PRONONCÉ EN SÉANCE PUBLIQUE
Le 29 janvier 1S46.
Messieurs,
SKI!!? uel est ^e sentiment qui attire sans cesse devant ï^fets? vous, et presque parmi vous, cette foule empressée et choisie, depuis l'époque déjà bien ancienne où vous avez résolu de lui ouvrir ce sanctuaire des lévites qui croient sincèrement à la religion des lettres ; cet atelier des artisans de la parole, comme les nomma l'un des plus illustres de vos prédécesseurs1? Pourquoi le bruit remplace-t-il ici le grave silence des études? Pourquoi l'agitation y fait-elle oublier, pour un moment, le calme des dissertation savantes? — Le motif de cette curiosité religieuse n'est- il pas le désir de retrouver dans l'aspect de ceux dont on a lu les oeuvres, ou dont on sait les actes mémorables, quelque chose
1 La Bruyère.
des émotions qu'on avait puisées dans la lecture de leurs écrits et dans l'éclat de leurs actions? N'est-ce pas l'ardeur de deviner sur les fronts si souvent cachés quelle harmonie existe entre l'homme et son œuvre, entre ce créateur et ses créations? Noble sentiment dont nous devons d'abord remercier nos concitoyens, nos amis et nos frères, généreuse intention d'une assemblée à la fois élégante et studieuse, qui, par ses regards pensifs ou pai ses gracieux sourires, semble dire à chacun de vous :
« Vous êtes passagers, mais vos ouvrages nous restent. Vous avez vécu, vous avez travaillé pour nous; nous n'ignorons pas votre vie, nous savons vos travaux : nous venons, pour une fois, jeter un regard sur vos traits pour connaître comment y est tracée l'empreinte de vos labeurs, pour distinguer entre vous quels sont les hommes éminents dont nous devons honorer le passé, et ceux dont l'avenir nous promet encore de nouvelles splendeurs; vous êtes un corps illustre, nous sommes la nation. »
Eh bien, puisque cette mère commune veut soulever votre voile et vient chercher la source de vos idées dans vos entretiens; puisque le grand jour pénètre dans le cabinet des travailleurs et sur la table même du travail, que chacun de nous donc, tour à tour, révèle à tous quelques-uns des mouvements intérieurs de sa pensée et montre les secrets ressorts de ses œuvres.
Eh! pourquoi les troubles profonds de nos études ne pourraient-ils avoir leurs confessions publiques, comme autrefois le cœur même eut les siennes dans la primitive Eglise? La conscience de l'écrivain solitaire peut
a l'académie FRANÇAISE 285
faire devant tous son examen. Les remords des belleslettres ne sauraient être bien cruels, et les reproches que l'on se fait ne sont guère que des regrets de n'avoir pas aussi complètement atteint qu'on l'eût voulu l'idéale beauté que Ton ne cesse de rêver.
Il v a dans la vie de chaque homme une époque où il est bon qu'il s'arrête comme au milieu de son chemin, et considère, dans un moment de repos et de préparation à des entreprises nouvelles, s'il a laissé derrière lui sur sa route une pierre qui soit digne de rester debout et de marquer son passage; de quel point il est parti, quels voyageurs l'avaient précédé, desquels il fut accompagné, desquels il sera suivi.
Ce moment d'arrêt est aujourd'hui venu pour moi : votre libre élection l'a marqué, et la sobriété de mes ambitions, le calme et la simplicité de ma vie me permettent de vous redire, messieurs, avec justice et en toute conscience, les paroles de l'un de vos devanciers, de ce moraliste profond qui disait, en entrant à l'Académie française, il y a cent soixante ans1 :
« Cette place parmi vous, il n'y a ny poste, ny crédit, ny richesses, ny authorité, ny faveur qui ayent peu vous plier à me la donner, je n'ay rien de toutes ces choses. Mes œuvres ont été toute la médiation que j'ay employée et que vous avez receue; quel moyen de me repentir jamais d'avoir escrit? »
Ayant donc à vous parler, pour la première fois, devant cette assemblée que vos noms attirent et à qui mes écrits ne sont peut-être pas entièrement inconnus, mon