NAZARETH
Nous reçûmes un obligeant accueil dans le couvent de Terre-Sainte habité en commun par une quinzaine de religieux italiens , espagnols et portugais. On mit à notre dispomtion trois cellules, où nous trouvâmes des lits et des chaises , ce qui nous fit pousser des cris d'admiration. Le supérieur et ses moines vinrent nous offrir leurs services. Un d'eux exerce au dehors les fonctions curiales, et les soins de son troupeau ne laissent pas que de l'occuper; car sur une population d'environ quatre mille âmes , la bonne moitié est catholique. Il nous mena d'abord visiter les lieux saints , situés au dehors du couvent, en commençant par l'atelier de saint Joseph. Tout est recrépi dans l'intérieur , sauf un pan de mur qu'on croit être un reste de l'ancienne construction. Nous fûmes de là à une autre chapelle , appelée Chiesa cU menza Christi. Elle renferme une roche qui s'élève
PAcruM EST. A gauche de l'autel , un peu en avant , là où sort de terre un tronçon de colonne , Vj^i^e Maria fut prononcé , et derrière cette grotte s'en trouve une plus petite où l'on célèbre aussi la messe. Sainte Hélène orna l'oratoire de Marie de trois colonnes de granit rouge , et il est à remarquer que celle dite de l'Ange a été brisée par le milieu et le morceau emporté par les Turcs, qui croyaient bien y trouver un trésor; le bout qui entrait dans la voûte y est resté suspendu. Bourienne rapporte dans ses Mémoires qu'ayant accompagné le général Bonaparte dans cette chapelle , un moine leur dit que la rupture de la colonne provenait du fait de l'Ange , au moment où il prit son vol après la salutation , ce qui fît rire les aides de camp, dont le général réprima la gaité. Cette tradition burlesque, si jamais elle a existé, est maintenant abandonnée , et aucun religieux ne m'a rien conté de semblable. Je retrouvais à Nazareth les traces de Napoléon , que j'avais perdues depuis l'Italie. On a gardé dans le couvent le souvenir de sa visite. Un ancien témoin nous raconta que le général avait reconnu, dans un des pères, une connaissance de son enfance, et qu'il s'était jeté à son cou avec la plus vive efTusion; quand ils se séparèrent, il voulut lui laisser une poignée d'or , mais le moine lui répondit : « La Terre-Sainte me suffit. »
Un orage , accompagné de violents coups de tonnerre, se prolongea pendant plusieurs jours, et
m'empêcha de sortir du monastère^ où ma réclusion ne me sembla nullement pénible. Je m'y txt>uvais parfaitement établi. J'ai dit que j'avais une chaise et une table, c'était presque le superflu; mais le nécessaire pour moi , le nécessaire cpii suffisait à tous mes désirs , c'était une Bible ' , que je trouvais un plaisir inexprimaUe à lire à Nazareth. J'éprouvais
' ren avals même deux , Sacy et le père Carrière; mais aatani la tradoctioii du premier me satisfaisait, autant le seeond m*était insupportable. G^est, après le père Béruyer, un des hommes qui m'a le plus gâté la Yulgate : il veut mieux dire que l*Esprit-Saint. Il prétend éclaircir les sens les plus cachés, et préfère donner une explication ridicule plutôt que de n'en pas donner du tout. Dans cet admirable livre de Job , en parlant des richesses cachées dans la terre et dont la route est inconnue , etc.» c les enfants des marchands n'y ont point passé i , dit le texte, oupM&t lêt biUs faro^ ches, ajoute le père Carrière. Il rend puériles les idées les plus énergiques. « Les vers qui me dévorent ne dorment point, s'écrie Job ; leur multitude a consumé mon vêtement ; ils me couvrent, ils me serrent comme le haut d'une tunique. » Le père Carrière dit bien cela , mais voici comment il allonge et rapetisse à la fois cette terrible image : t Leur multitude est si grande que ne trou* « vaut pas dans ma chair de quoi se rassasier, ils consument mon « vêtement, et pour réparer en qitelque eorte ce dommage qu^iU « me caoêeM^ ils m'environnent de toutes parts comme un habit, € et me couvrent comme le capuchon d'une tunique. » Peut-on concevoir une plus pitoyable paraphrase ? et que dire de ces vers qui veulent en quelque sorte réparer le dommage qu'ils causent à Job!
Au livre des Paralipomènes on lit : Ochosias avait quarante-deux ans, ou pour mieux dire vingt-deux , ajoute le père Carrière, sans autre explication. Je pourrais multiplier les citations.
Le précipice.
alors la vérité de ce passage de l'imitation : « Vous aimerez votre cellule comme votre fidèle amie » Je n'aurais pas changé la mienne , avec ses quatre pauvres murs, pour un palais de Rome , et son grossier mobilier pour toutes les jolies inutilités qui font aujourd'hui ressembler nos appartements à des boutiques; on a beau multiplier à l'envi les supertluitéSy il faut en revenir à la maxime du sage, si poétiquement exprimée par Goldsmith :
L'homme a besoin de peu de chose , Et n'en a pas besoin longtemps.
JAFFâ. - LE PRÉCIPICE. — NAÏM. — ENDOR.
Lb 22 novembre, la pluie nous donna enfin quelques heures de répit, et j'en profitai pour aller voir dans un village appelé JaSa , distant d'une heure au plus , la maison qu'habitaient les fils de Zébédée, avant leur apostolat ; on en a fait un oratoire. Nous revînmes sur nos pas jusqu'à une fontaine qui porte le nom de SaintJacques , et à laquelle un sarcophage antique sert de bassin. De là, tournant à droite, nous allâmes au lieu appelé le Précipice. Le site en est sauvage et très- imposant (N** 64). On
nous fit remarquer, sous une grotte, quelques ruines, qu'on nous dit être celles d'un couvent, et près de là la place où la Sainte- Vierge , gémissante, perdit les traces de son fils , que les Juifs entraînaient vers le sommet des rochers.
Le 24 , un vent fort aigre succéda aux orages des jours précédents. Nous primes notre route par la fontaine Saint-Jacques , et , passant entre JafTa et la montagne du Précipice , nous descendîmes dans la grande plaine d'Esdrelon qui forme en cet endroit comme un long fer à cheval environné de montagnes. Nous cheminâmes pendant près de deux heures, toujours en plaine et dans la direction du midi. D'après une carte italienne que j'avais emportée avec moi f nous devions traverser une assez lai^ rivière , et je pensais avec inquiétude qu'elle serait encore grossie par les dernières pluies , mais nous ne rencontrâmes pas une goutte d'eau, et j'eus lieu de reconuaitre que , pour faire boire les chevaux en voyage, il ne faut pas compter sur les fleuves de certains géographes. Nous avions , à notre gauche , une montagne isolée qui me rappela d'abord par sa forme le Puy-de-Dôme, mais qui, à mesure que nous avancions , s'arrondit régulièrement en demicercle ; c'était le Thabor, et nous arrivions à Naîm, où quelques cabanes habitées s'élèvent au milieu d'un plus grand nombre en ruines. Les débris d'une église, une petite voûte et quelques morceaux de
colonnes , signalent le lieu où un fils unique mort fut rendu à sa mère, tandis que les témoins , rayis d'admiration y s*écriaient : « Un grand prophète a paru parminous, et Dieu a visité son peuple. » Nous marchons de merveille en merveille , et encore un peu de chemin , et nous allons trouver Endor , se* jour de la Pythonisse , où , plus de dix siècles avant la venue du Messie , les lois de la nature furent aussi changées ; mais, quand on lit dans les deux Testaments le récit de ces deux prodiges racontés avec une égale simplicité , il est impossible de ne pas être frappé de la différence de caractère qu'ils présentent, et, si j'ose employer cette expression, ici chaque ouvrier se connaît à son œuvre. Naïm et Endor ont conservé leur nom; seulement les Arabes prononcent Neme et Endour. Ce dernier lieu est encore assez peuplé. Je pénétrai dans des cavernes qui sans doute furent la demeure de la réprouvée et le théâtre de ses maléfices. Je ne crois pas qu'on puisse imaginer un site plus en harmonie avec la scène de ténébreuse horreur que décrit le chapitre xxviu du Livre des Rois : u La Pythonisse jeta un grand cri. u J'ai vu, dit-elle, un Dieu qui sortait de la terre; et (c Samuel dit à Saûl : Pourquoi avez-vous troublé c( mon repos? Le Seigneur vous a abandonné; il dé- « chirera votre royaume parce que vous n'avez pas « obéi à la voix du Seigneur. Demain , vous et vos (( fils, vous serez avec moi. »
Des roches, tantôt éparses cà et là, tantôt aocitmtt-
lëes et présentant de larges fentes, comme si la terre
avait tremblé sous elles , tapissent le penchant d*un
mont qui (ait face au Thabor. Nous gravhnes jusqu'à
une masse de rochers au travers desquels de vieux
figuiers se sont fait jour; des eaux souterraines y
aboutissent et forment au fond de la caverne un
réservoir abondant (N^ 65). Pendant que j'étais à
rêver dans ce lieu sauvage , des femmes y vinrent
puiser de Teau. Une d'elles était belle et ne raj^ie*
lait nullement la sorcière de Saûl ; toutes marchaient
nu*piedsy vêtues d'une longue chemise blanche ou
bleue et d'un manteau écarlate. Souvent, dans leurs
mouvements, elles mettaient à découvert le haut de
leurs bras , et la tunique fendue par devant laissait
voir leur sein qu'un sculpteur n'aurait pas dédaigné
pour modèle; elles portaient de larges bracelets en
argent et des anneaux à leurs pieds , au-dessus de la
cheville. Elles sont toujours parées de ces joyaux
pour lesquels elles semblent avoir hérité de l'atta-*
chement que les prophètes ont souvent reproché aux
filles de la Judée; le bord de leurs yeux était peint
en bleu foncé, et cet éclat emprunté me rappela le
passage du Livre des Rois : « Jézabel ayant appris
a l'arrivée de Jéhu , se para les yeux avec du fard. »
On vint m'avertir qu'il était imprudent de s^ar-
réter si longtemps au milieu de ces rochers dont les
habitants sont mal famés. Gomme nous longions la
base du Thabor , nous nous aperçûmes que nous étions observés et suivis par quatre cavaliers bien montés qui parfois semblaient vouloir nous joindre , puis s'arrêtaient et se consultaient entre eux. Nous pressâmes le pas de nos mules. Je n*ose pas tropdire, pour notre honneur, qu'en comptant nos guides et les moukres nous étions neuf , mais pas un fusil , ce qui aurait bien compensé l'infériorité du nombre et donné même un grand avantage à quatre assaillants bien armés. Nous vînmes ainsi jusqu'au village de Zal f où cette incommode escorte se décida enfin à nous quitter. Nous en primes une autre, deux hommes que le scheik donna à Démétrius. Ils nous reconduisirent à Nazareth ; leur aspect était peu rassurant y et Louis fit à notre Grec l'observation qu'en cas d'attaque c'était probablement deux auxiliaires qu'il donnait à nos adversaires. « Je ne dis pas non, répliqua-t-il , mais comme je sais où j'ai pris ceuxci, ils paieront pour les autres, et , si l'en me vole cent piastres , je tâcherai de m'arranger pour m'en faire rendre deux cents par le village. » En eflet, pour peu qu'on soit appuyé auprès des autorités tur^ ques , ou qu'on les intéresse par quelques présents , on parvient à rendre ainsi un village solidaire du délit commis par une fraction de ses habitants , et on finit quelquefois par se faire restituer plus que la valeur du vol.