MEMOIRES ET JOURNAL
Les importunités des biographes qui, bon gré, mal gré, veulent savoir et imprimer ma vie et ne cessent de m'écrire pour avoir des détails que je me garde de leur donner; la crainte du mensonge, que je hais partout, celle surtout de la calomnie; le désir de n'être pas posé comme un personnage héroïque ou romanesque, aux yeux de peu de gens qui s'occuperont de moi après moi : voilà ce qui me fait prendre la résolution d'écrire mes mémoires1.
J'irai de ma naissance à cette année, puis je commencerai un journal qui ira jusqu'à ce que la main qui tient cette plume cesse d'avoir la puissance d'écrire.
1. Ces mémoires, malheureusement, sont restés à l'état de projet. L"idée d'un journal a seule été réalisée en quelque façon par le poète, et c'est de ce journal, journal de sa pensée plutôt encore que de sa vie, qu'on a ici des fragments. (L. R.)
Je suis né à Loches, petite ville de Touraine, jolie, dit-on; je ne l'ai jamais vue. A deux ans, on m'apporta à Paris, où je fus élevé, entre mon père et ma mère et par eux, avec un amour sans pareil. Ils avaient eu trois fils : Léon, Adolphe, Emmanuel, morts avant ma naissance. Je restais seul, le plus faible et le dernier d'une ancienne et nombreuse famille de Beauce. Mon grandpère était fort riche. Vigny, le Tronchet, Gravelle, Emerville, Saint-Mars, Sermoise, Lourquetaine, etc., etc., étaient des terres à lui. — Il ne m'en reste que les noms sur une généalogie. — Il faisait en Beauce, avec mon père et ses sept frères, de grandes chasses au loup. Il tenait un état de prince. La Révolution détruisit tout. Ses terres appartinrent à ses hommes d'affaires, qui les achetèrent en assignats. — Ses enfants moururent, les uns tués à l'armée de Condé, les autres avec peu de biens, un à la Trappe. — Le frère de ma mère à Quiberon, son père en prison. — Mon père resta seul et m'éleva avec peu de fortune.
Malheur dont rien ne tire quand on est honnête homme.
Je remarque, en repassant les trente années de ma vie, que deux époques les divisent en deux parts presque égales, et ces époques semblent deux siècles à la pensée : l'Empire et la Restauration. L'une fut le temps de mon éducation; l'autre, de ma vie militaire et poétique. Une troisième époque commence depuis deux ans : celle de la Révolution; ce sera la plus philosophique de ma vie, je pense.
Je puis donc séparer le passé de mes jours en ces deux
JOURNAL D'UN POÈTE Gl
grandes parts. Temps que j'ai bien vus et bien observés du sombre point de vue où j'étais placé.