‹ Journal d'un voyage en Orient (volume 2)Chapitre 14 sur 66 · MISSOLONGHI · texte numérisé non relu

MISSOLONGHI

Nous passâmes près des lies Cursolaires. A gauche du détroit , on commence à apercevoir Missolonghi à ileur d'eau , et d'inunenses pêcheries bordent son rivage fangeux qui tremble sous les pas ; nous changeâmes alors d'embarcation , et un bateau plat nous traîna à travers la vase jusqu'aux premières maisons. On y respire une odeur de marécage dont la santé des habitants ne parait pas affectée; nul lieu cependant ne semble réunir davantage toutes les

conditions dMnsalubritë. La ville , naguère ravagée de fond en comble et qu'on rebâtit peu à peu, n'offre en ce moment que quelques constructions jetées çà et là. C'est à cette place où je m'arrête avec tristesse, auprès du port, au milieu de ces débris écroulés et noircis, que le cœur du plus grand poëte de l'Angleterre a cessé de battre (N*" 1 1 ). Sa maison a disparu pendant le siège, de même que le cénotaphe qu'on lui avait élevé. Une fatale destinée semble avoir poursuivi au delà du trépas le sombre Child- Harold. Sans doute ces pierres éparses et calcinées par le feu m'en disaient plus qu'une fastueuse inscription , et les images de la destruction , une cité saccagée , un pays incendié ne messiéent pas comme monument funéraire au chantre de Manfred et de Lara ; mais il est pénible de penser que la Grèce moderne n'en a point d'autre à consacrer à ses défenseurs ; que la tombe de Byron , une tombe si récente , est déjà violée, et que ce sol, si hospitalier jadis, n'exerce miéme plus aujourd'hui son droit d'asile envers la mort.

On me parla de murs anciens , d'un château-fort à quelque distance. Je m'y rendis en traversant une campagne brûlée par le soleil , après l'avoir été par les Turcs. Les troncs d'oliviers sont consumés jusqu'à leurs racines , de même que les maisons ont été détruites jusqu'à leurs fondations. Un escadron de palicares nous accompagnait pour nous faire hou-

neur. Démétrius, tié à Missoloiighi, était le cousin (le tout ce monde. Nous passâmes des torrents dess^ chés , bordés de lauriers-roses en tleur, puis peu à peu, à rhorizon, nous vîmes grandir de longs murs qui couronnaient le penchant d'un mont, et cpii , de loin , nous apparaissaient d'abord {Nresqne à fleur de terre ; leurs pierres in^les étaient assemblées sans ciment, mais si exactement qu'à peine laissaient-elles distinguer leurs joints, et dans quelques endroits» ces miurailles, qui n'embrassent pas moins d'une grande lieue de circuit, sont encore dune hauteur de quinze à vingt pieds et d'une épaisseur de six. De trente pas en trente pas, elles sont flanquées de tours carrées , dont les angles ont conservé la rectitude d'une construction neuve. Cependant cette ville date peut-être de trente siècles; j'aurais cru que c'était l'ancienne Calydon, si d'Anville ne la plaçait pas sur une rivière. Les sommets inégaux de deux petits mionts sont enclos dans son enceinte. Nous y remarquâmes un large soubassement qui a pu faire partie d'un temple , des portions de frises et d'entablements , et un seul ftit de colonne. Près d'une des portes un théâtre , dont quelques gradins subsistent, est adossé au rempart; le mur du proscenium n'oflre pas la triple arcade à jour usitée dans les constructions de ce genre, et une tour a pris la place du grand arc du milieu. I3n peu plus loin, une vaste citerne est creusée dans le rocher et partagée par des

murs parallèles , en qnatre allées , qui oommuniquent par des portes en <^ive ; ces réservoirs sont tapissés de figuiers, de clématites et de plantes rampantes (N* 12). Voilà ce qu'une promenade de quelques heures , à la chaleur la plus ardente d'un soleil de juillet f me fît reconnaître à travers ces ruines. Après les avoir explorées , nous fûmes rejoindre notre escorte , qui nous attendait au pied de la côte; elle me ramena à Missolonghi où Démétrius traita ses nombreux parents. Je m'abstins de prendre ma part de la réjouissance , qui se prolongea fort avant dans la nuit. J'en avais déjà assez de ces longs repas sans femmes» où l'on chante faux et où l'on mange avec ses doigts; Louis m'y remplaça et prit, en s'enivrant, une leçon de sobriété. Le lendemain , il avait bu tant de mauvais vin , qu'il trouvait l'eau excellente. Parlez-moi de l'expérience pour corriger de ce dont elle dégoûte. A la fin de ce festin , Démétrius se sépara du valet qu'il avait emmené de Corfou* Il le congédia à grands coups de poing , mais toujours en l'appelant Adel{Aé, qui signifie frère. Le canon , qu'on entendit le soir et qu'on tirait de l'autre coté du golfe dans la direction de Fatras, jeta l'inquiétude parmi nos Grecs. Celui chez lequel j'étais logé attendait, avec anxiété y des nouvelles pour tenter le voyage de Nauplie : je ne rejetai pas sa proposition de nous escorter avec ses hommes d'armes , mais je persistai à me rendre préalablement à Fatras, où je comptais

recueillir chez les agents consulaires des renseignements certains sur l'état actuel du pays. Nous traversâmes rapidement le golfe en admirant les belles montagnes qui bordent son embouchure; les rayons du soleil couchant les peignaient des plus vives couleurs, quand nous touchâmes la terre du Péloponèse. Patras est , nous dit-on , rempli de gens armés, mais nous n'en avons pas vu d'autres depuis que nous avons touché l'Albanie. Par précaution, nous passâmes la nuit dans la barque , et au jour nous nous fîmes conduire chez notre consul ; il me conseilla la voie de la mer pour nous rendre à Nauplie par Corinthe, en nous disant qu'on était moins inquiet depuis deux jours , bien que les troupes fussent en présence. Celles envoyées par le nouveau gouver4iement étaient campées à deux lieues de Patras. Le commandant du château refusait de le leur rendre; mais il semblait convenu tacitement que chacun garderait sa position, et qu'on attendrait, sans hostilité, la prochaine arrivée du jeune souverain que la Bavière envoie à la Grèce. Aujourd'hui , rien de plus embrouillé que les affaires , et de moins amical que les rapports des divers chefs entre eux ; mais la seule apparition du roi, assure-t-on, fera cesser toutes ces difficultés et tranchera le nœud gordien. Je lui souhaite i'épée d'Alexandre. Nous avons recueilli , chez le consul, le calembourg suivant, qui est certainement un modèle dans ce mauvais genre :

On prétend que, pour garantir le bonheur de ses sujets, il faut coton, soie, fil et laine.

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