Journal d'un missionnaire au Texas et au Mexique
Quoique le nombre des ouvriers apostoliques qui travaillent à la vigne du Seigneur soit bien limité et bien minime dans le vaste diocèse que vous administrez avec tant de zèle et tant d'abnégation, il a plu à la divine Providence de diminuer encore ce nombre déjà trop insuffisant. Ceux-ci ont vu leurs forces physiques s'épuiser plutôt que leur énergie morale ; ceux-là se sont éteints dans de glorieuses souffrances ; quelquesuns enfin ont été appelés à travailler dans une autre partie de ce champ immense, au sujet duquel il est écrit : « La moisson est grande, mais les ouvriers sont rares. »
J'étais bien jeune et bien inexpérimenté, Monseigneur, quand je me suis consacré à une si noble et si pénible tâche; les fatigues et les épreuves qui accompa-
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gnent partout le missionnaire, ont eu sur moi de tristes résultats. J'avais à peine mis la main à l'œuvre, que je sentais déjà ma faible humanité trahir mon courage, et que ma santé, gravement altérée, m'obligeait, après cinq années de rudes labeurs, à revenir demander par deux fois au pays natal une guérison que je n'y ai pas trouvée.
Aujourd'hui que la Providence^ par l'organe de la science médicale, m'a condamné à mener loin d'eux une existence plus stérile et plus calme, le souvenir de ces intéressantes et belles missions, auxquelles je m'étais si sincèrement attaché, ce souvenir, dis-je, est profondément gravé dans mon cœur, comme un rêve de bonheur que l'on règrette.
Ne pouvant plus travailler personnellement et sur les lieux mêmes aux œuvres de la mission que vous dirigez depuis tant d'années avec le dévouement et le désintéressement d'un apôtre; ne faisant plus partie, hélas ! de cette mission qui a conservé du moins mes ardentes sympathies; ne devant jamais revoir ces populations mixtes, égarées dans les solitudes du nouveau monde, et plus ou moins dépourvues de secours spirituels, je désire. Monseigneur, m'associer encore d'intention à votre sainte entreprise, et lui venir ea aide, s'il m'est permis de m'exprimer ainsi, en faisant connaître au monde catholique vos besoins, vos épreuves et votre touchante misère.
Il m'a semblé qu'une connaissance plus complète et plus approfondie de l'état actuel de votre mission ne pouvait manquer de vous attirer la pieuse soUicitude de nos frères d'Europe et leur généreuse intervention ; je me suis donc décidé à écrire le journal des cinq an-
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nées que j'ai passées au Texas et au Mexique en qualité de missionnaire.
Permettez-moi, Monseigneur, d'inscrire votre nom vénérable à la tête de cet ouvrage.
Agréez, Monseigneur, l'assurance du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être
Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
Em. DOMENECH,
Prêtre-missionnaire.
Paris, mars 1857.
PRÉFACE
Je n'avais jamais songé à livrer à la publicité les souvenirs intimes de ma carrière de missionnaire. J'aime le silence et la solitude ; je ne voulais pas me mettre en évidence, et j'avais une certaine timidité à faire connaître les idées et les sentiments qui m'accompagnaient partout, au milieu des immenses prairies du Nouveau Monde, dans les forêts vierges et inhabitées, sous le chaume de l'émigré, et dans la cabane du Mexicain. J'étais si jeune, quand je me consacrai à l'Église militante de la mission, et je sentais alors si vivement, que mes impressions avaient dû naturellement, à cette époque, se multiplier et prendre le caractère des circonstances qui variaient chaque jour. Je craignais aussi le jugement de bien des gens, qui mesurent les hommes et les choses d'après le cercle étroit de leurs habitudes et de leurs préjugés personnels, et qui se font ainsi une opinion plus ou moins fausse des missions et des missionnaires, sans réfléchir que cette façon de voir et de juger est arbitraire, qu'à Rome il faut vivre comme les Romains, et que les pays les plus sauvages ont aussi leurs mœurs,
PREFACE
auxquelles on est obligé de se prêter un peu, tout en s'efforçant de les modifier ou de les détruire. Mais j'eus Foccasion, à Paris, de me rencontrer avec quelques-unes de nos célébrités de la littérature et de la science ; on me fît raconter mes voyages au Texas et au Mexique ; on écouta ces récits avec un intérêt dont je ne les supposais pas dignes, et l'on me pressa de les publier dans toute leur naïve simplicité. Voyant dans cette publication un but d'utilité pour les Missions étrangères, j*ai cédé enfin à ces bienveillantes sollicitations.
Malgré les lettres intéressantes des missionnaires recueillies dans les Annales de la Propagation de la Foi^ je me suis aperçu que la vie des prêtres qui se dévouent sur les plages lointaines à la propagation des lumières de l'Évangile et à la civilisation des peuples plus ou moins barbares ou ignorants, n'est pas connue en Europe comme elle devrait l'être. Les missionnaires, malgré des efforts prodigieux d'industrie, de désintéressement et de courage, meurent à la peine dans les glaces du Nord ou sur le sable des déserts, après avoir épuisé leurs forces en travaillant au bienêtre moral, religieux et physique de l'humanité, sans que leurs compatriotes fassent des efforts sérieux pour les aider dans cette œuvre admirable, qui fait bénir le nom français par tous les peuples et dans toutes les langues, car il ne faut pas le nier, l'œuvre des missions, quoique universelle et catholique avant tout, est éminemment
PRÉFACE
française : les neuf dixièmes des missionnaires sont Français.
Les personnes religieuses me diront sans doute : Les sommes que la Propagation de la Foi distribue aux missions, ne sont-elles donc pas suffisantes? Non, mille fois non ; elles sont comme le grain de sénevé qui devient un grand arbre : mais, si ces sommes étaient proportionnées à la grandeur de l'entreprise, elles produiraient des résultats plus importants et plus féconds ; la vie du missionnaire ne serait plus une lutte continuelle contre des besoins impérieux et multipliés, qui ruinent ses forces en peu de temps, et qui l'obligent à dépenser, pour subvenir à son existence naturelle, une énergie qui est à peine suffisante pour faire l'éducation des peuples qu'il évangélise.
Dans la première partie de mon Journal, je m'attache davantage à mettre en relief la vie privée du missionnaire, ses épreuves secrètes, ses souffrances morales et physiques. Je ne fais qu'effleurer les sujets qui n'ont pas un rapport direct avec cette existence bizarre et sans cesse menacée.
Dans la seconde partie, je me limite à une description des mœurs, coutumes et usages des populations américaines et mexicaines qui habitent les deux rives du Rio-Grande. Quoique je me sois borné à présenter des observations personnelles et à narrer des faits qui se sont passés autour de moi, on peut appliquer mes remarques non-seu-