‹ Journal d'un voyage à Temboctou et à Jenné, dans l'Afrique Centrale, précédé d'observations faites chez les Maures Braknas, les Nalous et d'autres peuples; pendant les années 1824, 1825, 1826, 1827, 1828: (volume 3)Chapitre 1 sur 51 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Puits d'Amoul-Gragim. — Serpens énormes. — Hautes dunes appelées Helk. — Puits d'Amoul-Taf. — Collines de granits diversement colorés. — Puits d'el-Ekseif ; très-bonne eau. — Puits dits Marahouty, el-Guédéa , Myara et Sibicia. — Hautes montagnes escarpées, défilés et précipices. — Chute violente. — Camp de Sidi-Aly. — El-Harib. — Les Berbers. — Tatta. — Description du pays d'el-Harib, usages; tribus qui Thabitent.

Le 5 juin, à trois heures du matin," nous continuâmes de gravir de hautes dunes de sable mouvant ; notre direction était au N. : la partie occidentale de ces dunes était couverte de plantes épineuses que mangeaient les chameaux. Ces pauvres animaux avaient peine à se mouvoir : notre marche était lente III. 1

2 VOYAGE et pénible ; nous ne faisions pas plus d'un mille à l'heure. Vers midi, après avoir gravi une dune trèsélevée , on se trouva sur une grande plaine de sable gris très -dur : nous fîmes halte auprès des puits d'Amoul-Gragim ; ils étaient comblés comme les précédens; ceux-ci n'ont que sept à huit pieds de profondeur ; l'eau en est bourbeuse et salée, mais moins désagréable à boire que celle de Trasas.

La nuit me parut plus fraîche que les précédentes : elle fut troublée pour moi par l'apparition d'un serpent qui me réveilla en sursaut; il se disposait à monter sur ma tête, lorsque je l'aperçus. Je me levai bien vite ; le bruit que je fis l'effraya , et il rentra aussitôt dans son trou, qui était peu éloigné de là : ce reptile était long de cinq pieds et demi, et gros comme la Cuisse d'un enfant de douze ans. L'idée d'un si déplaisant voisinage m'empêcha de dormir le reste de la nuit : mes compagnons de route s'aperçurent aussi de pareilles visites , et en parurent non moins épouvantés que moi.

Le 6 , toute la journée fut employée à faire boire les chameaux; on leur procura quelques tiges d'hedysarum alhagi et des branches de tamarix , arbrisseau qui croît dans la plaine, à quelque distance des puits : ils les eurent bientôt dévorées. Nous nous couchâmes, et, de même que la nuit précédente, je fus tourmenté par la vue d'énormes serpens.

Le 7 , à quatre heures du matin , nous nous dirigeâmes au N. N. E. , parmi la chaîne de dunes qu'on appelle Helk; mais celles-ci étaient bien moins hautes que celles de la veille. Sidi-Aly , que je questionnai, et qui parfois consentait à me répondre, m'assura que, dans aucun de ses voyages dans le Soudan, il n'avait vu des dunes si élevées ; sa route avait toujours été plus au N.

Comme notre marche était plus facile que celle de la veille , nous faisions au moins deux milles à l'heure. Vers onze heures et demie , nous fîmes halte au bout de la chaîne , dans une plaine un peu montueuse et couverte de gravier gris, le plus fin que j'eusse encore vu.

Le 8 , à quatre heures du matin , nous prîmes notre route en nous dirigeant au N., sur un sol sablonneux et assez uni. Vers midi, nous fîmes halte dans une plaine solide , couverte de cailloux tranchans , plats comme l'ardoise, et mélangés de petit gravier; cette plaine est entourée de dunes peu élevées. J'aspirais vivement à sortit^ de ces déserts affreux, où l'on ne s'apercevait que la nature fût animée qu'au souffle importun du vent d'E. et à la vue de quelques gazelles légères qui les parcouraient avec la rapidité de la flèche. J'ai remarqué, dans plusieurs endroits, des squelettes de ces animaux , desséchés par le soleil brûlant; ils étaient sans doute morts de soif.

Le 9 , à une heure du matin environ, nous fîmes

4 VOYAGE route en nous dirigeant au N. : le sol était couvert de gravier noir, et de roches tranchantes de même couleur. Vers onze heures du matin , nous fîmes halte auprès des puits d'Amoul-Taf, situés entre des rochers de granit gris ; on fut encore obligé de les déblayer : ils n'ont que quatre pieds de profondeur; feau en est douce, mais peu abondante; les environs sont peuplés de quelques tamarix. On mit de la paille autour de ces puits, pour empêcher le sable d'y crouler. Les chameaux ne burent qu'à moitié , et nous emplîmes nos outres pour nous préparer à partir.

Le 1 o , à quatre heures du matin, nous fîmes roule au N. ; nous gravîmes- une grande côte de granit, trèsdifficile, car il n'y avait pas de sentier tracé. Le sol que nous parcourûmes est entrecoupé de coteaux couverts de gravier noir et de roches tranchantes : la campagne n'offrait pas le moindre signe de végétation. Vers neuf heures du matin , nous descendîmes dans une plaine où nous trouvâmes un peu d'herbe et quelques mimosa ferruginea très - rabougris. Nous y fîmes halte , pour laisser paître les chameaux ; on en tua un, qui, près de crever, ne pouvait plus servir pour porter le bagage ; on distribua sa viande aux gens de la caravane; nous en fîmes un très-mauvais souper, qu'il fallut manger faute de mieux.

Le 1 1 , à quatre heures du matin , nous nous mîmes en route. Si l'on eût consulté mes dispositions, on aurait

A TEMBOCTOU. 5 retardé le départ jusqu'au lever du soleil, car je me trouvais bien fatigué de me lever tous les jours si matin; j'avais beaucoup de peine à me tenir sur mon chameau, tant j'étais endormi. Je revenais souvent à l'idée que le seul moyen pour ne pas mourir en chemin, était de hâter la marche; cette pensée soutenait mon courage et me rendait mes forces épuisées par la fatigue : cependant, j'avoue que j'enviais le sort de ceux qui peuvent se faire un nom sans l'acheter par des épreuves si pénibles et des périls toujours renaissans.

Nous marchions constamment au N. , sur un sol aride comme celui de la veille. Plus nous avancions dans cette direction , plus les chaleurs diminuaient ; la soif devenait dès - lors plus supportable. Vers dix heures, nous fîmes halte; on dressa la tente , et je me couchai pour tâcher de prendre un peu de repos : après le tourment de la soif, f obligation de me lever à toutes les heures de la nuit pour partir , était ce qui me fatiguait le plus.

Le 1 2 , à deux heures du matin , encore à moitié endormi, je montai sur mon chameau, et nous fîmes route au N. , sur un sol uni, dur et pierreux : je voyais dans la plaine , à des distances très-éloignées , quelques mimosas , sans autres traces de végétation.

Vers neuf heures du matin, nous descendîmes, par un sentier très-étroit , dans un profond ravin , entouré

6 VOYAGE d'énormes blocs de granit rose et de diverses couleurs , par couches de dix-huit à vingt pouces d'épaisseur. Les chameaux, fatigués d'une si mauvaise route, eurent beaucoup de peine à descendre parmi ces rochers. 11 était dix heures du matin , lorsque nous fîmes halte aux puits d'el-Ekseif , qui sont situés tout au bout du ravin. Ces puits ou sources sont ombragés par un joli bosquet de dattiers, d'un aspect enchanteur : c'est du moins l'impression que produit le contraste du lieu, avec tout ce qui l'entoure et avec les plages dépouillées et arides qu'on vient de parcourir ; il croît aussi autour quelques roseaux et quelques joncs. Cette verdure , encadrée au milieu d'énormes roches de granit où l'on n'aperçoit aucune espèce de végétation aussi loin que k vue peut s'étendre , présente quelque chose de riant et de sauvage en même temps , dont l'ensemble compose un site vraiment pittoresque.

L'eau des puits d'el-Ekseif est très-bonne; j'éprouvai une véritable volupté à la boire , car elle était douce, claire et limpide.

Fatigué de ne manger que du riz bouilli , j'allai trouver un Maure qui me traitait assez bien. Je lui racontai mes privations; il parut prendre part à ma peine, m'exhorta à la patience et m'engagea à partager son souper , qui consistait en riz cuit avec de la viande séchée au soleil qu'il avait apportée de Jenné,

A TEMBOGTOU. 7 et assaisonné de piment. Ce Maure avait demeuré plusieurs années dans cette ville , pour y faire le commerce. Je crus devoir lui faire un pedt présent pour l'engager à m'inviter souvent à manger avec lui : je lui donnai donc une pièce de vingt sous , qu'il accepta; mais il ne se crut engagé à rien envers moi, car il ne m'invita plus.

Le 1 3 juin, nous séjournâmes aux puits pour nous rafraîchir et boire à longs traits de cette eau délicieuse. Le sol sur lequel nous étions campés, était aride et couvert de pierres , dont nous fûmes obligés de débarrasser la place où les chameaux devaient se coucher, dans la crainte qu'ils n'en fussent blessés. L'eau était ici si abondante, que le soir je me rafraîchis le corps avec une calebasse d'eau froide ; ce qui me fit beaucoup de bien.

Le 1 /i , à cinq heures du matin , nous nous mîmes en route, suivant toujours la même direction. Nous descendîmes dans une plaine où nous trouvâmes un peu d'herbe. Vers neuf heures du matin , nous fîmes halte pour laisser paître les chameaux. Le chemin avait été difficile ; nous avions fait environ deux milles à l'heure. A cinq heures du soir, lorsqu'on jugea que les chameaux étaient rassasiés, nous nous mîmes en route au N. A peine avions nous fait un mille, qu'il fallut faire halte pour attendre une partie de nos compagnons qui étaient restés en arrière; f endroit où

nous étions était composé de sable gris très-dur, couvert de gravier blanc très-fin. Vers onze heures du soir, les traînards, que leurs montures avaient emmenés très-loin pour trouvera manger, arriérèrent , et nous nous remîmes en route , toujours dans la direction de l'étoile polaire ; nous marchâmes toute la nuit jusqu'à onze heures du matin du 1 5 , que nous fîmes halte.

Le 1 5 juin , le sol était le même que celui de la veille, sans végétation. Il régnait un grand vent du N. qui nous incommoda beaucoup. Le même jour, à cinq heures et demie du soir, après avoir bu du dokhnou , nous nous enfonçâmes de nouveau dans le désert. Nous fîmes route toute la nuit au N. ; contre r ordinaire, la fraîcheur fut grande , mais il n'y eut pas de brouillard.

Le i6 juin , au lever du soleil, nous vîmes une petite chaîne de montagnes peu élevées , se prolongeant du N. au S. ; eJles paraissaient noires , ce qui me fit présumer qu'elles étaient de granit.

Le 1 6 , vers dix heures du matin , nous fîmes halte au bout d'une chaîne de dunes de sable mouvant , qui suit la même direction que les montagnes de granit.

Le 1 7 , à deux heures du matin , nous levâmes le camp , et nous fîmes route au N. ; à droite et à gauche de notre route , nous avions des dunes de sable très-

A TEMBOCTOU. 9 fin. Les pauvres chameaux mangeaient en marchant quelques bouquets de plantes épineuses, seule espèce de végétaux qu'ils pussent trouver. Vers dix heures , nous fîmes halte aux puits dits àe Marabouty, qui sont situés à un quart de mille à TE. de la route, parmi de hautes dunes de sable mouvant : ces puits , qui ne sont pas plus profonds que les derniers , étaient comblés ; mais ils furent bientôt déblayés. Je m'empressai d'aller demander à boire , car on n'avait pas voulu m'en donner en route: ma soif était dévorante, et augmentée encore par un vent d'O. violent qui soulevait du sable et rendait la marche très-pénible. Les environs des puits sont couverts d'excrémens de chameaux ; et si les Maures ne connaissaient pas bien leur emplacement, ces traces seules suffiraient pour le faire découvrir : l'eau y est très-bonne.

On tua encore un chameau qui était sur le point de crever, et nous mangeâmes de sa chair bouillie. Sidi-Aly en fit sécher quelques morceaux qu'il saupoudra de sel, pour les conserver et s'en régaler durant le reste de la route.

Le 1 8 , à sept heures du matin , nous marchâmes au N. N. E., d'abord parmi les dunes, ensuite sur une plaine couverte de gravier noir. Vers dix heures du matin, nous fîmes halte pour laisser paître les chameaux. On fit préparer à manger avec une partie de l'animal tué la veille : ce mets n'était quère appétis-

sant, et cependant force fut d'en manger. Une particularité que je crois digne de remarque, c'est que ma santé se soutint au mieux dans le désert , malgré les privations de tout genre que l'on y éprouve ; j'eus seulement la crainte de succomber à la soif. Mon anxiété était grande aussi , en pensant que nous pouvions nous égarer et nous éloigner des puits ; mais la providence veillait sans doute a ma conservation , puisque j'échappai encore à ce péril, peut-être le plus grand qu'on puisse redouter dans ces affreuses solitudes.

Le 19, à une heure du matin , nous marchâmes sur un sol dur et couvert de gravier ; il y avait quelques dunes peu élevées , répandues dans la campagne. Nous suivions toujours la même direction. A midi , nous arrivâmes dans un endroit où nous trouvâmes un peu d'herbe; nous y fîmes halte. On envoya un homme garder les bestiaux, et nous nous réunîmes sous notre tente pour boire et nous tenir à fabri du vent qui soulevait des nuages de poussière.

Le 20, à une heure du matin, nous nous remîmes en route au N. , sur du sable mouvant. A dix heures, nous fîmes halte; nos chameaux trouvèrent quelques plantes épineuses dispersées parmi les dunes. Vers minuit, nous levâmes le camp , et fîmes^route au N. à travers des monticules qui rendaient la marche lente et pénible.

A TEMBOCTOU. 11 Le 2 1 , à neuf heures du matin , nous fîmes halte au miheu de dunes de sable , entre lesquelles il végétait de l'herbe en assez grande quantité. Nous étions à un mille à l'O. des puits d'el-Ouédéa, où nous trouvâmes d'assez bonne eau. La chaleur de la journée fut plus forte que celle des jours précédens ; elle était augmentée par un calme plat: cette journée fut employée à faire notre provision d'eau.

Le 2 2 , à cinq heures du matin , nous fîmes route au N.; notre marche était lente, car les chameaux broutaient, en marchant, quelques plantes épineuses à demi desséchées. Le sol était le même que celui que nous parcourûmes la veille. A dix heures du matin, nous fîmes halte pour laisser passer la chaleur du jour; vers dix heures du soir, nous levâmes le camp et nous nous dirigeâmes au N. parmi les dunes de sable, jusqu'au jour que nous parcourûmes un sol plus uni, couvert de gravier blanc.

* Le 2 3 , à neuf heures du matin , la marche fut suspendue. On lit cuire à l'eau, pour notre dîner, quelques morceaux de chameau séchés au soleil , qui étaient bien aussi durs que du bois. Le même jour, à neuf heures du soir , nous levâmes le camp , et nous nous dirigeâmes au N. pendant près 'd-e trois heures; puis nous tournâmes au N. N. O., sur un sol uni, sans aucune végétation , et couvert de petit gravier. Le 2 4 , à onze heures du matin , la chaleur étant

12 VOYAGE insupportable, nous fîmes halte, pour la laisser passer, sous notre tente, en buvarit un peu de dokhnou; et vers quatre heures du soir, après avoir mangé du riz cuit avec de la viande de chameau, nous nous remîmes en route en nous dirigeant au N. N. O. jusqu'au coucher du soleil, que nous tournâmes vers le N. , en traversant une chaîne de dunes peu élevées , sur lesquelles il croît quelques herbes. Mes compagnons me dirent que les Maures d'el-Harib viennent dans la saison des pluies jusque dans cet endroit faire paître leurs troupeaux. Nous marchâmes, jusqu'à deux heures du matin, sur un sol dur, couvert de gravier et de quelques dunes de sable mouvant ; après quoi on fit halte jusqu'au jour : nous nous couchâmes auprès de nos chameaux , pour nous reposer un peu. Aux deux côtés de l'endroit où nous étions établis, il y avait de grosses roches de granit , parmi lesquelles on voyait quelques tristes mimosa ferraginea.

Le 25, à quatre heures du matin, le jour nou? éclairant assez , nous fîmes route lentement à travers de gros blocs de quartz, parmi lesquels je vis beaucoup de plantes épineuses et de mimosas rabougris , dont les chameaux affamés coupaient les branches dégarnies de fettilles, et les mangeaient avec avidité. Soit que ces animaux sentissent l'approche de leur pays, ou le moment où ils allaient se rassasier, ils paraissaient plus gais et plus vigoureux que de cou-

A TEMBOCTOU. 13 tume. Enfin, vers dix heures du matin du même jour, nous fîmes halte aux puits de May ara , qui sont situés dans une gorge entourée de granit et de quelques mimosas. L'eau de ces puits, qui n'ont que quatre à cinq pieds de profondeur , est salée ; e]le conserve un goût détestable : il nous restait encore une outre pleine de bonne eau; mais les Maures ne me permirent pas d'en boire ma part ; ils la gardèrent pour eux, et me dirent d'aller me désaltérer avec les chameaux. Trois esclaves maures qui faisaient route avec nous , furent .plus heureux que moi ; on leur donna une petite portion de bonne eau. A cent cinquante pas des puits salés, il en existe un autre dont feau est assez bonne à boire ; mais il se trouvait presque à sec : plusieurs Maures passèrent une partie du jour à le creuser; et vers le coucher du soleil , je pus étancher ma soif à mon aise.

Le 2 6 , à une heure du matin , on me réveilla pour partir; nous fîmes route au N. N. E. , entre deux côtes élevées de soixante à soixante-dix brasses, qui sont composées de gros blocs de quartz gris, et de quelques granits de même couleur : dans cette gorge , dont le sol est formé de sable gris, il croît beaucoup de mimosas et dliecfysamm alhagi. Depuis si longtemps que je n'avais rien vu de pareil en fait de végétation, je me crus dans un des plus beaux pays du monde.

Vers huit heures du matin, nous entrâmes dans une plaine couverte de gravier noir, où l'on aperçoit cà et là des espèces de petites îles couvertes de verdure et de mimosas. A mesure qu'on approche des limites de ce désert , la nature paraît moins désolée. A onze heures, nous fîmes halte sur du sable mouvant : il fit toute la journée une chaleur étouffante , qui nous altéra beaucoup; vers la nuit, on fit cuire, comme à l'ordinaire, du riz pour notre souper. Vers dix heures du même jour , nous nous mîmes en route vers le N. N. E. , sur un sol entrecoupé de grands ravins , au bord desquels il se trouvait quelque végétation. Notre marche était lente, car on laissait paître les chameaux en marchant; nous faisions deux milles à l'heure. A neuf heures du matin, le 2 y, nous nous arrêtâmes aux puits de Sibicia , situés entre des mornes de granit d'un rose pâle, et environnés d'un joli bosquet de dattiers, dont la verdure faisait un contraste agréable avec le reste du sol. L'eau de ces puits, qui n'ont que sept à huit pieds de profondeur, est claire et délicieuse à boire.

Vers six heures du soir , étant occupés à la prière , nous entendîmes dans f éloignement un coup de fusil ; ce bruit ne nous étonna pas, car nous savions que Sidi-Aly, depuis el-Guédéa , avait pris les devans, pour reconnaître f endroit où Ton devait placer son camp, et nous pensions qu'il enverrait quelqu'un au-devant

A TEMBOCTOU. 15 de nous pour nous y conduire. Plusieurs Maures coururent aussitôt du côté d'où le bruit provenait : c'était elFectivement un Maure que Sidi-Aly nous envoyait; il nous annonça que, dans deux jours, nous serions au camp des Maures d'el-Harib. Il était porteur de lettres pour plusieurs personnes de la caravane : on leur apprenait quel était l'état du pays, le prix des marchandises et des denrées ; une partie de la soirée fut employée à cette lecture, qui eut lieu en public, de sorte que toute la caravane profita des nouvelles.

Nous repartîmes à dix heures du soir, nous dirigeant au N. ; le sol était couvert de gravier; nous marchâmes toute la nuit.

Le 28, vers sept heures du matin, nous descendîmes une côte très-rapide, hérissée de roches de granit par couches de douze à dix-huit pouces d'épaisseur, tendres et friables : le chemin était très-difficile , et même dangereux pour les animaux porteurs. Vers dix heures du matin , nous dressâmes nos tentes dans une plaine environnée de montagnes de granit de l'aspect le plus aride , et sur un sol pierreux.

Je ne pus profiter de l'abri que cette halte nous offrait; car les Maures ne cessèrent de me tourmenter. Sidi-Body , le même qui proposait à Sidi-Molut de me vendre , poussa findignité jusqu'à me frapper. Je fus obligé de me réfugier sous une autre tente , où je me couchai pour passer le reste du jour. Le vent

soufflait avec violence ; j'étais très-altéré, et je ne pus obtenir d'eau de mes compagnons. Les étrangers à qui je m'adressai, touchés de ma position, m'en donnèrent un peu. Je passai la journée sans manger; le soir, je dus une poignée de riz à la générosité de mes nouveaux hôtes , qui me réveillèrent pour me faire manger avec eux.

Gomme nous approchions des camps d'el-Harib, quelques Maures préparèrent leur toilette pour nous devancer le lendemain, sans doute afin de jouir plus tôt du plaisir de revoir leur famille. L'un d'eux, fils de Sidi- Aly , mon guide , me faisait la cour depuis plusieurs jours pour que je lui prêtasse ma couverture de coton , car la sienne était déchirée : j'avais eu moins à me plaindre de lui pendant la route , que de ses camarades, et je consentis à la lui prêter.

Vers neuf heures du soir, nous levâmes le camp, et nous nous dirigeâmes au N. 0., comme nous l'avions fait depuis sept heures du matin jusqu'à dix. Vers minuit , nous tournâmes au N. N. E. entre des défilés de hautes montagnes de granit , parmi lesquelles se trouvaient des mares d'eau salée. D'énormes masses de ces roches , suspendues sur nos têtes , semblaient menacer de nous écraser en se détachant et roulant sur nous. Dans un de ces défilés , le chameau que je montais eut peur , il fit un écart et se mit à courir : je tombai en arrière, les reins sur le

A TEMBOGTOU. 17 gravier. Je pensais avoir le corps brisé , tant la douleur que je ressentis fut grande ; je crus toucher à mon dernier moment. Un Maure vint à mon secours; il me prit dans ses bras , et me pressa fortement contre sa poitrine : j'en éprouvai du soulagement. Il m'aida à rejoindre mon chameau, qu'on avait arrêté, et le fit coucher pour que je pusse remonter plus facilement : ce Maure était étranger à la compagnie d'Aly. Les doideurs que je ressentais étaient si grandes qu'elles m'arrachaient malgré moi de profonds gémissemens : il me semblait que j'avais la tête fracassée; je voyais à peine , j'étais comme étourdi ; ce ne fut que le surlendemain que je me sentis la tête débarrassée : mais les maux de reins continuèrent toujours avec violence, je ne pouvais me baisser qu'avec beaucoup de difficulté. Je me suis ressenti de cette chute pendant plus de deux mois. Le Maure qui m'avait aidé à me relever me mit lui-même sur le chameau, car je n'aurais pu m'y placer seul.

Pour sortir de ces défilés , il nous fallut gravir une haute montagne escarpée ; nous passâmes par un sentier étroit et tortueux, qui offrait de grandes difficultés ; en conséquence, on fit descendre des chameaux tout le monde : je fus le seul qui restai sur le mien ; j'étais tellement brisé qu'il m'eut été impossible de faire le moindre trajet à pied. Il me fallut essuyer, pour cette raison, de nombreuses invectives de la part de quel-

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