FUNÉRAILLES DE CHARLES NODIER
29 janvier 1844.
Hélas ! il ne s'était pas trompé, il ne devait pas m'apporter sa voix.
Victor ^ugo, Etienne Droz, Lebrun, portaient le cercueil.
Hugo depuis peu de temps touche bien des tombeaux, je le plaignais ^
Dans la foule, Dumas vient à moi :
« £h bien, où en êtes- vous de votre lutte .<*
— Je n'en sais vraiment rien. Je puis vous dire seulement que j'ai beaucoup de paroles; — toutes seront tenues sans doute, et, jusqu'à ce que je sois désabusé, je n'ai nulle raison d'en douter. — Je ne vous vois jamais!
— Nous n'avons pas le temps de nous voir, nous nous lisons, dit-il.
— Et nous nous aimons, » ajoutai-je.
Je vais de lui à Pauthier de Censay, en suivant le convoi.
En allant au cimetière, je monte dans une voiture du convoi, où se trouvent Taylor et Cailleux, tous deux autrefois mes camarades dans la garde royale.
Le temps se passe en conversation sur le monument à élever à Nodier dans sa ville natale de Besançon.
Cailleux pense à donner à cette ville l'idée d'une pension à la
I , Hugo était en deuil de sa fille Léopoldine et de son gendre Charles Vacquerie, morts noyés tous deux à Villequier, le 4 septembre 1843.
veuve de Charles Nodier, — et accoutumer ainsi les villes à témoigner leur reconnaissance à ceux qui les illustrent.
Le cimetière est profané, comme toujours, par une foule parisienne, curieuse, indifférente, qui divise et remplace les amis intimes. On glisse dans une boue jaune, le peuple monte sur des tombeaux comme sur des échafaudages; on entend de loin une voix qui prononce un discours inentendu.
Je me retire.
Dans un coin du cimetière, je rencontre Latouche. Nous nous prenons la main, les larmes aux yeux.
« J'ai suivi de loin votre vie, me dit-il; qu'elle est simple et belle ! vous faites encore que l'on peut s'honorer d'être homme de lettres.
— C'est ma récompense, dis-je, de vous l'entendre dire ainsi. »
Sa voix douce me touchait, et la grâce infinie de son langage.
Il est bon, simple; quelque chose de fin et de malicieux lui a fait des ennemis parmi des hommes de lettres, et l'a fait souvent aussi calomnier.