‹ Journal d'un missionnaire au Texas et au Mexique (volume 3)Chapitre 17 sur 33 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

Commerce de mania, — Carvajal. — Une guerre de marchands. — Commencement des hostilités. — Des soldats prudents. — Je reçois un feu de peloton à vingt pas. — Fin du siège de Matamores. — Bataille de Camargo.

— Deux vainqueurs qui ne s'en doutaient pas. — Prisonniers de guerre. — Tentatives d’évasion. — Histoire d’un général prudent. ■— Condamnation.

— La collation de la mort. — Le saint viatique. — Exécution. — Retour à Brownsville .

Le commerce de coton écru ou manta est de première importance sur les frontières mexicaines. Les rancheros font une énorme consommation de cette étoffe, pour linge de corps, vêtements légers et usages manuels. Le gouvernement mexicain, pour développer la fabrication de cet article, en avait concédé le monopole à cinquantecinq négociants, la plupart anglais et espagnols. Le nombre de personnes qu’occupait cette industrie s’élevait à 214,509, et, depuis l’établissement du monopole jusqu’à 1850, c’est-à-dire pendant dix-sept ans, les fabriques avaient fourni plus de quinze millions de pièces de manta. Voulant protéger cette branche de l’industrie nationale, le gouvernement mexicain avait frappé les tissus étrangers de droits d’entrée si élevés, que ces droits équiva-

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laient à une prohibition. C’eût été un coup mortel pour le commerce des frontières texiennes, si la contrebande n’avait pris des proportions colossales sur toute la ligne du Rio-Grande, très-insuffisamment gardée par quelques douzaines de douaniers.

Cependant les négociants de Brownswille et ceux de Matamores souffraient également de cet état de choses, parce que le commerce de transit, se faisant par contrebande, s’étendait le long des rives du fleuve, au lieu de se concentrer dans ces deux villes. Ils se concertèrent pour provoquer un mouvement populaire contre le monopole et chargèrent le général Carvajal de révolutionner les États de Cohahuila, deTamaulipas et deNuevo- Léon.

Le général Carvajal était un Mexicain courageux et entreprenant, bon soldat, je crois, plutôt que bon capitaine. Il avait été élevé dans un collège de jésuites aux États-Unis. Sa taille était médiocre, mais bien prise, ses traits réguliers, ses yeux vifs exprimaient à la fois la finesse et l’énergie. Durant la guerre entre le Mexique et les États-Unis, son rôle avait été équivoque. Depuis quelque temps, il nourrissait le projet de soulever les États mexicains des frontières, soit pour forcer le gouvernement à des réformes administratives, soit pour former une petite république indépendante du Mexique, qui eût pris le nom de République de la Sierra-Madre.

Le général Avalos, commandant des forces mexicaines

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de Nuevo-Léon, Tamaulipas et Cohahuila, eut vent de ce qui se préparait. Carvajal se trouvant à Camargo, il envoya une compagnie de lanciers pour l’arrêter; mais celui-ci, averti, s’échappa avant leur arrivée, et se rendit à Rio-Grande-City, d’où il s’entendit avec des négociants de Brownsville pour avoir de l’argent, des munitions, et organiser l’insurrection. On promit vingt-cinq piasîres par mois à quiconque s’enrôlerait; une foule d’aventuriers américains, qui avaient guerroyé en 1 846 et 1847, furent attirés par l’espoir du pillage et l’amour de l’inconnu: cent ou deux cents Mexicains mécontents se joignirent à cette troupe. Carvajal marcha sur Camargo, qui, faute de soldats, fut prise sans coup férir ; mais il perdit un temps précieux, attendant sans doute l’effet des promesses des négociants de Brownsville et de Matamoros.

Ceux-ci cependant changeaient de système : peut-être craignaient-ils de fâcheuses conséquences, si Carvajal était vainqueur ; ils invitèrent Avalos à un grand déjeuner, où l’on discuta les mesures à prendre contre Carvajal. Il fut démontré que, les troupes du gouvernement étant trop peu nombreuses pour défendre Matamoros avec chance de succès, il fallait immédiatement mettre sur pied la garde nationale et se procurer des fusils et de l’argent. Les négociants, peu disposés à des contributions personnelles, conseillèrent au général de permettre l’entrée de la cotonnade américaine, en la grevant seulement d’im droit léger, dont une partie serait consacrée à la répres-

sion du mouvement insurrectionnel, et dont l’autre partie entrerait naturellement dans les poches mêmes d’Avalos. Cette perspective sourit- au général, qui décréta d’urgence la réforme proposée, en dépit du directeur des douanes.

On amusait par des promesses Carvajal, qui s’arrêta à Reynosa, comme il avait fait à Camargo, et, pendant plus de huit jours, des balles de manta traversèrent le Rio- Grande en si grande quantité, qu’on en peut estimer la valeur à plus d’un demi-million de piastres. Cette transaction fut peu connue et par conséquent peu critiquée. Les marchés mexicains étaient approvisionnés pour longtemps.Les petits marchés des frontières ne trouvaient plus de débouchés pour leurs marchandises; ils étaient lésés dans leurs intérêts, et avertirent Carvajal ; celui-ci, furieux, brûla quelques-uns des convois qui se rendaient dans l’intérieur. Malheureusement, les marchandises avaient été vendues au comptant par les négociants américains aux marchands de l’intérieur du Mexique, et ce furent ceuxci qui perdirent.

Carvajal se porta enfin sur Matamores. Les autorités de la ville, quoique ayant fait tous leurs préparatifs, se rendirent en députation auprès de lui pour connaître ses intentions particulières, et le prier de renvoyer ses soldats américains, en lui affirmant que tout s’arrangerait pour le mieux, si rien dans son entourage ne marquait une intervention étrangère, blessante pour l’amour-propre na-

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tional. Carvajal refusa, prétextant qu’il ne pouvait se fier à leurs promesses, tant qu’Avalos,son mortel ennemi, resterait à Matamores, et disant qu’il ne pouvait renvoyer les Américains, qui étaient ses meilleurs soldats.

Le lendemain au soir, il s’installa avec une cinquantaine d’hommes environ dans le fort Paredès. Ce fort, très-rapproché de la ville, se composait de quelques talus élevés en 1846 pour protéger Matamores contre l’armée du général Taylor. L’unique canon , possédé par les Américains, tonna immédiatement ; mais un accident le mit hors de service au troisième coup. Le second jour, à dix heures du matin, Carvajal s’empara, on ne sait pourquoi, de la cabane des douaniers placée en face de Brownsville. C’était plutôt une promenade militaire qu’un mouvement stratégique. Les habitants de Matamores lâchèrent sur lui quelques boulets mal dirigés, qui vinrent éclater sur l’autre bord, à Brownsville, et chassèrent les curieux. Carvajal se décida alors à pénétrer dans Matamoros. La colonne se dispersa dans les rues, et commença une guerre d’escarmouche, où chacun tirait de son côté, sans ordre et sans ensemble. Bientôt la fusillade retentit dans toutes les rues de cette ville.

Peu après l’ouverture du feu, le général Avalos fut atteint à la jambe par une balle morte ; il se fit aussitôt transporter dans sa maison; quelques combattants et quelques curieux furent tués ou. blessés. A ce moment, la panique était si grande, que Carvajal n’aurait eu qu’à

pousser un peu ses soldats pour se rendre maître de la ville ; mais ceux-ci, au lieu de s’avancer vers la Piaza- Mayor, centre de la défense, prirent le parti plus prudent de se cacher dans les maisons, et de cheminer lentement en pratiquant des ouvertures dans les murs intérieurs. Les assiégés, se rassurant, braquèrent leurs canons sur les maisons où étaient les assiégeants, et les forcèrent de déguerpir. A la nuit, Carvajal ordonna à ses troupes de rentrer au fort Paredès. Ce fut une lourde faute. Les assiégés se hâtèrent d’établir de hautes barricades avec des balles de mania, et de couvrir leurs toits de sacs de terre, derrière lesquels les soldats d’Avalos s’abritèrent pour tirer, soit dans les rues, soit dans les cours, quand Carvajal essaierait de rentrer. Ainsi la défense s’organisa sur un meilleur pied, et, dès ce moment, l’on eût pu prédire que l’hésitation, sinon l’incapacité des Américains leur laissait échapper la victoire qu’ils tenaient entre leurs mains.

J’avais passé une partie de la nuit à donner les soins de la religion aux blessés de l’armée de Carvajal, qu’on transportait du côté de Brownsville, dans un hôpital provisoire. Quand le jour parut, pensant qu’il y avait à Matamores beaucoup de blessés des deux partis, et que le curé mexicain ne pouvait suffire à la tâche, je traversai le Rio-Grande, je m’emparai d’un mauvais cheval abandonné près de la cabane déserte des douaniers, et le mis au galop, espérant, par une allure rapide, échapper plus

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aisément aux balles des assiégeants et des assiégés, car je devais passer entre les deux feux.

Je pénétrai sans mésaventure dans la grande rue qui conduit à la place ; mais je trouvai en face de moi une forte barricade, et des coups de fusil retentirent de tous côtés, sans que je visse personne ; cependant, grâce à la maladresse des tireurs, j’arrivai, sans être atteint, à vingt pas de la barricade. Là, trente fusils me couchèrent en joue ; n’ayant pas le temps de me sauver, je tirai brusquement la bride de mon cheval, et deux violents coups d’éperon le firent se cabrer. Un feu de peloton retentit ; quantité de balles sifflèrent autour de mes oreilles ; je ne fus pas blessé, mais le pauvre animal qui me servait de bouclier avait reçu trois balles, et il tomba avant que les fusils fussent rechargés. Je courus à la barricade ; le capitaine qui la commandait me reconnut et fut très-mortifié de ce qui était arrivé :

— Pourquoi diable venez-vous ici sans drapeau blanc ? me dit-il.

— J’ignorais qu’on en eût besoin, quand on est seul et sans armes.

La barricade pouvait être attaquée d’un moment à l’autre, et ma position devenir plus critique. Ce n’était pas le moment de discuter. J’informai le commandant du but de ma visite.

— Je viens confesser les mourants. Où est le curé ?

— Vous ne pouvez le voir; on se bat dans sa rue.

— Où est l’hôpital?

— Ici près.

J’y courus; mais je fus bien étonné en n’y trouvant que quatre blessés. On s’était battu pendant vingt-quatre heures, on avait tiré plusieurs centaines de coups de canon et brûlé plus de vingt mille cartouches ; la perte des deux côtés se bornait à quelques morts et à quelques blessés. Dieu merci ! les maisons avaient plus de mal que les hommes.

Lorsque je quittai l’hôpital, un nègre, qui se trouvait là, je ne sais comment, me salua par mon nom. Voyant que je le regardais avec des yeux étonnés, il me dit ;

. — Comment, vous ne me connaisséz pas? J’ai un frère qui est attaché au service de votre évêque. J en ai un second qui est domestique de l’archevêque de Saint- Louis; un troisième qui est avec l’archevêque de l’Orégon ; un quatrième qui

Mais je t’interrompis, en lui disant :

— Vous me ferez la nomenclature de vos frères une autre fois ; le lieu est mal choisi pour une conversation.

Jugeant ma présence à Matamoros peu nécessaire, je retournai à Brownsville, où l’on me croyait mort.

Le soir même, Carvajal me fit rappeler, pour me prier d'aller visiter à Matamoros, dans un endroit caché, les blessés qui ne pouvaient être transportés à Brownsville, soit que leurs blessures fussent trop graves, soit qu ils fussent des déserteurs de l’armée des États-Unis. Je me

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rendis immédiatement au fortParedès, où je trouvai le général dînant à cheval avec des sardines et un morceau de pain. Je me mis à sa disposition. Le lendemain, il m’envoya un guide mexicain, et je partis à pied pour courir moins de dangers.

Arrivé à la rue du Commerce, au bout de laquelle se trouvaient une barricade et une batterie de gros calibre, j’entendis une forte détonation, un sifflement aigu; une maison de briques s’écroula derrière nous. Mon guide tomba; un boulet lui avait enlevé le ventre et la cuisse. Je portai mon malheureux guide dans une rue voisiné ; je frappai aux portes des maisons pour trou<« ver quelqu’un qui le soignât ; mais tous ceux qui ne se battaient pas avaient fui à Brownsville. Ma position devenait critique. Je ne savais plus que faire, ignorant l’endroit où l’on avait recueilli les blessés de l’armée de Carvajal. Heureusement, un officier américain qui passait me l’indiqua. Je trouvai une méchante cabane, où gisaient six hommes mortellement blessés. Un docteur irlandais, homme capable et d’un dévouement admirable, les soignait. Je le priai d’aller voir mon pauvre guide ; j’exhortai les blessés et leur procurai les dernières consolations de la religion. Cinq de ces malheureux moururent peu de temps après.

En retournant au fort Paredès, je rencontrai cent cavaliers de Carvajal qui allaient se battre près du cimetière, dans le champ des manœuvres, contre cent lanciers

d’Avalos. Les deux partis se rencontrèrent, s’examinèrent à distance, et chacun rentra chez soi, tout fier de ce que l’autre n’avait osé l’attaquer.

Le siège dura douze jours; outre la fusillade, le seul événement fut l’incendie de plusieurs maisons, ce dont on accusa les Américains ; accusation très-vraisemblable, car, en différentes fois, ils avaient menacé de mettre le feu à la ville s’ils ne la prenaient pas, et, lorsque les Mexicains cherchèrent à éteindre le feu et à sauver les marchandises, ils reçurent une fusillade bien nourrie, qui leur blessa quelques hommes. Les flammes de l’incendie jetaient une lueur sinistre à une énorme distance. Cette nuit se passa encore pour moi dans l’insomnie, car j’avais à rassurer nombre de familles éplorées, qui avaient abandonné leurs maisons à Matamoros pour se réfugier à Brownsville, et qui venaient me faire part de leur douleur et de leurs craintes, que justifiait d’ailleurs l’explosion de quelques barils de poudre.

Carvajal se retira, à la nouvelle que Canalès venait au secours de Matamoros avec un millier d’hommes. Canalès avait été chef de bande dans la guerre de 1846 et 1847 ; on l’accusait d’avoir tantôt combattu, tantôt imité les guérilleros, en pillant avec impartialité, à la tête de sa bande de voleurs et d’assassins, les convois mexicains et les convois américains. 11 avait, dit-on, une fille qui maniait vaillamment la lance, et qui commanda quelques expéditions. Lors du traité de Guadalupe-Hidalgo,

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la tcto de Canales avait ete inise a prix par le gouvernement mexicain ; mais il parvint à se justifier, et même à se faire mettre dans 1e cadre des généraux mexicains en activité de service. Il détestait à la fois, pour des raisons personnelles, Carvajal et Avalos ; il aurait voulu trouver Avalos en fuite et mettre en fuite Carvajal. Aussi était-il venu fort doucement pour laisser à Avalos le temps d’être battu ; mais, le trouvant victorieux, il était de fort mauvaise humeur.

Le gouvernement mexicain gratifia la ville de Matamores du titre de « ville héroïque », en récompense de sa courageuse défense. Les habitants de Brownsville vinrent en foule contempler les désastres de la guerre et de l’incendie.

Carvajal s’était retiré à Rio-Grande-City. Il voulut rentrer dans le Mexique, et pour venger sa défaite, il organisa une nouvelle expédition. Canalès fut envoyé à Camargo pour le combattre. Les deux partis se rencontrèrent sur la route de Camargo. Les soldats de Canalès, cachés dans un chaparal^ criblèrent de coups de fusil l’armée de Carvajal. Alors le colonel Nunez, qui commandait les Mexicains de Carvajal, s’écria : c< Nous sommes trahis I sauve qui peut ! » On prétend que c’est lui qui trahissait. Quatre-vingts de ses Mexicains se sauvèrent à Rio-Grande-City 5 les Américains de la bande s’engagèrent dans le chaparal^ et la fusillade dura jusqu’à la nuit sans faire grand mal. Les soldats des deux armées se

cachaient derrière les arbres, pour tirer avec plus de sécurité : l’on faisait peu de victimes, mais en revanche les arbres étaient criblés de balles. Carvajal , jugeant qu’il n’avait plus assez de troupes pour vaincre, se replia sur le Texas, qui était à portée de fusil du champ de bataille ; Canalès, craignant d’être surpris pendant la nuit, se retira de l’autre côté du San-Juan qui, passe près de Camargo , au nord de la ville. Un espion avertit de cette retraite inattendue Carvajal, lequel revint vers Camargo, voulant y entrer avant le jour. En même temps, les habitants annonçaient à Canalès, que Carvajal s’était retiré dans le Texas, et Canalès , enhardi par ce succès inattendu, marcha aussi vers Camargo, où les deux armées se trouvèrent en présence, fort étonnées de se rencontrer à force de s’éviter. La lutte fut comparativement sanglante cette fois. On vit durant le combat les généraux Carvajal, Johnson et un troisième, dont j’ai oublié le nom, charger et tirer l’unique canon qui composait toute leur artillerie. Carvajal , manquant de munitions , dut céder, et Canalès publia que sa retraite hors de la ville avait été un mouvement stratégique. Ainsi se termina la guerre.

Les prisonniers que le parti d’Avalos avait faits ne furent pas considérés comme prisonniers de guerre, mais comme traîtres et assassins ; en conséquence , ils furent jugés au bout de quelques mois et condamnés à être fusillés. Avalos, qui souffrait encore de sa blessure , était

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furieux contre les Américains, et il voulait leur donner une leçon pour l’avenir. L’exécution devait avoir lieu trois jours après la condamnation. Je fus chargé, de la part du général mexicain, de préparer ces malheureux à la mort. Ils étaient gardés dans une chambre de la caserne des lanciers, convertie en chapelle. Cette caserne, qui servait également de prison, était un grand bâtiment carré, en briques, au milieu duquel se trouvait une cour où se promenaient les prisonniers avant leur jugement. On entrait par une grande porte cochère qui donnait dans un large corridor , au bout duquel se trouvait la cour. Le corridor était formé par deux chambres, dont l’une servait de poste et l’autre de dortoir pour les officiers de garde.

Je n’entrai pas sans une vive émotion. Les soldats me présentèrent les armes, un officier me conduisit à la chapelle dont on avait enlevé les portes. A la vue de mon costume de prêtre français, les condamnés se jetèrent dans mes bras avec de poignantes démonstrations de douleur et de reconnaissance. Un jeune Irlandais, de vingt-deux ans, se suspendait à mon cou en pleurant, en criant : « Ma mère, ma sœur, je ne vous verrai plus! » Catholiques et protestants me serraient les mains, et me remerciaient vivement d’être venu les visiter dans ce moment suprême. Leur désespoir me fendait le cœur; au lieu de les consoler, je me mis à pleurer avec eux. Mes larmes leur firent du bien. Intérieurement, je priais

MÊm

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Dieu de me donner le courage et les forces nécessaires pour remplir ma triste mission.

Ce ne fut qu’après de violents efforts, que je parvins à me dominer, et que je pus tes exhorter à mettre en règle leur conscience avantde paraître devant lejuge éternel. Les prisonniers américains étaient peu résignés; ils s’écriaient que le jugement s’était fait cruellement attendre, et qu’il était injuste. Je leur rappelai les incendies et les meurtres qu’ils avaient commis dans une ville innocente , sans autre but que le pillage, et les engageai à invoquer la miséricorde divine. Je leur donnai des livres de piété et du tabac, et promis de demander pour eux un adoucissement à leur peine , en leur recommandant de ne pas concevoir de trompeuses espérances. Ils me dirent qu’ils avaient plusieurs fois écrit à leur consul pour intervenir en leur faveur, avant le jugement, mais qu’ils n’avaient pas reçu de réponse.

Je me rendis chez les consuls anglais et français qui firent une démarche auprès du général Avalos. J’allai le voir moi-même. C’est un homme petit, gros, au teint olivâtre; sa barbe noire, ses yeux vifs et méchants lui donnent un air de férocité. Son père était Mexicain, sa mère Indienne; on voit que le sang du sauvage coule dans ses veines. Avec des manières polies, affables et parfaites, il est dur, faux, vindicatif. Comme il restait sourd à mes prières , je crus devoir lui rappeler un fait que je tenais de bonne source et qui le concernait.

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— Je vais, lui dis-je, vous raconter une histoire. Une ville du Mexique fut attaquée par une bande d’aventuriers ; le général , au commencement de l’action , fut blessé sur la grande place. On le porta chez lui; mais, craignant que les aventuriers, s’ils étaient vainqueurs, ne le prissent et ne le pendissent, il abandonna ses troupes et se fit transporter clandestinement pendant la nuit dans une cabane éloignée. Un curé de ma connaissance apprit le fait. Il aurait pu révéler aux assiégeants la cachette du courageux général : le général pris, la guerre était finie. Cependant, comme il y allait, pour le général, non-seulement de la vie, mais de l’honneur, le curé garda son secret. Si vous ne vous montrez pas aujourd’hui aussi généreux que lui, il publiera demain ce récit dans les journaux , en ajoutant les noms propres que je ne vous ai pas cités.

Avalos pâlit, ses yeux lancèrent des éclairs sinistres; s’il avait pu me plonger un poignard dans le cœur, il l’aurait fait sans scrupule ; mais, comme je ne tremblais pas, il me crut armé et répondit :

• — C’est bon ! L’exécution sera suspendue jusqu’à ce que j’aie reçu des ordres de Mexico.

Je ne demandai pas autre chose, car je savais qu’il existait une loi espagnole qui n’était pas abrogée, en vertu de laquelle un condamné à mort, qui sortirait de la chapelle pour une raison quelconque, ne pourrait y être réintégré, c’est-à-dire qu’il aurait la vie sauve, car on n’exé-

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cutait jamais un condamné sans lui avoir fait passer préalablement trois jours dans une chapelle.

Quand je portai cette bonne nouvelle aux prisonniers, ils m’embrassèrent avec transport, et l’espoir de yivre se réveilla en eux avec une vivacité qui m’inquiétait; je ne me sentais pas sûr du succès, et je rédigeai à la hâte, avec l’aide du curé de Matamores, une pétition qui circula parmi les dames de la ville , et qui demandait au général Arista, président de la république, la vie des condamnés. 11 n’était pas politique, en effet, de les faire mourir, car leur mort était considérée par les deux partis comme une vengeance et un assassinat politiques. C’était même une imprudence qui, en aigrissant les ressentiments des ennemis d/Avalos, aurait pu lui coûter la vie.

Pour sauver tous ces malheureux et calmer les esprits, je voulus profiter du sursis en organisant un projet d’évasion. Avec un peu d’argent, ce projet pouvait s’exécuter; je n’avais qu’à faire un trou dans le mur de la prison, lequel était en briques et n’avait guère plus d’un pied d’épaisseur; le bâtiment était, d’ailleurs, isolé et mal gardé. Les condamnés auraient pu, en moins d’un quart d’heure, passer sur la rive gauche du fleuve; mais je ne fus pas secondé à temps; je ne trouvai, parmi les compatriotes des prisonniers américains, qu’inertie, imbécillité et menaces stupides contre Avalos.

Sur ces entrefaites, le colonel Nunez, accusé par les Américains d’avoir causé la perte de la bataille de Ca-

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margo, fut obligé, pour sauYer sa vie, de prier secrètement Avalos de vouloir bien le mettre en lieu de sûreté, c’està-dire en prison ; il vint donc, sous prétexte d’affaires urgentes, se faire incarcérer à Matamores. Avalos, qui ne l'aimait point, ne se contenta pas de le prendre; il le fit passer devant un conseil de guerre et condamner à mort. Nunez trouva que son protecteur allait trop loin, et, de crainte que le jugement ne fût exécuté, il s’enfuit et se réfugia de nouveau à Broxvnsville , où sa condamnation, prononcée par des Mexicains, le réhabilita. Cette évasion de Nunez, qui avait été enfermé dans la même prison que les autres prisonniers politiques, m’ôta tout espoir d’assurer la fuite des condamnés ; car elle avait dû rendre la surveillance plus active et les précautions plus nombreuses.

Ordre arriva enfin de Mexico de fusiller les condamnés. C était un samedi, et l’exécution fut fixée au lundi. Cet ordre nous Jeta dans la consternation, car nous étions convaincus qu’ Avalos, tenant sa position militaire du président Arista, se refuserait à toute tentative de corruption ou de ménagement, soit pour plaire au président de la République mexicaine, soit pour satisfaire ses sentiments de vengeance. Je n’avais pu sauver ces malheureux, et il ne me restait plus qu’à m’acquitter, avec l’aide d’un excellent prêtre mexicain, don Raphaël, de la terrible mission de les assister à ce moment suprême. La chambre qui leur servait de prison fut de nouveau con-

vertie en chapelle; on construisit un autel avec une table longue. Le bruit se répandit et les journaux de la Nouvelle-Orléans (1) répétèrent que j’avais essayé, pour faire

(1) Il est curieux^ parfois, de voir comment les faits sont dénaturés par les correspondants des journaux. Le Daily-Delta de la Nouvelle- Orléans, dans son numéro du 22 juin 1852, raconte ainsi les événements qui accompagnèrent cette exécution.

« Je vais vous raconter maintenant un des meurtres les plus révol- « tants commis de sang-froid, qui aient jamais déshonoré une nation « depuis les jours de Tinquisition. Vous vous rappelez qu"en octobre « dernier, il y a huit mois environ, le général Carvajal attaqua Mate tamoros, et que la bataille dura onze jours, etc., etc. Dans sa re- « traite, il fut vigoureusement poursuivi par Tennemi pendant deux « heures, et quatre de nos hommes, s'étant séparés du corps princi- « pal, furent pris et mis en prison. Ils ont souffert toutes sortes de « fatigues et de traitements barbares jusqu'à hier matin, qu'ils ont (( été brutalement assassinés, par les ordres du général Avalos.

« J'ai à vous recommander la conduite de quelques citoyens de <( Brownsville dans cette circonstance. Le prêtre catholique, le lieute- « nant-colonel (*), le consul espagnol Nosmand f ^), et plusieurs autres (( rudes adversaires de Carvajal. Avec le concours des dames de Ma- « tamoros, ils plaidèrent la cause des prisonniers auprès des assas- (( sins [hlood-hounds], jusqu^à ce qu'ils en eussent tiré la promesse « qu'ils leur permettraient de laisser échapper les condamnés. Le gé- « néral Avalos devait, sous un prétexte quelconque, faire retirer la « garde (de nuit) et donner au prêtre le temps de pratiquer un trou « dans le mur de la prison, par où s'échapperaient les prisonniers. « Le prêtre, — que Dieu l'aime [God love him) — accomplit sa tâche (( avec une barre de fer [crow-har). Un peu avant le jour, après avoir « travaillé toute la nuit, quand l'ouvrage fut achevé, il passa dans la « cour extérieure avec les prisonniers derrière lui, pleins d’espérance

(♦) Je ne me rappelle pas que ce lieutenant-colonel ait eu rien à faire dans ce drame : il ne s’en est pas mêlé .

Le consul espagnol était mort, et son secrétaire, n’ayant aucune influence, n’a pu rien faire. Le consul anglais, au contraire, s’était dévoué généreusement au salut de ces malheureux; il mettait à ma disposition 2,000 doublons (160,000 francs) pour m’aider dans cette entreprise. Ces consuls n’étaient pas à Brownsville, mais bien à Matamores.

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évader les prisonniers, de pratiquer un trou dans le mur en me cachant sous l’autel. J’en ai eu le dessein ; mais il m’eût été impossible de le faire : les draperies de l’autel furent constamment relevées, j’étais entre deux sentinelles, et deux compagnies de lanciers, le mousqueton au poing, se tenaient l’une en face de la porte, l’autre derrière le mur où s’adossait l’autel. Je me bornai à accomplir mes graves et pénibles devoirs.

Le lendemain dimanche, à quatre heures du soir, le saint viatique fut porté aux prisonniers catholiques. Les rues étaient jonchées de rameaux et de verdure; des draperies flottaient aux fenêtres; des guirlandes d’étoffes et de foulards pendaient en travers des maisons partout où devait passer le saint sacrement. Le cortège quitta l’église, précédé d’une musique militaire qui jouait des airs funèbres, et le peuple suivait en priant à haute voix. Du fond de la prison, j’entendais les sons lugubres de la mu-

« de revoir encore une fois les chers parents et les amis qu^ils ai- « maient ; ils trouvèrent « cinquante soldats » de garde, au lieu de « dix (le nombre ordinaire), qui les repoussèrent dans la prison. Le a prêtre alors demanda à voir Avalos; mais on lui refusa sa porte. « Les pauvres garçons furent emmenés à cinq heures du matin et tt fusillés devant trois cents soldats. Leur sentence portait qu'ils se- (( raient exécutés à huit heures : ainsi, ils ont été privés des trois « dernières heures de leur vie, qu'ils désiraient sans doute consacrer tt à Dieu. De tels faits et meurtres ont soulevé d'unanimes sentiments

« de dégoût dans cette ville

tt Le général Avalos a été hier brûlé en effigie, tt P. S. 11 n'a pas été accordé aux prisonniers les dernières consolations de la religion — l' Extrême-onction. Le nom du prêtre est : le Père Domenech. »

sique, et le murmure de la foule qui priait : mon cœur se serra, je me sentis défaillir ; les prisonniers, agenouillés à mes côtés, pleuraient et priaient avec moi. Quelques larmes leur étaient bien permises ; ils étaient si jeunes ! ils regrettaient la vie, une famille absente et chérie qu’ils ne devaient plus revoir. La nature a des exigences auxquelles la volonté la plus ferme est souvent obligée de céder. Pauvres créatures ! en voyant mon émotion et ma sympathie, ils se sentaient moins isolés ; ils puisaient en moi des forces pour supporter leur malheur et songer à Dieu.

Don Raphaël entra , portant le saint sacrement ; ils se jetèrent au-devant de lui, et saisirent la pyxide, demandant grâce d’une voix déchirante, et qu’on leur fît l’application des immunités de l’église, du droit d’asile reconnu par la loi. Ils se calmèrent avec peine ; les prières pour les agonisants furent récitées, et les condamnés catholiques reçurent la communion. Une demi-heure après eut heu la collation de la mort. Il est d’usage que le prêtre partage ce dernier repas que le condamné fait avant de mourir. Je ne me sentais pas le courage de manger, mais, par complaisance et par pitié, je pris un peu de chocolat. Toutes ces scènes ne ménagent pas les sentiments du prêtre, et à moins d’avoir un cœur de bronze, les trois jours qu’il passe ainsi avec les condamnés sont trois jours de tortures morales qui laissent en lui des traces ineffaçables.

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Le soir, les prisonniers américains reçurent les visites tardives de leur consul, de leur ministre et d’un docteur. Ces messieurs avaient apporté des vestes de toile, afin que leurs compatriotes fussent plus proprement vêtus pour la cérémonie de l’exécution, et ils s’en retournèrent après avoir fumé des cigares avec ces infortunés pendant une heure. Je ne pus m’empêcher de comparer ce genre de consolation philanthropique à la charité chrétienne. Quel ahîme les sépare ! Je passai la nuit dans la prison avec les condamnés; je leur parlais du ciel, de la clémence et de la miséricorde de Dieu, car ils étaient profondément abattus. Les uns, roulant des yeux hagards, murmuraient des mots sans suite ; d’autres restaient muets, le regard attaché à la terre. De temps en temps un des plus jeunes laissait échapper un sanglot sourd et violent, ou poussait un cri en se tordant les mains. Vers deux heures du matin, accablés de fatigue morale, ils témoignèrent le désir de se reposer un instant; j’arrangeai mes habits en forme de coussin où ils placèrent leur tête. Du temps qu’ils dormaient j’allai respirer un peu d’air dans la cour de la prison; un officier mexicain, me voyant en manches de chemise, me prêta une couverture, de crainte que je ne prisse froid.

L’exécution était pour sept heures. Au lever du jour, je me rendis à l’église, voulant dire une messe pour les patients; mais l’église étant fermée, je dus aller chercher les clefs chez le curé; là, j’appris que l’heure fatale avait

été avancée. Je revins en toute hâte à la prison; il était déjà trop tard. Les condamnés étaient partis accompagnés de douze autres prisonniers, détenus pour la même cause et qui n’étaient pas encore jugés. Le lieu de l’exécution était un champ inculte, à cinq cents mètres de la prison. Les condamnés furent attachés sur des espèces de banquettes ; on avait oublié les mouchoirs pour leur bander les yeux ! Les détenus leur firent cette charité ; l’un d’eux, qui avait eu le bras fracassé par une balle, détacha le linge qui recouvrait sa blessure et le donna au jeune Irlandais, qui m’avait particulièrement intéressé. Par une ci’uauté inouïe, on fit placer, derrière les condamnés, les détenus qui, croyant qu’on allait les fusiller sans jugement, se livrèrent au plus violent désespoir; deux d’entrOi eux perdirent connaissance. Huit soldats étaient rangés sur deux files devant chaque condamné; un bataillon d’infanterie assistait à l’exécution.

Lorsque je vis que l’on avait déjà emmené les prisonniers, je courus au lieu du supplice, pour les rejoindre, pour les consoler encore; comme j’approchais, j’entendis une horrible décharge, puis une seconde. Ils étaient, tous morts !

J’appris qu’un Mexicain et un Écossais avaient reçu la première décharge en priant et sans sourciller : la seconde fut pour les achever. On plaça les cadavres sur le tombereau qui devait les porter au cimetière. Seul, à pied, recevant la pluie qui tombait en abondance, je marchais

derrière la charrette qui dégouttait de sang, en recommandant les victimes à la bonté de Dieu. Le cimetière était éloigné de deux milles ; les chemins étaient glissants et marécageux; quand j’arrivai, toutes ces émotions et mes fatigues m’avaient brisé, je ne pouvais plus me soutenir. Il n’y avait là, ni cercueils, ni fosses, préparés pour recevoir les corps. Les Américains m’ayant fait promettre de faire transporter à Brownsville leurs restes mortels, j’allai auprès du général Avalos pour lui en demander la permission , mais je ne pus pénétrer chez lui ; soit crainte, soit autre raison, sa porte fut fermée ce jour-là pour tous, excepté pour ses officiers. Je retournai à Brownsville dans un état pitoyable au physique comme au moral. Ces trois jours m’avaient autant fait de mal qu’une année de mission.

Quand je fus de retour à Brownsville, une foule d’habitants vinrent me questionner sur tous ces événements. Leur curiosité m’irritait.

— Qu’avez-vous fait pendant six mois, disais-je aux Américains, pour sauver les prisonniers? Votre conduite est celle d’hommes sans cœur et sans énergie. Vous n’avez pas même cherché à leur procurer quelques soulagements durant leur longue et douloureuse incarcération. Quoique plusieurs d’entre eux fussent protestants et Américains, c’est un prêtre français catholique qui cherchait à les sauver, qui allait les voir, les consoler et adoucir leur sort.

On m’écoutait en silence, et l’on s’avouait tout bas, que dans ce drame lugubre il n’y avait qu’un rôle mauvais et honnête dont personne n’avait osé se charger et que j’avais seul rempli avec tant de constance, d’abnégation, de fatigues, de dangers et de souffrances. Aussi, dès ce jour, j’acquis une grande popularité sur toutes ces frontières et n’eus plus de désagréments avec personne.

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