‹ Journal d'un poète (volume 2)Chapitre 85 sur 167 · BAOUR-LORMIAN · texte numérisé non relu

BAOUR-LORMIAN

4 février, vendredi.

Il y avait vingt ans que je ne l'avais vu. Il était alors bien entouré, bien logé, menait une vie qui semblait heureuse et aisée. Il donna à Soumet, Victor Hugo, ^.mile Deschamps, Latouche et moi, un dîner élégant. Une jeune femme anglaise et sa fille vivaient avec lui, l'entouraient de soins et de respects. Un jeune homme lui servait de secrétaire. — Il avait accueilli avec enchantement mes premiers poèmes, il m'aimait, et je fus assez léger pour n'y plus retourner; entraîné par la camaraderie, et parce que mes amis, Hugo, Emile, s'étaient brouillés avec lui pendant que j'étais à mon régiment.

"* « — Monsieur, votre neveu a dû vous parler de moi.

,^0 « — Il ne m'a rien dit.

\^ « — Je me présente pour l'Académie ; je suis l'auteur de plusieurs ouvrages

dramatiques représentés.

.'^ « — Monsieur, je ne vais jamais au théâtre.

'■- « — Mais j'ai fait quelques ouvrages qui ont eu quelque succès et que

vous avez pu lire.

<( — • Je ne lis plus, monsieur, je relis. »

On était en hiver ; la pièce n'était pas chauffée. Royer-CoUard, sentant qu'il s'enrhumait, brusqua la conversation que Vigny, au contraire, maintenait toujours. Elle cessa enfin...

Sainte-Beuve ajoute encore que Royer-Collard regrettait d'avoir été si rude avec un homme de talent, à la candidature duquel il ne fut pas hostile et pour qui, sans doute, il vota.

Rapporté ainsi, l'accueil n'en manque pas moins de courtoisie et de politesse, et Royei-CoUard paraît peut-être plus galant homme dans la version de Vigny.

I . Pierre BaoUR-Lormian, poète et auteur dramatique, naquit à Toulouse en 1770 et mourut à Paris en 1854. Il fut le pâle traducteur de la Jérusalem délivrée du Tasse (1795) et des Poésies galliques d'Ossian (1801). Ses tragédies Omasis (1806) et Mahomet II (1810) eurent un grand succès. Pensionné par l'Empire, dont il fuc un des poètes officiels, il fit hommage à la Restauration de deux poèmes : le Retour à la religion et le Sacre de Charles X, et se ridiculisa par de mauvaises satires contre le romantisme : le Classique et le Romantisme ; Encore un mot.

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Aujourd'hui, je le retrouve logé dans un petit appartement des Batignolles, démeublé, froid et triste. Le pauvre homme est seul à présent; cette jeune femme est morte, sa fîlle est morte, il est aveugle, il m'entrevoit à peine; cependant sa figure a de la sérénité, son sourire est plein de douceur et de cette naïveté enfantine qui n'appartient peut-être qu'aux poètes. On sent en lui encore un amour sincère et passionné des lettres. « Je fais, m'a-t-il dit, des poésies bibliques dans le genre de votre Fille de Jef^hté. » Sa mémoire est si bonne qu'il se rappelle ce petit poème et le Soynnambide, que je récitai alors chez lui. On lui a peu à peu retranché les pensions de l'Empire; il vit sur le souvenir de ses succès passés; parle d'Ouiasis, dont le succès fut européen ; se souvient de son Ossian et de sa Jérusalem délivrée, son grand ouvrage, et sourit en songeant à leur immortalité.

Soit donc bénie la secrète félicité que donne la méditation poétique, si elle suffit à soutenir un vieillard pauvre, seul, aveugle; si elle est sa religion, et si la foi et l'espérance dans l'immortalité du nom lui donnent la même force que la foi et l'espérance dans l'immortalité de l'âme donnent aux fervents chrétiens! Mais qu'elle est triste et abandonnée, la vie de l'homme de lettres qui n'a compté que sur elles pour les besoins »

de sa vie ! Comment ne céderait-il pas aux tentations de la vie \

politique, plus facile, où suffit une faconde d'avocat gascon pour il

enrichir son homme, et comment ne s'abandonncrait-il pas à la v

littérature industrielle qu'on reproche à Scribe, et qu'après tout \

faisait Voltaire, comptant, pour tout, le succès du moment et la richesse ?

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