‹ Journal d'un poèteChapitre 135 sur 160 · PREMIER CHANT · texte numérisé non relu

PREMIER CHANT

L'enfer. — Ce sera l'enfer de la pensée. Les âmes immortelles se souviennent dans la solitude et la nuit. Elles n'ont pas la distraction et la joie d'agir. Le souvenir de la vie, le regret de n'avoir pas saisi et fixé la jouissance qu'ils aimaient, la douleur de ne pouvoir

i. Un des projets les plus longtemps caressés par Alfred de Vigny, c'était de donner une suite à Éloa. Il avait longtemps porté l'idée de ce poème; il en avait, à différents intervalles, esquissé et remanié le plan, écrit des vers. La pensée en était neuve et aussi belle que celle qui avait inspiré la première conception d'Eloa, l'ange femme, l'ange de pitié, née d'une larme divine. Il s'agissait de tirer cet ange déchu de l'enfer, de sauver cette touchante damnée, la moins criminelle, la plus sympathique à coup sûr que l'enfer eût jamais reçue. Et le poète avait imaginé de sauver Satan lui-même par la grâce d'Éloa, d'abolir l'enfer par la vertu toute-puissante de l'amour et de la pitié. Quel dommage qu'il n'ait point exécuté le poème rêvé! Voici le premier plan qu'il avait conçu et où se mêlent déjà quelques beaux vers : disjecti membra poetce. (L. R.)

comprendre l'éternité, problème auquel ils sont attachés, étaient le supplice des âmes damnées et des anges déchus. La pensée éternelle est un feu dévorant; elle roule, elle vole, et son aile en vain parcourt l'univers ; elle ne quitte pas l'àme qu'elle travaille, qu'elle laboure comme un champ trop fécond. En vain l'àme se débat contre elle; la lutte redouble la douleur. La pensée la poursuit, la dompte et la fait pousser de longs soupirs.

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