A L'ACADÉMIE FRANÇAISE
On sait que la réception d'Alfred de Vigny à l'Académie française fit scandale à cause de la réponse peu courtoise de Mole, qui recevait le nouvel académicien. Vigny, à qui on attribue cette plaisante parole : «Il y a eu dans cette réception un Mole et un immolé, >» qualifiait d'autre part cet accueil de scandaleux et (/'acerbe, et, il ajoutait : « L'attaque de M. Mole est une attaque impardonnable et irréparable. » Sainte-Beuve, avec sa malveillance accoutumée envers Vigny, a naturellenient cherché à justifier Mole de sa conduite et soupçonné gratuitement le poète d'avoir agacé l'homme d'État par trop d'insistance, disant qu'il ne serait pas impossible qu'il eût voulu donner « une clef de sa pensée et de ses écrits à 'homme d'esprit qui se croyait en état de s'en passer ou de la trouver lui-même ». Emile Montégut, dans un article de la Revue des Deux iMondes (i^f mars 1867), a opposé de plus sérieuses hypothèses à la dureté de Mole. Selon lui, ce dernier était tristement choqué d'abord, en sa qualité de descendant de Mathieu Mole, de la manière dont Vigny traitait l'ancienne magistrature, notamment dans Cinq- Mars; ensuite, comme serviteur de Napoléon, de la façon dont l'Empereur était traité dans un chapitre de Servitude et Grandeur militaires; enfin, en sa qualité d'homme politique, pour l'idée qui fait le fond de tous les livres de Vigny, à savoir la « supériorité innée, irrécusable, des esprits spéculatifs sur les esprits pratiques, des méditatifs sur les politiques, des rêveurs sur les ho)}imes d'action ».
Pour Sainte-Beuve, parlant ensuite de l'attitude du public dont tous les applaudissements allèrent à Mole, il l'explique par la longueur du discours de Vigny, discours qu'il trouva moyen, paraît-il, d'allonger encore singulièrement par un débit dont la lenteur et la solennité donnèrent bientôt sur les nerfs d'un public qui était arrivé favorable. Toujours selon Sainte-Beuve, Vigny, qui, quoique presbyte, dédaignait lunettes et lorgnon, tenait son papier à distance, et, avec son fameux porte-crayon d'or, marquait les endroits qui étaient d'abord accueillis par des murmures flatteurs et des applaudissements, semblait ' enveloppé d'un nimbe, redoublait, en avançant, de complaisance visible, de satisfaction séraphique ; distillait chaque mot, adonisait chaque phrase » / si
bien que « le public, qui avait d'abord applaudi à d'heureux traits, avait fini par être impatienté, excédé, et, pour tout dire, irrité. » Aussi, ajoute-t-il, « lorsque M. Mole, qui, sans doute, en sa qualité d'homme délicat, avait sa part de cette irritation générale, commença d'un ton net et vibrant, ce fut une détente subite et comme une décharge d'électricité. L' auditoire se mit à respirer, à sourire, à applaudir, à donner à chaque parole, depuis le commencement jusqu'à la fin, une intention et une portée qu'elle n'avait pas eues, et que personne n'avait soupçonnées à la lecture, devant la Commission. C'était exactement le même discours, et il paraissait tout autre. » Cependant Vigny prétendait que « le discours devenu si désagréable pour lui n'était plus exactement le même que celui qu'il avait entendu à huis clos deux jours auparavant, et dont il avait remercié spontanément l'auteur. Il se crut mystifié, sans qu'on pût jamais le détromper là-dessus. »
Cependant, toujours, d'après Sainte-Beuve, Vigny n'eut pas tout de suite le sentiment de la réalité des choses , et à un de ses amis qui lui disait, au sortir de la séance : « Eh bien, je vous l'avais bien dit que votre discours était un peu long, » il aurait répondu « magnifiquement » ; — Mais je vous assure, mon cher, que je ne suis pas du tout fatigué. »
La haine de Sainte-Beuve est bien évidente dans cette version, mais elle éclate sans réserves, toujours à ce même propos, dans une lettre à Juste Olivier (8 février 1846) ;
« Il s' est montré ridicule, d'une sottise, d'une fatuité quia donné sur les nerf s durant une heure et demie passée à toute une assemcblée... Les amis de Vigny lui-même n'ont pu résister à l'ennui et à l'impatience. Vigny n'est qu'un Trissotin gentilhomme, le comte de Trissotin. Il l'a prouvé solennellement. Tous ceux qui aiment la poésie devaient souffrir de la voir ainsi com,promise par un pontife maladroit. »
Sans donner un seul instant raison à Mole, et d'ailleurs cela a si peu d'importance aujourd'hui, il faut bien avouer que le discours de Vigny était un peu long, et devait le paraître encore davantage, grâce à l'élévation soutenue du ton. D'autre part, l'hom,me d'Etat qu'était Mole pouvait-il ne pas chicaner Vigny à propos du Richelieu de Cinq-Mars, et du Napoléon de la Canne de jonc ? Pouvait-il aussi ne pas réparer une omission grave de la part de Vigny, celle d'avoir tracé un tableau de la régénération littéraire due au romantisme, en négligeant Chateaubriand ? Quand Mole répara, au nom de l'amitié et de la justice, cette lacune impardonnable, on comprend que les applaudissements aient éclaté, car
V auteur de Stcllo et rf'Éloa n'avait pas le droit de feindre d'oublier l'auteur de René et d'Atala..
Pour Vigny, voulant donner une marque publique de son mécontentement, il décida de ne pas siéger aux séances publiques de l'Académie, tant que Mole serait directeur, et il refusa d'être présenté au Roi par Mole, expliquant son refus dans un langage des plus imagés, s'il faut en croire AI. Siriema de Grovestins (les Gloires du romantisme) ; '< Non, aurait-il dit, je ne veux pas qu'orné de bandelettes et de fleurs, comme le bœuf gras, mon boucher ait la satisfaction de me présenter au Roi. »