LE RUSSE
Une jeune personne française, à un grand bal, est suivie d'un officier russe qui, dit-on, doit l'épouser.
Je lui dis : « O vous, fille française, fille noble, fille libre et citoyenne du pays où l'on regarde en face, prenez garde, n'épousez pas ce jeune homme.
« Ici, il a l'air fier et libre parce qu'il respire l'air de France. Mais vous ne savez pas ce qui fait qu'il tient sa tète haute et ce qui fait la raideur de son cou : c'est le
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collier de fer, le collier invisible qu'il porte toujours. A ce collier s'attache une chaîne dont le premier anneau est à Saint-Pétersbourg. — A chaque pas qu'il fait, il sent le collier qui le coupe et entend la chaîne qui grince et tremble comme celle d'un pont suspendu. — De temps en temps, une main violente tire la chaîne, sitôt qu'il respire l'air libre avec trop de bonheur, et la chaîne le transporte sur une terre esclave ou le ramène dans les glaçons s'agenouiller devant le maître. Là, on ouvre ses lettres, on lui demande compte de ses paroles, de ses regards, de ses amitiés. S'il a ri une fois, s'il a été distrait un autre jour, on le rase, on lui ôte son nom, on lui donne un numéro, on l'envoie aux mines; ses frères peuvent hériter de ses biens (si l'empereur le permet). Ses fils et sa femme passent devant ces mines ou devant le régiment où il est soldat et ne le reconnaissent pas; si l'un d'eux soupirait en le voyant, il serait perdu. »
l'orgue
Les églises du Christ jour et nuit sont ouvertes; Mais les piliers sont seuls, les stalles sont désertes, Le marbre bleu des morts est humide, et chez nous Personne ne sait plus l'essuyer des genoux. L'étranger n'y vient voir que les lignes du cintre; Les tableaux des martyrs n'ont devant eux qu'un peintre Qui, debout, l'œil en flamme et la main sur le cœur, Adore saintement la forme et la couleur ; Et l'église sans foi, ce triste corps de pierre Qui dans l'autre âge avait pour âme la prière, L'église est bien heureuse encore qu'aujourd'hui Les lévites de l'art viennent prier pour lui.