‹ Journal d'un poète (volume 2)Chapitre 27 sur 167 · PASSION · texte numérisé non relu

PASSION

O mystérieuse ressemblance des mots! Oui, amour, tu es une passion, mais passion d'un martyr, passion comme celle du Christ.

Passion couronnée d'épines où nulle pointe ne manque.

La religion de l'honneur a son dieu toujours présent dans notre cœur.

D'où vient qu'un homme qui n'est plus chrétien ne fait pas un vol qui serait inconnu? L'honneur invisible l'arrête.

Les masses vont en avant comme les troupeaux d'aveugles en Egypte, frappant indifféremment de leurs bâtons imbéciles ceux qui les repoussent, ceux qui les détournent et ceux qui les devancent sur le grand chemin.

Je ne sais pas si l'apprêt qu'il exige n'est pas un des germes de mort de l'amour.

Cette nécessité d'être toujours sous les armes finit par fatiguer l'un et l'autre amoureux.

La presse est une bouche forcée d'être toujours ouverte et de parler toujours. De là vient qu'elle dit mille fois plus qu'elle n'a à dire, et qu'elle divague souvent et extra vague.

Il en serait ainsi d'un orateur, fût-ce Démosthène, forcé de parler sans interruption toute l'année.

'honneur, c'est la poésie du devoir.

Quand vint la révolution de Juillet, le soldat était mort en moi depuis quatre ans; il ne restait que l'écrivain, regardant si la liberté serait tuée ou sauvée.

Ç Le seul gouvernement dont, à présent, l'idée ne me soit pas T intolérable, c'est celui d'une république dont la constitution vserait pareille à celle des États-Unis américains.

Le moins mauvais gouvernement est celui qui se montre le moins, que l'on sent le moins et que l'on paye le moins cher.

Une des choses qui m'ont le plus touché dans les Mémoires de Sainte-Hélène, c'est que ce pauvre Napoléon ne pouvait pas obtenir un exemplaire de Polybe, pour y lire des instructions imaginaires sur la guerre qu'il n'aurait plus jamais le plaisir de faire.

Las des compositions trop tortillées, je viens d'en faire une de celles dont on peut dire : C'est une idée, - — comme de Chatterton. — Il n'y a rien de compliqué, — c'est tout simple. Un caractère développé et voilà tout; je ne sais pas comment on jugera d'abord le capitaine Renaud; mais je suis sûr que, plus tard, si ce n'est dès à présent, on sentira qu'il représente le caractère de l'officier éclairé actuel, comme il doit être.

Je l'ai écrit du 22 juillet au 1 1 août 1835.

Je ne sais pourquoi j'écris. — La gloire après la mort ne se sent probablement pas; dans la vie, elle se sent bien peu. L'argent? Les livres faits avec recueillement n'en donnent pas. — Mais je sens en moi le besoin de dire à la société les idées que j'ai en moi et qui veulent sortir.

Il n'y a que le mal qui soit pur et sans mélange de bien. Le bien est toujours mêlé de mal. L'extrême bien fait mal. L'extrême mal ne fait pas de bien.

J'aime l'humanité. J'ai pitié d'elle. La nature est pour moi une décoration dont la durée est insolente, et sur laquelle est jetée cette passagère et sublime marionnette appelée l'homme ^

L'Angleterre a cela de bon qu'on y sent partout la main de l'homme.

Tant mieux. Partout ailleurs, la nature stupide nous insulte assez.

L'indépendance fut toujours mon désir, et la dépendance ma destinée.

Le cœur a la forme d'une urne. C'est un vase sacré tout rempli de secrets.

Le mot de la langue le plus difficile à prononcer et à placer convenablement, c'est moi.

Notre littérature ne jette souvent que des cris de malade, comme Volupté, Dernières Paroles, etc., etc.

L'autre jour, je montai à Montmartre.

Ce qui m'attrista le plus fut le silence de Paris quand on le contemple d'en haut. Cette grande ville, cette immense cité, ne fait donc aucun bruit, et que de choses s'y disent ! que de cris s'y poussent! que de plaintes au ciel! Et l'amas de pierres semble muet.

Un peu plus haut, que serait cette ville, que serait cette terre ? Que sommes-nous pour Dieu ?

Je pense qu'il y a des cas où la dissipation est coupable. Il est mal et lâche de chercher à se distraire d'une noble douleur pour ne pas souffrir autant. Il faut y réfléchir et s'enferrer courageusement dans son épée.

I . Idée reprise et développée plus tard dans LA Maiso.v du berger (Voir les Destiiicfs).

A. DE VU;.>Y — JOURNAL D'l.N POETE. 5

DAPHNÉ

Julien commence un poème; dans les intervalles, il dirige le monde et gagne des batailles.

Il donne le poème à l'un de ses amis, Libanius, en mourant. Un vers lui coûte plus que le plan d'une bataille.

Il m'est arrivé ce mois-ci trois choses heureuses :

Emile Péhant, placé à Vienne comme professeur de rhétorique. — Sauvé.

Chevalier, marié par amour, et heureux.

Léon de Wailly a hérité de cinq cent mille francs, dit-on.

Que les autres soient heureux au moins, leur vue me fait du bien.

Bonaparte et tous les aventuriers ont posé le pied sur les événements qui les menaçaient, comme le toréador sur le front du taureau. En relevant la tête, le taureau le jette sur son dos. --Il s'y assied.'

Aucun siècle passé n'est regrettable pour le nôtre. — Cela ressort de toute vue de l'histoire.

La beauté souveraine n'est-elle pas cachée, toute formée* derrière quelque voile que nous soulevons rarement et oii elle se retrouve .-* Inventer, n'est-ce pas trouver? Invenire.

Voici mes amis qui succombent à une faiblesse d'un moment, et qui consentent à lire leurs poèmes dans des salons.

L'un Hamlet, l'autre Macbeth, traduits; l'autre des vers satiriques. Ils vont s'user dans ce frottement, perdre leur caractère et s'arrondir comme des cailloux.

J'ai remarqué que l'habitude de voir le défaut de chaque œuvre tourne à l'accroissement de l'ennui. Pour accroître le plaisir, je m'amuse à présenta faire le contraire. Il est facile de supposer un sens caché à la plus mauvaise œuvre, et, en suivant

cette idée que n'a pas eue l'auteur, de s'en faire pour son usage une œuvre sublime. — Cette opération, on ne cesse de la faire sur les morts; je veux m'amuser à la taire sur les vivants. J'ai commencé cela hier, à la Porte-Saint-Martin, sur le

Mononiane.

Ce qui manque aux lettres, c'est la sincérité.

Après avoir vu clairement que le travail des livres et la recherche de l'expression nous conduisent tous au paradoxe, j'ai résolu de ne sacrifier jamais qu'à la conviction et à la vérité, afin que cet élément de smcérité complète et profonde dominât dans mes livres et leur donnât le caractère sacré que doit donner la présence divine du vrai, ce caractère qui fait venir des larmes sur le bord de nos yeux lorsqu'un enfant nous atteste ce qu'il a vu. — C'est d'après cette pensée que, pendant la nuit du 29 au 30 juin, je me laissai aller au besoin de dire au public, comme à un ami, ce que je venais de faire pour lui'. — J'étais encore tout ému de l'enthousiasme fiévreux du travail, et je pouvais m'empêchcr de dépasser la barrière du dernier mot du drame. Le moule était plein et il me restait encore de la matière à employer.

A présent, au moment de l'imprimer, et, relisant à froid ces pages, j'ai été tenté de les briller comme j'ai fait souvent de beaucoup de mes œuvres. Je pensai que cet enivrement paraîtrait sans doute ridicule, présenté à des lecteurs distraits; mais aussi je songeai à ceux qui se pénètrent plus profondément des émotions qui naissent d'une œuvre sérieuse, et il me sembla que je leur devais un compte fidèle du travail que je venais de faire, et qu'il fallait les faire remonter jusqu'à la source même des idées dont ils avaient suivà le cours.

C'est pour cela que, m'attendant bien à paraître extraordinaire, j'ai voulu passer par-dessus ce qu'il y a de puéril ou d'exagéré dans l'inspiration aux yeux des gens froids.

Il est certain que la création est une œuvre manquée ou à demi accomplie, et marchant vers sa perfection à grand'peine.

Dans les deux cas, soyons humbles et incertains.

Il n'y a de sûr que notre ignorance et notre abandon, — peutêtre éternel ! . . .

I. Voir, en tête de Challerton, cette sorte de préface portant le titre: Dernière Nuit de trav.ail.

Un acteur prend un drame comme une robe, le revêt, le chiffonne et le jette pour en mettre un autre. Mais cette robe dure plus que lui.

Toujours en conversation avec moi-même, je me parle de choses dont les hommes ne se parlent que rarement entre eux ; et c'est une chose de jour en jour plus pénible pour moi que de répondre à ceux qui me parlent sur des futilités.

Je pourrais dire à presque tout le monde : « Je voudrais être seul dans ce moment pour écrire ce que je pense tandis que vous me parlez. »

La vue des hommes m'invite à des pensées intérieures, contraires souvent à celles que je dis, et faites pour être tenues en réserve pour un temps meilleur, parce que je sais qu'elles amèneraient de trop longues explications qui me fatigueraient la poitrine. Je me tais et je deviens distrait. D'autres fois, je parle d'autre chose avec une longue digression et sans plaisir. Les attentifs ou ceux qui m'aiment peuvent deviner aisément que la crainte de perdre une autre idée meilleure m'interrompt quelquefois et me fait dire des paroles oiseuses.

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