DE L'ARMÉE DU MARÉCHAL DE MAC-MAHON
c 4 août. — Il a plu toute la nuit. Le camp n'est plus qu'un lac de boue, quand, & 5 heures du matin, nous nous mettons en route pour Lembach. Le 1'' bataillon se sépare de nous et se dirige sur Obersteinbach. Nous traversons Reichshoffen, Lembach, et nous nous installons sur une hauteur qui domine le village. On commence le café; mais le feu est à peine allumé que nous recevons Tordre de partir en laissant les sacs au camp... Le ciel s'est éclairci, le canon tonne du. côté de Wissembourg; h 1 heure et demie, il cesse de se faire entendre. Nous rentrons au camp et nous apprenons qu'un engagement a eu lieu près de Wissembourg. La malheureuse division Douay, placée en pointe près de la frontière^ a été attaquée par 30 ou 40,000 hommes, aidés d'une puissante artillerie. Elle a été tournée ; les 50« et 74^ n*ezistent plus ; les Prussiens s'avancent sur Climbach et Pfafifenbronn...
c 5 août. — Les bagages se sont trompés de route ; les sacs de nos hommes avec leurs vivres sont sur les voitures, ce qui nous cause une grande anxiété. A 2 h., nous n avions pas encore fermé l'œil, quand la division
Douai commence son mouvement de retraite au milieu de nous. Le spectacle qu'offre ce défilé est désolant.
c Déjà le bon sens commence à accuser la direction; il faut avouer qu'elle mérite bien plus de reproches encore qu'on ne lui en adresse. Comment, en effet, admettre que Ton puisse commettre la faute grossière de jeter en face d'une armée ennemie que l'on dit de 200,000 hommes une division en flèche, qu'il est absolument impossible de soutenir, si elle est attaquée?
c Après une longue marche, sous un soleil accablant, dans un pays tourmenté, tout le corps d'armée se trouve réuni sur les hauteurs qui entourent le village de Frœschwiller. On s'installe comme on peut, les vivres manquent comme toujours, et les sacs ne sont pas plus arrivés que les bagages. On prévoit pour le lendemain une bataille sérieuse, car les Prussiens s'avancent toujours. Notre artillerie a déjà lancé des obus sur leur avant^garde.
c La nuit se passe dans le plus grand calme, nos bagages sont enfin arrivés; nous couchons sous la tente et, à 11 heures, un orage, accompagné d'une pluie torrentielle, éclate sur le camp. Nous sommes mouillés jusqu'aux os; il nous est impossible de dormir, ainsi exposés & la pluie jusqu'à 6 heures du matin.
« 6 août. — Nous nous levons tout glacés et couverts de boue. Les vivres distribués la veille sont déjà dévorés, et c'est à peine si les hommes peuvent prendre le café! A 6 1/2 heures, nous recevons l'ordre de nous mettre sous les armes; le 45*, à la gauche du P' zouaves^ forme Textrème gauche de la ligne de bataille, qui est établie sur les hauteurs entourant Froeschwiller.... A 8 heures, la
bataille s'engage sur toute la ligne
. «... Les Prussiens gagnent du terrain; leur artillerie laboure notre position ; Froeschwiller est en feu Le colonel me donne l'ordre de courir après les
tirailleurs et de les ramener en arrière au pas de course. Ils débouchent déjà sur le plateau. Je les rallie et les dirige vers le bataillon qui vient de franchir la route de Prœschwiller & Reichshoffen. La fusillade et la mitraille sont d'une violence extrême. Nous avançons néanmoins en bon ordre, lorsque tout à coup une trentaine d'hommes du 18®, qui se trouvaient sur la route, fuient en poussant de grands cris et se jettent dans notre colonne. Celleci flotte un instant et suit bientôt le torrent des fuyards. Je me jette après eux avec D"'; nous rappelons tout ce qui appartient au 45®. Mais la panique est trop grande; las de nos efforts, nous abandonnons les fuyards au milieu desquels un obus, en éclatant, vient apporter un
nouvel élément de terreur La bataille est perdue, cela
est évident, et déjà une masse de troupes a déserté le
champ de bataille L'ordre de battre en retraite est
donné Nous nous dirigeons vers un petit bois qui se
trouve à gauche de Frœschwiller. Enfin nous y arrivons; les restes du bataillon s'éparpillent alors, sans qu'il soit possible de les retenir. Avec le colonel, le commandant C***, et une poignée d'hommes nous battons en retraite vers Reichshoffen. Le spectacle est alors navrant.
c Tous les corps confondus et débandés forment une cohue sans nom. Les projectiles sifflant au milieu de cette foule, y creusent des trouées sanglantes ; le terrain que nous traversons est couvert de morts et de blessée. Ces derniers, les plus malheureux, nous supplient de ne pas les abandonner et de les. emporter. Que faire? Le cœur déchiré, on détourne les yeux, on cherche à lôviter un pareil spectacle ; il se reproduit à chaque pas.
c Nous débouchons du bois par la vallée de Reichshoffen. Les canons, les mitrailleuses, des voitures, des affûts encombrent le chemin et se pressent pour passer le pont. Une batterie prussienne qui vient s'établir sur la hauteur nous lance ses obus.
c Javais déjà vu la guerre, mais la guerre heureuse, entraînant la victoire à sa suite. Je n'avais pas id6e de
ce que peut être une défaite Enfin , nous débouchons
dans le village de Reichshoffen, où rencombremeot est indescriptible, et nous nous éloignons vers Niederbronn, Généraux, officiers, soldats de tous corps, voitures et canons, tout est confondu....
c Le maréchal de Mac-Mahon arrive près de nous et nous désigne Saverne comme point de ralliement. La marche commence alors. La nuit arrive. Nous avons huit lieues & faire^ et la fatigue est extrême. C'est alors que les réflexions amères commencent sur la façon dont nous avons été commandés et sur les résultats désastreux que notre défaite peut avoir pour la France.
c ... Nous nous disions, les larmes aux yeux : Il est inouï d'avoir disséminé ainsi sur une frontière de quarante lieues toutes les forces dont pouvait disposer le pays ; il était facile de prévoir cependant qu en pareil cas deux armées ennemies devaient traverser ' comme un boulet ce faible réseau. On a trompé la France en déclarant qu'on était prêt, car nos réserves sont toujours arrivées manquant de tout, même de pièces de rechange pour les armes, et il n'a pas encore été possible de s'en procurer jusqu'à ce jour. Enfin l'intendance est restée entièrement au dessous de sa mission. Nous n'avons jamais été nou^ ris à proprement parler; le pain même nous manque encore.
c Enfin , le mal est fait, mais il n'est pas irréparable. L'Empereur peut, avec les autres corps, gagner une grande bataille , et alors les Prussiens seront jetés hors de la frontière.
c La route qui conduit à Saverne est tellement encombrée que l'infanterie est obligée'de marcher dans les terres labourées. On est écrasé de fatigue et de sommeil; aussi des bandes de soldats se couchent dans les champs voi-
sins, au risque de se fidre tuer par la cayalerie prussienne.
< 6 août. — Au jour, nous faisons une halte dans les champs ; tout le monde dort malgré le froid et Fhumidité ; puis nous reprenons notre route, laissant des hommes b. chaque pas, et nous arrivons vers 10 heures du matin à Saverne.
€ Nous traversons avec peine la ville encombrée, nous montons quelque peu la côte dé Saverne et nous allons camper dans une petite prairie. La moitié des compagnies manque à Fappel, mais à chaque instant des hommes rejoignent. Les vivres font défaut comme d'habitude; on distribue néanmoins une demi-ration de pain, et des provisions provenant de dons patriotiques : résultat final, 1/4 de vin par escouade.
c Et cependant, malgré notre défaite, la démoralisation n*est pas sensible chez nos soldats, et, s'ils avaient . de quoi manger, ils chanteraient volontiers. Les braves gens ne sentent pas comme nous tout ce que notre défaite peut avoir de désastreux pour notre pays. Pauvres paysans sans éducation et -sans instruction, le mot patrie ne fait vibrer aucune corde en eux!
c Us ont la conscience d'avoir fait leur devoir; ils sont prêts à recommencer, si on veut les nourrir à peu près, et ils ne songent pas à regarder plus loin. Voilà les vices d'un système de recrutement dans lequel toutes les classes' de la société ne concourent pas également. La décadence des nations commence dès que ceux qui possèdent s'affranchissent, moyennant finance, des charges militaires.
c Si au moins la leçon que nous recevons pouvait profiter au pays I
c Dans l'affaire d'hier, nous avons perdu tous nos sacs, sauf ceux de mon bataillon, qui n'a pas donné. C'est en-
core à Tabsurdité de nos généraux que nous devons d*ètre ainsi dépouillés des objets les plus indispensables en campagne. Selon moi, le soldat ne doit jamais quitter son sac pour combattre ; car s'il est vainqueur, il ne peut pas poursuivre lennemî; s'il est vaincu, les sacs sout perdus.
< Ëh bien ! au moment où nous étions battus, où il n'était plus question que de protéger la retraite, on a donné Tordre de déposer les sacs. Comment le soldat fera-t-il maintenant sa modeste cuisine? Quel abri aurat-il contre la pluie?
c Le soir arrive On entend tout à coup
la fusillade. Le marche de^haque régiment, retentit, et les hommes se précipitent sur les faisceaux. On raconte que les Prussiens accourent, qu'ils nous tournent. Néanmoins en raisonnant un peu, on est conduit à penser que cela est impossible.
« On se remet en route A la sortie du
long tunnel, un spectacle déchirant s'offre à mes regards. A chaque pas nous rencontrons des charrettes, sur lesquelles de pauvres gens qui fuient l'ennemi, ont entassé leurs objets les plus précieux. Les hommes conduisent, la tête basse ; les femmes, tenant leurs enfants dans leurs bras, pleurent. Nous aussi, nous sentons de grosses larmes rouler sur nos joues, à l'aspect de tant de désolation, et ce sont les nôtres que la guerre ruine ainsi, quand, bien conduite, nous aurions pu les affranchir de tant de malheurs.
< J'ai passé une nuit affreuse. Que de réflexions amères j'ai faites sur la guerre et le cortège d'horreurs et de souffrances qui l'accompagnent. Puis, le sommeil s'est emparé de moi. J'ai continué à marcher comme un homme ivre, trébuchant à chaque pas, et me heurtant contre des hommes aussi endormis que moi. Dans mes rares moments de lucidité, j'ai vu des bandes de soldais, inca-
pables de supporter plus longtemps la privation de sommeil, se coucher sur les tas de pierre ou dans les fossés pour y dormir. Comme j'aurais suivi leur exemple, si j'avais été soldat! '
c A une heure du matin, nous arrivons dans un petit village près duquel la route de Phalsbourg gravit une côte. On nous arrête une heure sur cette route et chacun dort immédiatement k la place même où il s est arrêté.
« 8 août. — L'heure écoulée, nous reprenons notre marche. Nous abandonnons la route de Phalsbourg et, conduits par un guide, nous nous engageons dans un chemin de chèvre qui franchit la montagne. Il fait nuit encore, on ne voit rien, et on se heurte h chaque pas à des pierres. Le silsnce est complet dans la colonne. On n'entend que le bruit monotone des quarts de fer blanc qui se heurtent contre le fourreau des sabres. Ce sentier est interminable ; il traverse un petit village dont les habitants, effarés à la vue de tant de soldats, et ne sachant ce que cela veut dire, s'avancent sur leurs portes, des lanternes à la main.
c Enfin nous débouchons dans la plaine et nous prenons la route de Sarrebourg. L'aurore commence à paraître A 10 heures, la ville nous apparaît;
déj(i elle est encombrée. Des masses de troupes sont campées à l'entour.
< 9 août. — Ail heures du matin, nous partons de Sarrebourg. Nous ne savons pas où l'on nous mène. Notre corps d'armée est entièrement désorganisé, et il est urgent de lui donner quelques jours de repos pour le refaire. Après une longue étape, nous parvenons à Blâment. Voici la pluie Nous recevons
une nouvelle fort grave, ébruitée depuis la veille, celle de la défaite du général Frossard à Spickeren.
c 10 août. — Nous partons à 4 heures du matin. Le temps 8*e8t éclairci ; il fait très chaud. A midi, nous attei • gnonsXunéville, que nous traversons dans toute sa longueur. Ce passage au milieu de la yiile m^est triste. Certes, nous avons fait pour notre pays tout ce que nous pouvions, et, dès que nous serons réorganisés, nous ne demanderons qu'à prendre notre revanche ; mais, après une défaite, on ne devrait pas se montrer dans les
villes! La nuit arrive, et une véritable
tempête se déchatne sur le cainp : le terrain sur lequel les hommes ont établi leurs tentes n*est plus que de la boue. Â 4 heures cependant, il faut se mettre en roate par un temps épouvantable. On arrive à 10 heures au petit village de Lorrey dans lequel la troupe est cantonnée et se sèche. Malheureusement toutes les cartouches, portées dans les étuis-musettes, sont hors de service. La pluie a réduit toutes les boîtes en bouillie et Ton se demande comment on pourrait lutter si les Prussiens paraissaient. Il est impossible dé ne pas songer en ce moment que Ton a souvent proposé de transformer notre fusil en arme à cartouche métallique, et que Ton s'y est toujours obstinément refusé.
c 11 août. — A midi, on se remet en route; nous passons sur le pont de Bayon la Moselle, qui est g^éable sur plusieurs points. Nous allons nous installer à Saint- Remimont, petit village, dont les habitants nous accueillent avec beaucoup de bonne grâce. Les braves gens ne comprennent pas la situation, et quand, m'adressant à la bonne femme chez qui je suis logé, je lui dis que nous devons beaucoup la gêner : c Comment donc, me répond- « elle, avec vous nous sommes sûrs de ne pas être attac qués par les Prussiens > C'est malheureusement tout le contraire.
f 12 et 13 août. — Départ à 6 heures ; nous nous dirigeons vers Haroué, Neuville, toujours sans savoir où Ton nous conduit. A la sortie de Neuville, nous prenons une route qui nous mène au Sud, à 5 heures du soir, au'petit village de Vandeléville, où nous sommes cantonnés et couchons, comme d'habitude, sur une botte de paille. Le lendemain matin, nous partons pour Neufchâteau.
t 14 août. — Chaleur extrême, longue étape; à 5 heures, nous arrivons & Neufchâteau, où se trouve déjà tout le corps d'armée.
c 15 août. — On nous annonce que larmée française, attaquée au passage de la Moselle, a repoussé les Prussiens en leur faisant éprouver de grandes pertes ^ Déjà quelques trains emportent à Ch&lons des détachements.
c 16 août. ^ Nous partons à 8 heures, nous faisons 25 à 26 kilomètres et, arrivés au village de Manois, nous trouvons deux longs trains destinés à nous transporter
à Châlons. Grande joie A 6 heures et demie
rembarquement est terminé et nous nous mettons en marche. Chemin faisant, les bruits alarmants se font de nouveau carrière. On prétend que les Prussiens sont à Blesmes, la voie coupée . . . etc. A 7 heures du matin nous sommes cependant à Châlons.
€ 17 août. — Arrivée au camp On nous
dit que le maréchal Bazaine a été attaqué, le 16, par Tarmée du prince Frédéric-Charles, que la bataille a duré de 9 heures du matin à 9 heures du soir et que les Français ont campé sur les positions qu'occupaient leurs adversaires.
1 Combat de Bomy, du 14 août.
c Cette nouvelle n'est pas encore ce que nous désirons, mais enfin elle a une réelle importance, et j'essaie de m endormir sans tente, sans couverture, sans mes bagages, en rêvant que le I*' corps entre à Berlin. Malheureusement, il fait froid ; mon manteau ne peut couvrir mes jambes. Je suis gelé et lorsque le canon du camp annonce le réveil, je me précipite sur le premier feu qu'on allume pour essayer de me réchauffer.
« 18 août. — Nos bagages arrivent enfin
Nouveau^ bruits contradictoires sur la bataille du 16. Que croire?
« 19 août. — Pas encore de nouvelles de la prétendue
bataille. L'Empereur est au camp Nous ne
recevons pas un journal. Le temps est triste, pluvieux,
il fait un temps insupportable et Ton dit
que la révolution aurait éclaté à Paris.
f Au moment où j'écris ceci, j'entends un grand bruit sur le front de bandière. C'est l'Empereur et le prince Impérial qui passent devant le !•' corps; l'Empereur a toujours le même air froid et impénétrable. Il s'éloigne au milieu des cris de : vive l'Empereur ! Je ne crie jamais, mais aujourd'hui, par pitié pour l'infortuné monarque, qui, en ce moment, doit être bien malheureux, je serais vraiment tenté de le faire.
« 20 août — Le temps s'est un peu remis au beau. La nuit arrive au milieu des occupations qu'entraîne notre réorganisation. On nous donne des cartouches, un sac pour deux hommes, car les magasins ne sont pas suffisamment approvisionnés pour nous fournir tout ce que nous avons laissé sur le champ de bataille de Froeschwiller. On nous fournit également en quantité suffisante des chemises et des souliers. Mais ce qu'il y a de plus
extraordinaire, c'est qu'il y a des compagnies et mènie des régiments presque dépourvus d officiers, et que Ton ne paraît pas songer à remplir les cadres. Le premier élément de réorganisation est cependant là.
c Vers 10 heures du soir, le camp est en émoi par suite de sonneries continuelles, et Tadjudant vient bientôt m'annoncer qu'on part le lendemain matin à 5 heures et demie, et qu'on va camper à 6 kilomètres à l'Ouest de Reims.
€ 21 août. — Nous nous levons à 4 heures; je n'ai pas fermé l'œil, car, l'ordre ayant été donné de faire la soupe avant le départ, les cuisiniers ont fait un vacarme épouvantable pendant toute la nuit.
c Nous ne nous mettons cependant en marche qu'à 7 heures et demie, suivant une habitude déplorable, dont le résultat est de fatiguer inutilement le soldat et de le faire maugréer h juste titre, quand cela pourrait être si facilement évité. Mon bataillon est de garde au convoi qui, bien que réduit à sa plus simple expression par le départ pour Paris des cantiniers et des éclopés, contient encore 50 voitures ou charrettes pour la division. Nous marchons derrière le troupeau destiné à la nourriture de
notr'e colonne Les voitures de réquisition
trop chargées n'avancent que peu ou point, malgré les chevaux de renfort qu'on leur fournit et nous ne pouvons plus prévoir l'heure à laquelle nous arrivero\is au bivouac Les soldats sont mécontents et ils
ont raison, car ils sont épuisés de fatigue et n'ont pas mangé de la journée. Enfin, à 11 heures du soir, nous arrivons au bivouac avec le convoi. Une petite tente de soldat et une botte de paille font le logement et le lit du commandant et de moi. Nous mangeons un morceau de pain, nous buvons une bouteille de Champagne achetée en route^ et nous dormons jusqu'au jour du plus profond sommeil.
c 22 août. *— Je suis nommé chef de bataillon et tn
45' ! Ma joie est doDC grande. Je sois pour
ainsi dire né au régiment; j'y ai fait mes premières armes à 18 ans, en sortant de Fécole; jy suis conna de tout le monde, et je Faime un peu comme le clocher de mon village. Le bonheur est complet, car nous partons pour mardier en avant, et j'espère bien que, cette fois, nous chasserons les Prussiens hors de nos frontières.
c Nous partons pour Cormontreoii,
situé à 8 ou 10 kilomètres. Là, on nous raconte que le maréchal Bazaine a donné enfin de ses nouvelles et que tout va bien, que nous allons désormais lier nos mouvements aux siens. Ces nouvelles sont accueillies avec nne grande joie.
c 23 août. — Le lendemain nous partons pour nons rendre à Saiut-Hilaire-le-Petit. Il fait un temps affreux; la pluie, qui a commeucé k tomber avant notre départ, continue froide et pénétrante jusqu'à 11 heures, et nous transperce jusqu'aux os. Il n'y a vraiment pas matière à réjouissance, et cependant l'idée seule que noua cessons de reculer pour aller au devant de l'ennemi nous console de toutes nos misères .
c 24 août. — On ne part cette fois qu'à 7 heures du matin ; nous allons camper à fiig^icourt, à 16 kilomètres. Nos soldats marchent déjà mieux par ce seul fait que nous marchons en avant.
c Cependant on tombe dans une nouvelle exagération. On bivouaque à côté de nombreuses meules de paille, et l'on prétend exiger que le soldat couche sur la terre nue. Pourquoi lui refuser ainsi le nécessaire? Le froid et rhumidité de la nuit ne tarderont pas à lui donner la dyssenterie; ce qu'il y a de plus grave, ce qu'on devrait redouter, c'est que nous ne soyons impuissants à faire exâcoter
de semblables ordres, et alors Farmée ne sera plus qa*un instrument sans force et sans valeur.
f 25 août. — Nous ne partons qu'à 8 heures, et nous arrivons de bonne heure à Attigny. J'ai enfin le temps d'écrire à mon père pour lui annoncer ma nomination. Comme tout le monde va être heureux dans ma famille ! Ma promotion, toute inespérée qu'elle était, ne kn'a causé de joie qu'à cause du bonheur qu'elle apportera à ceux qui m'aiment.
c 26 août. — Départ à 6 heures. Nous longeons l'Ârgonne sur son revers occidental. Le pays paraît beau, mais il est attristé par un temps sombre et froid. Nous nous arrêtons à Neuville, où nous sommes saisis par un orage, suivi d'une pluie glacée qui dure jusqu'à 4 heures et demie.
c Nous nous trouvons, dit-on, très près des Prussiens ; à bientôt une bataille, et puisse-t-elle, comme j'en ai la conviction, être heureuse pour la France !
< 27 août. — L'ordre de départ ne nous arrive qu'à 2 heures du matin ; nous nous mettons en marche à 5 heures; il a fait très froid toute la nuit ; cependant la matinée est belle. Le soleil éclaire la montagne,* dont la base est encore plongée dans le brouillard. Toutes les hauteurs sont couvertes de troupes dont les armes bril* lent au soleil, et, comme de longs serpents multicolores, semblent ramj^er sur les pentes, et finissent par se perdre dans les brouillards des vallées.
« Nous devons être très nombreux. Les appréciations ^ les plus diverses se donnent carrière. Ce qui paraît certain, c'est que notre armée contient au moins quatre corps,
les l*', 5% 7« et 12». Cela doit faire 120,000 hommes
Quoi qu'il en soit, nous sommes en mesure de nous faire respecter !
c On raconte que, la veille, un nouveau combat a en lieu entre larmée de Bazaine et les Prussiens, que le 5' corps, qui fait partie de notre armée, est intervenu, que nous avons eu un succès et que le prince Frédéric- Charles a été tué!
< Je trouve qu*on envoie bien souvent ce prince dans l'autre monde. Je ne serais pas étonné que cette nouvelle
fût encore un canard Pendant la balte,
j'eus occasion de causer avec notre général de brigade, et je lui dis : Il est probablement fort heureux pour la France que nous ayons été battus à Spickeren et à Frœschwiller, car sans cela nous nous serions aventurés avec une armée de 200,000 hommes au plus sur Tautre rive du Rhin, et là, les masses effrayantes des Prussiens n'auraient pas manqué de nous entourer et de nous fermer à jamais le chemin de la France.
c Le général, comme tout le monde, semble partager cette opinion. Si, en effet, nos misères, nos défaites et nos souffrances ont servi à nous faire voir Tabîme dans lequel allait se plonger la patrie, nous n'avons plus une plainte, plus un regret à proférer.
c Aujourd'hui la France est envahie, mais elle donne le spectacle d'une énergie et d'une vitalité dignes d'une grande nation. Trompée sur les ressources dont elle pouvait disposer par les assurances coupables portées à la tribune, elle s'est relevée tout à coup et a improvisé ce qui lui manquait. L'armée de Bazaine lutte contre les masses prussiennes avec une ténacité qui lui assure une gloire impérissable. Paris est en état de défense et aujourd'hui Mac-Mahon vient apporter à Bazaine les moyens nécessaires pour écraser les envahisseurs !
€ 28 août. — A minuit, l'ordre nous arrive de partir dès 5 heures. On est prêt à l'heure dite, et la pluie glacée, qui nous désole depuis si longtemps,/tombe déjà. Le mou-
yement de la 2® division commence, «puis elle revient sur ses pas, et Ton nous annonce que nous ne partirons probablement qu'à 1 1 heures, afin de nous diriger vers le
Chêne populeux On entend quelques coups
de fusil.
< A 2 heures, on se met en route ; notre marche n*est qu^une série interminable d'à-coups, car nous avons devant nous une énorme quantité de voitures. Enfin, à 10 heures du soir, nous nous arrêtons dans une prairie, où nous bivouaquons à 3 kilomètres du Chêne. La pluie a cessé, mais Tobscurité est profonde, et, bien que campés près d'une forêt, nous ne pouvons faire de feu qu'avec du bois vert. Un repas, plus que médiocre, termine notre journée, et la pluie, qui tombe bientôt, dure toute la nuit, et rend notre position vraiment peu réjouissante.
< 29 août. — Nous partons à 6 heures du matin. La pluie a cessé, mais il fait froid. Nous trouvons des lignes interminables de voitures avant et après le Chêne populeux. Vers 4 heures, en longeant une hauteur, nous aper* cevons sur notre droite des obus, qui éclatent en Tair ; mais ils sont bien loin et le bruit de leur détonation est à peine sensible.
< Quelque temps après, nous rencontrons des régiments de marche, et enfin, en traversant le village de Raucourt, nous défilons devant FEmpereur. On dit partout que la grande bataille est pour demain ; alors que le ciel nous donne un beau soleil, une température agréable, et vive la France I
I J'ai oublié de dire que nous avons vu hier pour la première fois un bataillon de francs-tireurs, qui arrive de Paris. Il nous paraît bien organisé et composé presque d'anciens soldats. 11 a la carabine à tabatière. Bonne chance aux francs-tireurs parisiens !
c 30 août. -- Le jour' commeaoe par le besa solefl tant désiré ; nous partons à 7 heures et, après des à-coups innombrables, nous franchissons la Meuse près de BémiUy.
< Je profite du moment de répit qui nous est accordé
pour écrire à mon père Je ne sais même
pas 8*il a reçu la lettre dans laquelle je lui annonçais ma nomination.
c Vers 4 heures, on me donne Tordre d'aller occuper militairement le village de Douzy, qu'on aperçoit derant nous. Son pont, sur le Chiers, est le seul qui puisse servir au passage de nos troupes et de nos bagages.
c Je pars avec mon bataillon, et chemin faisant, j'ape^ çois une grande quantité d'obus qui éclatent enTair. Les batteries semblent se rapprocher de nous, et bientôt nous voyons déboucher d'un village, situé à 1 ou 2 kilomètres de Douzy, les bagages d'un corps d'armée.
c Je me place, pour défendre le pont, dans une position assez singulière, qu'on me force à prendre. Le 2^ bataillon du régiment vient me rejoindre pour me soutenir, et nous restons ainsi jusqu'à 10 heures du soir. A ce moment, le combat a cessé; la plus grande i
Ici, le journal s'arrête, le commandant Dapd ayant été atteint d'une blessure grave, qui a nécessité l'amputation du bras droit.
Ce que je retire surtout de ce récit, c'est la connaissance des souffrances de cette partie de notre armée, dont les événements nous ont séparés dès le début de la campagne. J'y vois mêmes jugements sur l'administration et les chefs. J'y découvre^ comme de notre côté, un singulier abus de baguages, ce qui fait que les convois n'arrivent pas, que les officiers couchent, par la pluie, n
la belle étoile et n*ont rien à manger. Se décideront-ils^ après cette nouvelle épreuve, à porter le nécessaire dtuas un petit sac, comme le faisaient jadis nos pères, et à avoir peu de choses sur un petit nombre de voitures en arrière?
J y lis encore une opinion que nous avons souvent émise entre nous & Metz, c'est que nous aurions encore été plus écrasés, si nous étions entrés en Allemagne, et cela par la faiblesse de notre armée, sans réserves organisées. J*espère enfin, comme le commandant David, que toutes c^s souffrances, toutes ces humiliations ne seront pas perdues et que Tarmée française ressusci* tera de 1870 comme Tarmée prussienne sortit de Técrasèment de 1806.