CHAPITRE II
San-Antonio. — Une chambre meublée. — Mon ordination. — Castrovilîe. — Scènes d'intérieur. — Les serpents à sonnettes. — La chasse au crocodile. — L'église. — Le missionnaire. — Les missions. — Première excursion. — Un quiproquo.
San-Antonio, comme la plupart des villes mexicaines, est ornée d'une grande place carrée, qui en occupe le centre, au milieu de la place est une église aux murs épais, avec une tour massive quadrangulaire, et une petite coupole au-dessus du chœur ; à l'entour, des alignements de larges maisons de pierre, à toits plats et à terrasses, blanchies à la chaux, avec des ouvertures rares et petites ; çà et là, quelques lilas de Chine ; des rues droites, mais sales et encombrées de bœufs et de charrettes cassées ou embourbées ; des cours ou des jardins potagers, où croissent, sans culture et sans ordre, le lilas, le figuier, le grenadier et le pêcher. La pierre remplace peu à peu, dans les constructions, les roseaux, les adaubes ou briques séchées au soleil, et les cabanes de branches. Les habitants ne dépassaient pas, à cette époque, le chiffre de trois à quatre mille, la plupart Mexicains. Le costume des hommes est pittoresque et gracieux , quoique moins riche que dans
l'intérieur du Mexique. Le chapeau à larges bords porte des ornements d'argent ; la veste est courte ; lorsqu'elle est en peau de daim , les manches sont ouvertes jusqu'au coude et garnies de boutons d'argent. Point de gilet ; le pantalon, également garni de boutons d'argent, est ouvert jusqu'aux hanches, mais toujours boutonné à partir du genou. Il est de peau, de drap ou de velours bleu, bordé de larges bandes de velours noir. Une ceinture de soie bleue ou rouge, à franges, complète le costume. Les Mexicaines sont peu vêtues : une chemise fort décolletée et un jupon, voilà tout. Quand elles sortent, elles mettent une robe de mousseline de soie claire, et se couvrent la tête et la taille d'une écharpe dont elles s'enveloppent gracieusement.
San-Antonio est situé entre le 29e et le 30e degré de latitude nord, et au 100e de longitude ouest. Sa situation près des frontières nord-est du Mexique, la rend fort importante; elle sert d'entrepôt aux marchandises des États- Unis, qui se répandent ensuite à Monclqva, Monterey, Saltillo, Paso-del-Norte, et même jusqu'à San-Luis de Potosi, dans l'intérieur du Mexique. Chaque semaine, on voit arriver, de ces différentes localités, de longues caravanes de charrettes pesantes, aux roues massives, traînées par des bœufs, commandées par de riches marchands mexicains qui viennent s'approvisionner en mousselines, cotonnades de tous genres, savons, sucre, farine et café.
Les prêtres qui desservaient la mission de San- Antonio étaient Espagnols; ils habitaient une large et vilaine maison de pierre, à l'extrémité occidentale de la place. Faute de chambre, je fus logé dans le grenier, qui était divisé en deux. Une partie de ce grenier contenait des provisions alimentaires, des oignons, des aulx, des piments, des légumes, que l'on faisait sécher; cette partie, étant très-vaste, me servit de promenade pendant deux mois; j'y passais de longues heures, en arpentant de long en large le plancher, tâchant de ne point écraser les légumes, réfléchissant beaucoup et sur des sujets bien variés. L'autre partie qui me servait de logement était très-petite. Le mobilier se composait d'un mauvais lit de sangle, sans matelas ni paillasse, d'une table disloquée à pivot, de deux chaises, dont l'une était sans fond, et l'autre privée d'une jambe, et, en guise de sofa, un cercueil destiné à transporter les pauvres jusqu'au cimetière, d'où ce cercueil revenait sans le mort, pour recommencer indéfiniment le même service. Une petite fenêtre donnait sur la route du Mexique ; une lucarne était percée dans le toit et s'ouvrait sur la bassecour de la cure et sur le cimetière ; le toit laissait passer la pluie et surtout les rayons d'un soleil brûlant. Ce n'étaient pas les habitants qui manquaient dans mon réduit : les chauves-souris, les rats, les araignées, les maringouins, les scorpions, les insectes de toute espèce, y vivaient et grillaient avec moi. Tout près de la maison, cou-
lait un ruisseau d'eau claire où les femmes lavaient le linge et se baignaient publiquement; ma fenêtre avait vue sur leurs ébats; aussi, étais-je obligé de la tenir toujours fermée pendant le jour. Je ne pouvais me promener parla ville à cause de la chaleur, ni en dehors à cause des Indiens. Le curé espagnol me racontait que pendant bien longtemps il n'avait pu conduire un mort au cimetière, qui n'est qu'à une portée de pistolet de la cure, sans se faire escorter d'une troupe armée. Ainsi, j'étais confiné dans mon galetas, étouffant, ne pouvant travailler, languissant d'ennui. Le manque d'air, de mouvement et de distraction, me donna une maladie singulière : je m'évanouissais une ou deux fois par jour, si soudainement que je ne pouvais appeler personne à mon secours, et ces évanouissements étaient longs. Un soir, accablé par une multitude de pensées plus tristes les unes que les autres, je regardais à travers mon étroite lucarne les tombes brûlées par les ardeurs du soleil et sur lesquelles veillaient des croix rustiques de bois ou de pierre blanche; j'avais des soupirs sur les lèvres , des larmes dans les yeux ; je laissai ma pensée errer en désirs vagues, aux pieds du Dieu consolateur ; je n'osais me plaindre, et pourtant je souffrais horriblement. Tout à coup, j'entendis une voix rude chanter en français les paroles suivantes :
Oh! surtout cache-lui D'où vient mon ennui...
D'un bond, je fus debout à l'ouverture de mon pigeonnier, pour savoir qui chantait ainsi. J'aperçus un maçon qui travaillait à un mur voisin.
— Vous êtes Français? lui criai-je tout ému de cette rencontre.
— Mais certainement je le suis, et même Comtois, pour vous servir. Mais, qui êtes-vous, et que diable faitesvous à cette lucarne?
— Je suis également Français. Je me destine aux missions du Texas, et l'évêque m'a envoyé ici pour éviter les fièvres de Gai veston. Ne connaissant personne, je ne quitte mon grenier que pour aller à l'église; aussi, la voix d'un Français m'a-t-elle fait bondir le cœur de joie.
— Vous ne devez pas beaucoup vous amuser ainsi tout seul ; mais, si cela vous fait plaisir, après ma journée, j'irai vous voir, et nous causerons ensemble.
J'acceptai sa proposition avec plaisir. Néanmoins, deux mois après mon arrivée à San-Antonio, j'étais au bout de mes forces physiques et morales. Ma tristesse devint telle, que je formai la folle résolution de retourner à Galveston, à pied, sans argent, quand l'évêque arriva et me dit de me tenir prêt pour mes examens et mon ordination. J'hésitai d'abord : je n'osais encore m'engager par un vœu irrévocable dans l'exercice du sacerdoce, au milieu de populations vicieuses dont j'ignorais la langue et les usages, sous un ciel d'airain, parmi les périls de tout genre, et cela, lorsque je n'avais pas encore
vingt-trois ans, c'est-à-dire à l'âge où les passions ont le plus d'empire. Je fus effrayé des solennels engagements que j'allais prendre, et je doutai de ma force, implorant Dieu pour qu'il m'inspirât. L'abbé Dubuis arriva en ce moment ; il releva et excita mon courage ; il me montra ces pauvres populations qui avaient tant besoin de prêtres. Il me promit de m' associer à ses travaux et à son dévouement. « On souffre beaucoup en mission, me disaitil, des difficultés de la vie, de l'ingratitude des uns, de l'indifférence des autres, mais on se sent récompensé au centuple, quand on a donné à quelques pauvres gens un peu de consolation sur la terre et une couronne dans le ciel : ils nous le rendent par le bonheur que nous éprouvons à les soulager. » Je n'hésitai plus, et huit jours après, je fus ordonné prêtre. Je pensai, non sans émotion, aux jeunes ecclésiastiques de l'Europe, entourés ce jour-là de leurs parents, de leurs amis, qui les exhortent et les encouragent. Pour moi, j'étais séparé de tout ce qui m'était cher au monde, j'étais seul ; je voyais s'ouvrir une vie d'isolement et de misères perpétuelles, et je trouvai le calice amer. Dieu me donna la force de ne trouver aucun regret dans mon âme ; mais cette journée de mon existence est une de celles oirla religion dut surtout employer sa douce influence et me donner ses conseils salutaires ; car je faisais le sacrifice de ma vie et de tout mon être.
La mission que je partageais avec l'abbé Dubuis com-
prenait les Allemands catholiques, disséminés dans les villes, colonies et villages du nord-ouest du Texas, ainsi que les soldats irlandais qui servaient dans les troupes américaines chargées de réprimer les incursions des Indiens. Les points principaux étaient : à trente milles ouest de San-Antonio, Castroville, résidence de l'abbé Dubuis, qui devenait aussi la mienne ; à douze milles plus loin, Quihi ; puis, Vandenberg, la colonie et le camp de Dhanis, et plus loin encore, un autre camp américain, situé sur la rivière de la Leona ; à cent milles au nord de San- Antonio, Fredericksburg et le Llano ; à l'est. Braunfels que j'avais déjà traversé. Je n'avais pas affaire aux Mexicains. La seule langue étrangère que je connusse, l'italien, m'était donc inutile ; je ne savais que quelques mots d'anglais, et j'ignorais complètement l'allemand, qui m'était indispensable.
Deux jours après mon ordination, accompagné d'un Alsacienne me rendis à Castroville; î'abbé Dubuis, ayant affaire à Braunfels, ne pouvait venir m'installer. C'était par une belle soirée d'été. Mon compagnon de route conduisait une charrette, chargée de marchandises, traînée par des bœufs. Notre allure lente me donna le loisir d'étudier cette rouie que je devais parcourir si souvent de nuit et de jour. En quittant San-Antonio, nous entrâmes dans un chaparal ou taillis de deux milles de longueur. Le mesquite, l'acacia et le cactus formaient à peu près la seule végétation de cet endroit mal famé, où les meurtres
étaient très-fréquents. Au delà s'étend une vaste plaine, appelée la Leona, couverte de troupeaux et peuplée de chevreuils. Le paysage devient ensuite très-accidenté ; les collines se succèdent, se rapprochent et s'éloignent, laissant entre elles de petites prairies, émaillées de fleurs, coupées par des ruisseaux larges, mais peu profonds, qui serpentent à l'ombre des pacaniers, disparaissent dans une vallée miniature et vont se perdre dans le lointain. La plupart de ces collines sont couvertes d'une herbe épaisse, longue de dix-huit pouces à deux pieds, et dont les animaux sauvages et domestiques sont très-friands. Çà et là, des bouquets d'arbres, isolés, sur lesquels voltigent et gazouillent l'oiseau bleu , les cardinaux et des milliers d'étourneaux à la gorge dorée.
J'arrivai à Castroville, à une heure du matin ; je me dirigeai vers la maison du bon missionnaire, pour m'y établir. Quel fut mon étonnement, en la trouvant habitée ! Une famille s'en était emparée et vivait là comme chez elle. Une maison vide est bonne à prendre. On ne me reçut pas cependant, comme la lice de la Fontaine ; on fut très-gracieux, je dois le dire : on m'arrangea un lit, on me fit les honneurs de la maison qu'on avait usurpée. Je dormis si bien près de ces amis inattendus, que je me levai beaucoup plus tard que le soleil : je m'habillai en toute hâte et je courus dire la messe dans la misérable cabane qui s'appelait l'église. Personne n'y assista : on ignorait mon arrivée. Après cet acte solitaire, je fis
l'examen de la maison. L'abbé Dubuis l'avait bâtie avec l'aide de l'abbé Chazelle, son compagnon, mort depuis au bout de trois mois. Elle était de bois, de pierre et de briques; les angles s'étaient disjoints par endroits, et ouvraient un passage très-fréquenté aux lézards et aux serpents, accompagnés de rats, de fourmis, de scorpions et de tarentules. Ce domaine se composait de deux chambres séparées par un corridor, et d'un grenier, précédées du jardin potager, et flanquées d'une basse-cour, et de deux cabanes, dont l'une était à volonté une écurie, un grenier d'abondance et un poulailler, quelquefois tout cela ensemble, et dont l'autre, faite débranches avec un toit de chaume, contenait la cuisine et l'école. Dans le jardin, près de ma chambre, était la tombe de l'abbé Chazelle, toute recouverte et parfumée de résédas.
Les deux compagnons avaient été très-malades en même temps : F un gisait à terre sur une peau de buffle: l'autre languissait sur une table qui lui servait de lit. Pas un médecin pour les soigner, et, pour toute médecine, un peu d'eau fraîche. Un jour que tous deux pouvaient à peine se soutenir, ils se traînèrent hors de la maison pour choisir la place où le dernier survivant devrait enterrer l'autre. L'abbé Chazelle, quoiqu'il fût alors le moins malade des deux, mourut quelques jours plus tard de langueur, de nostalgie et de misère. L'abbé Dubuis se souleva de son lit, s'approcha en chancelant de son pauvre frère, lui donna d'une voix éteinte les dernières consolations de la
religion, le transporta péniblement à la sépulture que le défunt avait choisie ; un mourant enterra un mort. La vue de cette tombe si simple et si verte me fit venir les larmes aux yeux ; mes genoux tombèrent sur le lit de repos de mon prédécesseur, et je priai Dieu ardemment pour cette âme qui avait tant souffert et qui n'avait connu des missions que leur douloureux côté !
Je poursuivis ma visite domiciliaire, et pris, pour m' installer, la chambre de droite, comme étant la plus incommode. Le plancher était la terre nue, parsemée de petites plantes, à fleurs blanches, et occupée militairement par trois grosses républiques de fourmis que j'entrepris de détruire. Yains efforts ! cette tâche héroïque dépassait les bornes de ma puissance ; j'y consacrai deux années d'un labeur infructueux. Le lit était si mauvais et si disloqué, que je l'abandonnai et suspendis un hamac sous la galerie du jardin. Je souffrais surtout de la nourriture détestable dont l'indigence me faisait une nécessité. J'avais découvert dans le grenier un peu de porc et de lard fumé, avec une provision de chevreuil séché, que je pris pour des éponges. Ces viandes me répugnaient au point que je les couvrais d'un mélange de poivre, de piment et de vinaigre, qui me brûlait la bouche et m'empêchait de sentir le goût de cette affreuse nourriture. Je me rabattais violemment sur la salade sauvage, que j'allais cueillir dans les montagnes, au risque d'être mordu par les serpents à sonnettes ou scalpé par des Indiens. Gomme l'huile est
fort chère en ces pays, c'était le lait qui servait d'assaisonnement.
Castroville est une agglomération de cabanes de tout genre, coupée de rues à angles droits, bornée à l'ouest par une petite rivière, la Médina, et à l'occident, par des collines plus ou moins boisées. L'emplacement est plat; les mauvaises herbes croissent partout, couvrent les rues d'un tapis épais, et cachent des multitudes de fourmis, de reptiles, d'insectes et de lapins de très-petite espèce. • Les habitants me parurent avoir fait un retour sur eux-mêmes pendant l'absence de l'abbé Dubuis; ils semblaient comprendre qu'ils avaient eu des torts envers lui. Mon excellent collègue avait ouvert une école gratuite que fréquentaient soixante à quatre-vingts enfants des deux sexes ; elle était abandonnée depuis son départ ; je la rouvris de nouveau et appris aux enfants le catéchisme, le français, même un peu d'anglais et d'allemand, que j'étudiais et enseignais tout à la fois. Cependant je ne pouvais faire des progrès merveilleux, et mon ignorance m'ôtait tout moyen de parler avec personne. Cet isolement et ce silence forcé me jetèrent, au bout de quinze jours, dans un mortel ennui.
Peu de jours après mon arrivée à Castroville, je baptisai un enfant. Après la cérémonie, le père me demanda combien il me devait ; lorsque j'eus compris, je tâchai de lui faire comprendre à mon tour que nous n'avions pas de casuel fixe, et qu'il pouvait me donner ce qu'il
voulait : il me donna un coup de chapeau. Je me pris à rire de ce début peu lucratif, tout en réfléchissant qu'à ce train-là il ne fallait pas grand temps pour mourir de misère. Un autre jour, une vieille femme m'apporta une pièce de dix sous, en me disant : « Tenez, monsieur le jeune curé, dites là-dessus autant de messes que vous pourrez. ■ — Gardez votre pièce, répondis-je en riant, et je dirai demain une messe pour vous. « Elle s'en alla, joyeuse, avec ses dix sous. À ce compte, il m'était facile de procurer de temps en temps à mes paroissiens un instant de bonheur ; mais je ne voulais pas leur donner à croire que les prêtres avaient l'heureuse faculté de vivre sans manger, et je résolus, pour sauver l'avenir de la mission, de n'être généreux que dans les cas où la pitié m'en ferait un devoir. Je n'eus pas, d'ailleurs, à me plaindre des habitants, qui paraissaient accorder à ma grande jeunesse quelque intérêt et quelque sympathie. Parfois on me faisait cadeau d'un peu de légumes et de viande fraîche, ce qui pour moi était un grand bienfait, car c'étaient des mets exquis, comparés au chevreuil séché et même à la salade.
L'abbé Dubuis arriva enfin : il resta quelques mois à Castroville ; il prenait sur lui la plus forte part du fardeau. La population s'améliorait ; je faisais des progrès en allemand; les cadeaux étaient moins rares, la nourriture plus supportable ; il nous arrivait quelquefois d'a\oir le nécessaire. Ma principale richesse était une collection de
minéraux et d'animaux curieux : on y voyait un centipède d'une longueur de onze pouces, une chenille de treize pouces de long sur deux de circonférence. Quant aux serpents, rien n'y manquait, ni quantité, ni variété. Il n'était pas difficile d'en choisir : on marchait dessus, on en écrasait quelquefois, sans y faire attention C'étaient les porcs, les chats et même les poules, qui étaient chargés de les détruire ; ils leur sautaient prestement sur la tête et les mangeaient sans en être incommodés, exemple qui ne fut pas perdu pour nous. Au Quihi, un chasseur de tigres tua un serpent à sonnettes, qu'il avait pris pour un arbre mort. Le reptile mesurait dix-sept pieds de longueur, avait dix-huit pouces de circonférence et portait vingt-cinq anneaux ou sonnettes. Un jour, l'abbé Dubuis, cherchant du maïs dans l'écurie, saisit un serpent qu'il prenait pour un épi. Une autre fois, un serpent à lunettes entra dans l'école et allait mordre un enfant ; l'abbé Dubuis saisit un bâton et l'assomma, sans mot dire. Nous avions un cheval que nous laissions paître en liberté dans la prairie : il se perdit un soir ; l'abbé et moi nous partîmes à sa recherche. De peur de nous égarer, je me postai dans un lieu découvert d'où l'on voyait encore la ville, et l'abbé Dubuis allait à droite et à gauche, se gardant de dépasser la portée de ma voix, de crainte de se perdre. La nuit venait plus vite que le cheval. Tout à coup, j'aperçus à mes pieds, sortant de l'herbe où il était caché depuis longtemps, un serpent à sonnettes, d'un
mètre et demi de long. J'allais m' enfuir en criant; mais je réfléchis, que ce serpent, vivant, ornerait ma collection de reptiles, ou bien que sa peau ferait une belle paire de pantoufles pour ma mère. Je lui courus sus et lui jetai une grosse motte de terre qui l'étourdit; puis, je lui serrai fortement le cou avec un lien. Sur ces entrefaites, le cheval s'était retrouvé, et nous cheminions vers Castroville, l'un avec le cheval, l'autre avec le serpent, qui peu à peu reprit ses sens et commença à s'animer d'une façon inquiétante, agitant toutes ses sonnettes d'un air terrible, et tirant mon bras par de rudes et rapides secousses. Je ne pouvais le lâcher : il m'aurait mordu. La violence des efforts que je faisais pour le retenir et la crainte d'être mordu me mettaient tout en sueur. J'arrivai enfin et l'attachai à un banc de bois, en lui mettant le pied sur la tête pendant l'opération. Le lendemain, nous étions trois à dîner, et deux œufs composaient tout notre menu. Il fallait aviser; je proposai de manger le serpent. L'abbé Dubuis m'approuva. « Si cette viande est bonne, dit-il, nous serons sûrs désormais de manger à notre appétit, et même de manger trop, si nous voulons. » Je fis appel à toute ma science culinaire pour accommoder le serpent, et il parut bientôt sur la table, dépouillé de sa peau, privé de sa tête et de sa queue, coupé en morceaux, cuit à point et assaisonné de piment. Ce plat nouveau ne nous parut pas trop mauvais, il avait un peu le goût de la grenouille et de la tortue ; mais nous ne pûmes surmon-
ter une répugnance naturelle ; l'idée que nous mangions un serpent nous serrait l'estomac et nous soulevait le cœur; sans cela nous aurions été à l'abri de la faim. La morsure du serpent à sonnettes n'est pas toujours mortelle. Un jour, un de ces reptiles, ayant sauté sur un de nos colons, le mordit à la jambe : le malheureux, torturé par des souffrances atroces, se mourait. Je fus appelé auprès de lui, pour lui administrer les derniers sacrements. Je ne marchais jamais sans une petite fiole d'ammoniaque liquide et un bistouri. Arrivé près du malade, j'élargis la morsure avec l'instrument tranchant, et je lui brûlai la plaie avec l'ammoniaque. Huit jours après, il était complètement guéri. Une autre fois, je disais la messe ; celui qui la servait était notre sacristain, ancien maître d'école, vieux, petit, portant d'énormes lunettes à travers lesquelles il ne pouvait voir : au moment de transporter le missel d'un côté de l'autel à l'autre, il sentit quelque chose grimper entre ses jambes. Il regarde; c'était un serpent royal, reptile inoffensif et d'une grande beauté, qui avait son nid sous l'autel. Le sacristain se mit à crier, à sauter, à donner des coups de missel au serpent, qui enfin lâcha prise et retourna dans son nid.
Afin d'avoir de temps en temps de la viande fraîche, nous enpraissions des chats que je métamorphosais en civets. La chasse pourvoyait tant bien que mal à notre table. Quand il y avait quelques petites pièces de monnaie
dans la tabatière ronde qui nous servait de coffre-fort et qui en cette qualité recevait les cadeaux de nos paroissiens à l'occasion de rares baptêmes et de mariages encore plus rares, j'en dépensais une partie en poudre et en plomb, pour aller tuer dans les bois quelques pigeons et quelques écureuils. Non que j'aimasse la chasse : se fatiguer toute une journée et se déchirer la peau et les habits pour abattre une ou deux bêtes fort innocentes n'a jamais été pour moi un plaisir ; mais la nécessité ne consultait pas mes goûts. Un jeudi que notre trésor s'élevait jusqu'à la somme de cinquante sous et que nos écoliers avaient congé, j'achetai des munitions et partis avec un jeune Français, Charles M..., chasseur passionné, à la recherche de quelque dinde sauvage, sur les rives pittoresques de la Médina. Les broussailles, battues avec constance, ensanglantèrent nos mains, déchirèrent nos habits, mais ne laissèrent pas sortir de dinde. Mon compagnon se tourna alors vers les volées de perdrix qui passaient à chaque instant devant nous; moi, je continuai à descendre le bord de la rivière, m' avançant avec précaution, de peur de marcher sur des serpents à sonnettes ou sur des congos, serpents noirs, horribles et dangereux, trèsnombreux près des cours d'eau. J'arrivai enfin vers un coude où l'eau dormait profonde et calme à l'ombre de gigantesques pacaniers. Le soleil brillait à travers les feuilles des arbres et dorait les nénuphars de toutes couleurs, qui formaient le cadre de ce miroir éclatant. Ou-
bliant la chasse, j'admirais cette aimable retraite, quand je vis les feuilles des nénuphars s'agiter, descendre dans l'eau et tracer par leur disparition comme un sentier. Je me dis qu'un gros poisson se promenait sans doute dans ce jardin aquatique, et presque aussitôt je reconnus le dos osseux et brun d'un crocodile. En général, quand je soupçonne un danger, même imaginaire, ma première pensée est de l'éviter, mais, s'il y a quelque utilité à l'affronter, mon second mouvement me ramène vers lui. Je résolus de tuer cet amphibie pour augmenter nos provisions de bouche. Je n'avais que des chevrotines; j'en mis le plus possible dans mon fusil, souhaitant de tout mon cœur que l'animal me présentât un côté de la tête. J'avais épaulé et j'attendais. Soit hasard malencontreux, soit que mon crocodile se doutât du danger, il ne montrait sa tête que de front. Enfin il se tourne, le coup part, il disparaît sous l'eau. L'ai -je manqué? Non. Quelque chose vient à la surface, c'est le ventre du crocodile. J'étais bien fier, je sautais de joie. Cet animal est si laid que je n'eus pas le moindre mouvement de pitié. J'appelai de toutes mes forces mon compagnon, qui pestait contre mon coup de feu, lequel avaitfaitfuir des perdrix qu'il visait depuis un quart d'heure. Croyant à un accident, il accourut en toute hâte, et partagea mon contentement à la vue de l'énorme gibier, flottant comme une masse debois. Nousn'étionspas au bout; il fallait le prendre. La rivière, en sortant du bassin, se
rétrécissait et courait très-vite. Notre grosse proie descendait très-lentement, il est vrai; mais si elle atteignait cet endroit, elle était perdue pour nous. Le bassin était profond; nous ne pouvions nous y jeter, c'était dangereux, et nous ne savions pas nager ; au point où le courant commençait, la profondeur n'était pas grande, mais nous pouvions être entraînés. Fort indécis et déjà inquiets, nous suivions avec angoisse la marche du crocodile; par bonheur, un arbre mort, qui descendait devant lui, arriva en travers, rencontrant un obstacle, s'arrêta et l'arrêta. Nous avions du temps à nous. Je me souvins qu'il y avait à l'autre bord une ferme à un demi-mille de distance : je me décidai à passer tout habillé le courant, non sans peine, et non sans risque, ayant de l'eau jusqu'aux aisselles. Arrivé à la ferme, je ne trouvai personne et revins tout contrarié. Le second passage à gué fut encore plus dangereux que le premier; je manquai de tomber dans un trou où l'eau se précipitait avec un bruit effrayant. Que faire maintenant? Nous coupons une liane longue et épaisse; ce sera notre harpon. Je descends dans l'eau jusqu'à la ceinture, je jette la liane sur le dos du crocodile (car il s'était retourné), et nous le tirons jusqu'à nous. Tout à coup la queue se met à battre contre nos jambes; sauve qui peut ! et nous fuyons, en poussant des cris d'effroi. Nous croyions sentir à nos trousses cette gueule de dix-huit pouces armée de soixante-sept dents longues et aiguës ! Enfin, nous nous arrêtons. « A coup
sûr, dis-je, il est très-dangereusement blessé; les battements de sa queue étaient peut-être une dernière convulsion,ou le mouvement même de l'eau quenous agitions,» Cette queue me faisait aussi venir une réflexion : c'est qu'on disait qu'elle était très-bonne à manger; elle ménagerait donc sensiblement nos provisions de viande séchée et fumée. Nous retournons; mon pistolet et mon fusil étaient rechargés. Le crocodile n'avait pas bougé ; je tirai, à bout portant, dans les yeux et sous Faisselle, en tremblant quelque peu. Pour le coup, il était mort. 11 avait dix pieds de longueur et quatre pieds de circonférence au milieu du corps : il était trop lourd pour être porté par deux hommes. Nous l'abandonnâmes, à moitié plongé dans l'eau et dans la boue, mais le ventre exposé au soleil, et nous allâmes à Castro ville chercher du renfort et annoncer notre victoire. Quoique les crocodiles ne soient pas rares dans la Médina, on en tue rarement. La nouvelle émut toute la ville ; un tombereau se mit en route, suivi d'une véritable procession joyeuse et bruyante. La distance était de six milles ; il fallut six hommes pour mettre l'animal sur la charrette : tué le matin, il n'arriva dans notre jardin que vers le soir. En l'ouvrant, nous lui trouvâmes dans l'estomac deux pierres de la grosseur du poing, six autres grosses comme des œufs de poule, et des cailloux. Il y avait aussi sept ou huit écrevisses entières. La cuisson fut une fête. On ne mange que la partie charnue de la queue. Nous en fîmes une large distribu-
tion; mais cette chair ne me parut pas avoir un bon goût. On s'apercevait trop que l'animal était resté dans la vase pendant la plus grande chaleur du jour ; il avait aussi une forte odeur de musc qui nous montait à la tête et nous ôtait l'appétit, odeur qui resta dans nos habits pendant plus de huit jours.
J'emmenais quelquefois les garçons de l'école à la promenade. L'hiver, ils ramassaient du bois et cueillaient de la salade sauvage pour leurs familles ; l'été , ils cueillaient des fleurs et de la mousse pour l'église. Ils aimaient beaucoup ces promenades et celui qui les conduisait; mais je n'osais souvent leur donner ce plaisir, craignant pour eux la morsure des serpents et les épines des cactus , dont les blessures sont fort douloureuses et parfois longues à guérir. Pour leur épargner les écorchures, il fallait, en certains endroits, les transporter à tour de rôle dans mes bras. Je devais même examiner avec soin la salade qu'ils prenaient, car il y a, aux environs de Castroville, une herbe5 qui lui ressemble et qui est très-vénéneuse : les Indiens s'en servent pour empoisonner leurs flèches. On a vu mourir, un jour, à Vandenberg, après quelques heures de souffrances atroces, une famille de six personnes qui en avaient mangé.
Notre église était une petite cabane de bois et de boue ; quelques familles à peine pouvaient s'y réunir, et la plupart des fidèles étaient forcés d'assister aux offices, en dehors. Nous empruntâmes une clochette à un colon suisse,
qui, selon l'usage de son pays, l'avait pendue au cou d'une vache. On assembla, au-dessus du toit de l'église, quatre pièces de bois surmontées d'une croix, et ce fut là le clocher. Quelque petite que fût cette cloche, l'air est si pur, au Texas, que les tintements du métal argentin étaient entendus de toute la ville et même au loin dans la plaine et sur les montagnes, surtout le matin et le soir.
Le zèle de l'abbé Dubuis pour l'amélioration religieuse, morale et matérielle des colons , portait déjà ses fruits. Les habitants commençaient à sanctifier le dimanche, et perdaient l'habitude de travailler ce jour-là, pour se reposer le lendemain dans l'ivrognerie et la débauche. Quelques avertissements de la Providence avaient donné plus de force aux sermons du bon missionnaire : plusieurs accidents survinrent à des colons travaillant le dimanche, et la population comprit qu'il était plus convenable d'aller à l'église. Avant et après les offices, ou dans la semaine, après le travail de la journée, beaucoup venaient nous demander des conseils pour l'administration et l'amélioration de leurs fermes; ils soumettaient aussi à l'abbé Dubuis leurs différends et acceptaient ses décisions. Ils ne voyaient pas seulement dans le missionnaire un homme qui instruit, encourage et console, mais encore un homme pratique qui connaît mille moyens de vaincre les nécessités matérielles de la vie, de féconder le sol, d'augmenter les produits de la terre, en un mot, un père de famille qui pourvoit au bonheur moral et phy-
sique de ses enfants, s'oubliant pour eux, souffrant pour eux bien des fatigues et des privations. Aussi, aimionsnous notre tâche et chérissions-nous notre troupeau; nous goûtions avec sérénité le bien que nous faisions. La piété de nos colons, la pauvreté de notre petite église, la simplicité de nos cérémonies me touchaient souvent le cœur, et, pendant que nos mains tenaient notre unique ostensoir de bois, dans lequel était l'hostie sacrée, bien des fois des larmes d'attendrissement coulèrent de mes yeux. Ah! dans les belles églises de France, les pompes religieuses sont pleines de splendeur : l'or, les cristaux, le velours, les lumières éblouissent les yeux , parlent à l'imagination; mais, ici, tout parle au cœur et le transporte, ému et plein d'amour, aux pieds de son Dieu.
Tous les dimanches, à dix heures, se célébrait une messe en musique, car nous avions organisé un chœur de chant, qui était vraiment remarquable. A trois heures, la population se réunissait pour réciter le chapelet ; puis, nous chantions les vêpres, suivies de la bénédiction du saint-sacrement. Les Pâques de 1849 furent pour nous vraiment consolantes ; presque tous les catholiques de Castroville s'approchèrent de la sainte table. La veille de cette solennité, je voulus que notre chapelle se parât et prît un air de fête; j'empruntai tous les châles, les étoffes et les chandeliers de Castroville, et même deux petites portes pour construire des autels latéraux. Les rideaux de mousseline et les châles servaient de tentures.
Je fis des vases, avec du bois tourné, que je dorai; j'y mis des fleurs de toute grandeur et de toute couleur, cueillies dans les bois et les plaines. Les cierges brillaient au milieu de la verdure et des draperies. Nos colons furent tout étonnés de tant de magnificence. Le lendemain , les catholiques de la ville et des fermes voisines assistèrent à l'office, avec un profond recueillement, agenouillés sur la terre et les hautes herbes, durant de longues heures, la tête découverte, et ne songeant pas au soleil accablant qui leur brûlait le front. Pauvre peuple isolé, que ta piété était vive, sincère et touchante ! Le Tout-Puissant a dû , ce jour-là. regarder avec bonté le coin de terre où tu priais. Quel contraste avec la piété froide et timide des populations urbaines de l'Europe! Dans les déserts et les solitudes lointaines, les bienfaits de la religion sont d'autant plus appréciés qu'ils sont plus difficiles à obtenir. Les institutions humaines pour la protection de l'individu et de la propriété manquent, ou sont à peu près nulles. L'homme semble être placé, d'une manière plus immédiate, sous la tutelle de son Créateur : aussi, ses yeux et son cœur se portent-ils plus facilement et plus sincèrement vers lui.
Je reçus, à cette époque, une lettre de mon évêque, dans laquelle Sa Grandeur me montrait toute sa tendre sollicitude pour notre pauvre mission... Celui-là aussi pourrait faire un beau livre de ses travaux et de ses misères ! Notre évêque, aussi pauvre que nous, était obligé
de se servir lui-même, d'instruire et d'administrer les sacrements, comme un simple prêtre. Les évêques missionnaires et leurs prêtres (beaucoup l'ignorent sans doute) ne reçoivent aucun traitement ni du gouvernement, ni de l'église, ni de personne. Leurs seules ressources, pour leur existence, leur entretien, leurs voyages, la construction des églises, hôpitaux, écoles, couvents, séminaires, sont leur propre industrie, les dons de leurs familles, en général, fort pauvres, la charité publique ou privée, et quelques secours de la Propagation de la Foi ; c'est bien peu de chose en face de besoins si grands et si nombreux. Depuis quelques années seulement, l'œuvre de la Propagation de la Foi répand annuellement, sur les missions du globe, environ trois millions de francs. Le revenu de chaque évêque est minime, à tous égards : en effectif, car la moyenne ne dépasse pas douze ou quinze mille francs; d'une manière relative, à cause de la moinsvalue de l'argent à l'étranger. Un évêque qui reçoit vingt mille francs aux Etats-Unis, c'est-à-dire quatre mille piastres, ne touche en réalité qu'une valeur de quatre mille francs, car la piastre, aux Etats-Unis, équivaut à peu près, pour la dépense, au franc de France. Les recettes de la Propagation de la Foi, depuis sa fondation en 1822 jusqu'en 1846, c'est-à-dire en vingt-quatre ans, ont été d'environ trente millions. La Société biblique anglaise, qui n'existe que depuis peu d'années, avait déjà dépensé, en 1851, environ quatre-vingt-quinze millions.
Si à cette somme on ajoute les chiffres énormes de la Société biblique américaine, des sociétés indoustanes, indo-anglaises et allemandes, pour la diffusion des Bibles et livres religieux, seulement dans les Indes , on aura un total fabuleux, incroyable, auprès duquel celui de la Propagation de la Foi paraîtra comme le grain de sénevé de l'Evangile. Mais cette œuvre, si minime qu'elle soit en présence des besoins catholiques et des ressources de la propagande protestante, est bénie du ciel et produit des résultats aussi immenses que ceux de nos riches adversaires sont nuls, même d'après leurs aveux. Ce qui fait notre succès dans la propagation des lumières de l'Évangile c'est notre abnégation, notre dévouement, notre immuable confiance en Dieu ; les hommes nous manquent, mais Dieu nous protège visiblement, et récompense nos travaux et nos fatigues. Les ministres protestants, au contraire, largement rétribués par les gouvernements et les sociétés bibliques, se dévouent peu et s'exposent encore moins : ils vivent au milieu de l'aisance et du confortable, soutenus dans leur entreprise par des moyens puissants, et s'enrichissent la plupart en exerçant un ministère facile, aride pour tous excepté pour eux. En un mot, ils reçoivent beaucoup et donnent peu. Nous, au contraire, nous ne recevons rien et donnons tout, même notre vie : aussi, le dénûment des missionnaires est extrême. Un jour, l'abbé Dubuis pensa manquer d'un vêtement indispensable; il se fit un pantalon avec une jupe de
coton bleu qu'un veuf lui donna pour payer l'enterrement de sa femme ! Un dimanche il pria ses paroissiens de l'excuser s'il ne pouvait prêcher : il n'en avait pas la force, n'ayant rien mangé depuis quarante-huit heures ! Pendant quelque temps, nous n'avions à nous deux qu'une soutane : quand l'un disait la messe, l'autre se promenait en manches de chemise. Une fois, je vis le desservant de la mission de Brazoria : il était vêtu d'un pantalon bleu et large, d'un paletot-sac de velours-coton noir, d'un chapeau dont la couleur et la forme défiaient toute description; une espèce de baignoire percée, lui servait de lit pour dormir, d'autel pour dire la messe et de table pour manger. Que d'efforts d'imagination et d'industrie, que d'obstacles à surmonter, de misères à subir, dans ces solitudes, pour vivre, fonder une église, une école et assurer un avenir prospère à la mission ! Certes, les missionnaires ne sauraient espérer que la Providence vînt continuellement à leur aide d'une manière miraculeuse ; mais du moins, grâce à la protection divine, ces contrées lointaines voient souvent s'opérer des prodiges d'énergie, de patience et de constance. Ne dévoilons pas tous ces haillons du passé, laissons-les sous le manteau de l'oubli : Dieu les a vus, c'est assez.
Cependant, le missionnaire a besoin plus que personne d'une bonne nourriture et d'une force de bien-être matériel : obligé de supporter des fatigues inouïes, il ne reste pas paisiblement dans sa résidence, s'occupant, sans
changer de place, de ses paroissiens groupés autour de lui. À chaque instant, nous partions pour aller dans les diverses colonies confiées à nos soins, qui se trouvaient disséminées sur une immense étendue. Nous voyagions toujours à cheval, pour les grandes distances, ou quelquefois dans une mauvaise charrette ; nous allions rarement à pied, c'eût été dangereux autant que pénible. Quelquefois, la route était incertaine; il fallait, pour ne pas s'égarer, faire toutes les petites remarques qui peuvent guider un voyageur expérimenté, étudier tous les signes, Fécorce des arbres, dont les nuances indiquent le nord ou le sud, les branches et le feuillage, dont la direction indique le côté des vents réguliers, les pas des animaux, les traces d'hommes ou de roues, quand on en trouve.
Ma première excursion fut à la colonie de Dhanis, à trente-cinq milles ouest de Castro ville. Un Alsacien, qui avait servi en Afrique, m'offrit de m'y conduire sur sa charrette, traînée par des bœufs. C'était pendant l'hiver, saison très-courte, mais très-rigoureuse, surtout par le vent du nord, qui apporte des montagnes Rocheuses un froid pénétrant et glacial. ïl faisait, de plus, ce qui est très-rare, un brouillard épais. A peine engagés dans un chaparal, situé sur les collines qui avoisinent Castroville, il nous fut impossible de voir devant nous; force fut de camper en plein taillis. C'était la première fois que je passais la nuit à la belle étoile,
et je crus un instant que ce serait ia dernière. Mon compagnon détela les bœufs; quant à moi, je cassai des branches de mesquite et entassai des arbres secs pour faire un bon feu, opération qui n'était pas trop facile, car l'obscurité était si profonde, que je ne pouvais m'éloigner d'un pas sans risquer de m'égarer. Mon Alsacien vint m' aider ; nous fîmes une assez forte provision de bois, qu'il fallut pourtant ménager, car la nuit était longue ; puis, étendus à terre, enveloppés de couvertures, les pieds tournés vers la flamme, nous prîmes du repos. Quel repos ! Grâce au brouillard, au bout d'une demiheure, je me sentais comme dans un bain glacé; mes pieds brûlaient, près du feu, et mes dents claquaient de froid; je grelottais, je devins raide à ne pouvoir faire un mouvement. Mon Alsacien, plus robuste et plus aguerri que moi ronflait comme dans son lit. Je n'avais ni le courage ni la force d'aller le réveiller, et sur ma couche de pierre et de boue, je gisais sans savoir si jamais je pourrais me relever. Avant la pointe du jour, l'Alsacien s'éveilla et vint à moi; il entendit ma voix mourante, me prit dans ses bras, et me porta tout près du feu, qu'il ranima en y jetant une grande quantité de branches et de broussailles. La vie me revint par degrés; je retrouvai le mouvement, je n'avais aucun membre gelé: nous pouvions repartir. Mais nos bœufs avaient disparu au milieu du brouillard. Nous nous mîmes à leur recherche, chacun de notre côté, en tâtonnant. Après bien des
marches et des contre-marches infructueuses, j'aperçus, dans une éclaircie, des traces d'animaux sur l'herbe : je les suivis longtemps ; craignant de me perdre, je revins sur mes pas. Tout à coup nous entendons, à peu de distance, un craquement de branches qui se brisent sous les pas d'un animal pesant. Nous nous dirigeons de ce côté : c'étaient nos bœufs qui broutaient près de notre campement et qui ne se doutaient guère que nous fussions allés les chercher bien loin. Nous avions perdu deux ou trois heures en vaines recherches. Les bœufs attelés de nouveau, nous partîmes.
Le chaparal dans lequel nous étions alors, avait été funeste à bien des colons de Castro ville qui s'y perdirent en venant ramasser du bois ou des pacanes. Un des premiers desservants de la colonie s'y égara et l'on n'en entendit jamais parler. En allant à sa recherche, on trouva les squelettes blanchis de plusieurs colons qui avaient trouvé la mort, assis au pied d'un arbre, en face de leurs sacs encore pleins de pacanes.
Le soleil était venu chasser le brouillard ; bientôt il réchauffa et illumina la route, qui a quelque chose de particulièrement sauvage et tropical. Les cactus et les agaves mexicaines sont abondants et variés; leur végétation est puissante comme sous l'équateur. Dans cette partie du Texas on rencontre plusieurs rivières à sec, ou intermittentes, se montrant et disparaissant tour à tour. Je m'arrêtai quelques instants au Quihi. Cette petite colonie alsa-
tienne, à douze milles de Castroville, est souvent visitée par les Indiens. Une fois, un colon, du nom de Meyer, fut pris par les Comanches, attaché à un arbre et percé de flèches. Une autre fois, une femme alsacienne fut faite prisonnière par ces féroces Peaux-Rouges, et emmenée sur un cheval. Profitant d'un moment où l'on faisait peu attention à elle, elle s'esquiva, galopant de son mieux. Les Indiens la poursuivirent et lui traversèrent le corps avec des flèches et des lances ; malgré ses blessures, elle parvint à leur échapper, mais devint folle, peu de temps après.
Nous allâmes dîner à Vandenberg, autre colonie alsacienne, à sept milles du Quihi. Près de ce village, on rencontre dans une petite vallée une multitude fabuleuse de boules rondes, en fer natif, de différentes grosseurs, et légèrement recouvertes d'une couche calcaire; mais, faute de combustible suffisant, cette mine à fleur de terre demeure inexploitée. De là à Dhanis, la route passe au milieu d'une contrée encore plus sauvage, très-fréquentée des Indiens. Dans une vaste prairie, on voit un chemin naturel, tracé parles incursions constantes de ces peuplades. A chaque instant, nous apercevions d'immenses troupeaux de chevreuils, qui semblaient apprivoisés, et nous regardaient passer avec des yeux étonnés. C'est également dans ces solitudes qu'on rencontre le plus fréquemment le lion du Mexique, qui ressemble plutôt aux lionnes de nos ménageries qu'au roi du désert. J'étais
fatigué et ahuri par le changement continuel de tahleaux et de pensées, autant que par les cahots de notre charrette, lorsque nous arrivâmes au terme de notre voyage. Il faisait nuit. Mon compagnon me fît coucher avec lui. Sa cabane était, comme dans toutes les parties médiocrement peuplées du Mexique, un carré de pieux unis par des poutres verticales ou par des courroies de cuir de bœuf, et chargés d'un toit de chaume, il m'offrit un verre de whiskey, mais l'odeur seule me donna des vertiges.
Dahnis était, de nos colonies, la plus exposée aux incursions des Indiens : en cinq semaines, ils y avaient séjourné trois fois, en forçant les colons de leur fournir des aliments, du tabac et de la poudre. Pour empêcher ces désordres, le gouvernement installa un camp de soldats à deux milles de Dhanis. Les bétes fauves abondent aux environs de cette colonie. Une fois, pendant la messe qui se célébrait dans une cabane de bois, on entendit les chiens aboyer d'une manière effrayante, Mon Alsacien sortit, prit sa carabine et alla voir la cause du tapage. C'était une panthère énorme, qui, poursuivie par les chiens, s'était réfugiée sur un arbre près de la cabane qui nous servait de chapelle. La voir et l'abattre, ce fut pour lui l'affaire d'un moment. Une autre fois , un sanglier mal avisé, sans doute attiré par les chants, entra dans la chapelle pendant que l'on chantait les vêpres : sa curiosité lui coûta cher ; il fut tué sur-le-champ et mangé le lendemain.
J'étais venu, à Dhanis, baptiser deux enfants d'un
Alsacien. Étant encore à cette époque fort peu versé dans la langue allemande, j'avais inscrit sur un morceau de papier le mot taufen (baptiser) , pour ne pas le confondre avec kaufen (acheter) ou verkaufen (vendre), que j'entendais tous les jours résonner à mes oreilles. Malheureusement, j'oubliai, en partant, le papier, et les trois mots se confondirent tellement dans ma mémoire que je n'avais aucun indice pour reconnaître celui qui m'était indispensable. Me confiant à ma bonne étoile, je me dirigeai vers l'habitation du père, et, voyant un homme sur le seuil de la cabane, je lui demandai, après les salutations d'usage, s'il n'avait pas des enfants à... verkaufen (vendre)? A la surprise et à la colère qui se peignirent sur le visage de mon Alsacien, je vis que je m'étais trompé, et je lui demandai alors, s'il n'avait pas deux enfants à... kaufen (acheter) ? Pour le coup, sa patience s'échappa, et je reçus une bordée de compliments énergiques, que je compris tant bien que mal et que je n'essayerai pas de traduire. Enfin, comme il ne me restait plus qu'un mot à dire, j'étais sur de ne plus me tromper, et après avoir laissé passer l'avalanche d'injures que je m'étais attirée, je lui dis avec douceur : « Si ce n'est pas à vendre ou à acheter, alors c'est à baptiser. » Notre homme me regarda attentivement et finit par découvrir à ma figure et à mes habits, que je pouvais bien être le prêtre qui venait baptiser ses deux enfants, il se mit alors à pousser des éclats de rire interminables; l'envie méprit d'en faire
autant, et j'imitai sa bruyante hilarité; après quoi, nous nous entendîmes sur l'heure de la cérémonie et sur l'endroit où elle devait se faire. Depuis lors, je me suis toujours méfié de ma bonne étoile.
Je retournai à Castroville, seul et à cheval : j'arrivai le soir. L'abbé Dubuis s'y trouvait, de retour d'une excursion dans l'est. Assis au coin du feu, nous racontions nos aventures et nos impressions de voyage; nos souvenirs se reportèrent ensuite et naturellement vers la France, nos familles et nos amis; sujets toujours pleins de charmes et sur lesquels nous revenions toujours avec un nouveau plaisir. Qui pourrait dire la joie qu'éprouve un missionnaire, condamné à l'isolement, obligé de concentrer en lui-même ses sentiments et ses idées, séparé de ses ouailles parla difficulté de s'exprimer dans leur langue, comme par la différence des positions et de l'intelligence, quand il trouve un ami et peut épancher librement dans son sein ce qu'il pense et ce qu'il ressent? Et, si l'ami est un confrère et un compatriote, la douceur des causeries fait passer les heures comme des rêves charmants, légers et fugitifs. Mais hélas! ces soirées de douces causeries, où nos âmes faisaient un libre et mutuel échange de pensées et de sentiments , étaient bien rares ! Le devoir nous tenait toujours à cheval galopant à travers les plaines et les bois. Le feu s'éteignait, l'aube blanchissait la prairie, et nous parlions encore de nos aventures, des missions, de nos parents, de nos amis, et surtout de la France.