CHAPITRE VIL
Popoco. — Montagnes granitiques. — Traversée du Bâ-fing, (principal affluent du Sénégal ) , près de sa source. — Grande cataracte.
— Fouta-Dhialon. — Langoué. — Couroufi. — Ecoles. — Albinos.
— Industrie des habitans. — Le voyageur est obligé de se faire médecin.
Le i mai fut employé à nous procurer des porteurs ; ceux que nous avions depuis Kakondy ne voulaient pas aller plus loin. Vers trois heures du soir, une partie de nos compagnons de voyage nous quittèrent ; mon jeune interprète était du nombre : j'avoue que sa séparation me fut pénible , car je causais quelquefois avec lui pour charmer l'ennui du voyage. Ces conversations roulaient sur son pays , auquel il me paraissait très-dévoué : il le plaignait, disait-il, d'être la proie des guerres civiles , qui existaient depuis qu'il y avait deux souverains ayant chacun un parti formidable. J'en parlerai plus amplement par la suite.
Nous allâmes les conduire au-dehors du village. Ne pouvant nous procurer des porteurs , nous fûmes obligés de séjourner le 3 mai. Les habitans , à qui
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Ibrahim, mon guide, avait dit qui j'étais, vinrent me voir: la case ne désemplit pas de tout le jour; ils m'accablèrent de questions importunes; plusieurs d'entre eux me firent de petits présens. J'envoyai acheter de la cassave pour quelques grains de verre; on ne voulut pas prendre de paiement. La nouvelle de l'arrivée d'un Arabe , compatriote du prophète , s'était répandue dans tous les villages voisins : je reçus la visite de plusieurs grands marabouts, prêtres du pays; on les appelle Tierno. Le chef de Tiéléri, village situé à deux milles au N. de Popoco , m'envoya en présent un peu de lait et Une noix de colats, signe de grande considération. Les femmes, dans ce pays, sont généralement curieuses ; elles vinrent aussi me faire leur visite ; elles me donnèrent de la cassave; plusieurs d'entre elles se mirent à genoux pour me l' offrir.
Popoco , situe dans une plaine de sable noir de la plus grande fertilité, est un grand et joli village; il contient de deux cent cinquante à trois cents esclaves qui ne s'occupent que de culture. Je vis aux environs des cassaves, ignames et pistaches très -bien soignées ; ils cultivent aussi beaucoup de riz et de mil : à peu de distance du village , il y a quelques beaux orangers.
J'appris ici que le Fouta-Dhialon était divisé en deux partis , depuis la mort de l'almamy Gadry , dont le règne avait été paisible. Tierno-Boubacar et Tierno-
Yayaye prétendaient tous deux lui succéder; ils étaient en guerre de père en fils. Yayaye, dont le parti était d'abord le plus fort, s'éloigna quelque temps pour aller faire la guerre aux infidèles : cette expédition hasardeuse indisposa beaucoup contre lui , et donna le temps à son adversaire d'amener les esprits en sa faveur. Au retour de son expédition, dans laquelle il avait perdu plusieurs hommes , on envoya des lettres circulaires dans tout le pays , qui proclamaient l'élévation de Boubacar à la dignité de chef de l'état. Yayaye se retira , sans renoncer à ses prétentions, et conservant toujours un parti formidable.
Damasisya se trouve au N. Nous avançâmes de quatre milles à l'E. S. E. , sur un sol couvert de gravier : et vers deux heures du soir , nous fîmes halte à Dite, où nous changeâmes de porteurs.. Je reçus dans ce petit village un très-bon4 accueil. J'y rencontrai un nègre qui m'avait vu à Kakondy ; il s'empressa de conter aux habitans l'histoire que j'avais débitée , ce qui produisit un bon effet , et me fut d'un merveilleux secours. Timbo , capitale du Fouta , est situé à deux jours au S. E. i/4 S. de ce village, qui est entouré d'une belle haie vive.
Le 5 mai, on m'apporta, à cinq heures du matin, un peu de lait fraîchement trait : j'eus l'imprudence de le boire ; il m'occasionna de grands vomissemens et des maux de cœur pendant une partie du jour. Cet
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accident m'obligea à m' arrêter dans le village avec mon guide. J'avoue que je craignis d'être empoisonné ; mais la conduite des Foulahs, qui venaient souvent s'informer de ma santé , et qui paraissaient même très-inquiets de mon indisposition , dissipa mes craintes. L'un d'eux me fit présent d'une grosse poule, qui fut mangée par mon guide et ses gens : pour moi , je ne pouvais supporter aucune nourriture. La caravane se mit en route , et me laissa dans le village ; mais , vers trois heures du soir , m' étant trouvé un peu mieux, nous partîmes avec l'intention de rejoindre notre caravane. Marchant au S. S. E. , sur un terrain un peu graveleux , nous passâmes près de Foucouba , village de cinq ou six cents habitans. Nous arrivâmes au village de Digui , contenant trois à quatre cents habitans ; nous y fîmes halte un peu avant le coucher du soleil , et nous nous rendîmes chez un ami de mon guide; il nous fit une très -bonne réception. Le chef me fit appeler dans sa case avec Ibrahim ; il nous engagea à partager son souper de riz au lait aigre : j'en mangeai peu, car ce mets n'était pas de nature à remettre mon estomac fatigué. Il me proposa d'aller voir l'almamy, qui, disait-il, me recevrait bien et me ferait de beaux présens : je n'avais pas envie de mettre sa générosité à l'épreuve; je craignais trop qu'il ne voulût me retenir. Mon guide prit la parole pour moi , et lui dit que, rendu à Kankan-Fodéa, son pays , il me
conduirait à Timbo , auprès du chef. Notre hôte nous
envoya un souper de riz avec une sauce aux pistaches
grillées.
Dans la matinée du 6, il fit de l'orage ; il plut un peu. J'eus la visite de plusieurs femmes, qui toutes m'apportèrent de petits présens en lait, riz, oranges, etc. Un cordonnier me donna une paire de sandales fort à propos, car les miennes étaient cassées. Vers neuf heures, la pluie ayant cessé, nous nous mîmes en route : plusieurs habitans vinrent nous conduire hors du village. Nous nous dirigeâmes à l'E. S. E. La pluie avait purifié et rafraîchi l'air. Nous passâmes auprès de Gourou, village situé au pied d'une petite montagne de vingt-cinq à trente brasses d'élévation. La route de ]a matinée était sur une plaine fertile et pittoresque, couverte d'une infinité de petites fleurs blanches : nous continuâmes dans la même direction. Nous vîmes quantité d'esclaves occupés à préparer la terre pour les semences de riz et autres graminées qui servent à leur nourriture. Nous traversâmes un petit ruisseau , et nous arrivâmes près de Bady, joli village agréablement situé , sur les bords d'un ruisseau que nous passâmes à gué , ayant de l'eau jusqu'à la ceinture. Ce village contient trois cent cinquante à quatre cents habitans ; il est situé dans la plaine et dominé par une petite montagne. J'ai vu aux environs d'assez belles cultures de tabac d'une petite espèce.
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Nous arrivâmes à cinq heures du soir à Doudé, village de la même grandeur que Bady , à un mille et demi de dis lance à TE. S. E. Le chef vint nous recevoir à l'entrée de la palissade dont sa propriété était entourée. Je remarquai du coton très-mal soigné; ils le sèment à la volée , comme nous semons les graminées, en sorte qu'il vient trop près l'un de l'autre , ce qui gêne beaucoup sa croissance. J'aperçus une petite négresse occupée à la récolte du coton ; il me parut d'une qualité très -inférieure. On nous fit loger dans une grande et belle case à deux portes, et à gauche de notre route de la journée. Notre hôte se trouva très -honoré d'avoir chez lui un compatriote du prophète ; car mon guide s'était empressé de lui raconter les prétendus événemens de ma jeunesse. Il venait près de moi, passait ses mains sur ma tête, puis se frottait la figure , comme si ce rapprochement avec un compatriote du prophète eût été une chose sainte ou salutaire. Nous fîmes la prière ensemble: ce bon vieux avait réuni chez lui, et assez près d'un oranger, une infinité de petits cailloux sur lesquels , sans doute par esprit de pénitence , il se mettait à genoux pour faire sa prière ; je m'en trouvai très-incommodé , car j'étais obligé de l'imiter. Ensuite il me présenta un enfant de quatre à cinq ans qui avait mal aux yeux, et me pria de le guérir si je le pouvais. Je me trouvais très-embarrassé, et je lui dis que je n'avais aucun médicament i. 19
pour cette maladie : mais mon guide l'avait assuré du contraire; et le vieillard, s' imaginant qu'il y avait de ma part mauvaise volonté , m'offrit de me les payer. Je lui fis remarquer que mon bagage était parti devant et que je ne le joindrais que le lendemain; il se tut, et parut peu satisfait de mes réponses. De ma vie je n'ai vu une maladie pareille à celle de cet enfant; il ne souffrait pas , mais il voyait avec beaucoup de difficulté; j'ai pensé depuis que ce pouvait être une espèce de cataracte. Les marabouts, docteurs du pays, avaient épuisé tout leur savoir et leurs grigris ou amulettes ; ils n'y pouvaient plus rien; aussi l'avaient-ils abandonné à sa destinée. Je conseillai aux parens de laver les yeux de leur enfant avec de l'eau des feuilles du baobab , qui peuvent remplacer la mauve , et de conduire l'enfant à Sierra - Leone , pour le faire traiter; mais ils repoussèrent avec horreur l'idée de mettre leur enfant entre les mains des chrétiens.
Notre hôte nous donna à souper du riz au lait aigre , que nous mangeâmes assis sous un oranger.
Le 7 mai , à sept heures du matin , nous nous disposâmes à partir. Je remarquai , en sortant , que l'on avait fait monter les chèvres dans un grenier de dix à douze pieds de haut, pour y passer la nuit. Nous nous dirigeâmes à l'E. S. E., et nous fîmes quatre milles en descendant sur un chemin très-pierreux , qui nous mena à Couraco, village situé auprès d'une petite
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montagne, où coule un joli ruisseau : nous nous assîmes sur ses rives pour prendre un petit déjeûner de riz que nous avions eu soin de conserver de la veille ; puis nous nous remîmes gaiement en route , en suivant la même direction sur de très-bonne terre sablonneuse. Nous passâmes près de Coulinco , village de cinq à six cents habitans, et entouré d'une haie vive; un peu plus loin , nous trouvâmes Cagnola , beau village situé près d'une montagne , où coule un ruisseau qu'il fallut traverser. Après avoir gravi la montagne , la route qui suivit était couverte de pierres ferrugineuses. Nous nous trouvions sur un plateau d'où l'on découvre une chaîne de montagnes très -élevées qui s'étend à perte de vue dans la direction du N. E. i/& E. au S. 0. ; elles paraissaient couvertes d'une belle végétation : le Bâ-fing y prend sa source ; il y a quantité de bas -fonds d'où sort une eau limpide et délicieuse. Ces montagnes donnent naissance à de grosses rivières et plusieurs ruisseaux , qui fertilisent ces belles campagnes, et les couvrent d'une verdure toujours renaissante. Sur le penchant, on aperçoit beaucoup de petits villages d'esclaves, entourés de belles plantations de coton, et des fruits que l'on trouve dans nos colonies. Ces lieux charmans et pittoresques enchantent la vue , et rompent la monotonie du voyage. On y cultive du riz et beaucoup d'autres productions. Il s'éleva un violent orage dans îa partie de l'E. ;
nous nous hâtâmes de descendre du plateau par une pente couverte de gros blocs de granit noir , et de terre rouge mêlée de pierres de même couleur. Nous fîmes à l'E. S. E. trois milles : la route était pierreuse et très-difficile ; on y rencontre des roches ferrugineuses; je vis quantité de sources sortir d'entre les rochers. L'orage approchait, et la pluie nous surprit en route; elle tomba par torrens ; je me servis de mon parapluie, qui me fut d'un faible secours: je voyais de tous côtés l'eau des pluies descendre des montagnes, et aller grossir les ruisseaux. Nous nous hâtâmes d'atteindre quelques cases situées sur le penchant d'un joli monticule , où nous fîmes halte , après avoir fait quatre milles et demi. Ce petit hameau se nomme Bâfila, nom qui lui vient peut-être du voisinage du Bâ-fmg (Rivière Noire). Nous entrâmes dans la case d'une bonne vieille qui s'empressa de nous donner l'hospitalité : elle ne pouvait cesser de me regarder, et me dit n'avoir jamais vu de Maures. Sa petite habitation était entourée de cassaves, de choux caraïbes , giraumons , pistaches de terre , et de quelques gombos; je vis aussi beaucoup d'herbages que je ne connaissais pas. Dès que la pluie eut cessé, je sortis pour faire le tour du jardin. Le soleil ne paraissait plus ; les nuages , amoncelés au sommet des montagnes, rendaient l'atmosphère sombre et humide. J'apercevais de loin dans la plaine un joli ruisseau,
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coulant sur un lit de cailloux, qui faisait entendre un doux murmure : ce spectacle charmait mon imagination; il me semblait être dans un de ces lieux romantiques décrits dans les contes des fées. Je retournai près de l'humble habitation, où je vis la bonne femme occupée à cueillir des herbes pour faire le souper de sa famille, composée de deux garçons, qu'elle me dit être allés aux champs. Je rentrai dans notre case, et je fis rôtir sur les charbons quelques morceaux de cassave que la bonne négresse m'avait donnés. Peu d'instans après notre arrivée, je vis venir les deux jeunes nègres tout nus, n'ayant qu'un petit morceau d'étoffe autour des reins. Aussitôt qu'ils apprirent qu'un Maure allant à la Mecque était sur leur habitation, ils vinrent me voir, et s'informèrent de ma santé d'un ton fort doux : ils m'engagèrent à venir partager leur case , qui était beaucoup plus grande que la nôtre ; ils eurent soin d'aller chercher une grande natte pour me couvrir: car la pluie avait recommencé et continua toute la nuit; il lit des coups de tonnerre effroyables ; les éclairs se succédaient rapidement. Une fois arrivé dans la case , les bons nègres me firent asseoir près du feu, sur une peau de mouton; ils m'offrirent un peu de lait aigre , que peut-être ils réservaient pour leur souper; mais je leur eusse fait injure si je l'avais refusé. La bonne mère fit cuire un peu de foigné ( graminée qui croît en abondance dans
ces montagnes ) pour le souper de la famille ; elle mit un autre petit pot à côté du grand , dans lequel elle fit bouillir les herbes qu'elle avait cueillies dans la soirée; je reconnus la calebasse , le giraumon, le piment, la brette, le sésame, et beaucoup d'autres; elle y ajouta un peu de gombo. Le foigné cuit fut mis dans des calebasses; et c'est alors que je vis deux petites friles toutes jeunes que je n'avais pas remarquées; elles mangèrent seules. La bonne femme garda sa portion dans le pot. Ibrahim m'envoya mon souper de riz avec du lait qu'on m'avait donné : les nègres ne voulurent pas le partager, quoique je les y engageasse ; ils m'invitèrent à partager le leur, mais je refusai; ils persistèrent, j'en pris une poignée, et je me retirai. Comment ces pauvres malheureux peuvent- ils manger ce riz? Il n'y a ni sel, ni beurre; c'est détestable. Ils ne voulurent pas toucher à mon souper, parce qu'ils sont esclaves. Nous fîmes la prière ensemble, et nous nous couchâmes sur des nattes ; toute la nuit je fus réveillé par le tonnerre.
Le 8 mai , à six heures du matin , après avoir mangé un morceau de cassave bouillie delà veille , nous prîmes congé de l'hôtesse, car ses garçons étaient déjà allés aux champs : nous nous dirigeâmes à l'E. ; puis, tournant dans les montagnes , il fallut gravir de roche en roche. H y a cependant de très-bonne terre. Nous arrivâmes au bord du Bâ-fing , nommé Rivière Noire
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parce qu'il coule sur un lit composé d'énormes roches de granit noir ; il y en a de pointues , de très-tranchantes , et les nègres s'y font souvent mal aux pieds en le traversant. Le Bâ-fing est le principal affluent du Sénégal : je le vis venant du S. et coulant au N. parmi les montagnes ; son lit est plein de ces grosses roches dont j'ai parlé , et de plusieurs petites îles; son courant est d'une rapidité étonnante , et écume à gros bouillons. Je le supposais tombant d'une cataracte : je le demandai aux nègres ; leur récit vérifia ma conjecture ; ils me dirent avoir vu cette cataracte en allant à Timbo , et ils m' assurèrent qu'elle tombe de très-haut et avec un grand bruit. Nous étions très-près de la source de ce fleuve : il peut avoir une centaine de pas de largeur , et de profondeur un pied et demi ; il y a beaucoup d'endroits plus ou moins profonds -, nous le traversâmes avec beaucoup de difficulté , et tenant un bâton à la main. Je voyais avec crainte un pauvre nègre , le fardeau sur la tête , chanceler à tout moment ; toutefois nous arrivâmes sur la rive gauche sans accident grave : plusieurs personnes eurent les pieds coupés par les roches tranchantes ; moi-même , qui n'avais rien à porter, je me blessai également. Il se trouva au passage une grande quantité de monde ; on ne lit aucune attention à moi, car tous me prenaient pour un Maure.
Sur la rive droite, je vis quelques misérables cahutes de forgerons. Nous continuâmes notre route à
l'E. S. E. Cependant le sol se compose de très -bonne terre rouge , couverte de la plus belle végétation. Nous arrivâmes à Langoué , village de trois cent cinquante à quatre cents habitans , situé dans une plaine un peu élevée , d'où l'on aperçoit dans toutes les directions de hautes montagnes. L'orage nous y surprit: on nous donna une case et des peaux de mouton pour nous asseoir ; on alluma un bon feu ; l'air était sombre et très-humide. Bientôt les Foulahs vinrent nous visiter. Ne m' ayant pas aperçu en entrant, ils furent très-étonnés de me voir, et me prirent d'abord pour un blanc ; ils demandèrent en mandingue, à mon guide, où j'allais, et quel était le sujet de mon voyage. Ce dernier s'empressa bien vite de leur raconter de quelle manière j'avais été pris par les Européens. Les Foulahs me félicitèrent de mon zèle et de mon attachement pour ma religion. Ils me firent présent de riz, de lait , de cassave et d'une volaille ; ils m'engagèrent à aller à Timbo, m' assurant que l'almamy serait bien aise de me voir, et qu'il s'empresserait de me donner un cheval et un guide pour me rendre dans mon pays; car, dirent-ils , il aime beaucoup les compatriotes du prophète. Ils ajoutèrent que , dans ce moment , il était allé faire la guerre à Firya , pays idolâtre , et que sans doute il serait bientôt de retour à Timbo.
Nous déjeûnâmes gaiement auprès du feu, avec ce que les bons Foulahs m'avaient donné. L'orage ayant
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cessé , nous les quittâmes , et nous nous mîmes en route vers neuf heures , en nous dirigeant au S. E. L'atmosphère était sombre et fraîche, et le soleil caché par les nuages ; la campagne , ranimée par la pluie de la matinée , offrait le plus beau coup-d'œil. J'apercevais dans l'éloignement de jolis hameaux, arrosés par une infinité de petits ruisseaux roulant leurs eaux limpides sur des lits de cailloux ; ils serpentent parmi de petits monticules , et semblent s'éloigner à regret de ces lieux enchanteurs. Les hameaux sont habités par des esclaves cultivateurs. Nous marchions dans des gorges de montagnes de cinq à six cents pieds d'élévation , et couvertes de grands arbres ; j'aperçus le nédé et le caura ou prunier du pays. Le sol se composait de sable gris très-gras , où se trouvent quelques graviers ; je remarquai aussi des blocs de quartz blanc. J'étais distrait tour-à-tour par les cris de gros singes rouges qui ont deux pieds à deux pieds et demi de hauteur , et par le gazouillement d'une infinité d'oiseaux dont les couleurs varient à l'infini. Nous descendîmes dans une plaine , composée de terre noire très-productive , arrosée par un petit ruisseau ; on me dit qu'après beaucoup de sinuosités, il allait se perdre dans le Sénégal ; les indigènes le nomment Telonco ; il prend sa source aux environs d'une haute montagne que nous eûmes de la peine à gravir ; après quoi nous arrivâmes à Bougnetcry , village d'esclaves , où nous nous rcpo-
sâmes un moment ; nous avions fait quatre milles et
demi au S. E.
En continuant , nous tournâmes une petite montagne en beau granit noir , sans aucune espèce de végétation. Un peu à TE. S. E. , on voit , dans le lointain, de jolis villages qui embellissent la campagne ; elle est couverte de pâturages , qui , arrosés par de petits ruisseaux , croissent avec vigueur : ces filets d'eau coulent en même temps dans les vallées , parmi des blocs de beau granit noir. Nous rencontrâmes un Maure, avec lequel je m'entretins un instant ; il me questionna beaucoup sur les blancs , et me félicita sur ma persévérance à reprendre la religion de mes pères. Nous descendîmes dans une plaine, et fîmes à l'E. S. E. trois milles , la campagne offrant toujours le même aspect. Nous arrivâmes , bien fatigués, à quatre heures et demie du soir, à Foudédia. Nous passâmes la nuit dans ce village, et nous y trouvâmes les gens de la caravane qui avait pris les devants. Le chef nous donna une belle case , puis nous envoya un très-bon souper de riz au lait. Plusieurs hommes du village, qui faisaient partie de l'expédition de l'almamy Yayaye à Firya, arrivèrent; ils dirent que l'almamy avait éprouvé un échec et perdu du monde dans la bataille , et qu'un des habitans de Foudédia était au nombre des morts. Lorsque les pareils apprirent cette fatale nouvelle , ils furent dans
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ia désolation ; les femmes du défunt , accompagnées de plusieurs de ses parentes ou amies , se promenèrent dans tout le village, en chantant d'une voix glapissante, se frappant tour-à-tour dans les mains et sur le front. Après avoir fait plusieurs tours dans le village , elles retournèrent à leurs cases , suivies d'une foule d'autres femmes imitant leurs gestes , et leurs cris semblaient augmenter leurs douleurs ; elles se roulaient par terre , se frappaient le corps , et poussaient des gémissemens lamentables ; les enfans versaient des larmes sincères , et les femmes ne faisaient que crier. Quelque vive que parût leur affliction , cette scène de douleur ne dura qu'une demi -heure; puis je vis les femmes reparaître toutes vêtues de blanc ; elles avaient l'air calme et résigné ; elles reprirent aussitôt leurs occupations ordinaires. Les hommes étaient rassemblés devant la mosquée , assis par terre ; ils paraissaient consternés de la mort de leur camarade , et blâmaient hautement la conduite de leur souverain.
Le 9 mai, à six heures du matin, nous fîmes route dans la direction de l'E. S. E., deux milles, d'abord sur un sol un peu pierreux , puis sur un sable noir couvert de gravier ; la même direction nous conduisit parmi des roches de quartz blanc. Nous traversâmes un petit ruisseau où nous avions de l'eau jusqu'aux genoux : il coule au N. sur un lit sablonneux ; ses rives sont très-boisées. Je remarquai plusieurs ta ma-
riniers ; le sol continuait d'être uni et couvert Je gravier. Nous fîmes rencontre de plusieurs marchands allant au marché de Lobé vendre des calebasses et des pots en terre fabriqués dans le pays. Ils me parurent très-bien conditionnés , et mieux faits que ceux que l'on fabrique aux bords du Sénégal : j'en remarquai même plusieurs assez bien vernissés. Dans la direction de TE. , nous fîmes trois milles en traversant des ravins très-profonds : je vis sur toute la route des troupes de singes qui sautaient d'arbre en arbre, en aboyant après nous comme des chiens. Nous passâmes àDimayara, premier village du Fouta-Dhialon , habité par des Mandingues : il peut contenir de sept à huit cents habitans ; il est situé au pied d'une chaîne de montagnes qui s'étend dans la direction duN. au S. S. E. ; elles ne sont pas très-élevées , et sont composées de roches et de granit, et sans végétation. Le village Faramansa se trouve un peu sur la gauche de Dimayara : nous continuâmes trois milles à l'E. entre les gorges des montagnes. En passant auprès du village de Sela, je vis beaucoup de Mandingues occupés à tanner des cuirs. Nous suivîmes la même direction; elle nous conduisit près d'un ourondé , village d'esclaves , où j'achetai des pistaches. Nous avions fait deux milles et demi depuis Sela , et descendu une côte couverte de grosses roches de granit : nous nous assîmes un moment pour attendre plusieurs de nos camarades restés
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en arrière ; ensuite nous marchâmes sur un sol assez uni , composé de sable très-dur. Je passai près d'un énorme rocher de granit noir , d'une élévation de cent à cent vingt-cinq brasses , sans aucune espèce de végétation , à l'exception du sommet , où l'on aperçoit quelques frêles bambous : ce rocher est au milieu d'une plaine de sable gris , très-fertile et bien cultivée en riz , maïs, mil, pistaches, ignames, ognons et giraumons. Nous passâmes près de Kourouh , qui porte le nom de la roche dont je viens de parler : c'est un gros village de cinq à six cents habitans Foulahs et Mandingues ; ce village fait partie de Kankan-Fodéa, petit arrondissement ou province du Fouta-Dhialon. A cinq heures du soir , nous arrivâmes à Sanguessa , petit village situé à cinq milles de l'endroit où j'avais acheté des pistaches. Nous avions toujours marché sur un sol trèsuni , composé de sable gris, et dans la direction du S. E. Deux de nos compagnons étaient nés à Sanguessa ; ils étaient , de plus , amis de mon guide , ce qui nous valut l'avantage d'être logés chez le chef. Il nous fit donner une belle case , et fit tendre dans sa cour plusieurs nattes, sur lesquelles nous nous assîmes pour faire la conversation en attendant l'heure du souper : elle roula principalement sur moi ; puis on s'informa des diverses circonstances du voyage des Mandingues à Kakondy. Vers dix heures de la nuit , nos deux protecteurs nous envoyèrent un soupe auquel je
fis honneur ; car je n'avais mangé dans la journée que quelques pistaches et un peu de fruit de né dé délayé dans de l'eau. Le chef nous envoya aussi un petit souper de riz au lait aigre , sur lequel il mit par luxe un peu de beurre. Dans la soirée, Mamadi, l'un de nos compagnons , me présenta à sa femme ; il fit venir tous ses petits enfans pour me voir; les voisins mêmes ne furent pas exceptés ; ils m'environnèrent en foule , me regardant avec curiosité. Mamadi, instruit de la fable que j'avais répandue, s'empressa de la leur raconter, et leur dit que j'étais un Souloca-ticjui (véritable Arabe ). Je fis le tour de sa petite habitation; je remarquai un jardin où il y avait quelques pieds de tabac et de gombo , que sa femme avait cultivés en son absence. Ce petit village peut contenir de trois à quatre cents habitans.
Le 1 o mai , toute la matinée fut employée à faire des visites aux amis d'Ibrahim, mon guide. Vers dix heures, on vint m' appeler de la part des anciens du village ; on me conduisit devant la mosquée, où je vis un grand rassemblement de Mandingues ; ils étaient assis par terre autour de deux grandes calebasses pleines de petits gâteaux , ou poignées de riz pilé, et seulement trempé dans l'eau, recouverts de quelques noix de colats, de couleurs rose et blanche, qui ornaient la calebasse: je m'assis sur une peau de mouton, que l'on eut la complaisance d'envoyer chercher. Je crus
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d'abord que les généreux Man dingues voulaient me faire un présent: mais, hélas! je me trompais bien. La conversation roula sur mon séjour parmi les chrétiens ; ils m'accablèrent de questions importunes, et s'égarèrent beaucoup à leur sujet. Ensuite un marabout prononça quelques prières sur les petits gâteaux, devenus , à leur manière , des pains bénits ; puis on les distribua à tous les assistans : les absens mêmes ne furent pas oubliés; on leur envoya leur part. J'en eus deux morceaux qu'il me fut impossible de manger, tant je les trouvais fades. Je ne savais à quoi attribuer cette espèce de fête; je pensais que c'était pour célébrer l'heureuse arrivée des marchands de leur patrie ; je m'en informai : on m'apprit que c'était en l'honneur de deux jeunes enfans à qui on avait rasé la tête pour la première fois. Après la cérémonie, on nous envoya un assez bon déjeûner. Vers onze heures du matin , nous prîmes congé de nos compagnons : ils me promirent de venir me voir â Gambaya, où je comptais rester quelques jours; je devais cette politesse à la promesse que je leur avais faite d'une paire de ciseaux. Nous fîmes route au S. E. en marchant le long des montagnes de granit qui se prolongent dans cette direction, et parmi lesquelles il y a de très-belles plaines de sable. Nous arrivâmes auprès du Tankisso, gros ruisseau qui vient du 0. S. 0. et coule à l'E. en faisant mille détours dans les montagnes : les nègres
Mandingucs qui avaient fait plusieurs voyages àTimbo, me dirent que ce ruisseau sort du Bâ-hng, un peu au-dessous de cette capitale , qu'il va se perdre dans le Dhioliba, et que Bouré, pays fertile en mines d'or, est situé sur la rive gauche du Tankisso, à demijournée ou trois quarts de jour du Dhioliba. Mes compagnons se baignèrent , en attendant Ibrahim , qui était resté en arrière. En continuant, nous descendîmes une petite montagne de quartz rose-pâle ; ses couches sont de dix-huit à vingt pouces d'épaisseur : ce chemin nous conduisit dans une grande et belle plaine de sable d'une forte consistance , entourée de toute part de hautes montagnes qui me parurent être de granit; c'est dans cette plaine qu'est situé le village d'Ibrahim, mon guide. Nous fîmes trois milles àl'E.; dans quelques endroits , il y a de la terre grise argileuse, mêlée de petit gravier. Le Tankisso, après avoir couru dans les montagnes, vient se précipiter en cascade et serpente dans la plaine , qu'il fertilise par ses débordemens. Notre marche était lente , car nous attendions la nuit pour faire notre entrée dans le village ; nous repassâmes le Tankisso, ayant de l'eau jusqu'à la ceinture. Un peu après le coucher du soleil, nous nous arrêtâmes pour adorer l'Eternel; puis mes compagnons se préparèrent à annoncer leur arrivée par une décharge de mousqueterie qu'ils firent en entrant dans le village. Nous avions fait trois milles
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dans la direction de l'E. Entrés dans la cour de mon guide, une seconde décharge eut lieu en l'honneur de notre arrivée : la joie était peinte sur toutes les physionomies; je voyais ces bons nègres embrasser leurs petits enfans, et les presser dans leurs bras, s'informer de leur santé et de celle de leurs connaissances; les femmes aussi paraissaient satisfaites du retour de leurs maris; mais elles ne se livrèrent pas à cette joie naïve et sincère qu'on voit en Europe à l'arrivée d'un chef de famille. En abordant leurs maris, elles avaient l'air timide, et posaient un genou en terre , en signe de salutation ; elles ne leur adressaient aucune question. Les voisins accoururent en foule féliciter leurs amis sur l'heureuse issue de leur voyage; on tendit des peaux de bœuf au milieu de la cour, et l'on s'assit en rond, éclairé par un beau clair de lune. On conversa beaucoup sur les circonstances du voyage, et sur le prix de diverses marchandises , principalement du sel. Jusqu'alors on n'avait fait aucune attention à moi; mais dès que l'on m'eut aperçu, tous les regards se tournèrent de mon côté avec étonnement , et plusieurs d'entre eux s'écrièrent : « Quel est cet homme? » Ibrahim s'empressa de leur raconter mon histoire toute entière, telle que je la lui avais faite à lui-même. J'excitai alors au plus haut point leur curiosité; ils m'accablèrent de questions auxquelles mon guide eut la complaisance de répondre pour moi : la i. 20
cour ne désemplit pas de toute la soirée. Vers neuf heures du soir, on nous apporta un souper de riz et de viande assez bien apprêté ; deux de nos compagnons de voyage ajoutèrent le leur : nous nous trouvions au moins une vingtaine à le partager, car la majeure partie des assistans, qui tous étaient parens d'Ibrahim, restèrent sans qu'on eût la peine de les inviter. On mangea avec une grande avidité, et cependant personne ne parut être rassasié . Lorsque la foule fut retirée , mon guide me fit appeler pour me donner du couscous fait avec d'assez bon lait de ses vaches ; puis il m'engagea à venir me reposer sur une peau de bœuf qu'il m'avait fait préparer dans la case d'une de ses femmes. Quoique l'air fût assez chaud , on alluma cependant du feu dans la case ; je me trouvai fort incommodé de la chaleur, et de la fumée, qui n'a d'autre issue que le toit recouvert en paille. La femme de mon guide était couchée au milieu de la case , entourée de quelques enfans.
Le 1 1 mai , vers huit heures du matin , Ibrahim vint me souhaiter le bonjour, et m'engagea à venir faire une visite à son père , chef du village de Gambaya. C'était un vieillard aveugle ; nous le trouvâmes couché dans sa case, sur une espèce de banquette enterre, élevée de six pouces au-dessus du sol, ayant trois pieds de large et six pieds et demi ou sept de longueur , sur laquelle était étendue une natte : à l'une des extrémités
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de ce lit de repos , on avait mis une planche bien façonnée , sur laquelle portait une autre petite tringle de bois de six pouces de large , pour tenir la tête un peu élevée ; cela lui servait d'oreiller. Ce vieillard me parut avoir au moins quatre-vingts ans : dès la veille il avait été prévenu de mon arrivée ; son fils lui annonça ma présence , en lui disant que je venais le saluer; il se leva avec peine sur son séant, me tendit la main, et me fit la salutation ordinaire , Samalékoum. Il me promena la main sur tout le corps, en disant, el-Arab, el-Arab acagnie (Arabe, tu es bon) : il paraissait regretter d'être privé de me voir; il me demandait si j'étais bien décidé à retourner dans mon pays, me promettant qu'il me ferait conduire, et m' engageant toutefois, en riant, à rester chez les Mandingues. Il me témoigna beaucoup d'amitié , et me fit cadeau de deux noix de colats , qu'Ibrahim mangea, car je ne pouvais en supporter l'amertume. Mon guide me présenta à plusieurs de ses amis , qui me firent un trèsbon accueil : toute la journée les curieux ne cessèrent de venir dans ma case , et de m'importuner par leurs questions réitérées. Plusieurs me dirent qu'ils avaient été à Sierra-Leone , établissement anglais sur la côte; qu'ils avaient vu beaucoup de blancs, que je leur ressemblais, et qu'ils croyaient bien que je n'étais pas un Arabe: ils se disaient mutuellement, La forto , forto (Non, c'est un Européen). Ibrahim prenait fortement
mon parti et les assurait que j'étais un souloca-tigui, tigui ( véritable Arabe ) ; plusieurs le disaient pour s'amuser, et d'autres le pensaient sérieusement. On observa qu'un chrétien ne se déciderait jamais à faire le salam et à étudier le Coran.
Dans le cours de ce jour, Ibrahim fit chauffer de l'eau par une de ses femmes, et m'engagea à me baigner. Il me fit partager le logement d'un bon vieux marabout du Bondou qui était venu dans ce pays pour se faire maître d'école ; il apprenait à lire le Coran aux enfans du village. On sait que, chez tous les musulmans de l'intérieur de l'Afrique , on écrit sur de petites planchettes les versets du Coran , qui sont chantés à haute voix par les écoliers assis par terre , autour d'un grand feu ; c'est le maître d'école qui écrit lui-même la leçon, jusqu'à ce que l'écolier soit en état de le faire. A Cambaya, je trouvai cette espèce d'institution publique bien tenue; les jeunes filles y assistent ; le maître est de la plus grande sévérité. L'éducation des filles est très-négligée ; dès qu'elles connaissent les premiers versets du Coran, on les trouve assez instruites ; au lieu que les garçons sont obligés d'apprendre tout le Coran par cœur: alors on leur donne un maître plus instruit qui leur explique les passages difficiles. Les écoliers sont chargés de pourvoir aux besoins de leur maître ; ils lui procurent du bois, de l'eau, nettoient sa case, cultivent son
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champ , et font sa récolte ; les parens font à l'instituteur quelques petits présens en étoffes , tabac , etc. , et lui donnent du grain pour ensemencer son champ. Le maître d'école de Cambaya avait une grande réputation de sainteté : il était pauvre , et nourri chez le chef, qui avait soin de me faire appeler aux heures
de leur repas pour me le faire partager. Etabli dans la case du Bondouké (homme du Bondou) , je couchais par terre sur une natte que me donna Ibrahim ; le bon vieux marabout allumait du feu dans sa case toutes les nuits , et j e me trouvais fort incommodé par la fumée. Son zèle pour la religion l'engageait à m' éveiller tous les jours à trois heures du matin pour aller à la mosquée rendre grâce au Seigneur ; car il faisait aussi les fonctions de marabout. Les Mandingues étaient bien loin d'être aussi zélés ; ils faisaient leur prière dans leur case , à cinq ou six heures ; nous nous trouvions souvent seuls à la mosquée , quoiqu'il s'épuisât à appeler les fidèles : il se plaignait ouvertement de ce que les Mandingues n'étaient pas assidus à la prière. De retour dans notre case , je me recouchais sur ma natte; mais lui, au lieu de m' imiter, s'occupait à prier de nouveau. Ce bon vieillard avait pour moi beaucoup d'égards. Ibrahim n'était pas le seul qui le fît manger avec lui ; plusieurs autres faisaient de même : ainsi, sans rien posséder, il vivait très-heureux. J'étais assez bien vu dans le village; on s'était habitué
à ma figure ; mon assiduité à remplir mes devoirs religieux avait écarté tous les doutes. Cependant il y avait encore un homme qui persistait à dire que j'étais un blanc : il prétendait savoir parler arabe ; il entendait à la vérité quelques mots de cette langue , mais il les prononçait si mal, que j'avais beaucoup de peine à les comprendre. Cela me contrariait un peu, quoiqu'on ne fît pas beaucoup d'attention à ce qu'il disait.
Le i3, j'étais assis à la porte de ma case, tenant une petite planchette à la main , et quelques feuilles du Coran , que j'avais apportées avec moi; je me disposais à écrire une sourate pour l'apprendre par cœur, lorsque je vis venir ce Mandingue ; il paraissait toujours indisposé contre moi : je m'empressai de l'appeler, l'engageant à s'asseoir; puis je le priai d'écrire pour moi la sourate que je desirais apprendre. Il fut flatté de ma confiance , et s'empressa de me satisfaire. Depuis ce temps, il devint mon meilleur ami; il s'entretenait de moi, dans le village, et assurait que j'étais bien Arabe. Lors de mon départ , j'allai le voir avec mon guide : il me donna un grigri ou amulette , qui , me dit-il , me préserverait de tout danger ; j'acceptai avec les marques de la plus vive reconnaissance ce précieux talisman.
On m'amena un enfant blanc, né d'un nègre et d'une négresse ; il avait à-pcu-près dix -huit à vingt mois; sa mère me le confia , et je le pris sur mes gc-
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noux ; je l'examinai attentivement : il avait les cheveux crépus et blancs , les cils et les sourcils couleur de lin clair , le front, le nez , les joues et le menton d'un rouge légèrement incarnat , les yeux d'un beau bleu-de-ciel très-clair , la prunelle rouge comme du feu, les lèvres incarnat un peu foncé, et le reste du teint blanc de lin clair. Je remarquai qu'il avait la vue très-faible ; je l'excitai à regarder en l'air, en attirant son attention sur mon chapelet : il paraissait éprouver de la difficulté, jetait des cris , et aussitôt baissait la tête. Ses dents commençaient à pousser; son nez était très-aplati , et ses lèvres un peu épaisses ; il avait toute la physionomie d'un Mandingue , et paraissait trèsbien se porter. Les nègres n'ont pas de répugnance pour cette couleur ; ils la regardent comme une maladie. On m'assura que les enfans nés d'un homme et d'une femme de ce genre, c'est-à-dire , de parens albinos , étaient noirs.
Dans la nuit du 1 3 , il s'éleva un vent d'E. qui nous amena un orage sec assez violent ; les éclairs et le tonnerre se succédaient rapidement. Le lendemain , la sœur de l'almamy Yayaye vint voir la femme d'Ibrahim : elle m'apprit qu'un chrétien français , nommé Lesno, était venu à Timbo de la part du chef du Sénégal ; elle vanta beaucoup la générosité de cet étranger , me dit qu'il avait sollicité auprès de l'almamy la permission de visiter les sources du Dhioliba ,
mais qu'il ne l'avait pas obtenue , et qu'on ne l'avait pas même laissé pénétrer plus loin; qu'enfin il était retourné au Sénégal , il y avait à-peu près un mois. Sans doute ce nom avait été dénaturé ; mais j'ignore encore de quel voyageur il s'agissait.
Le 1 4 mai , le matin , Ibrahim tira plusieurs coups de fusil , pour avertir ses amis de venir recevoir un petit présent de tabac qu'il leur destinait. La cour fut bientôt pleine d'une foule de vieillards qui avaient tous des prétentions. Gomme les portions étaient préparées de la veille, on n'eut qu'à les distribuer : il donna aussi un peu de toile de guinée bleue à chacune de ses trois femmes , pour servir à leurs vêtemens. Après cette distribution , Ibrahim fut comblé de bénédictions ; les femmes dansaient , sautaient , chantaient ses louanges , et les hommes faisaient des vœux pour sa prospérité : le bon vieux maître d'école ne fut pas oublié. Après notre déjeuner , toujours également frugal , Ibrahim et moi nous allâmes nous promener à ïourondé, voiries esclaves occupés à préparer la terre pour recevoir les semences. Les pauvres esclaves travaillent sans relâche , tout nus , à l'ardeur d'un soleil brûlant. La présence de leur maître les intimide , et la crainte des punitions fait avancer l'ouvrage ; mais ils se dédommagent en leur absence. Les femmes , à moitié nues , leurs enfans attachés sur le dos , ramassaient les herbes sèches , les mettaient en
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tas pour les brûler ; genre d'engrais qui fertilise le sol ; on n'en donne d'aucune autre espèce. Ibrahim m'assura que le riz croissait dans cette plaine à la hauteur de quatre pieds. Le sol de ces belles plaines se compose d'un sable gris très -dur, et fertilisé par le débordement du Tankisso ; les terres les plus élevées, privées de l'inondation, sont destinées aux cultures d'ignames, de cassaves, de maïs, de petit mil et du foigné , autre espèce de petite graminée que l'on cultive beaucoup. On sème le foigné dans le courant de mai , et on le récolte dans le mois de juillet, lorsque le riz n'est pas encore à quatre pouces au-dessus du sol : on peut en faire deux récoltes par année. Sans cette graminée , qui croît avec beaucoup de rapidité, ce pays serait souvent exposé aux plus grandes disettes ; car ces peuples ont l'habitude de ne semer que très-juste ce qui leur est nécessaire : souvent même ils ne sèment point assez ; alors ils ont recours au foigné. Je m'assis un moment à l'ombre d'un arbre , pour voir travailler les esclaves ; je remarquai qu'ils s'en acquittaient beaucoup mieux que les nègres employés chez les Européens qui habitent la côte occidentale. Ils n'ont cependant qu'un seul instrument aratoire ; c'est une pioche , fabriquée dans le pays ; elle est longue de six pouces , et large de quatre ; le manche , de dix - huit à vingt pouces , est très-incliné. Ils remuent la terre à un pied de pro-
fondeur pour les semences du riz ; mais pour celles du foigné , ils ne prennent pas autant de précaution ; ils ne font que couper les herbes, et jetent le grain à la volée , avant que la terre soit préparée ; puis , en tirant les herbes , il se trouve couvert : ce sont les femmes qui sont chargées de cette opération assez simple. On ne prend même pas la peine , quand le foigné est levé , d'arracher les mauvaises herbes qui gênent sa croissance. Le riz est traité avec plus de précaution : on a soin de le sarcler , et de le dégager des mauvaises herbes, sans le transplanter. J'avais remarqué que , dans le Fouta , les Foulahs ont soin de faire brûler du crottin dans leurs champs , et de bien l'étendre sur la terre qu'ils veulent ensemencer; ils font aussi brûler toutes les racines et les herbes. Je m'approchai du Tankisso, dont les rives sont trèsboisées; on voit même des branches d'arbre qui traversent ce ruisseau , dont la navigation serait possible dans la saison des pluies : je me baignai; j'avais de l'eau jusqu'aux aisselles. Je remarquai que les rives sont composées de terres grises argileuses , mêlées d'un sable fin.
Je rejoignis Ibrahim, et nous allâmes ensemble visiter les cases des esclaves. Une bonne vieille femme était occupée à faire le dîner des cultivateurs ( car ils sont obligés de pourvoir eux-mêmes à leur nourriture ). On voit, derrière leurs cases , de petites planta-
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(ions de cassave et de choux caraïbes , que les femmes cultivent. Comme nous étions assis auprès des ouvriers , la bonne vieille esclave eut soin de donner à son maître une portion du dîner qu elle venait de préparer ; il consistait en une calebasse de foigné en grain, bouilli sans sel, à laquelle elle avait ajouté un ragoût de divers herbages et de gombo , sauce que l'absence du beurre et du sel rendait détestable. J'en mangeai une poignée ; mais mon guide , un peu délicat, n'en voulut pas : les pauvres esclaves s'en accommodèrent fort bien. J'appris alors que , dans le Fouta - Dhialon , les nègres ont deux jours de chaque semaine consacrés à travailler à leur champ particulier, c'est-à-dire, destiné à leur subsistance. Après , une des femmes d'Ibrahim nous donna pour notre dîner une calebasse de riz au lait, qu'elle avait apportée sur sa tête. Nous ne retournâmes au village qu'un peu avant le lever du soleil. Mon guide était bon pour moi ; et le soir, réunis dans sa cour, je m'amusais à jouer avec ses petits enfans. Cependant je pensais , à mon départ , à pénétrer dans l'E. : je voyais avec peine qu'Ibrahim ne viendrait pas avec moi à Bouré , comme il me l'avait promis; car il prétendait être retenu dans le pays pour ses cultures , me disant toutefois que si je voulais l'attendre , il remplirait sa promesse. Cette proposition était loin de me satisfaire ; je desirais trop de me voir à TE. du Fouta ; je craignais d'être décou-
vert par les Foulahs , et je voulais me rendre dans le Kankan , avant que les pluies , qui commençaient à être déjà très-fréquentes, fussent continues.
Le 1 7 mai, j'allai avec Ibrahim dans le village, voir faire un tambour qui sert en temps de guerre : je vis une vingtaine de Mandingues occupés à ce travail. C'est une large calebasse, faite d'un tronc d'arbre, de trois ou quatre pieds de circonférence , et de six à huit pouces de profondeur , recouverte d'un morceau de cuir de bœuf non tanné ; dans le fond de cette caisse , ils avaient collé une grande quantité de papiers , sur lesquels il y avait des caractères arabes ( amulettes) , pour les préserver de leurs ennemis. Cet ouvrage les tint occupés tout le jour ; c'était pour eux un amusement.
La journée fut chaude et orageuse; le soleil était souvent couvert de nuages sombres et très-épais : dans la soirée , il s'éleva un fort vent de S. , suivi d'éclairs et de tonnerre ; l'atmosphère était chargée de nuages noirs et épais , amoncelés au sommet des montagnes qui entourent la belle plaine de Kankan-Fodéa. Vers huit heures du soir, il tomba une pluie très-abondante qui dura toute la nuit. Au lieu de dormir, je réfléchissais aux nombreuses difficultés que j'aurais à surmonter pour traverser un pays coupé de rivières et de gros ruisseaux qui , dans cette saison, inondent le pays. J'étais à pied; car la grande simplicité que je m'étais
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imposée pendant ce voyage, ne me permettait pas d'acheter une monture qui aurait pu éveiller la cupidité des divers peuples que je devais visiter, bien persuadé que le succès dépendait de cette simplicité. Le vieux maître d'école tomba malade, et je devins son médecin. Il avait la fièvre; je lui donnai quelques prises de sulfate de quinine pour la lui couper, puis une dose de sel pour le purger ; ensuite je lui conseillai de se procurer une volaille pour faire du bouillon rafraîchissant avec des brettes , espèce d'herbe qui vient dans le pays : mais il n'avait pas le moyen d'acheter une poule. Je priai Ibrahim de lui faire ce présent : il me dit froidement qu'il n'en avait pas, tandis que j'en voyais une vingtaine courir dans sa cour. Je donnai au bon vieillard cinq feuilles de tabac pour en acheter une qu'Ibrahim trouva pour ce prix ; il la donna à une de ses femmes pour faire du bouillon , et la santé du maître d'école fut rétablie. Mais j'avais donné à Ibrahim quelques prises de jalap , qu'il m'avait témoigné le désir d'avoir, et, sans être malade, il s'empressa d'en prendre une dose pour profiter du bouillon que l'on faisait chez lui. Les habitans apprirent bientôt que j'avais des médicamens pour toute sorte de maladies; plusieurs vinrent m'en demander, et m'importunèrent long-temps pour en avoir : les uns avaient des ulcères aux bras et aux jambes, ou la fièvre , ou le mal de ventre. Toute la journée je recevais des de-
mandes de ce genre. Pour guérir les ulcères, je les lavais avec un caustique, puis je les pansais avec de la charpie; pour les fiévreux, je distribuais quelques prises de quinine, et j'ordonnais un régime qui ne plaisait pas toujours. Enfin, pour trancher du docteur , je me fâchai, et menaçai d'abandonner ceux qui ne suivraient pas mes ordonnances. Je n'avais que peu de médicamens que messieurs les docteurs anglais de Sierra-Leone avaient eu la complaisance de me procurer ; je desirais les garder pour moi , présumant bien que plus tard je pourrais en avoir besoin : mais les Mandingues s'imaginaient que ma provision était inépuisable, et qu'elle pouvait servir à tous les genres de maladies ; ils venaient m'en demander continuellement ; j'étais obligé de les refuser, et cependant ils revenaient toujours à la charge , m' observant qu'ils étaient musulmans comme moi, et qu'un musulman ne doit jamais refuser de rendre service quand il peut le faire. Fatigué de leur importunité , je me levais avec humeur, et m'éloignais pour jouir d'un moment de repos; alors ils disaient : « C'est un chrétien ! voyez quelle mine il nous fait; il a des médicamens et il ne veut pas nous en donner à nous qui sommes musulmans. » Dans ces circonstances, j'eus toujours beaucoup à me louer de mon guide , qui leur représentait que j'avais été élevé chez les chrétiens, et qu'alors j'en conservais les habitudes. Jls venaient de nouveau
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auprès de moi réitérer leurs demandes importunes , et finissaient par avoir ce qu'ils demandaient. Tout le temps de mon séjour à Gambaya , je fus ainsi tourmenté par les habitans , qui , non contens d'avoir mes médicamens pour rien , voulaient aussi du tabac , de la poudre , des ciseaux , et de la guinée pour faire des coussabes. Plusieurs enfans venaient dans la cour, me prier de soigner leurs plaies. Enfin, après nombre d' importantes de ce genre que je passerai sous silence , ces Mandingues , plus intéressés et ignorans que médians, finirent par s'habituer à mon caractère , et cessèrent de dire que j'étais un blanc , ne s'imaginant pas qu'un Européen pût se décider à entreprendre seul et à pied un aussi long et aussi pénible voyage, dans la seule vue d'être utile à l'humanité. Comme ils vivent dans l'ignorance et la simplicité de nos premiers pères , sans richesses et sans luxe, ils ne s'imaginent guère qu'en Europe il existe des sociétés de savans qui font des efforts généreux pour améliorer leur sort, leur faire partager le bienfait des lumières, et tous ceux dont jouit un peuple civilisé.
Ibrahim n'était pas plus sage que les autres nègres : il ne me demandait pas directement, mais il voulait tout acheter; mon bagage lui faisait envie. Il avait apporté de Kakondy beaucoup de toile de guinée et de tabac ; cela n'empêchait pas qu'il ne me demandât
toujours à acheter celui que j'avais. Il prétendait que ma guinée était plus belle que la sienne , mon tabac d'une meilleure odeur, quoique cependant ce fût du même. Tantôt il me faisait observer qu'il n'avait pas de culotte , et que son coussabe ne valait plus rien ; c'est ainsi qu'il me demandait à acheter ce qu'il desi-
rait , dans l'espoir que je le lui donnerais. Etant à Popoco , il avait eu envie d'un joli morceau d'indienne qui me servait de turban ; il me priait de le lui vendre : en arrivant dans son village , je lui en fis cadeau; alors il m'adressa mille remerciemens.
Je vais citer ici une anecdote relative à l'état de médecin que les Man dingues m'avaient fait adopter malgré moi.
Le 1 7 , j e donnai à un homme qui depuis longtemps me tourmentait, une dose de jalap pour sa femme , qui , disait-il , avait mal au ventre ; il me pria de venir la voir : je lui fis une visite , et je la trouvai vraiment souffrante. J'engageai le mari à tuer une volaille pour lui faire du bouillon rafraîchissant , pour en prendre lorsque ce remède aurait fait effet. Il revint le lendemain me dire que la médecine avait bien réussi ; mais que sa femme avait le ventre très-gros : il me pria de lui en donner une seconde. Je pensai que cette grosseur de ventre était occasionnée par l'irritation du jalap donné à trop forte dose ; je lui représentai qu'une seconde médecine ferait beaucoup
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de mal , qu'il fallait laisser reposer la malade , et lui faire de bon bouillon. Mais je ne pus pas lui faire entendre raison ; il prétendait que c'était mauvaise volonté de ma part ; et ses demandes étaient si réitérées , que je fus obligé, pour avoir la paix, de substituer au jalap une dose de crème de tartre, que je savais ne pouvoir faire aucun mal : mais le Mandingue s' apercevant de l'échange , il voulait du jalap , prétendant que c'était meilleur. Ne pouvant le convaincre, j'allai de nouveau voir ma malade ; elle n'était pas bien ; j'étais inquiet des suites de mon jalap : cependant je lui délayai sa crème de tartre, qu'elle but, et j'ordonnai qu'on lui fît un bouillon rafraîchissant. Ainsi j'étais devenu médecin, sans en avoir eu un instant la pensée.
Je desirais d'autant plus ardemment de me rendre dans le Kankan, que je craignais d'être obligé d'aller à Timbo , auprès de l'almamy : là, je courais risque d'être découvert et arrêté, quoique ma peau fût tellement noircie par l'ardeur du soleil, qu'on pouvait aisément me prendre pour un Maure; cependant j'avais encore des craintes. Mon guide était retenu par ses cultures , et ne devait partir que dans un ou deux mois. Je n'étais pas du tout disposé à attendre aussi long-temps; je me promettais bien de profiter de la première occasion qui se présenterait pour traverser le pays qui sépare le Kankan du Fouta-Dhialon. i. 21