LE CHAR DE BRAHMA
Un Indien s'avance et la foule l'admire et le touche avec respect, ses fils baisent ses pieds. Son œil s'allume, sa poitrine se gonfle d'orgueil. Cette poitrine, il la met en travers sous la roue du char, et le char l'e'crase ; il sourit, et ses yeux arrachés à leur orbite jettent encore un regard d'extase sur Brahma.
Et vous, vous souriez, Français, de notre armée. Vous dites : « Quand viendra le temps où ils ouvriront les yeux et cesseront d'être barbares? » Eh! qui vous dit qu'ils ne sont pas heureux ainsi? Savons-nous ce que c'est que le bonheur d'une foi fervente? — Heureux cent fois, mille fois heureux l'homme qui croit et qui aime ! Pour celui-là, tout est beau et doré. — Cet Indien a eu, avant le moment où il s'est jeté sous la roue, une volupté plus grande que toutes celles de la terre. Il s'est fait saint longtemps. Il a longtemps cherché dans son àme l'image de son Dieu, et l'y a trouvée. Il a cherché l'image de son bonheur futur, et il l'a trouvée! Lequel de nous, hélas! peut en dire autant? — Tout son corps a frémi aux approches du char comme à l'attouchement d'une Divinité. Le vent de la roue lui a semblé le souffle d'un céleste baiser qui l'allait ravir au ciel. Et c'est le poids de son bonheur qui l'a étouffé. — Et nous, désespérés, nous irions les troubler? Non !
O céleste illusion de la foi! reste dans les contrées qui t'ont cultivée comme une fleur sacrée. Restes-v, illusion sacrée ! car, lorsque tu auras quitté la terre entière,
que feront les hommes encore? N'est-ii pas merveilleux que, lorsqu'on apprend à l'enfant qu'il doit mourir un jour, il ne se couche pas jusqu'à ce que la mort vienne le prendre? — Pourquoi travaille-t-il pour tomber en poussière tout entier? Que veut dire cela? — Pourquoi nous a-t-on mis au monde? — Mais chut! c'est la seule question sans réponse.