‹ Journal d'un poète (volume 2)Chapitre 130 sur 167 · SUR HÉLÉNA · texte numérisé non relu

SUR HÉLÉNA

Un livre, tel que je le conçois, doit être composé, sculpté, posé, taillé, fini et limé, et poli comme une statue de marbre de Paros.

Sur son piédestal, tous ses membres doivent être dessinés purement, mesurés dans de justes proportions; il faut qu'on les trouve aussi purs de forme en profil qu'en lace.

Une fois exposé en cet état sur le piédestal, le groupe ou la statue doit conserver pour toujours chaque pli de son manteau invariablement sculpté.

On n'y doit rien changer.

Le public ne permet pas qu'on lui raconte la même histoire avec deux dénouements différents d'un même drame.

Les auteurs ont eu souvent la faiblesse de se laisser reprendre par une sorte de tendresse paternelle pour leurs essais d'adolescence; il en est résulté un amas de fatras disposé sans goût et sans ordre. Au milieu de ces broussailles, le lecteur ne se donne plus la peine de choisir. Pourquoi travaillerait-il à épurer ce que l'auteur n'a pas su épurer et filtrer lui-même ? Il jette tout aux vents.

Héléna est un essai fait à dix-neuf ans. — Il a un vice fondamental, c'est l'action du poème.

U ne jeune fille des îles Ioniennes a été violée par les soldats turcs .

Son amant, qui l'ignore, la conduit à bord d'un vaisseau grec qu'il commande et mène délivrer à Athènes.

Il la voit mélancolique et souhaitant la mort. Lui qui ne voit et ne désire que la victoire sous les yeux de sa fiancée, il lui parle de la Grèce et la lui montre dans le lointain en traversant les Cyclades.

I. Vigny avait fait paraître en mars i8i2 un volume de Poèmes dont le plus importrint était Héléna. Il le fit disparaître de aes œuvres complètes. M. Edmond Estève en a publié une édition critique.

Elle voit une autre Cirèce et sc:s ruines et ses tombeaux. On attaque Athènes en débarquant. Une église renferme les restes de la garnison turque réfugiée ; Héléna voit ces Turcs qui vont être écrasés et s'élance en criant :

« Je meurs ici !

— • Sans ton époux ?

— Mes époux, les voici, dit-elle. — Je meurs. Mon âme est vierge encore. »

Voilà le nom de l'énigme.

Son amant [Mora, nom mal choisi et au hasard, sans étude assez attentive des Boizaris, Canaris, etc., etc.), son amant est trop naïf en attribuant sa tristesse au regret seul qu'elle a d'avoir quitté sa famille pour le suivre. — Il n'ouvre les yeux qu'au moment.de son aveu public et désespéré.

Le lendemain, au clair de lune, il va gémir sur sa cendre dans les ruines, invoque Héléna et promet de passer sa vie à pleurer sur cette cendre.

Cependant il se console dans un coin en réfléchissant, et dit à son ombre qu'il hésiterait à la ressusciter, s'il en avait le pouvoir, et qu'il l'aime mieux morte et à l'état de fantôme et de souvenir ; que leur amour sans honneur eût été très refroidi et fort troublé, et conclut :

Va j'aime mieux ta cendre encor qu'un tel bonheur.

C'est une aventure souillée par le fond même du sujet, et je remarquai après la publication que les personnes qui m'en parlaient avec le plus d'enchantement et qui appréciaient le mieux ce qu'il y avait là de digne de la grande cause grecque, ne prenaient aucun intérêt à l'héroïne cosaquée, comme il était trop d'usage de le dire après l'avoir souffert dans les deux invasions, ni surtout à l'amoureux refroidi par la découverte fâcheuse du dénouement.

Refaire une autre aventure av^ec les mêmes personnages était une absurde et impossible tentative. — Moi-même, j'étais saisi de dégoût et d'ennui seulement en relisant cet essai, et la conclusion de mon examen de moi-même fut de retrancher le poème entier de mes œuvres; je le fis, et fis bien.

Aujourd'hui mon avis est encore le même.

Dés fragments seuls, avec leur date, pourraient être imprimés, avec quelques autres vers, écrits à différentes époques. Un petit volume, un jour peut-être, intitulé quelque chose comme Fantaisies oubliées.

Page 1