‹ Journal d'un poèteChapitre 88 sur 160 · BAOUR-LORMIAN · texte numérisé non relu

BAOUR-LORMIAN

4 février, vendredi.

Il y avait vingt ans que je ne l'avais vu. Il était alors bien entouré, bien logé, menait une vie qui semblait heureuse et aisée. Il donna à Soumet, Victor Hugo, Emile Deschamps, Latouche et moi, un dîner élégant. Une jeune femme anglaise et sa fille vivaient avec lui, l'entouraient de soins et de respects. Un jeune homme lui servait de secrétaire. — Il avait accueilli avec enchantement mes premiers poèmes, il m'aimait, et je fus assez léger pour n'y plus retourner; entraîné par la camaraderie, et parce que mes amis, Hugo, Emile, s'étaient brouillés avec lui pendant que j'étais à mon régiment.

Aujourd'hui, je le retrouve logé dans un petit appartement des Batignolles, démeublé, froid et triste. Le

pauvre homme est seul à présent; cette jeune femme est morte, sa fille est morte, il est aveugle, il m'entrevoit à peine; cependant sa figure a de la sérénité, son sourire est plein de douceur et de cette naïveté enfantine qui n'appartient peut-être qu'aux poètes. On sent en lui encore un amour sincère et passionné des lettres. « Je fais, m'a-t-il-dit, des poésies bibliques dans le genre de votre Fille de Jephté. » Sa mémoire est si bonne, qu'il se rappelle ce petit poème et le Somnambule, que je récitai alors chez lui. On lui a peu à peu retranché les pensions de l'Empire; il vit sur le souvenir de ses succès passés; parle à'Omasis, dont le succès fut européen; se souvient de son Ossian et de sa Jérusalem délivrée, son grand ouvrage, et sourit en songeant à leur immortalité.

Soit donc bénie la secrète félicité que donne la méditation poétique, si elle suffit à soutenir un vieillard pauvre, seul, aveugle; si elle est sa religion, et si la foi et l'espérance dans l'immortalité du nom lui donnent la même force que la foi et l'espérance dans l'immortalité de l'âme donnent aux fervents chrétiens! Mais qu'elle est triste et abandonnée, la vie de l'homme de lettres qui n'a compté que sur elles pour les besoins de sa vie! Comment ne céderait-il pas aux tentations de la vie politique plus facile, où suffit une faconde d'avocat gascon pour enrichir son homme, et comment ne s'abandonnerait-il pas à la littérature industrielle qu'on reproche à Scribe, et qu'après tout faisait Voltaire, comptant, pour tout, le succès du moment et la richesse?

JOURNAL D'UN POÈTE l85

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