TYR
La petite ville de Somr nous apparaissait au bout de sa langue de sable. La chaussée construite par Alexandre s'est bien élai^ie. La mer, depuis vingt et un siècles, y amoncelle ses dépôts, mais l'œil distingue encore Êicilement le sol de l'ancienne lie de Tyr de son continent factice , car elle était formée de roches et de terre végétale qui contrastent , par leur teinte noirfttre, avec le sable de la digue. La cité primitive avait été fondée en terre ferme dans le xiir siècle avant Jésus-Christ. Six à sept cents
ans après, épaisës par le long sîëge qu^ils avaient eu à soutenir contre Nabuchodonosor , les Tyriens se décidèrent à transporter leur capitale dans Ttle dont ils n'étaient séparés que par un détroit; mais, trois siècles plus tard , cette retraite ne les mit point à couvert de l'ambition d'Alexandre. Sa persévérance changea la face des éléments, et, ne pouvant parvenir à s'emparer d'une lie , il en fit une péninsule. Six siècles après, saint Jérôme, dans l'éloge de sainte Fabie , représente les Tyriens occupés à refaire leur île et k s'y retrancher en coupant la chaussée d'Alexandre , entreprise dont il ne reste aucune trace. Aujourd'hui, la première et la seconde Tyr , la yille continentale et la ville insulaire, sont Clément tombées.
Appena i segni deiralte sue ruine il lido serba.
Je visitai les restes d'une ^lise dont la construction est attribuée aux Croisés; d'autres ruines attenantes furent probablement la demeure épiscopale du vénérable Guillaume. Une grecque élégamment sculptée orne encore une arcade à demi écroulée , et deux colonnes du plus beau granit rose gisent à peu de distance ; une d'elles a servi de fondation à un mur dont elle dépasse de beaucoup l'épaisseur ; c'est un dernier témoin des magnificences de l'ancienne Tyr, et le seul que j'aie rencontré dans le village de Sour.
Hors des portes, deux grosses tours carrées renferment des citernes, et, en continuant de longer le rivage, on arrive en moinsd'une heure aux fameux puits de Salomon . Rien de plus extraordinaire à rencontrer, si près de la mer, que cette source qui jaillit et remonte à plus de vingt pieds de hauteur dans le bassin en maçonnerie dont on Ta environnée. L'onde, à force de bouillonner contre ses bords , les a usés et creusés en forme de voûte. Son impétuosité est telle , qu*à peine échappée du réservoir elle fait tourner plusieurs moulins. Autour du puits principal ^ on en voit d'autres de construction semblable et qui présentent les mêmes singularités. Cette fontaine si abondante, qui a abreuvé les premiers Tyriens, et dont Salmanasar , au rapport de l'historien Josèphe, leur intercepta le cours lorsqu'il les assiégea pendant cinq ans, est célébrée dans le Cantique des Cantiques, ce type des épithalames : c Venez du « Liban , mon épouse , venez ; vous serez couron- « née; vous avez blessé mon cœur. Vos plants force ment un jardin de délices rempli de pommes de gre- « nade; lenard, le safran, la canne et le cinnamome, « avec tous les arbres de la montagne, et la myrrhe, ti et l'aloès, et les parfums les plus exquis, s'y rencon- (c trent, ainsi que la fontaine des Jardins, le puits u des eaux vwantes qui coulent avec impétuosité H du Liban. » Volney, qui, d'après Laroque, évalue à trente-six brasses la profondeur de cette source ,
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se deaiande si elle desceiiil des montagnes voisines par un conduit caché, 6u si elle ne provient pas d'une de ces rivières souterraines dont la Syrie offre des exemples; cette dernière opinion me parait plus probable, et il est curieux de penser que ces eaux jaillissantes furent peut-être amenées à la surface du sol par des procédés analogues à ceux usités de nos jours pour forer les puits appelés artésiens, sur Tinvention desquels les puits de Salomon auraient ]»« de trois mille ans de priorité. Rien sans doute ne justifierait mieux la remarque que ce grand sage a faile au premier chapitre de son Ecclésiaste : « Rien (f n*est nouveau sous le soleil , et nul ne peut dire « voilà une chose nouvelle, car elle a existé déjà « dans les siècles qui ont passé avant nous. »
En quittant ces sources, nous suivîmes la ligne d*aqueducs qui les amenait à partir du réservoir jusqu'à l'ancienne ville, la première Tyr , fondée par les SidonienSy dont je reconnus l'emplacement autour d'un mamelon isolé, en face et à une demiheure de distance du village de Sour. Ces aqueducs sont en partie enteirés ; quelquefois les eaux ont suinté à travers le conduit et produit des effets singuliers; la quantité de stalactites qui se sont alors amoncelée» autour des arcades en ont tellement altéi^ la forme, qu'il ne vous semble plus voir que des rochers irrégulièrement perces, d'un aspect bizarre et souvent pittoresque. L'épaisseur de ces concrétions
t prouve le temps qu'il a fallu à la nature pour les
k amasser, et c'est un témoin certain de la vieillesse
\ de l'aqueduc dont la longueur n'avait pas moins
i d'une lieue* Peu avant d'arriver à l'emplacement de
[ la première cité de Tyr , il fait un coude et se dirige
I vers la chaussée de Sour.
C'est sur cette digue qui a pris la place de la mer, enti*e la ville assiégée par Nabuchodonosor et celle prise par Alexandre , c'est le soir, quand les vagues et les vents se brisent contre la pointe de ce long promontoire, qu'il faut lire ces prophéties, poétiques comme les plus belles odes, que l'Esprit divin a mises dans la bouche d'Isaïe et d'ÉzécbîeL Volney cite les dernières , et voici en quels termes il s'exprime : (( Il existe un fragment historique qui contient à ce « sujet des détails d'autant plus précieux qu'ils » offrent dans d^s siècles reculés un tableau de mou-* « vements analogues à ce qui se passe encore de nos (f jours. Je vais citer les paroles de l'écrivain avec « leur enthousiasme prophétique, en rectifiant des (c applications qui jusqu'ici ont été mal saisies. »
On dirait que la crainte de donner envie à quelqu'un de lire la Bible empêche le philosophe d'indiquer positivement la soui'ce où il a puisé le mor** ceau suivant que j'extrais de sa traduction et de la Yulgate.
« Tyr, tu as dit en toi-même, je suis d'une « beauté parfaite et je règne sur la mer.
i< Les mâts de tes vaisseaux sont des cèdres du « Liban , et les chênes de Basan tes rames.
<' Le lin d'Egypte a tissu tes voiles. L'hyacinthe « et la pourpre de TArchipel teignent tes pavillons. « Sidon te fournit des rameurs, et tes pilotes sont tes cf propres savants et tes sages.
(c Le Lydien , le Perse , le Libyen , servent dans « ton armée, et les carquois des pygmées brillent a sur le haut de tes tours. »
Api^ès cette exposition de la puissance maritime et guerrière de Tyr, le prophète, ou , si l'on veut , l'historien , passe à sa prospérité commerciale :
ce Les Carthaginois trafiquent avec toi de leurs r< métaux , l'Ionie et la Géoi^ie de leurs esclaves, et « l'Arménie de ses montures.
ce Les Syriens ont mis en vente , dans tes marchés, ce les étoffes et les pierres précieux; les enfants « d'Israël et de Judas le plus pur froment, le miel , (c l'huile et le baume ; Damas ses vins exquis et ses « laines fines*
ce Plusieurs iles échangent avec toi l'ébène et H l'ivoire.
« Les Arabes ofirent à tes marchands la canne ce aromatique et le fer poli ; d'autres les tapis ; et les « habitants du désert, les scheiks de Cédar, leurs c< béliers et leurs agneaux.
u L'Abyssinie et le Yémen t'enrichissent de leur « or et de leurs aromates, et l'Assyrien et le Chai-
u dëeii t'envoient l'argent et les riches étoffes , leurs c< châles et leurs manteaux. »
Êzéchiel va dire ensuite à quoi aboutirent tant d'éclat et de prospérité :
« Vos rameurs vous ont conduits au travers des (( grandes eaux , mais le vent du midi vous a brisés (f au milieu de la mer.
« Vos marins y vos gens de guerre / ce qui faisait « votre force et votre richesse, tout s'engloutira au <i jour de votre ruine. Ceux qui tenaient la rame (c l'abandonneront. Vos pilotes se tiendront sur le u rivage, l'œil baissé. Les peuples et les rois conster- « nés changeront de visage en vous considérant, et Ils u répandront la cendre sur leur front, et ils se (f diront les uns aux autres : Où aurait-on pu trouver cf une ville semblable à Tyr, et aujourd'hui elle est (( muette au milieu des eaux. »
Volney se contente d'ajouter : « Les révolutions a du sort ou la barbarie des Grecs du Bas-Empire (( et des Musulmans ont accompli cet oracle. » En tournant le feuillet, il aurait trouvé la cause premièi'e de la ruine de Tyr , mais cette citation n'entrait plus dans son plan. Il ne lui convenait pas de montrer la main de Dieu dans la chute d'un gi^and empire.
(( Fils de l'homme , continue Êzéchiel ou plutôt (t l'Esprit saint qui lui parle, dites au prince de Tyr : i< Voici ce que dit le Seigneur : Parce que votre cœur
fc ft est élevé et que vous avex dit en vous-même : je (( suis Dieu et je suis assis sur le trône de Dieu , au u milieu de la mer, quoique vous ne soyez qa'un « homme et non pas un Dieu; et parce que votre « cœur «est élevé, vous croyant plus sage que Dau niely et qu'il ay avsîf pas de secret qui pAt u dffflMorer caché à votre prudence ; parce que, dis- <v je , votre cœur s'est élevé comme si c'était le cœur u d'un Dieu, je ferai venir contre vous des étrangers a les plus puissants d'enti^ les peuples. Ils viendront « avec l'épée ; ils extermineront votre sagesse et tous (c précipiteront du trône , et vous mourrez dans le (I carnage de ceux qui seront tués au milieu de la « mer. Direz-vous alors : je suis un dieu , vous qui c< n'êtes qu'un homme ? Vous mourrez de la mort €< des incirconcis et de la main des étrangers , parce « que c'est moi cpii ai parlé. »
Je borne là ma citation. On composerait un volume des passages des livres saints où Tyr est mentionnée, et Isaïe égale au moins, s'il ne surpasse en sublimité, les prophéties d'Ézéchiel; mais celle que je viens de rapporter reçoit un degré d'intérêt de plus de toutes les notions qu'elle nous donne sur les peuples de l'ancien monde que Tyr avait rendus tributaires de son commerce, et, sous ce rapport, Volney a parfaitement choisi.
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