DE L IMPRIMERIE
Les anciens avaient sur nous l'avantage de ne pas connaître l'imprimerie.
Ceci paraîtra singulier, mais ma conviction est que cette ignorance, défavorable à la rapidité de la propagation des idées et à leur conservation, était favorable à l'épuration du goût et au choix dans les chefs-d'œuvre. Démosthène dit quelque part qu'il copia cinq fois de sa main les œuvres de Thucydide. Un poète ou un grand écrivain avait donc ainsi des lecteurs forcément attentifs et appliqués à connaître et observer minutieusement le moindre détail des beautés du style. Ces lecteurs choisissaient les plus belles choses pour les multiplier. Ces abeilles ne se posaient que sur les belles rieurs; tout le reste était dédaigné, et je pense peu de bien de ce qui ne nous est pas parvenu.
Le choix des lecteurs et leur attention à ne copier ainsi que les plus belles choses aidaient probablement et forçaient les poètes à ne laisser que leurs chefsd'œuvre, puisqu'on ne copiait que ce que l'on aimait. Il est probable que ce goût public si fin et si pur leur donna la sévérité courageuse dont ils prirent l'habitude, et le sentiment de Yuniîé dans leurs œuvres. — Virgile avait peut-être fait des satires; le Sic vos non vobis permet de le croire. Juvénal s'était sans doute abandonné quelquefois au grand plaisir de faire des vers amoureux et des idylles; mais l'un n'a mis en lumière que ses Eglogues et ses Géorgiques, YEnéide, malgré lui, et imparfaite à ses yeux; l'autre, seulement ses satires; la pureté des traits de Virgile, la sévérité dure de l'autre visage, eussent été altérées par le mélange.
Ce choix qui se faisait par le public copiste dans l'antiquité, nous devons le faire nous-mêmes aujourd'hui.
Le public ne peut plus choisir à présent; il faut qu'il lise tout, et les mêmes lettres impriment les premiers et les derniers écrivains, ceux de l'art et ceux de la spéculation. Il serait juste de le ménager quelque peu. Si c'est un trop grand courage que s'épurer, souvenonsnous que Platon avait écrit des tragédies avant ses œuvres philosophiques, et qu'il les brûla, aimant mieux rester un et grand que doublé et tronqué.