catholicisme,

se dépouillent insensiblement de leurs préjugés contre notre religion et contre nous, lorsque nous leur montrons un cœur bienveillant malgré la différence de nos opinions. Une conduite contraire ne serait ni politique, ni charitable; elle ne ferait qu'aigrir nos adversaires et élargir le fossé qui nous sépare de ceux que nous cherchons à attirer à nous.

Étant à bout de mes ressources financières, je résolus de retourner à Brownsville et fis mes adieux au shérif. Pauvre jeune homme ! il devait plus tard périr assassiné dans l'exercice de ses fonctions. Je remerciai de bon cœur les braves marchands qui m'avaient donné l'hospitalité, et je me remis en route pour Rio-Grande-City.

Je pris la première route que je trouvai devant moi ; elle me conduisit sur les bords du fleuve: je m'étais fourvoyé. Pour regagner le vrai chemin, j'entrai hardiment dans un fourré, en dépit des épines et au prix de quelques écorchures et de quelques lambeaux de vêtements laissés aux branches d'acacia et demesquite. Je persistais depuis une heure et j'avais fait à peine un demi-mille, quand tout à coup je me trouvai devant neuf Indiens ; trois étaient des femmes, les six autres étaient armés de flèches. Je saisis mes pistolets et criai : « Arrêtez ! » Ils s'arrêtèrent, comme des soldats à la voix de leur capitaine. Un d'eux s'approcha et me parla en mexicain : le son de cette langue me fit un vif plaisir. Je respirai, reconnaissant que j'avais affaire à des Indiens manzos (doux).

-— Où allez-vous? demandai-je.

L'Indien me dit qu'ils chassaient et que le manque de gibier sur la frontière mexicaine les avait poussés dans le Texas.

— - Moi, dis-je, je suis chef de la prière, sur les bords des Grandes-Eaux ; je suis venu dans l'intérieur pour visiter les adorateurs du Grand-Esprit, et je retourne dans ma cabane.

Il me regarda tout surpris.

— Pourquoi, dit-il, le chef de la prière ne prend-il pas le grand sentier qui est près de lui ? Le chemin des grandes herbes est difficile.

Je n'osais dire que je m'étais égaré, de peur qu'il ne leur prît envie de me tuer, pour avoir mon cheval et mes armes.

— C'est vrai, répliquai-je ; le chemin des grandes herbes est difficile, mais le souffle du Grand-Esprit y agite les feuilles des arbres ; il rafraîchit le front des visages pâles, et les branches des mesquites empêchent les feux du ciel de nuire au voyageur.

Pendant cet entretien, les autres Indiens s'étaient insensiblement rapprochés, et le plus vieux d'entre eux me demanda du tabac. Je n'avais ni argent ni tabac; je le leur dis, et les quittai à la hâte, en leur souhaitant bonne chasse. Je songeais cependant qu'ils m'avaient dit que le grand sentier était près de moi ; par grand sentier, ils entendaient sans doute la grande route.

Je me dirigeai à gauche, et, en effet, je me retrouvai bientôt dans le vrai chemin. La rencontre des Indiens m'avait donné la fièvre, je crois. Je n'ai jamais pu voir ces figures couleur de vermillon, bleu de Prusse et gommegutte, sans éprouver des battements de cœur à me faire étouffer. J'allai au fond d'un ravin, où un léger filet d'eau coulait tranquillement sur un lit de rocher et de mousse ; après m' être rafraîchi et remis de mon émotion, je remontai à cheval et arrivai bientôt à Rio-Grande-City.

Je ne m'arrêtai dans cette ville que pour faire mes adieux aux habitants. Je traversai le Rio-Grande . et me dirigeai vers Camargo. J'étais seul et à pied. La route que j'avais à suivre était coupée dans l'épaisseur d'un bois; elle était large et belle, mais le sable et la chaleur rendaient ma marche lente et pénible. La ville n'est qu'à quelques milles du fleuve ; néanmoins, lorsque j'y arrivai, j'étais accablé de lassitude.

Camargo ressemble à toutes les villes de ces frontières : on les dirait bâties sur un plan unique par le même architecte. Le digne curé, pauvrement logé, dans une cabane formée de pieux fichés en terre et de branches dont les interstices étaient bouchés avec de la terre glaise, me logea du samedi au lundi. Le dimanche, j'assistai à la grand'messe. La musique sacrée était exécutée par une grosse caisse, un trombone, deux clarinettes et plusieurs violons ; du reste, tous faisaient de leur mieux, et cet orchestre singulier ne produisait pas un trop mauvais effet

dans cette vieille et simple église. Une grande surprise m'était réservée. Pendant l'élévation, on se mit à jouer la Marseillaise. En un pareil lieu, en un pareil moment, le choix de l'air était bizarre. Il est vrai que dans toute l'Amérique la Marseillaise est chantée à la fureur; souvent, dans les salons ou sur les steamers, on m'a prié d' entonner l'hymne révolutionnaire; peut-être même, dans l'église de Camargo, l'a-t-on joué ce jour-là en mon honneur.

Le curé me procura un guide et deux chevaux, et le lundi suivant, à trois heures du matin, je me remis en route malgré l'obscurité. La route était large et ferme. Nous allions au grand trot, afin de faire le plus de chemin possible avant les grandes chaleurs. Je cheminais depuis deux heures, quand j'entendis galoper derrière nous un grand nombre de cavaliers : c'étaient une cinquantaine d'hommes et de femmes en habits de fête. Ils passèrent près de nous, à toute bride ; les uns poussaient des cris aigus, les autres chantaient des airs de fandango; c'était comme une bande de fous échappés ou d'Indiens endimanchés. Je demandai à mon guide ce que signifiait ce tourbillon humain qui venait de passer. Il me répondit que c'était la noce où nous étions invités. J'ignorais complètement l'invitation, et même la noce; néanmoins, je vis dans cette circonstance une excellente étude de mœurs à faire, et je m'en réjouis. Mon guide m'engagea à suivre les invités, car la route était longue et monotone. Nous

partîmes au galop, pour rejoindre la noce qui allait toujours à fond de train, en criant, hurlant, chantant au milieu d'épais nuages de poussière soulevés par les pieds des chevaux. Vers dix heures du matin nous étions arrivés. Le rancho se composait d'une vingtaine de misérables cabanes de pieux et de roseaux. On avait préparé, pour le dîner, de longues tables dressées sous un toit de circonstance en feuillage.

A peine fus-je installé dans une cabane dont le propriétaire était parent de mon guide, que Ton m'apporta de toutes parts des images, des médailles, des croix et des chapelets à bénir. Pour chaque bénédiction, le propriétaire de l'objet choisit un parrain et une marraine qui deviennent avec lui et le prêtre, compadre et comadre de benedicion,àe sorte qu'au bout d'une heure j'étais apparenté avec tout le rancho. Le Mexicain des frontières aime à multiplier ces liens spirituels; aussi, pendant ses pérégrinations est-il sûr de rencontrer dans le plus petit rancho quelque parent ou quelque ami de ses parents. Alors il ne reçoit pas précisément l'hospitalité; il la prend sans la demander, comme une chose due naturellement, et il s'installe sans façon comme chez lui. Après deux ans de ministère sur les bords du Rio- Grande, mes parents se comptaient par milliers parmi les rancheros et les citadins ; je ne reconnaissais pas toujours celui qui me saluait par ces mots : Buenos dias, senor compadre don Emmanuelito ! Les Mexicains

sont très-prodigues du diminutif ko qu'ils mettent à la

lin des mots: c'est une marque d'affection.

A midi, on fit le repas de noce. J'occupai la place d'honneur. Le repas se composait d'une soupe de riz sans bouillon, abondamment fournie de raisins secs et de piment. On nous servit ensuite du chevreau rôti, coupé en morceaux qui baignaient daus une sauce horrible faite de graisse de bœuf, de poivre et de piment. Dès la première bouchée, je crus avoir le gosier grillé. Cette graisse de bœuf avait un goût de chandelle fondue, qui me soulevait le cœur. Après le chevreau vint du tassajo, également cuit dans cette infernale sauce. Il me fallut toute mon énergie pour avaler ces ragoûts atroces. Mon étude de mœurs me coûta cher, et j'enrageai contre mon guide qui avait accepté cette invitation, sans m'en faire part; mais, ainsi que les autres convives, son estomac était plus solide et plus habitué à ces sauces nationales et il mangeait comme Sancho Pança aux noces deGamache. Pour toute boisson, on fit circulera la fin du repas une damejeanne pleine de whiskey ; cette fois, je refusai et demandai de l'eau : j'avais une soif inextinguible et je me serais cru capable d'avaler le Rio-Grande. Après le dîner, on se retira dans des cabanes ou sous les arbres, pour faire la sieste. A quatre heures je partis avec mon guide, non sans avoir dit adieu à tous mes nouveaux parents, ce qui me prit un si long temps, que nous ne pûmes arriver que fort tard à Reynosa-Vieja. Tout le monde était couché;

mon guide éveilla une de ses parentes qui me donna un melon d'eau pour souper et un matelas que j'étendis sur la Grand'Place. J'étais profondément endormi, quand à une heure du matin mon guide me secoua avec une obstination dont je ne pus triompher. Il me donnait mille raisons pour me convaincre de la nécessité de partir au milieu de la nuit, et il m'obséda si bien que je finis par me lever à contre-cœur.

Pour abréger la route, nous passâmes par un bois d'acacias tellement épais, que j'y laissai une bonne partie de mes vêtements. N'y voyant goutte, je me heurtais à chaque instant contre les branches des arbres ; les épines mettaient en sang mes mains et ma figure. Le sentier que nous suivions était parfois si étroit, si encombré, que j'étais obligé pour passer de m'étendre de tout mon long sur mon cheval. Je regrettai vivement alors d'avoir cédé aux instances de mon guide, mais il était trop tard pour rebrousser chemin. Je me promettais bien de ne plus voyager de nuit, comme si le pauvre missionnaire pouvait chiosir son temps, et comme s'il n'était pas obligé, quand le devoir l'appelle, de marcher sans se plaindre. Cependant l'aurore, en se levant, chassa tous mes ennuis, j'oubliai bien \ite mes souffrances passées.

Une odeur pénétrante se répandait dans les bois ; la vanille, le patchouli, le jasmin, l'ébénier et des milliers de lianes embaumées chargeaient de parfums la brise matinale. La voix bruyante des cardinaux , le

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roucoulement langoureux des tourterelles, le gémissement triste et doux de l'oiseau bleu, le chant de l'oiseau de paradis et du moqueur jetaient dans les airs un pêle-mêle charmant de notes éclatantes et plaintives. Une fine rosée répandait sur les feuilles des plantes et des arbres mille perles où la lumière se brisait en rayons brillants. J'étais heureux de ces parfums, de cet air tiède, de ces chants et de ces rayons de lumière. Ce réveil de la nature portait dans mon âme un sentiment de bonheur indéfini, un bien-être vague que je n'aurais échangé contre aucune joie du monde, et qui élevait ma pensée vers le ciel. Dans ces vastes solitudes, la nature offre à chaque instant aux yeux de l'homme des tableaux où le sublime se rencontre toujours, tantôt sous les formes riantes et variées des forêts vierges et des montagnes inconnues, tantôt sous la forme triste d'un désert aride, d'une prairie monotone; partout elle infiltre dans l'âme du chrétien des sentiments et des trésors de poésie, de paix et de reconnaissance pour le Créateur de ces merveilles.

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