CHAPITRE III
Manière de cultiver le mil et de remployer. — Caractère des hassanes ou guerriers. — Le balanites œgyptiaca : son fruit ; manière d'en extraire de l'huile. — Querelle suscitée par une femme. — Manière de se préserver du froid dans l'intérieur des tentes. — Récolte de la gomme. — Mariages des marabouts ; ceux des hassanes. — Successions. — Manière de tanner le cuir — Costume des Maures.
C'est à la fin de mai que se fait la récolte du mil ; alors les marabouts reçoivent du grain de leurs esclaves ; et les hassanes , de leurs zénagues ou tributaires. Ce mil les soutient jusqu'au mois de juillet , époque où commence la saison pluvieuse, et où ils s'éloignent des bords du fleuve , pour ne plus vivre que de lait ; alors ceux qui ont du mil de reste , le conservent pour le retour de la sécheresse.
Au mois de novembre , quand les eaux du fleuve commencent à baisser , les Maures envoient leurs esclaves ensemencer les terres qui ont été submergées par les pluies ou par le débordement du fleuve. C'est aussi à cette époque que les zénagues se rendent près du fleuve pour y cultiver le mil. Les esclaves d'un même camp se réunissent pour le logement , et
établissent leurs cultures dans le même canton; chaque champ est limité , et la récolte de chacun gardée soigneusement à part. La manière dont ils cultivent est extrêmement vicieuse; mais elle leur donne peu de peine. Ils ont un grand piquet avec lequel ils font des trous de six pouces de profondeur; ils mettent trois ou quatre grains de mil dans chaque trou , puis le recouvrent d'un peu de sable ou de terre légère. Ils ne donnent aucune préparation à leurs terres ; seulement ils sarclent l'herbe après que le mil est levé. Pour éviter le travail , ils choisissent un sol maigre , parce que le sol gras, produisant plus d'herbes, les obligerait à un sarclage de plus, et qu'ils sont naturellement enclins à la paresse. Quand leurs champs sont ensemencés , ils attendent en repos que le mil soit levé ; alors ils l'éclaircissent et nettoient autour du pied , pour lui donner de l'air; beaucoup n'y font rien de plus, et laissent croître l'herbe entre les rangs.
Quand l'épi commence à paraître, ils se tiennent continuellement dans le champ , pour en chasser les oiseaux , qui dévoreraient le grain avant sa maturité : cette occupation ne leur laisse pas un moment de repos ; ils vont sans cesse d'un bout du champ à l'autre, en criant, jetant des pierres, et la nuit ils y couchent pour veiller aux gazelles, aux porc- épies et aux sangliers , qui leur feraient de grands dégâts.
Lorsque le mil a atteint sa maturité, on coupe l'épi,
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on l'égrenne en frappant dessus avec des bâtons. Le grain est mis dans des sacs de cuir et transporté dans les camps; ceux qui en récoltent au-delà de leur consommation probable , portent l'excédant aux escales et le vendent aux traitans.
Le 4 novembre, le gendre de Mohammed- Sidy- Moctar vint au camp. Gomme il ne logeait pas chez son beau-père, je crus qu'ils étaient brouillés -.j'allai lui faire ma visite. Il me témoigna beaucoup d'amitié , et me fit nombre de questions sur la résolution que j'avais prise; il m'en félicita; puis il me dit qu'il craignait beaucoup que les chrétiens ne gardassent mes marchandises, ou bien que, si je retournais les chercher, ils ne me retinssent de force. Je m'empressai de détruire une erreur qui lui était suggérée parles principes mêmes de sa religion. Je l'assurai que les chré tiens me laisseraient toujours libre de mes actions ; et quant à mes marchandises, qu'elles étaient aussi en sûreté entre leurs mains qu'entre les miennes. « Les «blancs, lui dis -je, ne volent personne; leurs lois « punissent sévèrement ce crime , et ils rendraient « justice au dernier musulman comme au premier des « chrétiens ; ils sont égaux devant la loi. » Je saisis cette circonstance pour lui demander pourquoi les musulmans tenaient envers les chrétiens une conduite aussi contraire à la religion; pourquoi, lorsqu'ils se hasar dent à voyager chez eux pour affaires de commerce,
ils les maltraitent ou les font esclaves, quoiqu'ils n'en reçoivent aucune insulte. « Je ne crois pas, ajoutai-je , qu'un Dieu bon et miséricordieux approuve une pareille conduite. Si vous desirez la conversion des chrétiens, ce n'est qu'à force de relations, et en les surpassant en justice et en bonté, que les musulmans parviendront à les persuader, et non en les maltraitant. D'ailleurs , la majeure partie d'entre eux n'ont jamais entendu parler du prophète. Moi, je suis musulman, mais je n'approuverai jamais celui qui fait du mal à son semblable. » Le marabout convint de la vérité de ce que je lui disais; mais il répondit qu'il était indigné de voir que quand un musulman parle du prophète à un chrétien, celui-ci lui rit au nez; qu'il n'y a que des infidèles qui puissent en agir de la sorte, et qu'il serait méritoire pour lui de le tuer, parce qu'alors ils iraient tous deux dans le ciel. J'eus intention d'entrer dans quelques détails sur la religion chrétienne ; mais je craignais de me laisser emporter trop loin par un zèle imprudent : je me contentai de lui dire que les chrétiens adoraient le même Dieu que les musulmans. Oui, dit-il, je le sais : mais ils ne prient jamais; ils boivent du vin et de l'eau -de -vie, ce qui déplaît à Dieu ; enfin , de toutes les religions, celle de Mahomet est la seule qui lui soit agréable , et il condamne au feu éternel ceux qui ne la suivent pas. Il me demanda ensuite si je voulais faire le
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voyage de la Mecque ; je lui répondis que c'était le devoir de tout bon musulman, et que j'espérais bien m'en acquitter. Il me prit la main en me disant : « C'est bon, Abd-allahi, vous aimez Dieu et le prophète. » Ce fut Boubou -Fanfale qui nous servit d'interprète pendant cet entretien.
Le même jour, un jeune Maure m'engagea à le suivre dans les bois, où il avait rendez -vous avec les autres jeunes gens du camp. Lorsque nous fûmes parvenus dans un lieu très- épais , on s'assit ; et un moment après , un esclave amena un mouton : ce nègre ramassa du bois et alluma du feu , après avoir creusé un trou en terre , en forme de fourneau. Un marabout ayant égorgé le mouton1, l'esclave le dépouilla. Les marabouts prirent les boyaux , les vidèrent en les pressant entre les doigts et sans les laver , firent des andouilles avec toutes les tripes , ensuite ils les mirent sur le feu et les mangèrent , quand elles furent à moitié cuites. Lorsqu'il y eut beaucoup de braise , on l'ôta du trou : on y plaça le mouton ; puis on 3 e recouvrit de braise et de cendre , et on ralluma du feu par dessus. Au bout d'une demi- heure , mes compagnons jugeant qu'il était assez cuit , le retirèrent , donnèrent la tête et
(1) Chez les Maures et même chez les nègres, c'est toujours un marabout qui coupe la gorge à l'animal ; ils ne mangeraient pas de la viande qui aurait été tuée par un esclave , ou même par un homme qui ne serait pas marabout.
un morceau du cou à l'esclave , puis dépecèrent le reste en autant de parts que nous étions de personnes ; ensuite on jeta les pièces pour déterminer celle de chacun. Ces sortes de réunions sont en usage parmi les Maures : cinq ou six jeunes gens se rassemblent, fournissent à tour de rôle chacun un mouton , et vont le manger dans les bois , pour éviter les importunités auxquelles ils seraient exposés dans le camp. Quand ils sont rassasiés, ils portent le reste de leur part à leurs parens; mais cela se réduit toujours à très -peu de chose, souvent à rien. C'est avec la peau des moutons et des chèvres qu'ils font leurs sacs en cuir et leurs outres. Pour cela, ils fendent la peau de l'animal depuis la saignée jusque près des épaules ; ils dégagent la peau avec la main , la retournent et sortent toute la chair par cette ouverture.
Le 6 novembre , on leva le camp ; on se rendit à trois milles 0. i/4N. 0., en suivant toujours les bords du ruisseau , où les pâturages sont abondans. Une partie du camp resta, et ne nous rejoignit que le 8. Un marabout m'apprit que Mohammed-Sidy-Moctar était en route pour se rendre à son camp.
Les terrains qui environnent el-Hadjar sont partout de très -bonne qualité , couverts d'une riche végétation. Le débordement périodique du ruisseau y dépose un limon qui les fertilise , et ils sont encore engraissés par le séjour des nombreux troupeaux que
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les pâturages y attirent. Cette terre vierge n'attend que la main du cultivateur pour produire en abondance toutes les plantes qu'on voudrait y cultiver. Mais on le proposerait en vain aux Maures , et l'éloignement de ce lieu ne permettra jamais aux Européens de s'y établir. A une demi -lieue de ses bords , la nature du terrain change ; le sol devient ferrugineux ; on ne voit de végétation que sur de petits îlots de sable jaune , fort dur , où les pluies font germer quelques graminées.
Le 9 novembre , plusieurs Maures vinrent me trouver pour que je leur indiquasse la manière de prendre le basilic : l'aîné des fds de la maison me dit que je ne devais la leur indiquer qu'après m' être fait donner un coussabe ; je répondis que, si j'étais assez heureux pour pouvoir rendre quelques services aux Maures , je le ferais pour l'amour de Dieu, et n'en retirerais jamais aucun paiement. Je rapporte ce fait pour faire voir combien ces peuples sont peu généreux.
J'ai dit plus haut que les fris de mon marabout ne me donnaient que rarement des leçons ; je ne négligeai pas pour cela de m' instruire ; je m'adressai aux autres marabouts , qui m'apprirent des versets du Coran par cœur; j'appris aussi par les mêmes à connaître les caractères arabes. Mais la nouvelle de la prochaine arrivée de leur père rendit mes hôtes plus attentifs; ils me donnèrent une planchette d'éco-
lier , et matin et soir je fus soumis à chanter les
louanges de Dieu et du prophète , à la lueur d'un petit
feu.
Le 1 o , j'étais à faire bouillir un peu de lait pour mon déjeuner : deux hassanes qui venaient d'arriver au camp s'approchèrent de moi; l'un d'eux jeta un chiffon sale dans mon lait , puis fit semblant de gronder son camarade , comme pour me faire croire que ce n'était pas lui qui l'avait jeté , et qu'il prenait intérêt à moi. Ce trait et celui que je vais raconter donneront une idée du caractère de cette classe. Ces deux hommes se trouvaient encore au camp le 1 2 , au moment où l'on se disposait à aller plus loin. Ils trouvèrent un malheureux haddad ( ouvrier en fer), et voulurent le forcer à leur donner un coussabe ; ce malheureux n'en avait pas pour lui-même , car il était nu : ils le frappèrent , lui firent des menaces , puis lui mirent une corde au cou, et l'attachèrent à un chameau pour l'emmener avec eux; mais au moment de partir, un marabout obtint sa grâce à force de prières. Gomme je demandais la cause de tant de cruauté , on me dit que c'est ainsi que les hassanes traitent les zénagues (tributaires) , quand ils veulent leur extorquer quelque chose ; qu'ils leur font suivre leur chameau à la course , en les frappant impitoyablement, et qu'ils ne les lâchent qu'après en avoir obtenu ce qu'ils demandent.
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Les ouvriers sont toujours des zénagues ; ils sont généralement méprisés des autres classes, et sans cesse exposés au pillage des hassanes. Quand ils ont gagné quelque chose par leur travail , ils le donnent à garder à un marabout, car ils ne pourraient le conserver chez eux. Ils sont ou cordonniers ou forgerons : les cordonniers font tous les ouvrages en cuir , sandales , porte -feuille s, selles, etc : les forgerons font les serrures , les entraves , les poignards , et généralement tous les ouvrages en fer; ils sont, de plus, orfèvres, et travaillent avec beaucoup d'adresse ; ils ont peu d'outils , et font des ouvrages étonnans. On leur fournit ordinairement le métal , et on leur donne en paiement du mil, du lait, ou de l'étoffe pour faire des vêtemens.
Il était huit heures lorsque le camp se mit en route. Nous fîmes six milles au N. N. 0., sur un terrain couvert de pierres ferrugineuses , et trois milles sur un sable jaune. L'arbre nommé balanites œgyptiaca y croît en abondance ; les nègres du Sénégal l'appellent soump. Les Maures ramassent le fruit de cet arbre ; et de l'amande qu'il renferme, ils font un sanglé qu'ils aiment beaucoup , parce qu'il est très -gras. Cette amande contient beaucoup d'huile ; quelques habitans du Sénégal en font pour leur consommation, quand l'huile d'olive est rare. J'en ai mangé à Saint-Louis, et l'ai trouvée passablement bonne ; je pense qu'elle
pourrait être beaucoup meilleure , si l'on apportait plus de soin à la récolte du fruit et à la fabrication de F huile. Si le gouvernement accordait des encouragemens à ce genre de culture , ce fruit pourrait devenir une branche de commerce importante. Cet arbre croît dans tous les terrains du Sénégal. Quand les habitans veulent en extraire l'huile , ils pilent les amandes dans un mortier -, lorsqu'elles sont réduites en pâte, ils font un trou au milieu : l'huile coule promptement et abondamment dans ce trou; ils la puisent à mesure, jusqu'à ce qu'il n'en vienne plus ; alors ils pressent la pâte dans les mains, et elle fournit encore beaucoup d'huile; mais elle est moins limpide que la première. Deux litres d'amandes donnent ordinairement une bouteille d'huile; on peut juger de la quantité qu'on en retirerait en employant un meilleur procédé. Les nègres mangent la pulpe du fruit crue , ou cuite sous la cendre ; le tronc du balanite fournit un bois jaune , facile à travailler , et solide ; les Laobés i en font des mortiers , des pilons , des baganes ( grandes sébiles ) , et divers autres ouvrages.
Le ilx novembre, je fus témoin d'une scène qui m'amusa beaucoup. J'aperçus hors du camp quantité de femmes qui poussaient des cris glapissans , et des
(i) Nation errante répandue dans toute la partie occidentale de l'Afrique. Les Laobés sont charpentiers et brocanteurs : ce sont les Juifs de cette contrée.
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enfans qui jetaient des pierres; je m'approchai par curiosité. Je vis une femme en pleurs, enveloppée dans ses vêtemens , et soutenue par ses amies : comme je m'informais du sujet de son affliction , je vis plus loin plusieurs hommes disputant à une foule de femmes la charge de deux bœufs porteurs ; trois esclaves armés de courroies rossaient les femmes qui s'approchaient des bœufs ; celles - ci , avec des bâtons , ripostaient et renversaient les charges. Tandis que les hommes s'occupaient à les relever, elles en arrachaient ce qu'elles pouvaient, puis l'emportaient en chantant vers le camp , comme un trophée de leur victoire. Cette lutte dura plus de deux heures, et le bagage était sensiblement diminué, lorsque la femme et la fille du grand marabout s'en mêlèrent : elles s'assirent sur le reste du bagage, et les deux partis commencèrent à s'entendre.
La belle éplorée était née dans ce camp, et était mariée depuis quelque temps à un marabout d'un camp éloigné ; désirant voir ses parens , elle avait engagé son mari à l'accompagner à leur camp. Quelques jours après leur arrivée , le mari voulut repartir-, mais à la prière de sa femme , il retarda son départ : cependant ses affaires l'appelant, il s'était décidé à se mettre en route , lorsque sa femme , voulant le retenir encore , lui suscita une querelle , le frappa même , et attroupa les femmes du camp contre lui. Celles-ci,
comme des furies, s'acharnèrent sur le mari, qui fut secouru par quelques-uns de ses amis : mais lorsqu'ils voulaient relever les effets que les femmes jetaient par terre , elles les poussaient , les tiraient par leurs vê terriens , les faisaient rouler avec les ballots ; quatre fois les bœufs furent déchargés et rechargés en ma présence. Trois vigoureux nègres , esclaves du mari , avaient beau fouetter les femmes par ordre de leur maître, ils ne purent venir à bout d'écarter la foule; ils reçurent eux-mêmes des coups de bâton; et les enfans, toujours amis du désordre, faisaient pleuvoir une grêle de pierres sur eux et sur les marabouts.
Enfin, la fille et la femme du grand marabout s'étant emparées du bagage , on capitula : elles furent priées de faire écarter la foule , et les marabouts promirent de ramener les effets au camp jusqu'au lendemain. Mais quand tout le monde se fut éloigné , ils chargèrent les bœufs, et s'en allèrent emportant tout au plus le quart de leurs effets. Dans la soirée , la femme se mit en route pour rejoindre son mari.
Les femmes mauresses ont beaucoup d'ascendant sur leurs maris , et souvent elles en abusent. La polygamie n'est pas en usage chez les Maures de cette partie de l'Afrique; leurs femmes ne souffriraient pas qu'ils eussent des concubines. Le roi lui-même n'a qu'une femme, comme ses sujets.
Le 20 novembre, un hassane vola les bœufs d'un
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marabout de notre camp, ce qui causa une grande rumeur ; tout le monde fut sur pied toute la soirée : deux amis de celui qui avait été volé partirent pour le camp du hassane , afin de réclamer les bœufs. On me dit que si le roi s'était trouvé là, le voleur aurait été sévèrement puni. Le même soir, Mohammed -Sidy- Moctar arriva : je m'attendais à voir éclater la joie dans sa famille; je fus fort surpris qu'on n'allât pas même au-devant de lui. Il entra dans la tente, salua tout le monde : on lui rendit froidement son salut ; sa fille seule se leva, et lui posa respectueusement les mains sur la tête, sans aucune démonstration d'amitié. Je n'ai jamais vu les Maures s'embrasser : un amant même n'embrasse pas sa maîtresse; il lui pose la main sur la bouche, puis la reporte à la sienne pour recueillir sans doute le baiser qu'elle y a déposé.
Le lendemain , les marabouts qui étaient allés réclamer les bœufs, revinrent sans les avoir obtenus.
Le 2 8 novembre , le grand marabout alla lui-même les réclamer , et les fit rendre ; mais il eut beaucoup de peine, et ce ne fut que le 6 décembre qu'il revint ; les bœufs arrivèrent peu de temps après lui.
Les Maures ont des lois très - sévères contre le vol ; mais elles sont rarement exécutées. Si le voleur est pris en présence du roi , sa majesté peut, sans aucune forme de procès, lui faire appliquer cinquante ou soixante coups de fouet sur le dos ou lui faire couper
les oreilles. La peine de mort est quelquefois infligée aux tributaires, mais jamais aux hassanes ni aux marabouts. Suivant la loi de Mahomet , le voleur doit avoir le poignet coupé : mais tous ont intérêt à l'adoucir ; car si elle était rigoureusement exécutée , tous les Maures seraient manchots. Cette loi n'est pas applicable à ceux qui volent les chrétiens; au contraire, i]s font une bonne action : aussi saisissent -ils toutes les occasions de les piller.
Le 1 o décembre , le camp se transporta à douze milles O. \/k N. O. , et se trouva éloigné de trois milles E. du lac Aleg, où l'on alla chercher de l'eau pour les besoins du camp. Ce sont les femmes qui sont chargées de ce soin ; elles mettent les outres sur des ânes : elles partaient du camp à neuf heures et revenaient à une heure.
Le froid commençait à se faire sentir; le vent du nord soufflait avec force, et rendait les nuits trèspénibles. Les Maures, dans cette saison, ont l'habitude de tendre le varroi : c'est une grande couverture faite de peaux d'agneau tannées , et cousues solidement ensemble ; ils la tendent dans leurs tentes sur des piquets , les côtés retombant à terre, de manière à les garantir de l'air pendant la nuit. Ils ont en outre des couvertures ou manteaux en laine , qu'ils achètent des marchands kounts qui les apportent de Ouâlet ou autres grandes villes de l'intérieur; ils s'enveloppent
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dans ces couvertures pendant la nuit , et même le jour lorsque le froid est vif. Les esclaves couchent aussi sous le varroi, parterre , et n'ont d'autre couverture que la peau de mouton qui leur sert de vêtement.
Le 1 1 , je vis tuer un bœuf. Des esclaves lui lièrent les quatre pieds, et l'abattirent, puis lui plantèrent un piquet à travers la peau de la gorge pour l'empêcher de remuer la tête ; un marabout le saigna , et les esclaves le dépouillèrent. La viande, coupée en tranches étroites , fut exposée sur des traverses en bois soutenues par quatre piquets , pour la faire sécher. On fit un entourage d'épines pour en écarter les chiens , et on la couvrit de nattes pour l'empêcher de se corrompre au soleil. Un esclave coucha auprès jusqu'à ce qu'elle fut séchée, et entretint la nuit un petit feu au-dessous pour chasser l'humidité. Cette viande ainsi séchée fut mise dans des sacs en cuir pour être conservée. Lorsqu'elle est bien préparée , elle peut se garder long-temps sans se corrompre et n'a pas de goût désagréable. Les Maures la mangent ordinairement sans autre préparation et sans la faire cuire. Les esclaves qui ont dépouillé le bœuf reçoivent le cou et quelques os; la tête est donnée aux haddads ; le reste des os est distribué en cadeaux.
Les Maures n'invitent jamais leurs amis , ni même leurs parens , à manger a^^x^ga^^pa^d ils en
ont , ils la conservent pour eux. Quelquefois plusieurs se réunissent, fournissent chacun un bœuf qu'ils tuent l'un après l'autre , et mangent la viande en commun , comme je l'ai déjà dit pour les jeunes gens qui tuent des moutons. C'est pour eux une sorte de carnaval , auquel ils donnent un nom qui signifie partie à manger de la viande.
Le 1 2 décembre , j'allai visiter le lac Aleg -, il était entouré de camps de marabouts ; c'est le rendezvous ordinaire de tous ceux qui vont sur les bords du fleuve. Les environs sont entrecoupés de petits monticules couverts de pierres ferrugineuses. Le boscia integrifolia croît abondamment dans la plaine ; on en récolte le fruit qu'on mange cuit avec delà viande : les Maures le nomment izè. Les bords du lac sont couverts de mimosa y de zizyphus lotas et de nauclea africana. Sa largeur n'excède pas trois milles ; il s'étend du S. au N. et se termine en tournant au N. 0. ; son circuit peut être évalué à douze lieues. Il déborde périodiquement comme le fleuve , et inonde les terrains qui l'environnent à un mille au large; ces terrains sont très-fertiles , et sont cultivés par les Maures après la retraite des eaux. Le lac est alimenté par le el-Hadjar, et par une infinité de ravins qui lui apportent les eaux des pluies dans la mauvaise saison.
L'époque de récolter la gomme était arrivée ; chacun s'occupait de ses préparatifs : je montrai le désir
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de me joindre à ceux qui devaient y aller , mais je ne pus en obtenir la permission. J'attribuai ce refus opiniâtre à leur défiance; car ils s'imaginent que les Européens cherchent à s'emparer de leur pays , qu'ils croient le meilleur et le plus beau du monde. Ne pouvant satisfaire le désir que javais d'observer moimême la manière dont se fait cette récolte , je tâchai au moins de me procurer là-dessus des renseignemens positifs.
Le 1 3 , les esclaves destinés à ce travail partirent sous la conduite de quelques marabouts; ce ne fut que les jours suivans que j'obtins de la femme de mon hôte les détails que je vais rapporter.
On a cru mal à propos jusqu'à ce jour qu'il se trouvait des forêts de gommiers dans le désert; cette erreur a été accréditée par tous les voyageurs qui ont écrit sur des renseignemens inexacts tirés des Maures, qui, pour élever leur pays , répondent toujours que tout s'y trouve en abondance. L'acacia qui fournit la gomme , croît isolément dans toutes les parties élevées du désert, jamais dans les terrains argileux ou d'alluvion, mais sur un sol sablonneux et sec ; il est très-rare sur les bords du Sénégal. Ce n'est pas le mimosa gummifera des botanistes, que j'avais appris à connaître sur nos établissemens ; ses feuilles, également pennées , ont les folioles plus larges , plus épaisses et d'un vert plus foncé : il se rapproche da
vantage, par son port et sa forme, de l'acacia cultivé
en France.
Des puits creusés dans l'intérieur , où se fait ordinairement la récolte , donnent leur nom à la contrée où ils se trouvent; telle a été l'origine des noms qu'on a donnés aux forêts supposées. C'est près de ces puits que les marabouts s'établissent. Les esclaves coupent de la paille pour faire des cases : un même marabout surveille les esclaves de toute sa famille ou de plusieurs amis; il les réunit tous, souvent au nombre de quarante ou cinquante, sous la même case. Chaque marabout envoie ce qu'il a d'esclaves disponibles; il s'y joint quelquefois des zénagues malheureux. Le propriétaire donne à chacun de ses esclaves une vache à lait pour le nourrir , une paire de sandales , et deux petits sacs en cuir. Le marabout surveillant emmène deux vaches et emporte un sac de mil pour sa provision.
Lorsqu'il se joint un zénague aux esclaves , il s'adresse à un marabout, qui lui fournit une vache et ce qui lui est nécessaire ; puis , à la fin de la récolte , il reçoit la moitié de la gomme qu'il a ramassée. Les zénagues ne sont admis à la récolte qu'à cette condition ; s'ils y allaient pour leur compte , ils seraient pillés par les hassanes. Chaque escouade est munie d'une poulie, d'une corde pour les puits , et d'un sac en cuir qui sert de seau pour tirer de l'eau. On m'a assuré que
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ces puits sont très -profonds : les cordes que j'ai vues avaient de trente à quarante brasses de longueur. On fixe la poulie à deux piquets plantés de chaque côté du puits et réunis à leur extrémité : le bout de la corde passé dedans est attaché au cou d'un âne , qui, chassé par un marabout , enlève le seau ; un autre reste pour le recevoir et le verser dans une auge en bois , où ils abreuvent leurs vaches. Ce sont les marabouts surveillans qui sont chargés de cette fonction. Les esclaves , chaque matin, remplissent d'eau l'un de leurs sacs de cuir, et, armés d'une grande perche fourchue, vont courir les champs en cherchant de la gomme : les gommiers étant tous épineux , la perche leur sert à détacher des branches élevées les boules qu'ils ne pourraient atteindre avec la main. A mesure qu'ils en ramassent , ils la mettent dans leur second sac de cuir. Ils passent ainsi la journée sans prendre d'autres alimens qu'un peu d'eau pour se désaltérer. Au coucher du soleil , ils reviennent à la case ; une femme prépare le sanglé pour le souper du marabout : une autre trait les vaches , et chacun boit le lait de celle qui est destinée à le nourrir. Lorsque la gomme est abondante , chaque personne en ramasse par jour environ six livres ; ce qui prouve que les gommiers sont isolés , et non réunis en forêts , comme ils le disent ; car alors ayant moins à courir, ils en ramasseraient davantage. Le marabout surveillant reçoit une rétribution qu'il
prélève sur la gomme : les esclaves travaillent pendant cinq jours pour leur maître , et le sixième est au bénéfice du surveillant ; de cette manière , celui - ci se trouve avoir la meilleure part de la récolte. Les Maures n'ont ni vases ni sacs pour emporter la gomme ; quand ils en ont une certaine quantité , les esclaves de chacun font un trou en terre , et y déposent celle qu'ils ont ramassée. Lorsque les trous sont pleins, on les recouvre de peaux de bœuf, de paille et de terre : on a soin , en recouvrant , d'imiter le sol qui est autour ; car si la cachette était découverte , la gomme serait volée par d'autres Maures. Quand on change de lieu, on fait une marque , soit à un arbre , soit à une pierre des environs , et la récolte reste là jusqu'à ce qu'on la transporte aux escales pour la vendre ; alors elle est mise dans de grands sacs de cuir, et chargée sur des bœufs et des chameaux.
Les gommiers n'ont pas de propriétaires particuliers ; tous les marabouts ont le droit d'y envoyer autant d'esclaves que bon leur semble, sans être assujettis à aucune formalité ni à payer aucune rétribution. Ce pourrait être, pour quelques-uns d'eux, une source de grandes richesses , s'ils entendaient mieux leurs intérêts ; mais par suite de leur indolence naturelle , non -seulement ils ne cherchent pas à augmenter le nombre de leurs esclaves , mais encore ils négligent d'en envoyer autant qu'ils le pourraient à la récolte.
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Leurs besoins sont très - bornés ; un seul vêtement leur suffit.
Le 1 k , un jeune homme d'une tente voisine , ayant une maîtresse dans un camp de la tribu de Oulad- Biéry , m'engagea à l'accompagner chez sa prétendue , avec quelques-uns de ses amis : ce camp était à un mille au N. du nôtre ; j'acceptai , car je recherchais toujours les occasions qui pouvaient me fournir quelque trait du caractère ou des usages de ce peuple. Je fus très -bien reçu : toutes les femmes se réunirent autour de moi, m'entretinrent long -temps , me firent beaucoup de questions ; et comme notre conversation était assez gaie , elles me demandèrent si je voulais me marier ; sur ma réponse affirmative , elles m'engagèrent à choisir une femme parmi elles , et me pressèrent de leur dire à laquelle je donnerais la préférence. Je leur répondis que le choix m'embarrasserait trop; que je préférais les épouser toutes, car je les trouvais toutes également belles et aimables. Cette plaisanterie les amusa beaucoup ; elles parurent m'en savoir gré, et m'adressèrent même des remerciemens. M' étant aperçu de l'absence du marabout amoureux , je demandai où il était ; mais je ne pus le savoir : on me répondit simplement qu'il ne reviendrait qu'à la nuit. Plusieurs femmes étaient occupées à parer la fiancée ; elles venaient de lui mettre le henné , pour la rendre plus belle aux yeux de son amant.
Le henné, lawsonia inermis, croît abondamment dans l'intérieur ; les Mauresses pilent ses feuilles , qui procurent une couleur rouge pâle , en usage pour leur parure. Les feuilles étant pilées et réduites en pâte , cette pâte est appliquée sur la partie du corps que Ton veut colorer; on la préserve de faction de l'air en la couvrant, et on l'arrose souvent avec de f eau , dans laquelle on a fait macérer de la fiente de chameau. La couleur est cinq à six heures à se fixer ; après ce temps , on enlève le marc , et la partie qui en a été recouverte reste teinte d'un très -beau rouge. Elles se mettent le henné sur les ongles , sur les pieds et dans les mains , où elles se font toute sorte de dessins; je n'en ai jamais vu mettre à la ligure. Cette couleur reste un mois sans s'altérer, et ne s'efface qu'au bout de deux mois. C'est, chez les Maures, non - seulement un très -bel ornement , mais encore un usage consacré par la religion , pour les femmes qui se marient. Lorsqu'on a mis le henné à une femme , elle affecte de le faire voir ; elle a soin , en parlant , de faire remarquer ses mains et ses pieds , pour qu'on lui fasse compliment. Par-tout les femmes sont coquettes.
La parure des Mauresses ne consiste pas seulement dans le henné. Notre fiancée se fit aussi coiffer : ses cheveux, enduits d'une pommade faite avec du beurre , du girofle pilé et de l'eau, furent mis en tresses qui lui retombaient sur les épaules , et garnies de boules
d'ambre , de corail et de verroteries de diverses couleurs. C'était la première fois que je voyais une Mauresse ainsi parée.
A la fin du jour, je cherchai l'amant ; un jeune Maure m'accompagna. Nous le rencontrâmes près du camp : je crus qu'il se rendrait directement chez sa future ; mais au contraire , il évita de passer devant sa tente , et alla chez un de ses amis. Je lui en témoignai mon étonnement ; il me dit qu'il évitait de voir ceux qui allaient devenir ses parens. Nous eûmes sur ce sujet une conversation très -étendue ; en voici le résumé.
Lorsqu'un jeune homme devient amoureux d'une fille et qu'il veut l'épouser , il cherche en secret à obtenir son consentement. Dès qu'il en est assuré , il charge un marabout de négocier les conditions du mariage avec les parens de la fille; celui-ci convient des présens que devra faire le prétendu , du nombre de bœufs qu'il donnera à sa belle -mère, etc. Quand les conditions sont réglées , le négociateur en instruit les autres marabouts , lorsqu'ils se réunissent à la prière et en présence de l'amant. Dès ce moment, il est privé pour toujours de voir le père et la mère de celle qui doit être son épouse ; il a grand soin de les éviter; ceux-ci, quand ils aperçoivent leur gendre futur , se couvrent la figure ; enfin , de part et d'autre , les liens de l'amitié semblent rompus : coutume bizarre
dont j'ai en vain tâché de découvrir la source; on m'a
toujours répondu : C'est l'usage.
Il serait pénible de penser qu'une alliance détruisît les sentimens d'amitié et d'estime entre les familles ; c'est ce dont je cherchai à m' assurer avec le plus grand soin. Je parlais quelquefois d'un gendre à son beaupère , et réciproquement : j'ai toujours remarqué que l'indifférence n'était que feinte; ils conserventles mêmes sentimens d'affection , et tâchent au contraire , dans la conversation , de rehausser le mérite l'un de l'autre.
Cet usage ne concerne pas seulement les parens ; mais quand l'amant est d'un camp étranger, il se cache à tous les habitans , excepté à quelques amis intimes , chez lesquels il lui est permis d'aller. On lui fait ordinairement une petite tente sous laquelle il se tient renfermé toute la journée ; et lorsqu'il est obligé de sortir ou de traverser le camp , il se couvre le visage. Il ne peut voir sa future pendant le jour ; ce n'est que la nuit , quand tout le monde repose , qu'il se glisse dans la tente qu'elle habite , y passe la nuit avec elle , et ne s'en sépare qu'à la pointe du jour. Cette manière peu décente de faire l'amour dure un ou deux mois ; puis le mariage est célébré par un marabout. La mère de la mariée donne une fête ; elle tue un bœuf, si elle en a les moyens ; puis fait faire beaucoup de couscous et de sanglé pour régaler les convives, qui sont toujours nombreux. Les femmes se
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réunissent autour de la jeune épouse, chantent ses louanges, et se divertissent toute la journée. Je ne les ai jamais vues danser.
Les hassanes ne s'assujettissent pas à l'usage de se cacher des parens; ils continuent de se voir après comme avant le mariage. Leurs fêtes sont aussi plus gaies et plus brillantes; ils y admettent les guéhués. Enfin, quels que soient les usages dans l'une ou l'autre classe , la femme y est soumise , comme son mari , envers les parens de ce dernier.
Lorsque le mariage est célébré , si le mari possède
un chameau, il peut emmener de suite sa femme :
alors sa belle-mère se charge de l'équipement de la
monture; elle fournit le berceau et le tapis qui le
recouvre; elle pare sa fille de ses plus beaux orne-
mens , lui donne une natte pour se coucher , et une
couverture en peau de mouton; le mari conduit le
chameau , et se tient la figure cachée jusqu'à ce qu'il
soit hors du camp. S'il n'a point de chameau , il laisse
son épouse dans le camp jusqu'à ce qu'il en ait acquis
un; car ce serait un grand déshonneur pour une femme
de se rendre au camp de son mari montée sur un
bœuf. Quelquefois il se fixe dans le camp de sa femme;
alors il fait venir ses troupeaux , devient habitant du
camp , et cesse de se cacher.
Il arrive souvent que les époux ne peuvent s'accorder ensemble , ou désirent de se séparer : alors l'un
d'eux suscite une querelle à l'autre , et ils se quittent sans avoir recours aux marabouts qui les ont unis. Celui qui veut rompre , fait un cadeau à l'autre. Quand il y a des enfans, les garçons suivent le père, les filles restent avec la mère ; si elle est enceinte , et que, lors de l'accouchement, il naisse un garçon, il est envoyé à son père , qui le fait allaiter par une femme zénague.
Si le mari vient à mourir , la femme prend le deuil, et le porte quatre mois et dix jours ; pendant tout ce temps , elle se couvre de ses plus mauvais vêtemens , ne reçoit sous sa tente que ses plus proches parens , et ne sort que le visage couvert. Le mari ne porte point le deuil de sa femme , et peut se remarier dès le lendemain, si cela lui plaît. Voici comment se règlent les successions.
A la mort d'un homme, sa femme reçoit le quart de son héritage ; la mère du défunt retire le dixième des trois autres quarts , ensuite le père prend encore le quart du reste : la part des enfans , ainsi réduite de moitié , est partagée de manière que la part de chaque garçon soit double de celle de chaque fille. Si le mari succède , il prend la moitié de la succession de sa femme , et l'autre moitié est partagée entre les aïeuls et les petits-enfans dans les proportions ci-dessus. Si les deux époux meurent sans enfans, la succession retourne auxascendans ; les collatéraux n'héritent jamais.
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Après la mort de l'un des époux, les enfans sont confiés à un oncle du défunt, qui en prend soin jusqu'à l'âge de dix-huit ans , âge auquel ils deviennent majeurs ; jusque-là, leurs bœufs sont déposés chez leurs aïeuls. Ceux qui sont encore à la mamelle, sont mis chez les zénagues jusqu'à l'âge de deux ans, puis reviennent chez leur oncle.
Les Maures ne s'affligent de la mort de personne; ils trouveraient au contraire très - mauvais qu'on pleurât sur le défunt , dans la persuasion que son ame monte droit au ciel. On lui rase tout le corps, à l'exception de la barbe ; on l'ensevelit dans un linceul blanc, après l'avoir lavé exactement; puis on le laisse exposé sous sa tente pendant quatre jours , durant lesquels les marabouts se réunissent près de lui , et chantent le Coran.
Si les parens du défunt sont riches , ils tuent un bœuf pour régaler les chanteurs; s'ils sont pauvres, ils leur donnent seulement du sanglé chaque soir. Le cinquième jour, on fait une fosse de deux pieds et demi de profondeur ; on met le corps dedans , couché sur le côté et la face tournée du côté de la Mecque. On garnit d'épines le dessus de la fosse pour en écarter les bêtes féroces. Si le défunt est d'un rang distingué, on tapisse de nattes le dedans de la fosse. Le tombeau recouvert, on y place une inscription; les marabouts font le salam, puis s'en retournent au camp.
Les hassanes et les zénagues n'enterrent pas euxmêmes leurs morts ; ils ont recours aux marabouts , qui se chargent de les inhumer moyennant une légère rétribution. Les femmes n'assistent jamais à l'enterrement des hommes , et réciproquement.
Lorsqu'il naît un enfant, on lui frotte tout le corps avec du beurre frais; on en fait prendre à l'accouchée ; on en frotte aussi sa figure , et on ne la nourrit que de viande jusqu'à son entier rétablissement. Le mari a soin de s'absenter lors des couches de sa femme; car dès qu'elle ressent les premières douleurs, elle pousse des cris horribles, et adresse à son mari les injures les plus grossières et les plus indécentes : c'est encore un usage. Quand l'enfant a acquis un peu de force , on attache une pagne par les quatre coins , en forme de hamac, pour lui servir de lit et de berceau. C'est ordinairement la mère qui allaite son enfant.
Le pays des Braknas est situé à environ soixante lieues E. N. E. de Saint-Louis; il a pour limites, au S. le fleuve du Sénégal, à l'E. le pays des Douiches1, au N. E. celui des Kounts2, au N. la tribu de Oulad- Lême3, à laquelle s'est réunie une autre tribu voisine : elles forment à elles deux un corps de nation redouté,
(1) Ou Dowichs. Voir la carte du cours du Sénégal , au - dessous de Moussala.
(2) Peut-être les Teja-Kants, ou Takants , réputés plus loin vers TE.
(3) Ou Ouled-Doulyme.
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à cause des brigandages qu elles exercent ; elles ne suivent pas la religion mahométane. La tribu des Labôs1 se trouve au N. E. , et à l'O. les Trarzas. Ce royaume est formé de plusieurs tribus , les unes de bassanes , les autres de marabouts. Les principales sont : ( Hassanes ) , Oulad-Sïlii, Oulad-Aly, Oalacl- Hamet, Oalacl-Makliso , Oulad-Abdallali , Oalad-Baccar, Ouhd-Pis-nem-Nematema; (Marabouts), Dhiédhiébe- Touaryk, Oulad-Tandora et Oulad-Biéry-Togatt. Chacune de ces tribus a son chef particulier et indépendant. Hamet-Dou est reconnu roi par le gouvernement français; c'est à lui que Ton paie les coutumes pour favoriser la traite de la gomme : il reçoit celles que paient les navires traitans ; mais les marchandises qui en proviennent sont partagées entre tous les chefs et princes, et ceux-ci les distribuent ensuite à leurs sujets. Les marabouts ne reçoivent rien des princes. Ces tribus se font souvent la guerre entre elles , et peuvent l'entreprendre sans le consentement du roi. La couronne n'est héréditaire qu'autant que le roi laisse en mourant un fils majeur: s'il meurt sans enfans, ou même s'il ne laisse que des fils mineurs , la couronne revient à son frère, qui la conserve jusqu'à sa mort; alors, s'il y ,a eu des fils mineurs du roi précédent, l'aîné rentre dans ses droits , et reprend la couronne
(1) Peut-être el-Abou-Sebâs.