De l'année
chez un de mes amis qui, m'ayant reconnu à la voix, se leva aussitôt et vint m'ouvrir sa porte. Je lui contai mon histoire et lui demandai un lit qu'il m'accorda très amicalement. Mes conducteurs ayant rafraîchi revinrent en ligne droite chez eux et y arrivèrent sans qu'on sût qu'ils avaient voyagé pendant la nuit. Pour moi, j'allai me reposer quelques heures. Ensuite j'allai dire la sainte messe et déjeunai hien volontiers.
Pendant le déjeuner arriva le petit-fils de la dame de la maison que j'habitais dans ma paroisse '. Bon prêtre, bon chanoine, bon ami, il avait appris mon affaire et il accourait pour me rassurer et m'engager à revenir. Il me proposa d'aller dîner chez Monsieur son oncle qui était un seigneur des environs; nous y allâmes ensemble et j'y fus très bien reçu. Nous en partîmes après
1. Antoine-Etieniie-Jean-Bnpliste Chautan de Verely, né à Toul le 31 juillet 1762, était le plus jeune fils d'un major d'artillerie qui avait épousé Marie-Anne Rover. Il fit ses études dans sa ville natale et y reçut les ordres jusqu'au diaconat. Ordonné prêtre à Verdun, il fut pourvu de la iiuitième prébende au chapitre de la calliédrale de celte ville le 20 juin 1789. En 1791 il revint dans sa famille à Toul. Déporté pendant la Révolution, il fut, après le rétablissement du culte, simple prêtre habitué à Toul. Après la restauration du siège épiscopal de Verdun, Mgr de Villeneuve le nomma chanoine titulaire de sa catliédrale (deuxième prébende), le S septembre 1827. Ses deux sœurs, qui ne s'étaient pas mariées, l'accompapnérent à Verdun où il mourut au mois de mai de l'année 1837. « C'était un homme bien respectable, un digne prêtre qui s'employait à toute sortc.de bien. » (Voir Robinet, PouilU, t. I, p. 101, 127.)
avoir soupe entre huit et neuf heures du soir et nous arrivâmes vers les dix heures dans ma petite demeure, sans être vus de personne. Je n'y restai que deux jours; ce bon prêtre était menacé aussi bien que moi.
Sa famille nous conseilla d'aller passer quelques jours chez ce Monsieur oncle de ce cher ami; nous partîmes donc derechef vers les neuf heures du soir et nous arrivâmes entre onze heures et minuit. Nous couchâmes chez l'ancien curé qui était encore sur pied et, le lendemain, nous entrâmes, sans être vus, dans le château où ce bon curé logeait déjà, du moins dans une petite maison adjacente, parce qu'il avait été obligé, aussi bien que moi, de quitter depuis longtemps la maison curiale. Nous demeurâmes à peu près huit jours dans ce château, fort tranquilles; et, par le rôle d'une demoiselle très pieuse' nièce de ce seigneur, nous pûmes y célébrer tous les jours la sainte messe. Mais comme il venait tous les jours quelque personne du village au château,
1, « Mlle Louis. » (Note de In main inconnue.) — Mlle Louis, sueur de l'abbé baron Louis, était religieuse au monastère toulois des Bénédictines de l'Adoration perpétuelle du Saint-Sacrement. A la Révolution, elle rentra dans sa famille, où elle se dévoua il l'éducation de ses neveux, les jeunes de lîigny. Pendant plus de quarante ans après sa sortie du couvent, elle donna l'exemple des plus liautes vertus. Son souvenir est resté en vénération à 'l'oul. (Mme François, Études, p. 135.)
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quelqu'un nous aperçut, il le dit à d'autres ; le bruit se répandit que c'étaient des prêtres; on gronda, on menaça le seigneur. En étant averti, je partis le lendemain de bon matin avec le jeune curé du li&u, et nous allâmes à Maréville ', près de Nancy, où nous avions appris qu'il y avait déjà plusieurs prêtres réfugiés.
Parmi ces vénérables confrères, j'eus l'avantage d'y trouver mon oncle ^, curé des environs,
1. 11 y avait à Maréville une maison fondée par Stanislas Leczinski, duc nominal de la Lorraine. C'était une infirmerie et maison de force pour les fils de famille et les personnes enfermées par lettres de cachet. L'administration en avait été confiée aux Frères des Écoles chrétiennes, qui avaient joint à la maison de force un pensionnat libre pour les enfants âgés de plus de quatorze ans et un noviciat de leur congrégation. En 1792, cette maison occupait 33 frères. A la fin de 1791, plus de 60 prêtres insermentés y habitaient, moyennant une modique pension. (E. Mangenot, les Ecclésiastiques, p. 22, note 1 et p. 288, note 5.)
2. François Rosselange, né à Saint-Mihiel le 22 novembre 1726. Ordonné prêtre à Verdun en septembre 1751, il entra dans le diocèse de ïoul en qualité de vicaire commensal de M. J.-N. GoUin, dit La Fosse, curé de Colombey-les-Belles. En 1754, il fut nommé curé de Villers-les-Nancy, paroisse voisine de Maréville. Il prêta le serment, mais avec un préambule et des restrictions qui le firent déclarer nul. Il dût abandonner sa paroisse à l'intrus, et se retira à Maréville. Obéissant au décret du 26 août 1792, il prit au secrétariat du district de Nancy un arrêté de déportation pour Deux-Ponts dans le Palatinat, et quitta la France avec son ami l'abbé Mangin, aumônier de la maison de Maréville. Tous les deux, trompés par une légère détente dans la persécution, rentrèrent en France et exercèrent secrètement le ministère. Arrêtés à Charmes-sur- Moselle (Vosges), le 11 novembre 1793, ils furent jugés, sans avocat, à Mirccourt et exécutés le 15. (E. Mangenot, les Ecclésiastiques, p. 47-57.) L'abbé Alaidon, son neveu, a envoyé une note sur lui à VAmi de la religion, t. XXXI, p. 328.
qui s'y était retiré depuis qu'il avait été obligé de quitter sa paroisse. Comme il avait rendu de grands services à cette maison, et que d'ailleurs le frère ' qui en était le directeur était un homme ferme et très bien disposé, nous fûmes reçus très amicalement. Cependant, ayant causé avec mon oncle et avec d'autres, et ayant entendu dire que cette maison était très menacée, qu'on n'y était pas même sûr d'un jour % je pris le parti de venir voir ma sœur à Nancy et d'y rester quelques jours. J'y vins donc le même jour vers les six heures du soir. Les pauvres filles furent très réjouies de me voir, mais en même temps très embarrassées. « Ah, mon Dieu! où allez-vous? me dirent-elles. Le bruit court que l'on doit assassiner tous les prêtres cette nuit même; et notre maison est si suspecte! » Ainsi permettiezvous. Seigneur, qu'on s'élevât contre vos ministres; mais votre providence veillait sans cesse sur eux ; vous fîtes éventer ce projet barbare afin qu'il n'eût point son exécution. En effet, les
1. Le frère Jean-Marie, dans le monde André Toye Collègue, visiteur général de la congrégation. Arrêté et cité devant le tribunal révolutionnaire, il fut acquitté et mourut dans l'exil en 1799. (E. Mangenot, 0. l., p. 21, note 4.)
2. Le dimanche 29 juillet 1792, la populace de Nancy, conduite par deux vicaires épiscopaux, se porta, au nombre de 2000 personnes, à Maréville et ne s'apaisa que contre la promesse de la dispersion des prêtres insermentés. (E. Mangenot, 0. i., p. 22.)
prêtres, avertis, changèrent de demeure et se mirent par là en sûreté.
Ma sœur, de son côté, ne voulant pas que je fusse exposé dans sa maison, m'en chercha et m'en trouva une où je fus sauvé de tout danger. Je demeurai à Nancy huit ou dix jours. Le matin, je sortais et cherchais à dire la sainte messe en cachette. J'allais ensuite chez mes sœurs, où je passais la journée et ensuite je revenais pour coucher chez les personnes bienfaisantes qui avaient bien voulu me recevoir et qui eurent même la bonté de me donner plusieurs fois à manger. Dans cet intervalle, je retournai deux ou trois fois à Maréville, tant pour y dire la messe que pour y voir mon oncle', et ce fut là que je le vis pour la dernière fois; car, ayant été déporté peu de temps après et étant sorti de France avec M. Mangin, prêtre aumônier dudit Maréville, il voulut y rentrer-, mais il fut pris à Chaté^, à ce que je crois *^, dans le département des Vosges,