‹ Journal d'un prêtre Lorrain, pendant la Révolution (1791-1799);Chapitre 41 sur 148 · Mme Déguilly (Voir plus haut, p. 11, note · texte numérisé non relu

Mme Déguilly (Voir plus haut, p. 11, note

appartenait à ce monsieur. Nous y demeurâmes jusqu'au moment où les gens qui travaillaient à la campagne rentrèrent dans la ville. Pour ne pas être reconnus, nous nous mêlâmes parmi eux, et ainsi je me retrouvai dans notre ville. Je la traversai fort tranquillement à la faveur de l'obscurité, et j'arrivai chez un de mes meilleurs amis que j'avais prévenu et qui m'attendait; c'était un chanoine de notre cathédrale. Il me reçut H bras ouverts et m'olîrit et sa maison et tout ce qu'il avait. J'étais parfaitement bien chez lui, mais la crainte s'était déjà emparée de tous ceux qui y demeuraient. On y avait déjà fait plusieurs visites; il y avait aux environs un fameux municipal que l'on redoutait. Je me mis un jour à chanter dans ma chambre et on prétendit que je pouvais être entendu.

Tout cela rassemblé détermina mon ami à me chercher une maison où je pourrais être en sûreté; il me la proposa, s'offrit à y payer ma pension et à venir m'y rejoindre. J'allai donc dans cette nouvelle demeure où je ne connaissais personne. Mais, comme le monsieur et la dame pensaient fort bien, j'y fus très bien reçu. On y prit toutes les précautions possibles pour m'y tenir bien caché; en sorte que les enfants même de la maison ignorèrent toujours que j'y étais.

Je ne divulgai le secret à qui que ce soit; ma sœur, qui vint deux fois dans la maison et que j'entendis, ne le sut pas. Je me contentai de la recommander au Bon Dieu. 3Iais mon ami envoyait tous les jours pour avoir de mes nouvelles ; enfin, il voulut en avoir par lui-même ; il vint se réunir à moi, à l'insu de toute la maison, excepté de son domestique qui était extrêmement discret et qui n'avait garde de découvrir son maître. Comme ce bon ami m'avait pourvu de tout ce qui m'était nécessaire pour dire la sainte messe, je la disais tous les jours dans ma chambre; le maître de la maison me la servait, la dame y assistait. Lorsque cet ami fut avec moi, nous continuâmes à la célébrer; nous récitions le bréviaire ensemble, nous faisions la prière en commun, nous priions, nous gémissions, nous attendions quelque moment favorable, mais le temps de notre délivrance n'était point encore arrivé.

Dans cette retraite, j'appris qu'un autre de mes amis avait du penchant à prêter le serment de la liberté et de l'égalité qu'on exigeait alors. Je lui écrivis en latin ce que je pensais de ce serment, pour tâcher de l'en détourner. Le Seigneur bénit mes faibles efforts, et cet ami, qui avait reçu ma lettre sans savoir d'oii elle venait

ni OÙ j'étais, en adopta les sentiments et se tint ferme.

Je restai dans cette maison au moins six semaines et environ deux avec mon bon ami et bienfaiteur. Pendant ce temps arriva le fameux décret de déportation' qui nous enjoignait d'aller prendre à la municipalité un passeport de déportation, de sortir du département dans la huitaine et du royaume dans quinze jours, sous peine, etc. Ce décret fut publié; le temps fixé s'écoula; je ne voulus point prendre de passeport-; je ne voulais point partir. « Il le faut, me dit mon ami, il ne faut point vous exposer. Je m'étais proposé de partir avec vous ; mais comme le décret ne frappe que les fonctionnaires publics, je m'en vais demeurer dans une telle ville, à un tel endroit; mais pour vous, ii faut que vous partiez.,»

Je me soumis, il me quitta, et je cherchai les moyens de suivre son conseil. J'écrivis à ma sœur de me trouver quelqu'un qui voulût partir avec moi et de louer une voiture. La chose fut bientôt arrangée, le jour fut fixé et, le 11 septembre % après avoir célébré la petite messe, je

1. C'est la loi volée, le 26 août 1792, par l'Assemblée nationale. (Voir plus haut, p. xxvi-.\x\ii.)

2. Par le fait, l'abbé Alaidon devait être considéré comme émigré, et non comme prêtre déporté.

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