‹ Journal d'un poète (volume 2)Chapitre 125 sur 167 · TEMPLE-BAR · texte numérisé non relu

TEMPLE-BAR

Dans la cité noire, près de Temple-Bar, il y a une maison de briques grises.

Là s'est présenté un vieux drôle qui a dit ce petit discours d'un air de bonhomie :

« Je suis un honnête marchand portugais. — J'aime les voyages.

« J'étais un jour chez Mehemet- Ali-Pacha, au Caire.

« Il me dit : « Viens voir une chasse aux hommes. »

« Nous partîmes avec les colonnes égyptiennes. Les noirs ne nous attendaient pas. Nous en prîmes cinq mille. Ils croyaient que les balles n'étaient que des écorchures et ils se frottaient de terre. Mais ils étaient surpris de mourir ensuite, et nous avons bien ri. Le pacha m'en donna cinq cents.

« Je suis un honnête marchand portugais et je me recommande à vous, la maison Lorenzo et C".

« Je partis sur la Clémence avec mes noirs tous debout dans la cale du vaisseau. — Un vaisseau anglais me suivait; je jetai vingt tonnes à la mer; dans chacune, il y avait un noir enchaîné à un autre. Les Anglais s'arrêtaient sottement pour les sauver; mais ils étaient bien attrapés parce que je faisais des économies; j'en attachais un bon avec un mauvais, un vivant avec un mort. Et, pendant qu'ils s'amusaient à les sauver, je filais. Un brouillard vint, et j'amenai la moitié vivante à la Havane. — Là, ils ont du bon sens, les Espagnols, tout catholiques qu'ils sont : ils savent qu'un homme met vingt ans à pousser. Ils n'aiment que les esclaves mâles et déjà grands. -- Si je n'en amenai que la moitié, c'est parce que je suis trop bon. — Je suis un honnête marchand, messieurs. — Oui, j'étais trop bon, vraiment. — Je permettais que de temps en temps on les laissât monter sur le pont. Mais, pour me priver de ma vente, ces voleurs se jetaient dans la mer et se noyaient. Cependant j'en vendis deux cents, sans compter les mères.

<i J'ai fait ainsi une honnête fortune. Mon fils a acheté de belles terres en France, avec quelques millions que je lui ai donnés, et deux princesses font les honneurs de ses bals à Paris. Il n'y a rien de mieux. C'est un bon pays oii l'on n'estime que l'or. Ma belle-fille saura éciire si elle veut, et des auteurs corrigeront ses fautes d'orthographe.

« Assurez-moi donc l'avenir de mon commerce, et ensuite

I. La dernière des portes de la vieille cité de Londres, démolie en 1878.

vous ferez un discours contre la traite et pour le droit de visite. »

L'avocat assura le navire, et ensuite il partit pour le parlement, où, parlant sur l'abolition, il fit frémir l'assemblée et pleurer deux bonnes quakeresses.

Ah! villes de l'enfer, Paris et Londres, vous êtes deux courtisanes, courtisanes de l'or; vous faites les modestes, vous baissez les yeux et vous montez sur un comptoir que vous couvrez d'un drap vert et que vous nommez tribune.

Vous élevez bien haut les balances d'or de la justice, mais vous avez dans votre manche des poids faux que vous y jetez.

A présent seulement, on espère que son fils un jour prendra cet homme par les épaules, le mettra à la porte, le ruinera, le jettera à l'hôpital, et que, convalescent et fiévreux, il sortira sans habits pour aller mourir dans la rue.

Alors seulement sera satisfaite la justice qui est en notre conscience, qui naît et meurt avec nous.

Page 1