‹ Journal d'un poète (volume 2)Chapitre 87 sur 167 · THIERS · texte numérisé non relu

THIERS

Lundi, 7 février.

Dans une maison de la rue Saint-Georges, qui ressemble à une jolie petite maison de campagne, arrangée avec goût, j'ai trouvé l'auteur de l'Histoire de la Révolution. On m'a introduit dans un cabinet orné d'objets d'art, de tableaux et de bronzes, qui en font un séjour élégant, reposé et gracieux. — Le maître de la maison est monté ; il était en habit noir et non en négligé et enrobe de chambre; cela m'a plu, j'ai senti l'homme d'action, prêt de bonne heure, et l'homme d'affaires, dressé à l'habit noir du procureur. J'ai causé une heure avec lui, d'abord de l'élection, puis du sens général des élections académiques, auxquelles je reprochais d'être trop politiques; puis de l'étude, de la retraite, puis enfm de ses travaux historiques sur Napoléon, travaux sur lesquels il s'est étendu.

J'ai trouvé en lui, dès l'abord, la tête la plus saine que j'eusse rencontrée dans les académiciens et l'homme le plus sûr de lui dans la conduite de ses idées à travers les phases de la conversation rapide que nous avons eue. L'article du National intitulé les Parques le préoccupait, et il a commencé par s'excuser de connaître les vieilles femmes qui dirigent l'Académie par leurs intrigues. — Il m'a dit qu'il était loin de ces influences ridicules

et m'a déclaré que, dans son opinion, j'étais le premier qui devait passer à l'Académie, qu'il était temps de sortir des nullités et des médiocrités ; que ce corps savant était devenu trop politique, il en convenait, mais qu'il ne fallait pas trop s'en alarmer, que cela ne continuerait pas et qu'il allait montrer à l'Académie même le bonheur qu'il aurait à y voir mon nom, si, comme il l'espérait, on se divisait sur Ballanche, lequel cependant l'intéressait par sa misère.

Sur l'histoire de Napoléon, — parle beaucoup des lettres à ses ministres par Napoléon, trésor inappréciable et sur lequel il basera ses travaux ; pense que l'empereur a mal calculé les forces de la nation, et que le manque d'équilibre entre les forces et les entreprises fut sa plus grande faute.

Il me promet sa voix pour la troisième élection et toutes les autres, jusqu'à ce que je sois nommé, s'il ne peut ici, à propos de ces deux fauteuils, faire surgir un incident heureux.

5 mars.

Il arriva, lorsque la bataille de trois jours fut finie, que le colonel Fabvier fit inscrire les noms des héros de juillet 1830 et le nombre d'hommes qu'ils avaient tués.

L'un disait vingt, l'autre cent, plus ou moins. — Le relevé donna cinquante-cinq mille hommes de la garde royale. Or il n'y en avait que six mille en garnison à Paris.

C'est ainsi qu'il m'arrive, dans le dénombrement des huit académiciens qui m'ont donné leurs voix, de ne plus pouvoir en trouver jamais moins de quatorze. Chacun me dit qu'il a voté pour moi. Lamartine me l'assure et ajoute que cela ne pouvait être autrement.

Aujourd'hui le bon Ballanche me dit que sa voix est à moi lorsqu'il aura le droit de voter. — Il cause en paix et agréablement avec moi. Honnête et bon vieillard, il a l'air satisfait et heureux.

« Dans un salon, dit-il, sur quarante hommes, chacun prend le sien; je ferai de même, et vous aussi, à l'Académie; nous prendrons les nôtres. »

JOURNAL D'UN POÈTE — \t\

17 ma s.

Condamné par la mort de Roger ' à recommencer mes visites, le mal de cœur me prend au moment d'écrire tout ce qui m'est dit de niais et de ridicule.

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