CHAPITRE XV
PREMIER SÉJOUR A EICHSTiETT
(Avril 1795 — 25 juillet 1796).
F.ICMSTyETT. = SON PRINCE-ÉVÊQUE. = PAROISSES. = CHA- PITRES. == MONASTÈRES. = HOSPICES. = LE COMTE-CHANOINE WALDERDOF. = M. GAILLARD, PÈRE DE TOUS LES PRÊTRES FRANÇAIS. = INSTALLATION A EIGHSTiETT. = LE R. P. SCHEIL, PRÉFET DU COLLÈGE DES PÈRES .JÉSUITES. = LOGEMENT AU GRAND SÉMINAIRE. = PLUS D'UN AN DE VIE HEUREUSE. = APPROCHE DES ARMÉES FRANÇAISES : DE NOUVEAU MISÈRE ET SAC AU DOS POUR LA SAXE ET LA POLOGNE.
EiCHST.ETT est une ville cpiscopale et capitale de la principauté du même nom. C'est l'évêque qui est prince, et prince souverain. Cette ville est sur les confins de la Franconie, et voisine de la Bavière dont une partie est du diocèse d'Eichstâtt. Elle est située dans une colline fort resserrée, de manière que, quoiqu'elle puisse s'étendre, elle ne peut s'élargir à cause des montagnes qui la rétrécissent nécessairement : il y a cependant des maisons qui s'élèvent des deux côtés en forme d'amphithéâtre jusqu'à la moitié
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des montagnes, et qui forment un coup d'oeil fort agréable.
Le prince a sa résidence dans cette ville, sur une montagne en avant. Il a un château en forme de citadelle et, dans un des faubourgs, il a encore un autre palais. Il a un chapitre illustre par sa noblesse, dont tous les chanoines sont comtes; il a de plus un évêque suffragant. Il y a dans cette ville deux paroisses dont la première contient entre sept et huit mille âmes, et la seconde peutêtre mille. Dans la première il y a un petit chapitre qui fait tous les jours l'office canonial; les chanoines ont une petite croix qui pend à un ruban noir; mais les chanoines de la cathédrale en ont une grande qui pend à un large ruban rouge avec un liséré or et sont vêtus en violet. La seconde paroisse a son office dans l'église abbatiale des religieuses bénédictines de Sainte- Walburge, oii renosent les reliques de cette sainte abbesse, d'où tous les ans on recueille une eau précieuse que l'on révère et qui souvent opère plusieurs guérisons.
Outre ces trois églises, il y a à Eichstâtt l'église du séminaire ou du collège qui est celle des RR. PP. Jésuites, dont quelques-uns conduisent encore le collège de cette ville, et l'église des RR. PP. Dominicains, dont la maison est nombreuse. Dans
un des faubourgs il y a un monastère des religieuses de la congrégation de la réforme du Bienheureux Pierre Fourier, et un couvent de Capucins. De l'autre côté de la ville, mais à une demiheure, il y a une grosse abbaye de Génovefains appelée ReydorlT, et aux environs un monastère de religieuses de la même congrégation. Dans la ville il y a deux hôpitaux, l'un pour les malades, l'autre pour les vieillards; en outre un établissement pour des orphelins de l'un et l'autre sexe; un pour des hommes pauvres, veufs ou garçons, mais qui peuvent encore travailler. A côté de la ville coule une rivière assez semblable à la Meuse à quelque distance de sa source.
Lorsque nous arrivâmes à Eichstlitt, on nous arrêta à la porte et on nous conduisit chez le Monsieur qui était chargé de viser les passeports. Il demanda les nôtres. Quelque temps après il nous les renvoya et nous fit conduire chez les RB. PP. Dominicains pour y souper et y coucher. Nous y fûmes reçus, mais, le lendemain, il fallut en sortir. Nos Messieurs Varin, qui parlaient allemand, apprirent de quelqu'un qu'il y avait plusieurs prêtres français chez un grand comte chanoine de la cathédrale, nommé M. de Walderdorf, et entre autres deux prêtres de notre pays. Nous allâmes leur rendre visite. Mes com-
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pagnons y trouvèrent un de ceux qu'ils connaissaient, et moi j'y reconnus un de mes vénérables confrères du séminaire, M. le curé de Chaleines S que j'avais vu ci-devant à Luxembourg.
Nous voilà enchantés de nous revoir. Nous racontons nos aventures et nous témoignons notre désir de rester dans cette ville, s'il est possible; c'était une chose assez difficile. Cependant la divine providence, qui m'avait amené, sut bien aplanir et surmonter tous les obstacles. Nous fîmes part de notre dessein à l'intendant de M. le comte, nommé M, Gaillard, natif de Sénones, dans notre pays. Il s'était déjà montré comme le père de tous les prêtres français et même des émigrés qui avaient passé par cette ville, et il a toujours continué depuis. Il nous dit que M. le comte ne pouvait pas en prendre davantage, et nous le crûmes bien, puisqu'il en avait sept qui demeuraient habituellement chez lui; mais que, cependant, il s'intéresserait pour nous, et que cela pourrait réussir; qu'il fallait d'abord aller chercher nos permissions de demeurer au
1. Jean-François Connesson, né à Beurey le l" avril 1740, était curé de Chalaines depuis le mois de juillel 1772. 11 fut rendu à sa paroisse le 21 janvier 1803 et mourut le 4 décembre 1827. (Gillant, Pomllé, t. III, p. 604). (Voir aussi plus loin, p. 191, note 1.)
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moins quelques jours, et de dire la sainte messe.
Un de nos confrères vint nous conduire jusqu'à la maison où il fallait aller, mais il n'y entra pas avec nous. On nous accorda ces permissions pour deux jours seulement; on nous donna un gros écu à chacun et on nous engagea à partir.
Je répondis au xMonsieur et lui dis que j'avais fait plus de cent lieues à pied; que j'étais extrêmement fatigué; que, d'ailleurs, il me fallait faire raccommoder mes souliers, et que je ne pouvais pas lui promettre de partir si vite; il n'insista pas, et nous nous retirâmes.
Je vins raconter notre réception à M. Gaillard, qui voulait me faire rester dans la ville, et qui avait même déjà travaillé à me loger chez le maître de la poste aux chevaux. 11 avait arrangé avec l'homme et la femme ce que je donnerais par jour pour être logé et nourri. Et, comme ils avaient presque toujours des messes à faire dire, il les avait engagés à m'en charger, en sorte que, par ce moyen, j'avais pour les payer. « Vous avez vos permissions, me dit-il, eh bien! venez avec moi. » 11 me conduisit à la maison de la poste qui est une auberge, dit que j'étais celui pour lequel il avait fait un arrangement et je fus reçu. « Vous viendrez nous voir, ajouta-t-il, et si on vous dit quelque chose, vous viendrez me
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le dire. » Je remerciai beaucoup mon Monsieur Gaillard et je commençai déjà à dîner dans mon nouveau domicile. Je mangeais en famille, et j'avais un assez bon ordinaire; mais surtout j'avais bonne chambre et bon lit. Quant aux Messieurs Varin, mes compagnons de voyage, ils ne purent rester dans la ville; ils cherchèrent et trouvèrent à se fixer dans la principauté, mais à. sept ou huit lieues plus loin.
Ce jour-là même je fis connaissance avec le R. P. préfet du collège dont on m'avait déjà parlé, nommé le père Scheil. Je trouvai en lui précisément l'homme qu'il me fallait. Il me reçut avec tant de bonté, tant de douceur et tant d'intérêt, que je pris aussitôt- confiance en lui. Je lui racontai mes aventures, mon arrivée à Eichstâtt, l'arrangement qu'on avait déjà fait pour moi chez le maître de poste qu'il connaissait fort bien. Il me dit que je pouvais demeurer là et que s'il pouvait me rendre service, il le ferait très volontiers. Je lui demandai la permission de venir le voir de temps en temps, et il me le permit. C'est ainsi que la divine Providence, après m'avoir exercé pendant quelque temps, commença à me faire respirer et à me dédommager des peines que j'avais eues, mais elle ne s'en tint pas là.
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Je restai dans mon auberge environ trois semaines, sans que personne me dit la moindre chose. Mais, au bout de ce temps, il vint un sergent de ville me dire qu'un magistrat me demandait, et qu'il fallait venir chez lui. J'y allai. Ce Monsieur me demanda qui j'étais, depuis quand j'étais dans la ville et combien je comptais y demeurer. Je lui répondis que j'y étais depuis trois semaines et que j'y demeurerais jusqu'à ce qu'on m'en chassât. « Cependant, ajouta-t-il, il y a des défenses pour vous d'y rester. — Monsieur, répliquai-je, j'espère que ces défenses ne me regardent pas, et que je continuerai à y faire ma demeure. » Comme il était très bien disposé, il ne me fit plus d'instance, et je le quittai. Je vins aussitôt conter mon histoire à M. Gaillard qui me dit d'être tranquille, et qu'il parlerait à ce Monsieur. Depuis ce temps on ne me fit plus de difficulté. Au contraire, plusieurs personnes m'accueillirent et se montrèrent très favorables envers moi.
Je continuai donc à demeurer dans mon auberge, et je fis connaissance avec M. le curé de la paroisse qui me vit avec plaisir, et m'invita à venir le voir, et j'eus en lui une sorte d'ami. Cependant, je souffrais de loger dans une auberge, quoique j'y fusse assez bien, parce qu'il y avait
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souvent du monde, et que d'ailleurs personne n'y parlait français, ce qui me gênait beaucoup. Je pris occasion, et pour cela et pour d'autres raisons, devenir passer une huitaine au séminaire qui est dans la même maison que le collège. Mon bon père préfet m'y fit préparer une chambre, et convint de ce qu'il m'en coûterait pour ma nourriture. Je m'y trouvai fort bien, et si bien qu'au bout des huit jours je dis au R. P. préfet que je désirerais beaucoup pouvoir continuer à y demeurer. « Cela ne dépend pas de moi, me ditil, mais faites une supplique au prince; je la lui porterai, et je suis persuadé qu'il vous en accordera la permission. » Je fis ce qu'il me conseilla, et la chose réussit en effet quelque temps après. Ainsi, après trois mois et demi de demeure à la poste, je vins habiter le séminaire d'Eichstâtt. J'y fus logé gratis, et j'y eus quantité d'autres avantages, surtout celui de ne pas sortir pour dire la messe et de pouvoir aller à l'église quand je le jugerais à propos. Je pouvais aussi avoir là une bonne société et les livres que je désirais.
J'entrai la Abeille de Saint Jean-Baptiste ' et, les jours suivants, le bon père préfet me dit: « Ah! çà, voyons ce dont vous avez besoin ; nous irons
\. Le jeudi 23 juin 1790.
ensemble chez un marchand, et vous y prendrez ce qui vous est nécessaire. La sœur du prince m'a donné de quoi vous rhabiller, et s'il n'y a pas assez, elle est disposée à y ajouter. » C'était lui qui avait parlé de moi à cette charitable dame et qui l'avait ainsi disposée à mon égard. Il prit donc son moment et me conduisit avec lui : « Allons, voyons, dites librement. » Je demandai un chapeau, deux mouchoirs, une paire de bas et de la toile pour deux chemises ; c'était ce qui m'était alors le plus nécessaire, et je m'en tins à cela. « Mais est-ce là tout? me dit-il, ne voulezvous pas un habit? » Je remerciai. « Mais ne vous faut-il pas autre chose? » Je crois cependant que j'acceptai encore pour une paire de culottes, mais je n'en suis pas sûr. « Oh! vous êtes bien réservé, ajouta-t-il. — Mon père, lui répondis-je, il ne faut pas abuser des bontés qu'on a pour moi. Je puis quant à présent me passer du reste; ainsi, nous nous en tiendrons là, s'il vous plaît. » Il dit à la marchande de faire faire les chemises, arranger le chapeau, garnir les bas, et qu'il paierait toutes les façons. Nous revînmes, et je lui témoignai le désir que j'avais d'aller témoigner ma reconnaissance à cette dame. « Cela n'est point nécessaire; elle ne voulait pas même que vous sussiez que cela venait d'elle. Je me charge
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de lui faire vos actions de grâce. — Je vous en supplie donc, mon révérend père, lui dis-je. »
De temps en temps, je recevais des honnêtetés de mon bon père préfet, quelquefois de M. le curé, quelquefois aussi des dames religieuses de la Congrégation ^ qui avaient recueilli chez elles deux religieuses de Blamont que j'allais voir, et chez qui j'allais souvent célébrer la sainte messe. Tous les mois aussi M. Halemayer, secrétaire du prince, me donnait six francs, parce que, commençant déjà à parler français, il m'avait engagé à aller trois fois par semaine chez lui, pour causer français avec lui. Souvent je ne le trouvais pas, mais il donnait exactement le gros écu.
Le temps froid arrivait. J'avais bien un fourneau dans ma chambre, mais point de bois. Il fallait aussi de la lumière. La divine Providence pourvut à tout. Le prince-évêque, sans doute à la recommandation du père préfet, car je ne l'avais pas vu et il ne me connaissait pas, me fournit une partie du bois nécessaire, et un chanoine à qui jamais je n'avais parlé fournit le reste. Ce chanoine se nomme M. de Keselstatt. J'allai le
1. De la Congrégation Notre-Dame, instituée par saint Pierre Fourier. Cette congrégation avait, en eilet, une maison à Blamont (Meurthe).
voir pour le remercier. 11 m'invita à le voir et j'y allais d'autant plus volontiers que je lui trouvais quelque ressemblance avec un chanoine, un de mes meilleurs amis. Le R. P. préfet me fournit de l'huile. Il payait aussi mon blanchissage, en sorte que je ne faisais de dépense que pour ma nourriture qui n'allait guère qu'à douze sols de France par jour, et j'en avais habituellement dix-huit de ma messe. Cependant pour l'hiver je fis une autre dépense que j'aurais pu éviter. Ce fut de me donner une grande capote brune que je portais en forme de soutane, et avec laquelle je célébrais la sainte messe. Ainsi, tout considéré, j'étais au moins aussi bien que dans mon ménage, et je n'en avais ni la charge ni l'embarras. Tant il est vrai que Dieu sait bien dédommager des petits sacrifices que l'on fait pour lui.
Mes ressources augmentèrent encore : quatre écoliers s'adressèrent à moi pour apprendre le français. Ils me donnaient chacun un florin par mois, ce qui faisait chaque mois huit livres quatorze sols à peu près. M. le comte de Walderdorf m'invita quelquefois à dîner, pendant qu'il fut à Eichstatt. Quand il en fut parti, Monseigneur l'évêque suffragant le remplaça et même m'invita une fois par semaine. Non content de son invitation, il me fit présent d'un habit
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complet d'une très belle étoile noire. Ce Monseigneur suffragant est le frère du prince-évèque.
J'étais au séminaire depuis treize mois et j'y jouissais de tous ces bienfaits, lorsqu'il fallut en faire un nouveau sacrifice à Dieu qui me les avait procurés : les Français qui ravageaient l'Empire approchaient. Il fallut encore me sauver aussi bien que les autres.
J'avais d'abord dessein de retourner à Warendorf. Mais la crainte de rencontrer les armées m'en détourna. Le R. P. préfet et les autres pères Jésuites me disaient : « Allez-vous en à cinq ou six lieues d'ici vous cacher en Prusse, pendant huit ou quinze jours, puis vous reviendrez, car sûrement les Français ne resteront pas ici ». L'avis était sage, mais Dieu ne permit pas que je le suivisse. Quelques-uns me demandèrent comment ils devaient se conduire envers les Français : « Faites-leur politesse, leur dis-je; offrez-leur tout ce que vous avez, et sûrement ils ne vous feront point de mal; au contraire, ils seront sensibles à votre générosité, et ils n'en abuseront pas ».
Je m'arrangeai ensuite avec mes confrères qui pensaient à partir aussi bien que moi, et nous réglâmes le jour de notre départ. Mais où aller? Nous n'en savions rien; on nous dit qu'à
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Ratisbonne on donnait des passeports à tous les prêtres français pour aller en Saxe et en Pologne. Il fallut donc y aller, car nous ne pouvions avoir de passeports nulle autre part, et sans passeports nous ne pouvions pas voyager.
Je fis donc mes adieux et mes remerciements à tous ceux de mes bienfaiteurs que je pus trouver, et beaucoup me témoignèrent leur sensibilité, et voulurent contribuer aux frais de mon voyage. Comme j'avais beaucoup plus que je ne pouvais porter, je laissai au R. P. préfet tout ce qui ne m'était point nécessaire et le priai d'en disposer selon mes intentions. Tout étant fini, et le jour étant arrivé, je pris de nouveau le sac, le jour de la Saint-Jacques, 2o de juillet' à sept heures du soir.